II

C’est place de la Bourse, nº 27, au troisième au-dessus de l’entresol,

que demeurait M. Isidore Fortunat.

Il avait là un appartement honorable: salon, salle à manger, chambre à

coucher, une vaste pièce où deux employés écrivaient à la journée;

enfin, un beau cabinet de travail, sanctuaire de sa pensée et de ses

méditations.

Le tout ne lui coûtait que 6,000 francs par an; une bagatelle, au prix

où sont les loyers.

Et encore, par dessus le marché, son bail lui donnait droit à un trou de

dix pieds carrés sous les combles.

Il y logeait sa domestique, Mme Dodelin, une personne de quarante-six

ans, qui avait eu des malheurs, et qui faisait sa cuisine, car il

mangeait chez lui, bien que célibataire.

Fixé dans le quartier depuis cinq ans, M. Fortunat y était très-connu.

Payant exactement son terme, ses contributions et son fournisseurs, il y

était considéré.

A Paris, la considération ne fait pas crédit; mais elle ne demande

jamais aux pièces de cent sous leur certificat d’origine: elles sonnent,

il suffit.

D’ailleurs, on savait très-bien d’où M. Isidore Fortunat tirait les

siennes. Ses revenus avaient une enseigne.

Il s’occupait d’affaires litigieuses et de recouvrements.

C’était écrit à sa porte, en toutes lettres, sur un élégant écusson de

cuivre.

Même il devait être, estimait-on, très-bien dans ses affaires. Il

occupait six employés tant au dehors qu’à l’intérieur. Les clients

affluaient si bien chez lui que le concierge, par certains jours, s’en

plaignait, disant que c’était pis qu’une procession et que, même, les

escaliers de l’immeuble en étaient dégradés.

Demander plus ou seulement autre chose à un voisin, avant de lui

accorder toute son estime, serait véritablement de l’inquisition.

Il faut ajouter, pour être juste, que l’extérieur, la conduite et les

manières de M. Fortunat étaient de nature à lui concilier les plus

difficiles sympathies.

C’était un homme de trente-huit ans, méthodique et doux, instruit,

causeur agréable, fort bien de sa personne, et toujours mis avec une

sorte de recherche du meilleur goût. On l’accusait d’être, en affaires,

poli, dur et froid comme une dalle de la Morgue, mais chacun entend les

affaires à sa guise.

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’allait jamais au café. S’il sortait après

son dîner, c’était pour passer la soirée chez quelque riche négociant du

voisinage. Il détestait l’odeur du tabac et inclinait vers la dévotion,

ne manquant jamais la messe de huit heures le dimanche.

Sa gouvernante le soupçonnait de velléités matrimoniales. Peut-être

avait-elle raison.

Quoi qu’il en soit, M. Isidore Fortunat finissait de dîner, seul comme

de coutume, et il savourait à petites gorgées une tasse d’excellent thé,

quand le timbre de l’antichambre lui annonça un visiteur.

Mme Dodelin se hâta d’aller ouvrir, et Victor Chupin parut, tout

essoufflé de la course qu’il venait de fournir.

Il n’avait pas mis vingt-cinq minutes à franchir la distance qui sépare

la rue de Courcelles de la place de la Bourse.

--Vous êtes en retard, Victor, lui dit doucement M. Fortunat.

--C’est vrai, m’sieu, mais ce n’est pas ma faute, allez! Tout est sens

dessus dessous, là-bas, et j’ai été obligé de faire le pied de grue...

--Comment cela? Pourquoi?

--Ah! voilà!... Le comte de Chalusse a eu un coup de sang ce soir, et à

l’heure qu’il est il doit être mort...

Brusquement, tout d’une pièce, M. Fortunat se dressa. Il était devenu

livide, ses lèvres tremblaient.

--Un coup de sang, fit-il d’une voix étouffée, je suis volé!...

Et, redoutant la curiosité de Mme Dodelin, il saisit la lampe et se

précipita vers son cabinet de travail, en criant à Chupin:

--Suivez-moi!

Chupin suivit sans souffler mot, en garçon intelligent qui sait se

monter au niveau des situations les plus graves. On ne le recevait pas

habituellement dans ce cabinet de travail, dont un magnifique tapis

recouvrait le parquet. Aussi, après avoir soigneusement refermé la

porte, resta-t-il debout tout contre, respectueusement, son chapeau à la

main.

