M. Casimir fit un pas en avant.

--Un grand malheur, mademoiselle, un malheur terrible, M. le comte...

Et il s’arrêta, interdit, effrayé de ce qu’il allait dire... Trop tard,

Mlle Marguerite avait compris.

D’un mouvement brusque, elle porta ses deux mains à son cœur, comme

si elle eût senti une blessure atroce, et elle prononça ce seul mot:

--Perdue!...

Elle était devenue plus pâle que la mort, sa tête se renversait en

arrière, ses yeux se fermaient, elle chancelait...

Deux femmes de chambre s’élancèrent pour la soutenir, elle les repoussa

d’un geste doux, en murmurant:

--Merci!... Merci!... Laissez-moi... je suis forte.

Elle était assez forte, en effet, pour dompter sa mortelle défaillance.

Elle rassembla toute son énergie, et, lentement, plus blanche qu’une

statue, les dents serrées, les yeux secs et brillants, elle s’avança

vers l’alcôve.

Là, elle resta un moment immobile, murmurant des paroles

inintelligibles, et, enfin, écrasée sous la douleur, elle s’abattit à

genoux devant le lit, y ensevelit sa tête, et pleura...

Profondément remués par le spectacle de ce désespoir si grand et si

simple à la fois, les domestiques retenaient leur haleine, se demandant

comment cela allait finir...

Cela finit vite. La malheureuse jeune fille se redressa brusquement,

comme si une lueur d’espérance eût illuminé soudainement son esprit.

--Le médecin! dit-elle d’une voix brève.

--On est allé en chercher un, mademoiselle, répondit M. Casimir.

Et, entendant une voix et des pas dans l’escalier, il ajouta:

--Même, par bonheur, le voici!

Le docteur entra.

C’était un homme jeune, encore qu’il n’eût plus guère de cheveux sur le

crâne. Il était petit, maigre, scrupuleusement rasé et vêtu de noir de

la tête aux pieds.

Sans un mot, sans un salut, sans seulement toucher du doigt le bord de

son chapeau, il marcha droit au lit et successivement il souleva les

paupières du moribond, lui tâta le pouls, le palpa, et lui découvrit la

poitrine, contre laquelle il appliqua son oreille.

Ayant terminé son examen, il dit:

--C’est grave!

Mlle Marguerite, qui avait suivi avec une poignante anxiété tous les

mouvements du docteur, ne put retenir un sanglot.

--Mais tout espoir n’est pas perdu, n’est-ce pas, monsieur, fit-elle

d’une voix suppliante et les mains jointes, vous le sauverez, n’est-ce

pas, vous le sauverez!...

--On peut légitimement espérer.

Ce fut la seule réponse du docteur. Il avait tiré sa trousse et essayait

froidement ses lancettes sur le bout de son doigt. Quand il en eut

trouvé une à sa convenance:

--Je vous prierais, mademoiselle, dit-il, de faire retirer les femmes

qui sont dans cette pièce et de vous retirer vous-même... les hommes

resteront pour m’aider, si besoin est.

Elle obéit, avec cette résignation passive qui livre les malheureux à

toutes les inspirations. Mais elle ne regagna pas son appartement. Elle

resta sur le palier, le plus près possible de la porte, assise sur la

première marche de l’escalier, tirant mille conjectures du plus léger

bruit, comptant les secondes.

Le médecin, dans la chambre, n’en allait pas plus vite, non par

tempérament, mais par principes.

Le docteur Jodon--il se nommait ainsi--était un ambitieux qui jouait un

rôle. Élève d’un «prince de la science» plus célèbre par l’argent qu’il

gagne que par ses cures, il copiait les façons de son maître, son

costume, son geste et jusqu’à ses inflexions de voix.

Jetant aux yeux la même poudre que son modèle, il espérait obtenir les

mêmes résultats, une grande clientèle et la fortune.

Cependant, au fond de lui-même, il ne laissait pas que d’être

déconcerté. Il n’avait pas, à beaucoup près, jugé l’état du comte de

Chalusse si grave qu’il l’était en réalité.

Ni les saignées, ni les ventouses sèches ne rendirent au malade sa

connaissance et sa sensibilité. Il demeura inerte; la respiration devint

un peu moins rauque, voilà tout.

