M. Casimir s’approcha.

--Elle doit être dans la poche de M. le comte, et si mademoiselle

permet...

Mais elle, reculant, les bras étendus comme pour défendre le meuble:

--Non, s’écria-t-elle, non, on ne touchera pas au secrétaire, je ne le

veux pas...

--Cependant, mademoiselle, insista le docteur, monsieur votre père...

--Eh! monsieur, M. le comte de Chalusse n’est pas mon père!

Jamais homme ne fut décontenancé autant que le docteur Jodon par la

soudaine violence de Mlle Marguerite.

--Ah!... fit-il, sur trois tons différents, ah!... ah!...

En moins d’une seconde, mille idées, mille suppositions bizarres et

contradictoires traversèrent son esprit.

Qui donc était cette jeune fille, qui n’était pas Mlle de

Chalusse?... A quel titre habitait-elle l’hôtel?... Comment y

régnait-elle en souveraine?...

Puis encore, pourquoi cette explosion d’énergie à propos d’une demande

bien naturelle et en apparence insignifiante?...

Mais déjà elle avait repris son sang-froid, et à son attitude, il était

aisé de deviner qu’elle cherchait quelque expédient pour conjurer un

péril entrevu. Elle en trouva un.

--Casimir, commanda-t-elle, cherchez dans les poches de M. de Chalusse

la clef de son secrétaire.

Tout ébahi de ce qu’il jugeait un nouveau caprice, le valet de chambre

obéit.

Il fouilla les vêtements épars sur le tapis, et de la poche du gilet

retira une clef.

Elle était fort petite, ouvragée et découpée comme toutes les clefs des

serrures de sûreté.

Mlle Marguerite la prit, en disant d’un ton bref:

--Un marteau.

On lui en apporta un.

Aussitôt, à la stupeur profonde du médecin, elle s’agenouilla devant la

cheminée, posa à faux la clef sur un des chenêts de fer forgé, et d’un

coup sec du marteau, la fit voler en éclats.

--Comme cela, prononça-t-elle, en se relevant, je serai tranquille.

On la regardait, elle crut devoir justifier jusqu’à un certain point sa

conduite.

--Je suis certaine, dit-elle aux gens, que M. de Chalusse approuvera ma

détermination. Quand il sera rétabli, il fera faire une autre clef.

L’explication était superflue. Il n’était pas un domestique qui ne crût

deviner quel mobile l’avait guidée, pas un qui ne se dît à part soi:

--Mademoiselle a raison... Est-ce qu’on touche jamais au secrétaire d’un

mourant! Qui sait ce qu’il y a de millions dans celui-ci?... S’il y

manquait quelque chose, on accuserait tout le monde... La clef brisée,

il n’y aura pas de soupçon possible.

Mais le docteur se livrait à de bien autres conjectures.

--Que peut-il bien y avoir dans ce secrétaire qu’elle ne veut pas qu’on

voie, pensait-il.

Cependant, il n’avait plus de raison de prolonger sa visite.

Une fois encore, il examina le malade, dont la situation restait la

même, et après avoir expliqué ce qu’il y avait à faire en son absence,

il déclara qu’il allait se retirer, pressé qu’il était par quantité de

visites urgentes, ajoutant qu’il reviendrait vers minuit.

--Mme Léon et moi, veillerons M. de Chalusse, répondit Mlle

Marguerite, ainsi, monsieur, vos prescriptions seront suivies à la

lettre. Seulement... vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, que je

fasse prier le médecin de M. le comte de venir vous prêter le concours

de ses lumières...

M. Jodon trouvait cela très-mauvais, au contraire, d’autant plus mauvais

que dix fois pareille mésaventure lui était arrivée dans ce quartier

aristocratique. Survenait-il un accident, on l’appelait, parce qu’on

l’avait là, sous la main; il donnait les premiers soins, il se flattait

d’avoir conquis un client, et pas du tout, quand il se représentait, il

trouvait quelque docteur illustre, venu de loin en voiture...

S’attendant à quelque chose de ce genre, il sut cacher son dépit.

--A votre place, mademoiselle, répondit-il, j’agirais comme vous... Si

même vous jugez inutile que je me dérange...

--Oh! monsieur, je compte sur vous au contraire.

--En ce cas, très-bien...

Il salua; il se retirait, Mlle Marguerite le suivit sur le palier.

--Vous savez, monsieur, lui dit-elle bas et très-vite, que je ne suis

pas la fille de M. de Chalusse... Vous pouvez donc m’avouer la vérité:

son état est-il désespéré?

--Alarmant, oui; désespéré, non.

--Cependant, monsieur, cette insensibilité effrayante...

--Est une des suites fréquentes de... l’accident dont il a été victime.

Si nous le sauvons, la paralysie disparaîtra peu à peu, la faculté de

mouvement reviendra progressivement.

Mlle Marguerite écoutait, pâle, émue, embarrassée... Il était évident

qu’elle avait sur les lèvres une question qu’il lui coûtait horriblement

d’adresser. Enfin, s’armant de courage:

--Et si M. de Chalusse ne doit pas être sauvé, balbutia-t-elle,

mourra-t-il sans reprendre connaissance... sans prononcer une parole?...