Mais M. Fortunat ne semblait pas s’apercevoir de sa présence.

Ayant posé la lampe sur la cheminée, il tournait furieusement autour de

son cabinet, comme une bête fauve qui, enfermée, cherche une issue pour

fuir.

--Si le comte est mort, disait-il, le marquis de Valorsay est perdu!...

Adieu les millions!

Le coup était si cruel, si inattendu surtout, qu’il ne pouvait pas,

qu’il ne voulait pas en admettre la réalité.

Il marcha droit sur Chupin, et le secouant par le collet, comme si le

pauvre garçon eût pu faire que ce qui était ne fût pas:

--Ce n’est pas possible, lui dit-il, le comte n’est pas mort... Tu te

trompes ou on t’a trompé... Tu auras mal compris... Tu n’as peut-être

voulu qu’excuser ton inexactitude. Voyons, parle, réponds, dis quelque

chose.

Quoique d’un naturel peu impressionnable, Chupin était presque effrayé

de l’agitation convulsive de son patron.

--Je vous ai répété, m’sieu, fit-il, ce que m’a dit m’sieu Casimir...

Il voulait donner des détails, mais déjà M. Fortunat avait repris sa

promenade furibonde exhalant sa douleur en phrases haletantes.

--C’est quarante mille francs que je perds, disait-il. Quarante mille

francs espèces, comptés là, sur le coin de mon bureau, je les vois

encore, et remis de la main à la main au marquis de Valorsay en échange

de sa signature... Mes économies de dix-huit mois, deux mille livres de

rentes à cinq!... Et il me reste une obligation sous seing privé, un

chiffon!... Misérable marquis! Et il doit venir ce soir encore, je

l’attends... Je devais lui remettre encore dix mille francs... Ils sont

là, en or, dans mon tiroir... Mais qu’il vienne, le misérable, qu’il

vienne!...

La colère amenait l’écume à ses lèvres. Qui eût vu son œil à ce

moment ne se fût plus fié de la vie à son apparence débonnaire et à sa

politesse onctueuse.

--Et cependant, poursuivait-il, le marquis n’est pour rien là dedans...

Il perd autant que moi, plus que moi, même!... Une affaire sûre!... De

l’or en barre!... A quelle spéculation se fier, après cela!... Il faut

pourtant placer son argent quelque part; on ne peut pas l’enterrer dans

sa cave!...

Chupin écoutait d’un air désolé, mais sa mine piteuse n’était que pure

flatterie. Intérieurement, il jubilait, son intérêt en cette

circonstance était précisément l’opposé de celui de son patron.

Si M. Fortunat perdait quarante mille francs à la mort du comte de

Chalusse, Chupin, lui, comptait gagner cent francs sur le service, cent

beaux francs, cinq francs de rentes, que lui compterait la compagnie de

funérailles pour laquelle il «faisait la place» à l’occasion.

--Si encore il y avait un testament, continuait M. Fortunat. Mais non,

on n’en trouvera pas, j’en suis sur. Un pauvre diable qui n’a que quatre

sous prend ses précautions, lui! Il songe qu’un omnibus peut l’écraser

dans la rue, et à tout hasard il écrit et signe ses dernières

volontés... Les millionnaires n’ont pas de ces idées; ils se croient

immortels, ma parole d’honneur!...

Il s’arrêta, réfléchissant, car il commençait à pouvoir réfléchir. Son

exaltation s’était vite usée, par la violence même.

--Enfin, reprit-il plus lentement, et d’une voix plus posée, que le

comte ait ou non pris ses dispositions dernières, le Valorsay peut faire

son deuil des millions de Chalusse. S’il n’y a pas de testament, Mlle

Marguerite n’a plus un sou... donc, bonsoir. S’il y en a un, cette

diablesse de fille, devenue tout à coup libre et riche, ne manquera pas

d’envoyer promener mons Valorsay, surtout si elle en aime un autre,

ainsi qu’il l’affirme... et en ce cas, bonsoir encore.

M. Fortunat avait tiré son mouchoir, et debout devant la glace, il

tamponnait la sueur de son front et remettait en ordre sa chevelure.