De guerre lasse, le docteur déclara que les moyens immédiats étaient

épuisés, que «les femmes» pouvaient revenir près du comte, et qu’il n’y

avait plus qu’à attendre l’effet des remèdes qu’il venait de prescrire

et qu’on était allé chercher chez le pharmacien.

Tout autre que cet avide ambitieux eût été ému du regard que lui jeta

Mlle Marguerite quand il lui fut permis de rentrer dans la chambre de

M. de Chalusse. Lui n’en eut pas seulement l’épiderme effleuré. Il dit

tout simplement:

--Je ne puis pas me prononcer encore.

--Mon Dieu!... murmura la malheureuse jeune fille, mon Dieu! ayez pitié

de moi!...

Mais déjà le docteur, poursuivant son imitation, était allé s’adosser à

la cheminée.

--Maintenant, fit-il, s’adressant à M. Casimir, j’aurais besoin de

quelques renseignements. Est-ce la première fois que M. le comte de

Chalusse est victime d’un accident comme celui-ci?

--Oui, monsieur, depuis que je le sers du moins.

--Bon, cela!... C’est une chance en notre faveur. Et dites-moi,

l’avez-vous entendu quelquefois se plaindre de vertiges, de

bourdonnements d’oreilles?...

--Jamais...

Mlle Marguerite voulut hasarder une observation; le docteur lui

imposa silence de la voix et du geste, et poursuivant son

interrogatoire:

--Le comte de Chalusse est-il gros mangeur? demanda-t-il, boit-il

beaucoup d’alcools?

--M. le comte est la sobriété même, monsieur, et il mouille toujours

largement son vin...

Le docteur écoutait d’un air de méditation intense, la tête penchée en

avant; les sourcils froncés, la lèvre inférieure relevée, caressant de

temps à autre son menton glabre. Ainsi fait son maître.

--Diable!... fit-il à demi voix, il faut une cause au mal, cependant.

Rien dans la constitution du comte ne le prédisposait à un tel

accident...

Il se tut, puis soudainement se retournant vers Mlle Marguerite:

--Savez-vous, mademoiselle, interrogea-t-il, si M. le comte n’a pas

éprouvé ces jours-ci quelque violente émotion?

--Il a eu, ce matin même, une contrariété que j’ai tout lieu de supposer

très-vive.

--Ah!... nous y voici donc, fit le docteur avec un geste d’oracle.

Pourquoi ne m’avoir pas dit tout cela d’abord!... Il faudrait,

mademoiselle, me donner des détails.

La jeune fille hésita. Les valets étaient éblouis, cela est sûr, des

façons de ce médecin, mais Mlle Marguerite était loin de partager

leur enthousiasme. Que n’eut-elle pas donné pour voir là, à la place de

celui-ci, le docteur de la maison.

Elle trouvait, de plus, une haute inconvenance à cet interrogatoire

brutal, en présence de tous les gens, au chevet d’un mourant, privé de

sentiments, il est vrai, mais qui néanmoins entendait peut-être et

comprenait.

--Il est urgent que je sois renseigné, déclara péremptoirement le

docteur.

Devant cette affirmation elle n’hésita plus. Elle parut rassembler ses

souvenirs, et d’une voix triste:

--Ce matin, monsieur, commença-t-elle, nous venions de nous mettre à

table pour déjeuner lorsqu’on a apporté une lettre à M. de Chalusse. Il

n’y a jeté qu’un coup d’œil et il est devenu plus blanc que sa

serviette. Il s’est levé tout aussitôt, et s’est mis à arpenter la salle

à manger en laissant échapper des exclamations de douleur et de colère.

Je l’ai interrogé; il n’a pas paru m’entendre. Au bout de cinq minutes,

cependant, il a repris sa place et a commencé à manger...

--Comme d’habitude?

--Plus, monsieur. Seulement, je dois vous le dire, il ne me paraissait

pas avoir bien la conscience de ce qu’il faisait. A quatre ou cinq

reprises, il s’est levé et il s’est rassis. Enfin il a paru prendre un

parti qui lui coûtait beaucoup. Il a déchiré la lettre qu’il venait de

recevoir, et il en a jeté les morceaux par la fenêtre qui donne sur le

jardin...

Mlle Marguerite s’exprimait avec la plus extrême simplicité, et

certes il n’y avait, dans ce qu’elle racontait, rien que de

très-ordinaire.

