--Ma foi!... s’écria-t-il, tant pis!... Il faut s’entr’aider entre
malheureux, et je vais vous dire la vérité vraie. Mon patron, qui n’est
pas un méchant, n’a pas envie de se mêler d’une vengeance... C’est
pourquoi il m’a dit: «Voyez ces Vantrasson, et s’ils vous font l’effet
de braves gens, proposez-leur un arrangement... S’ils l’acceptent, il
faudra bien que leur créancier s’en contente.»
--Et quel est cet arrangement?
--Le voici: Vous allez m’écrire sur une feuille de papier de 50 centimes
une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois
un à-compte et, en échange, je vous rendrai ce billet.
Les deux époux se consultèrent du regard, et ce fut la femme qui dit:
--Nous acceptons.
Mais il fallait une feuille de papier timbré, et le soi-disant clerc
d’huissier n’en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on
eût juré qu’il regrettait la concession.
Songeait-il donc à la retirer? Mme Vantrasson en frémit; aussi
s’adressant vivement à son mari:
--Cours vite rue de Lévis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu
trouveras notre affaire!...
Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira.
Certes, il avait montré un joli sang-froid durant cette scène, mais il
lui avait semblé voir Vantrasson se précipiter sur lui, le broyer entre
ses mains larges comme des éclanches de mouton, s’emparer du billet, le
brûler et le jeter sur la chaussée, lui Fortunat, inerte et aux trois
quarts mort.
Mais maintenant le danger était passé, et même Mme Vantrasson, qui
craignait qu’il ne trouvât le temps long, s’empressait autour de lui.
Elle lui avait avancé la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait
absolument qu’il acceptât quelque chose, un petit verre de doux, à tout
le moins.
Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et
geignait alternativement, disant qu’elle était bien à plaindre, ayant
connu des jours meilleurs, mais qu’il y avait comme un sort sur elle
depuis son mariage, et que jamais elle n’eût pu soupçonner qu’elle
finirait par tant de misères au temps où elle était si heureuse chez le
comte de Chalusse.
M. Fortunat écoutait, voilant sous un air d’intérêt admirablement joué
la satisfaction profonde qu’il ressentait. Venu sans plan bien arrêté,
les événements l’avaient servi mille fois mieux qu’il ne pouvait
raisonnablement l’espérer.
Il conservait un moyen d’action sur les époux Vantrasson, il avait capté
leur confiance, il venait d’obtenir adroitement un tête-à-tête avec la
femme, et pour comble, cette femme venait d’elle-même et tout
naturellement au-devant des questions qu’il se proposait de lui
adresser.
--Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse!
disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double
en profits!... C’était le bon temps! Mais voilà!... On n’est jamais
content de son sort. Et ensuite, dame, on a un cœur...
Elle n’avait pu trouver ce «quelque chose de doux» qu’elle avait offert
à son hôte, elle le remplaça par un mélange de cassis et d’eau-de-vie,
dont elle emplit plus qu’à demi deux grands verres qu’elle posa sur le
comptoir.
--Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson
au bal de la Redoute... C’était un 13, j’aurais dû me défier!... mais
non, pas moyen!... Ah!... c’est qu’il fallait le voir, à l’époque, en
grand uniforme. Il était dans les gardes de Paris, toutes les femmes en
étaient folles... La tête me tourna...
Et son accent, son geste, le pincement de ses lèvres plaies trahissaient
d’amères déceptions et de stériles regrets.
--Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m’en parlez pas...
Celui-là avait flairé mes économies. J’avais dix-neuf mille francs; il
me proposa de devenir sa femme, et moi, bête, j’acceptai... Oui, bête,
car j’avais quarante ans et lui trente, et j’aurais dû comprendre que
c’était à mon argent qu’il en voulait, et non à ma personne... Enfin je
quittai ma place, et même je lui payai un remplaçant pour l’avoir tout à
moi.
Elle se montait peu à peu, en se rappelant sa confiance et sa crédulité
passées, et d’un geste tragique, comme si elle eût espéré écarter des
souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d’un trait, non
sans avoir dit préalablement à son hôte:
--A la vôtre!...
Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en
lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses
lèvres.
--Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...
Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de Mme
Vantrasson, et plus vivement, elle reprit:
--Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes
économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue
Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre
de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait
à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il
reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir
seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur
est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de
gourgandines!...
Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques
reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une
giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se
gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait
tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me
plaignais... des coups!
Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil,
qu’elle essuya du revers de sa main.
--Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais
mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel
se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait
vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an
on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté;
je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds
était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait
plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je
n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon
tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me
croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...
Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter:
--Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas
en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous
sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la
semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la
rivière...
--A votre place, hasarda M. Fortunat, j’aurais quitté mon mari...
--Oui... je sais bien!... On me l’a conseillé, et même... j’ai essayé...
Trois ou quatre fois je me suis sauvée, et toujours je suis revenue...
c’était plus fort que moi. D’ailleurs, je suis sa femme, n’est-ce pas;
je l’ai bien payé, il est à moi, je ne veux pas qu’il soit à une
autre... Il me roue de coups, je le méprise, je le haïs, et
cependant...
Elle se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et l’avala en disant avec un
geste de rage:
--Il me le faut, quoi!... C’est la fatalité qui le veut. Et ce sera
comme cela jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il crève... ou moi!...
M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l’eût dit
intéressé et attendri au plus haut degré; au fond il se désolait.
Le temps se passait et la conversation de plus en plus s’écartait de son
but. Heureusement une occasion se présenta de la ramener.
--Je m’étonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas à votre
ancien maître, M. le comte de Chalusse.
--Hélas!... je me suis adressée à lui, monsieur, et plusieurs fois...
--En ce cas...
--La première fois, il m’a reçue, je lui ai dit mon malheur et il m’a
mis cinq billets de mille francs dans la main.