Il était de ceux qu’une catastrophe étourdit, mais n’abat pas.

Il s’emportait, tempêtait, poussait des cris d’aigle, mais il savait à

la fin prendre bravement son parti.

--Conclusion, murmura-t-il, je n’ai qu’à passer mes quarante mille

francs par profits et pertes. Reste à savoir s’il n’y aurait pas moyen

de les reprendre d’un autre côté sur la même affaire.

Il était redevenu maître de soi, il se sentait le plein et libre

exercice de toutes ses facultés. Jamais son intelligence n’avait été

plus lucide.

Il s’assit devant son bureau, les coudes sur la tablette, le front entre

ses mains, et il demeura immobile, le corps anéanti, pour ainsi dire,

par l’effort exorbitant de la pensée.

Mais il y avait du triomphe dans son geste, quand il se redressa au bout

de cinq minutes.

--J’ai trouvé, murmura-t-il, si bas que Chupin ne put l’entendre...

Étais-je simple!... S’il n’y a pas de testament, le quart des millions

est à moi!... Ah! quand on connaît bien son terrain, on n’a jamais perdu

la bataille.

Il est de fait que ses yeux trahissaient l’imperturbable audace du

général qui se résout à un changement de front sous le feu même de

l’ennemi.

--Mais il s’agit d’aller vite, ajouta-t-il, très-vite...

Il se leva, et regardant la pendule:

--Neuf heures! dit-il. Je puis entrer en campagne ce soir même.

Immobile dans son coin, Chupin gardait toujours son attitude contrite,

mais la curiosité l’oppressait au point de gêner sa respiration.

Il baissait le nez, mais il ouvrait tant qu’il pouvait les oreilles, et

épiait d’un air sournois les moindres mouvements de son patron.

Prompt à agir, une fois sa résolution arrêtée, M. Fortunat venait de

sortir d’un tiroir un volumineux dossier, tout gonflé de grosses

d’actes, de lettres, de reçus, de factures, de titres de propriété et de

vieux parchemins.

--Là, certainement, est le prétexte qu’il me faut, murmurait-il tout en

remuant cette masse de paperasses.

Mais il ne trouva pas tout d’abord ce qu’il cherchait. L’impatience le

gagnait, on le voyait à sa précipitation fébrile, quand il s’arrêta en

poussant un soupir de satisfaction.

--Enfin!...

Il venait de mettre la main sur un vieux billet à ordre crasseux et

fripé, fixé par une épingle à un exploit d’huissier, ce qui indiquait

qu’il n’avait pas été payé à l’échéance.

Ce billet, M. Fortunat l’agita en l’air, au-dessus de sa tête, et le fit

claquer en disant d’un air satisfait:

--C’est là que je dois frapper... C’est là, si Casimir ne s’est pas

trompé, que je trouverai les renseignements qui me sont indispensables.

Il était si pressé qu’il ne prit pas la peine de remettre le dossier en

ordre. Il le jeta dans le tiroir où il l’avait pris, et s’approchant de

Chupin:

--C’est vous, n’est-ce pas, Victor, demanda-t-il, qui avez pris des

renseignements sur la solvabilité des époux Vantrasson, des gens qui

tiennent un hôtel garni?...

--Oui, m’sieu, mais je vous ai rendu la réponse: rien à espérer...

--Je sais; il ne s’agit pas de cela. Vous rappelez-vous leur adresse?

--Très-bien. Ils demeurent maintenant sur la route d’Asnières, après les

fortifications, à droite...

--A quel numéro?...

Chupin hésita, chercha, et ne trouvant pas se mit à se gratter

furieusement la tête, ce qui était un moyen à lui de rappeler sa mémoire

au devoir, quand elle le trahissait.

--Attendez-donc, m’sieu, dit-il en anonnant; ils demeurent au 18 ou au

46, c’est-à-dire...

--Ne cherchez pas, interrompit M. Fortunat. Si je vous envoyais chez

Vantrasson, sauriez-vous y aller?...

--Oh!... pour cela, oui, m’sieu, et tout droit, les yeux bandés... Je

vois la maison d’ici, une grande baraque toute disloquée... Il y a un

terrain vague à côté, et derrière un maraîcher...

--C’est bien!.... Vous allez m’y conduire.