On l’écoutait cependant avec une curiosité haletante, comme si on eût

espéré quelque surprenante révélation, tant l’esprit humain, prompt à se

forger des chimères, a horreur de ce qui est naturel et incline

instinctivement vers le mystérieux.

Mais sans paraître s’apercevoir de l’effet produit, et affectant de

s’adresser au médecin seul, la jeune fille poursuivait:

--La lettre anéantie, en apparence, du moins, on a servi le café et M.

de Chalusse a allumé un cigare, comme il fait après chaque repas. Mais

il n’a pas tardé à le laisser éteindre. Je n’osais troubler ses

réflexions, quand tout à coup il me dit: «C’est singulier, je me sens

tout mal à l’aise.» Nous sommes restés un moment sans nous parler, puis

il a ajouté: «Décidément je ne suis pas bien. Rendez-moi le service de

monter à ma chambre, voici la clef de mon secrétaire, vous l’ouvrirez et

vous trouverez sur la tablette supérieure, un petit flacon bouché à

l’émeri, que vous me descendrez.» J’ai remarqué avec surprise que M. de

Chalusse, qui a la parole très-nette, habituellement, bégayait ou plutôt

bredouillait, en me disant cela. Je ne m’en suis pas inquiétée...

malheureusement. J’ai donc fait ce qu’il désirait. Il a versé huit ou

dix gouttes du contenu du flacon dans un verre d’eau et il l’a avalé.

Si intense était l’attention du docteur Jodon, qu’il redevenait soi. Il

oubliait de surveiller son attitude.

--Et ensuite? fit-il.

--Ensuite, monsieur, M. de Chalusse a repris sa contenance accoutumée et

s’est retiré dans son cabinet de travail. J’ai dû penser que

l’impression si pénible qu’il avait ressentie, s’effaçait. Je me

trompais. Dans l’après-midi, il m’a fait prier par Mme Léon de le

rejoindre au jardin. J’y ai couru, assez étonnée, car le temps était

très-mauvais. «Chère Marguerite, me dit-il, aidez-moi donc à rechercher

les débris de la lettre que j’ai jetée au vent ce matin. Je donnerais

la moitié de ma fortune pour une adresse qui s’y trouvait certainement

et que sur l’instant de ma colère je n’ai pas vue...» Je l’ai aidé. On

pouvait raisonnablement espérer. Comme il pleuvait, quand les morceaux

avaient été lancés par la fenêtre, au lieu de s’éparpiller, ils étaient

tombés immédiatement à terre. Nous en avons réuni un bon nombre, mais

sur aucun ne se trouvait ce que souhaitait si ardemment M. de Chalusse.

A diverses reprises il a déploré amèrement et maudit sa précipitation...

M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir échangèrent un sourire

d’intelligence.

Ils avaient surpris les recherches du comte, et elles leur avaient paru

un acte de folie des mieux qualifiés.

Maintenant, ils se les expliquaient.

--J’avais le cœur bien gros, continuait Mlle Marguerite, de la

tristesse de M. de Chalusse, quand tout à coup il se redressa

joyeusement en s’écriant: «Suis-je donc fou?... cette adresse, un tel me

la donnera!»

Positivement, le docteur s’abandonnait à l’entraînement du récit.

--Un tel! Qui, un tel? interrogea-t-il sans se rendre compte de

l’inconvenance de la question.

Mais la jeune fille fut révoltée.

Elle écrasa l’indiscret d’un regard hautain, et du ton le plus sec:

--J’ai oublié ce nom, dit-elle.

Piqué au vif, le docteur reprit brusquement la pose de son modèle. Mais

son imperturbable sang-froid était altéré.

--Croyez, mademoiselle, balbutia-t-il, que l’intérêt seul... un intérêt

respectueux...

Elle n’eut pas seulement l’air d’entendre ses excuses.

--Par exemple, interrompit-elle, je sais et je puis vous dire, monsieur,

que M. de Chalusse se proposait de s’adresser à la police, si la

personne en question ne réussissait pas. A partir de ce moment, il m’a

paru tout à fait satisfait. A trois heures, il a sonné son valet de

chambre et lui a commandé de faire avancer le dîner de deux heures. Nous

nous sommes, en effet, mis à table à quatre heures et demie. A cinq

heures, M. de Chalusse s’est levé, il m’a embrassée gaiement, et il est

sorti à pied, en me disant qu’il avait bon espoir et qu’il ne serait pas

de retour avant minuit...