--Je ne puis rien affirmer, mademoiselle... l’affection de M. de

Chalusse est de celles qui déconcertent toutes les hypothèses de la

science.

Elle remercia tristement, fit appeler Mme Léon et regagna la chambre

du comte.

Quant au docteur, tout en descendant l’escalier, il se disait:

--Singulière fille!... A-t-elle peur que le comte ne reprenne

connaissance?... Souhaite-t-elle au contraire qu’il puisse parler?...

N’y a-t-il qu’une question de testament là-dessous?... Y a-t-il autre

chose? C’est à s’y perdre...

L’effort de sa méditation était si intense, qu’il oubliait jusqu’à

l’endroit où il se trouvait, et il s’arrêtait presque à chaque marche.

Il fallut, pour le rappeler à la réalité, l’air frais de la cour; mais

aussi sa nature de charlatan reprit immédiatement le dessus.

--Mon ami, ordonna-t-il à M. Casimir qui l’éclairait, vous allez, à

l’instant, faire répandre de la paille dans la rue pour amortir le

fracas des voitures... Demain vous préviendrez le commissaire de police.

Dix minutes après, en effet, il y avait un pied de paille sur la

chaussée, et les passants, involontairement, ralentissaient le pas,

chacun sachant à Paris ce que signifie cette lugubre litière étalée

devant une maison.

M. Casimir qui avait surveillé l’opération exécutée par les

palefreniers, s’apprêtait à rentrer quand un tout jeune homme, qui

depuis plus d’une heure se promenait devant la maison, s’avança

rapidement vers lui.

Il n’avait pas encore un poil de barbe, ce garçon, et il avait le teint

plombé et des rides comme un vieux buveur d’eau-de-vie. Il avait l’air

intelligent et encore plus impudent; une audace inquiétante pétillait

dans ses yeux. Bien des cordes manquaient à sa voix éraillée, et son

accent traînard était le plus pur qu’il y ait aux barrières.

Son costume délabré était celui de ces pauvres diables à qui les

huissiers de Paris, qui gagnent cinquante mille francs par an,

abandonnent généreusement cinquante francs par mois en échange de la

plus écœurante besogne.

--Qu’est-ce que vous voulez? demanda M. Casimir.

L’autre salua humblement, en disant:

--Comment, m’sieu, vous ne me reconnaissez pas?... Toto... pardon!

Victor Chupin, employé chez M. Isidore Fortunat.

--Tiens!... c’est ma foi vrai!

--Je venais, m’sieu, de la part du patron, vous demander si vous avez

enfin obtenu les renseignements que vous espériez; mais, voyant qu’il y

a du nouveau chez vous, je n’ai pas osé entrer, j’ai préféré vous

guetter...

--Et bien vous avez fait, mon garçon. Des renseignements, je n’en ai

pas... Ah! si! Le marquis de Valorsay est resté hier deux heures enfermé

avec M. le comte... Mais à quoi bon!... M. le comte a eu un accident et

il ne passera pas la nuit.

Victor Chupin eut un terrible soubresaut.

--Pas possible!... s’écria-t-il. C’est donc pour lui qu’on a vidé les

paillasses dans la rue?

--C’est pour lui.

--A-t-il de la chance, cet homme-là!... Ce n’est pas pour moi qu’on

ferait des frais pareils! C’est égal, j’ai comme une idée que le patron

ne va pas casser ses bretelles de rire quand je vais lui dire ça. Enfin,

merci tout de même, m’sieu, et au revoir...

Il s’éloignait, une idée soudaine le ramena.

--Excusez, fit-il avec une prestigieuse volubilité, je suis si ahuri que

j’oubliais mes affaires... Dites-donc, m’sieu, quand le comte sera mort,

c’est vous, n’est-ce pas qui commanderez le service... Eh bien! là, un

conseil, n’allez pas aux pompes funèbres, venez chez nous, tenez, voilà

l’adresse--il tendait une carte--nous traiterons pour vous avec les

pompes, et nous nous chargerons de toutes les démarches. Ce sera plus

beau et meilleur marché, par le moyen de certaines combinaisons de

tarif... Tout, jusqu’au dernier pompon, est garanti sur facture, on peut

vérifier pendant la cérémonie, on ne paye qu’après livraison... Hein!

c’est dit.

Mais le valet haussait les épaules.

--Bast! fit-il négligemment, à quoi bon!

--Comment!... Vous ne savez donc pas que sur un service de première il y

aurait peut-être deux cents francs de commission que nous

partagerions?...

--Diable!... c’est à regarder. Passez-moi votre carte et comptez sur

moi. Mes civilités à M. Fortunat, n’est-ce pas...

Et il rentra.

Resté seul, Victor Chupin tira de sa poche et consulta une grosse montre

d’argent.

--Huit heures moins cinq, grommela-t-il, et le patron m’attend à huit

heures... je n’ai qu’à jouer des jambes.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 20 / 138 题