L’étrangeté de la proposition parut confondre Chupin.

--Comment, m’sieu, fit-il, vous voulez aller là, à cette heure...

--Pourquoi pas. Trouverons-nous l’établissement fermé?

--Non, m’sieu, bien certainement. Vantrasson, outre qu’il tient un

hôtel, est épicier et vend à boire... Il reste donc ouvert au moins

jusqu’à onze heures. Seulement cet homme-là est à ce qu’il paraît un

particulier qui n’aime pas à être dérangé entre ses repas... Si c’est

pour lui présenter un billet que vous voulez aller chez lui... il est

peut-être un peu tard. A votre place, m’sieu, j’attendrais à demain...

Il pleut et il n’y a pas un chat dehors... C’est isolé comme tout,

là-bas, et dame, dans ce cas-là, on paye ses billets avec la monnaie

qu’on a sous la main... avec une trique, par exemple.

--Auriez-vous peur?

Ce doute n’offensa pas Chupin, tant il lui parut grotesque, et, pour

toute réponse, il haussa dédaigneusement les épaules.

--Alors, nous allons partir, reprit M. Fortunat. Pendant que je

m’apprête, descendez chercher une voiture, et tâchez qu’elle ait un bon

cheval.

Chupin fila comme l’éclair et dégringola l’escalier comme l’orage. A

deux pas de la maison, il y avait une station de fiacres, mais il

préféra courir rue Feydeau, où il connaissait une remise.

--Une voiture, bourgeois!... proposèrent les cochers en le voyant

approcher.

Il ne répondit pas, mais se mit à examiner chaque cheval d’un air

capable, en homme qui bien souvent a utilisé le loisir de ses matinées

au service des maquignons du Marché aux chevaux.

Une des bêtes lui convint. Il fit signe au cocher et s’approchant du

bureau de la remise où une femme lisait:

--Mes cinq sous, bourgeoise! réclama-t-il.

La femme le toisa. Beaucoup d’établissements donnent vingt-cinq centimes

à tout domestique qui vient chercher une voiture pour son maître, et

cette petite prime retient la clientèle. Mais la buraliste, qui voyait

bien que Chupin n’était pas un domestique, hésitait. Lui se fâcha.

--Prenez garde de déchirer votre poche! fit-il. Moi je vais à la

concurrence, sur la place...

Eclairée par l’accent de Chupin, la femme lui remit cinq sous qu’il

empocha avec une grimace de satisfaction. Ils étaient bien à lui, et

légitimement, puisqu’il avait pris la peine de les gagner.

Mais lorsqu’il rentra dans le cabinet de son patron, pour lui annoncer

que la voiture attendait à la porte, il faillit tomber de son haut.

M. Fortunat avait profité de l’absence de son employé, non pour se

déguiser, ce serait trop dire, mais pour... modifier adroitement son

extérieur.

Il avait revêtu une vieille redingote toute luisante d’usure et de

crasse, si longue qu’elle cachait ses genoux, il avait passé des bottes

outrageusement déformées et s’était coiffé d’un de ces chapeaux que

dédaignent les chiffonniers. Autour du cou, à la place de son élégante

cravate de satin, il avait noué un foulard à carreaux tout effiloqué.

Du Fortunat prospère, avantageusement connu place de la Bourse, rien ne

restait que le visage et les mains. Un autre Fortunat se révélait, plus

que besogneux, misérable, famélique, crevant de faim, prêt à tout.

Et sous cette défroque, il semblait à l’aise, elle lui allait, elle

était assouplie à ses mouvements comme s’il l’eût longtemps portée. Le

papillon était redevenu chenille.

Un sourire approbateur de Chupin dut le payer de ses peines. Chupin

approuvant, il était sûr que Vantrasson le prendrait pour ce qu’il

voulait paraître, un pauvre diable agissant pour le compte d’autrui.

--Partons, dit-il.

Mais au moment de sortir, dans l’antichambre, il se rappela certain

ordre de la plus grande importance qu’il avait à donner. Il appela

Mme Dodelin, et sans se soucier des grands yeux qu’elle ouvrait en le

voyant ainsi vêtu:

--Si M. le marquis de Valorsay vient, lui dit-il... et il viendra,

priez-le de m’attendre, je serai de retour avant minuit... Vous ne le

ferez pas entrer dans mon cabinet... il attendra dans le salon.