La fermeté dont la pauvre enfant avait fait preuve jusque-là se

démentit, ses yeux se remplirent de larmes, et c’est d’une voix étouffée

qu’elle ajouta en montrant M. de Chalusse:

--Et à six heures et demie, on l’a rapporté, tel qu’il est là, étendu...

Un grand silence se fit, si profond qu’on entendit le râle du moribond,

toujours immobile sur son lit.

Restait cependant à savoir les circonstances de l’accident, et c’est à

M. Casimir que le médecin s’adressa.

--Que vous a dit le cocher qui a ramené votre maître? demanda-t-il.

--Oh! presque rien, monsieur, pas dix paroles.

--Il faudrait retrouver cet homme et me l’amener.

Deux domestiques s’élancèrent à sa recherche.

Il ne pouvait être loin, sa voiture stationnait toujours devant

l’hôtel.

En effet, il stationnait lui-même chez le marchand de vin. Des curieux

enragés lui payaient à boire, et en échange il leur racontait

l’événement. Il était complétement remis de son trouble et même la

gaieté lui venait.

--Allons, arrivez, on vous demande, lui dirent les domestiques.

Il vida son verre et les suivit de mauvaise grâce, jurant et pestant

entre ses dents, sans qu’on sût pourquoi.

Le docteur avait du moins eu l’attention de sortir sur le palier pour

l’interroger; mais ses réponses n’apprirent rien de neuf.

Le bourgeois, ainsi qu’il disait, l’avait pris au coin de la rue

Lamartine et du faubourg Montmartre et lui avait recommandé de le mener

rondement. Il avait fouetté ses chevaux et le malheur avait eu lieu en

route. Il n’avait rien entendu. Le bourgeois ne lui avait pas paru

indisposé quand il était monté dans la voiture.

Encore, ce peu qu’il dit, on ne le lui arracha pas sans difficulté. Il

avait commencé par soutenir impudemment que le bourgeois l’avait pris à

midi, espérant ainsi escamoter le prix de cinq heures, ce qui, joint au

bon pourboire qu’on ne pouvait manquer de lui donner, devait constituer

un bénéfice honnête. La vie est chère, on fait ce qu’on peut.

Cet homme parti, toujours grognant, encore qu’on lui eût mis deux louis

dans la main, le docteur revint se planter debout devant son malade, les

bras croisés, sombre, le front plissé par l’effort de sa méditation.

Il ne jouait pas la comédie, cette fois.

En dépit, ou plutôt en raison des minutieuses explications qui lui

avaient été données, il trouvait à toute cette affaire quelque chose de

suspect et de trouble.

Toutes sortes de soupçons vagues et indéfinissables se heurtaient dans

sa pensée. Était-il en présence d’un crime? Certainement, évidemment

non.

Mais quoi alors? Pourquoi cette atmosphère de mystère et de réticences

qu’il sentait autour de lui.

N’était-il pas sur la trace de quelque lamentable secret de famille,

d’un de ces scandales horribles, longtemps cachés, qui tout à coup

éclatent?

Cette idée de se trouver mêlé à quelque ténébreuse affaire lui souriait

infiniment, cela ferait du tapage, on le nommerait, on parlerait de lui

dans les journaux et la clientèle viendrait les mains pleines d’or.

Mais comment savoir, pour arrêter d’avance un plan de conduite, pour

s’insinuer, pour s’imposer au besoin?

Il réfléchit et une idée lui vint, qu’il jugea bonne.

Il marcha à Mlle Marguerite, qui pleurait, affaissée sur un fauteuil,

et la toucha du doigt; elle se dressa.

--Encore une question, mademoiselle... fit-il en donnant à sa voix toute

la solennité dont elle était capable. Savez-vous quelle est la liqueur

dont M. de Chalusse s’est versé quelques gouttes ce matin?

--Hélas! non, monsieur.

--Le savoir serait cependant bien important, pour la sûreté de mon

diagnostic... Qu’est donc devenu le flacon?

--Je pense que M. de Chalusse l’aura remis dans son secrétaire.

Le docteur désigna un meuble à gauche de la cheminée.

--Là? fit-il.

--Oui, monsieur.

Il hésita, mais triomphant de son hésitation, il dit:

--Ne pourrait-on l’y prendre?

Mlle Marguerite rougit.

--Je n’ai pas la clef, balbutia-t-elle avec un embarras visible.

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 19 / 138 题