Cette dernière recommandation était au moins inutile; M. Fortunat ayant

fermé son cabinet à double tour, et mis soigneusement la clef dans sa

poche. Peut-être était-ce de sa part une distraction.

Il paraissait d’ailleurs avoir oublié complétement et sa colère et sa

perte. Il était d’excellente humeur, comme un homme qui part pour une

partie où il compte prendre du plaisir.

Même, Chupin ayant fait mine de monter sur le siége, il s’y opposa et

lui commanda de prendre place dans la voiture, à côté de lui...

Le trajet dura peu. Le cheval était bon, le cocher avait été stimulé par

la promesse d’un magnifique pourboire; M. Fortunat et son employé furent

conduits en moins de quarante minutes à la porte d’Asnières.

Ainsi qu’il en avait reçu l’ordre au départ, le cocher s’arrêta hors des

fortifications, à droite de la route, à cent pas environ de la grille de

l’octroi.

--Eh bien!... bourgeois, demanda-t-il en ouvrant la portière, vous ai-je

bien menés êtes-vous contents?...

--Très-contents, répondit M. Fortunat, que Chupin aidait à mettre pied à

terre, voilà le pourboire gagné. Maintenant il ne s’agit plus que de

nous attendre... Vous ne bougerez pas d’ici, n’est-ce pas?...

Mais le cocher branla la tête:

--Excusez-moi, fit-il, si cela vous était égal, j’irais stationner

devant l’octroi... Ici, voyez-vous, j’aurais peur de m’endormir...

tandis que là-bas...

--Soit, allez.

Cette seule précaution du cocher devait prouver à M. Fortunat que Chupin

ne lui avait pas exagéré la mauvaise réputation de cette partie de

Paris.

Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l’aspect de cette large

route, déserte à cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu’il

faisait. La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de

violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant

si furieusement les réverbères que le gaz s’éteignait. On ne voyait pas

où poser le pied, et il y avait de la boue jusqu’à la cheville. Et

personne, pas une âme... A peine une voiture de loin en loin, qui

passait au galop.

--Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat,

arrivons-nous?...

--Nous approchons, m’sieu.

Chupin disait cela, mais la vérité est qu’il n’en savait rien. Il

cherchait à s’orienter et n’y réussissait pas. Les maisons devenaient

rares, les terrains vagues plus nombreux, à peine par ci par là

apercevait-on quelque lumière.

Enfin, après un quart d’heure d’une marche pénible, Chupin eut une

exclamation de joie.

--Je me reconnais, m’sieu, s’écria-t-il, nous y voilà, regardez!...

Dans l’ombre, une immense maison de cinq étages se dressait, solitaire,

délabrée, sinistre.

Elle tombait en ruines, des lézardes la sillonnaient, et cependant elle

n’était pas complétement terminée.

Il était clair que le spéculateur qui l’avait entreprise n’avait pas eu

les reins assez solides pour l’achever.

A voir seulement combien étaient nombreuses et rapprochées les fenêtres

de la façade, on devinait pour quelle destination elle avait été

construite. Et afin que nul ne l’ignorât, entre le troisième et le

quatrième étage, on lisait en énormes lettres de trois pieds: _Garni

modèle_.

Garni modèle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes

petites, bien incommodes, louées un prix exorbitant.

Seulement la mémoire de Victor Chupin l’avait mal servi. Cet

établissement ne se trouvait pas à droite de la route, mais à gauche. M.

Fortunat et lui durent traverser la chaussée, une rivière de boue.

Leurs yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, ils approchaient, ils

pouvaient observer certains détails.

Le rez-de-chaussée du garni modèle était divisé en deux boutiques. L’une

était fermée. L’autre restait ouverte, et une lumière pâle filtrait à

travers des rideaux rouges malpropres.

Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du

boutiquier: Vantrasson. Et de chaque côté du nom, il y avait en lettres

plus petites: Epicerie et comestibles--Vins fins et étrangers.

Quels clients pouvaient venir là chercher quelque chose à manger ou

demander à boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin

lui-même. Tout en ce taudis était à l’abandon et repoussant de

malpropreté, tout dénonçait la misère et la plus basse crapule.

M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pénétrer dans ce

repaire, il n’était pas fâché d’en explorer l’intérieur. Il s’avança

avec la plus prudente circonspection, et colla son œil contre le

vitrage, à un endroit où les rideaux rouges avaient une large déchirure.

Au comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années était assise,

reprisant un jupon sordide, à la lueur d’une lampe fumeuse.

Elle était grosse, courte, ramassée, surchargée et bouffie d’une graisse

malsaine, et blême, avec cela, comme si ses veines eussent charrié du

fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front

fuyant et ses lèvres minces lui donnaient une inquiétante expression de

méchanceté et de ruse.

Au fond de la boutique, dans la pénombre, on distinguait la silhouette

d’un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur

une table, la tête appuyée sur ses bras.

--Quelle chance!... souffla Chupin à l’oreille de son patron, pas une

pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls.

Il est sûr que cette circonstance ne déplut pas à M. Fortunat.

--Ainsi, m’sieu, continua l’autre, n’ayez pas peur... Je reste ici et je

veille au grain, vous pouvez entrer.

Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage.

--Que faut-il servir à Monsieur? demanda-t-elle d’une voix douceâtre.

M. Fortunat ne répondit pas tout d’abord. Il tira de sa poche le billet

dont il s’était muni et le montra en disant:

--Je suis clerc d’huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583

francs, causé valeur en marchandises, signé Vantrasson, ordre Barutin...

--Un effet!... fit la femme, dont la voix s’aigrit soudain, c’est trop

fort!... Vantrasson, réveille-toi un peu et viens voir ici.

Cet appel était superflu.

Au mot de «billet,» l’homme avait redressé la tête; au nom de Barutin il

se leva et s’approcha d’un pas lourd et chancelant, comme s’il eût eu

dans les jambes un reste d’ivresse.

Il était plus jeune que sa femme, grand, large, véritablement

athlétique. Ses traits ne manquaient pas de régularité, mais l’alcool,

la ribote, toutes sortes d’ignobles excès les avaient ravagés, et sa

physionomie n’exprimait plus rien qu’un abrutissement farouche.

--Qu’est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d’une voix rauque à

M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur

demander de l’argent un 15 octobre, jour de terme?... Où avez-vous vu

qu’il reste de l’argent quand le propriétaire a passé avec son sac?...

Qu’est-ce que ce billet, d’ailleurs?... Donnez-le moi, que je l’examine.

M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il présenta simplement le

billet d’un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu’il eut terminé:

--Ce billet est échu depuis dix-huit mois, déclara froidement

Vantrasson, il ne vaut plus rien...

--Erreur!... un billet à ordre est valable cinq ans à compter du jour du

protêt.

--C’est possible. Mais comme Barutin a fait faillite, comme il a filé

et qu’on ne sait plus où il est, je suis quitte...

--Autre erreur! Vous devez ces 583 francs à celui qui a acheté votre

billet à la vente de Barutin et qui a donné à mon patron l’ordre de

poursuivre...

Le sang commençait à monter aux oreilles de Vantrasson.

--Et après!... Croyez-vous donc qu’on ne m’a jamais poursuivi!... Où il

n’y a rien le roi perd ses droits, et moi je n’ai rien... Les meubles du

garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique

ne vaut pas cent écus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les

frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme

comme moi.

--Vous croyez cela?

--J’en suis sûr.

--Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre

billet ne tient pas à rentrer dans son argent; il en mettra du sien au

contraire, pour vous faire de la peine...

Et là-dessus, M. Fortunat se mit à tracer l’épouvantable tableau d’un

pauvre débiteur poursuivi par un créancier riche, qui le traque, qui le

harcèle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir dès qu’il a

seulement un vêtement de rechange...

Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables

poings, mais sa femme était visiblement très-effrayée.

Bientôt elle n’y tint plus, et se levant brusquement, elle entraîna son

mari vers le fond de la boutique, en lui disant:

--Viens, il faut que je te parle.

Il la suivit, et ils restèrent deux ou trois minutes à délibérer tout

bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta

la parole.

--Hélas! monsieur... dit-elle à M. Fortunat, nous sommes sans argent en

ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes

perdus... Comment faire?... Vous avez l’air d’un bon homme, donnez-nous

un conseil.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 21 / 138 题