PASCAL ET MARGUERITE

I

C’était le 15 octobre, un jeudi soir.

Il n’était que six heures et demie, mais depuis longtemps déjà la nuit

était venue.

Il faisait froid, le ciel était noir comme de l’encre, la vent soufflait

en tempête, il pleuvait.

Les domestiques de l’hôtel de Chalusse, un des plus magnifiques de la

rue de Courcelles, étaient réunis chez le concierge, lequel occupait,

avec son épouse, un pavillon de deux pièces, à droite de la vaste cour

sablée.

A l’hôtel de Chalusse, comme dans toutes les grandes maisons, le

concierge, M. Bourigeau, était un personnage d’une importance

exceptionnelle, toujours prêt à faire sentir cruellement son autorité à

qui eût osé seulement la mettre en doute.

A le voir on reconnaissait le serviteur qui tient au bout de son cordon

le plaisir et la liberté de tous les autres, celui qui favorise les

sorties défendues par le maître, celui qui peut cacher, si telle est sa

volonté, les rentrées mystérieuses, la nuit, après la fermeture du bal

public ou de l’estaminet.

C’est dire que M. et Mme Bourigeau étaient l’objet de toutes sortes

d’adulations et de gâteries.

Ce soir-là, le maître était sorti, et le premier valet de chambre de M.

le comte de Chalusse, M. Casimir, offrait le café.

Et tout en sirotant le gloria largement battu de fin cognac, présent de

M. le sommelier, on se plaignait, comme de juste, de l’ennemi commun, du

maître.

C’était une petite camériste au nez odieusement retroussé qui avait la

parole.

Elle mettait au fait de la maison un grand drôle, à l’air bassement

insolent, admis depuis la veille seulement au nombre des valets de pied.

--A coup sûr, expliquait-elle, la place est supportable. Les gages sont

forts, la nourriture est bonne, la livrée est juste assez voyante pour

avantager un bel homme; enfin Mme Léon, la femme de charge, qui a la

direction de tout, n’est pas trop regardante.

--Et l’ouvrage?

--Rien à faire. Pensez donc, nous sommes dix-huit pour servir deux

maîtres, M. le comte et Mlle Marguerite; seulement, dame, on ne

s’amuse guère, ici...

--Comment, on s’ennuie!...

--A la mort, monsieur. C’est pis qu’une tombe au cimetière, ce grand

hôtel. Jamais une soirée, jamais un dîner, rien. Croiriez-vous que je

n’ai jamais vu, moi qui vous parle, les appartements de réception. Tout

est fermé, et les meubles pourrissent sous des housses. Il ne vient pas

trois visites par mois...

Elle était indignée, et l’autre semblait partager son indignation.

--Ah ça! fit-il, c’est donc un ours que ce comte de Chalusse!... Un

homme qui n’a pas cinquante ans et qui possède des millions, à ce qu’on

prétend...

--Oui, des millions, vous pouvez le dire, peut-être dix, peut-être

vingt...

--Raison de plus... Il faut qu’il ait quelque chose, un coup de marteau,

comme on dit chez nous. Que fait-il donc, seul, toute la sainte journée?

--Rien. Il lit dans son cabinet ou il se promène de long en large au

fond du jardin. Quelquefois, le soir, il fait atteler et conduit

Mademoiselle au bois de Boulogne en voiture fermée, mais c’est rare. Du

reste, il n’est pas gênant le pauvre homme. Voilà six mois que je suis

chez lui, et c’est tout juste si je connais la couleur de ses paroles.

«Oui, non, faites ceci, c’est bien, sortez,» voilà tout ce qu’il sait

dire. Demandez plutôt à M. Casimir...

--Le fait est qu’il n’est pas gai, le patron, répondit le valet de

chambre. Une vraie porte de prison...

Le valet de pied écoutait d’un air grave, en homme qui a besoin de

connaître, pour l’exploiter, le caractère des gens qu’il va servir.

--Et Mademoiselle, interrogea-t-il, que dit-elle de cette existence?

est-ce qu’elle lui va?

--Dame... depuis six mois qu’elle est ici, elle ne se plaint pas.

--Si elle s’ennuyait, ajouta M. Casimir, elle filerait.

La camériste eut un geste ironique.

--Plus souvent! ricana-t-elle. Chaque mois que Mademoiselle reste ici

lui rapporte trop d’argent.

Aux rires qui accueillirent cette réponse, aux regards échangés entre

les domestiques, le nouveau venu dut comprendre qu’il venait de toucher

du doigt cette plaie secrète que chaque maison renferme comme une pomme

son ver.

--Tiens! tiens!... fit-il tout brûlant de curiosité, il y a donc quelque

chose?... Eh bien! là, franchement, je m’en doutais.

Sans nul doute, on allait lui raconter ce qu’on savait, ce qu’on croyait

savoir du moins, quand on sonna avec une extrême violence à la porte de

l’hôtel.

--Pas gêné, celui-là! s’écria le concierge. Mais il est trop pressé, il

attendra.

Il tira le cordon, néanmoins, en rechignant; la grande porte,

brutalement poussée claqua, et un cocher de fiacre, tout effaré, sans

chapeau, se précipita dans la loge, en criant:

--A moi!... au secours!...

D’un bond, tous les domestiques furent debout.

--Arrivez, poursuivit le cocher; dépêchez-vous. C’est un bourgeois que

je conduisais ici, vous devez le connaître... il est là, dans ma

voiture!...

Sans plus écouter, les domestiques s’élancèrent dehors, et alors leur

fut expliquée l’explication confuse du cocher.

Dans le fond de la voiture, qui était un grand fiacre, un homme gisait,

affaissé, replié plutôt sur lui-même, immobile, inerte.

Il avait dû glisser de côté, le haut du corps en avant, et par suite des

cahots, sa tête s’était engagée sous la banquette de devant.

--Pauvre diable! murmura M. Casimir, il aura eu un coup de sang!

Il s’était penché vers l’intérieur du fiacre, en disant cela, et ses

camarades s’approchaient, quand tout à coup, brusquement, il se rejeta

en arrière en poussant un grand cri.

--Ah! mon Dieu!... c’est M. le comte.

A Paris, dès qu’il y a seulement l’apparence d’un accident, les badauds

jaillissent pour ainsi dire des pavés. Déjà il y avait plus de cinquante

personnes autour de la voiture.

Cette circonstance rendit à M. Casimir une partie de son sang-froid.

--Il faut faire entrer le fiacre dans la cour, commanda-t-il. M.

Bourigeau, porte s’il vous plaît!...

Puis s’adressant à un jeune domestique:

--Et toi, ajouta-t-il, vite un médecin, n’importe lequel!... Cours au

plus proche et ne reviens pas sans en ramener un.

Le concierge avait ouvert, mais le cocher avait disparu; on l’appela,

pas de réponse. Ce fut encore le valet de chambre qui prit les deux

petits chevaux par la bride, et qui amena fort adroitement la voiture

devant le perron.

Les curieux écartés, il s’agissait de retirer du fiacre le comte de

Chalusse, et cela présentait, en raison de la position bizarre du corps,

les plus sérieuses difficultés. On réussit cependant en ouvrant les deux

portières et en se mettant à trois.

On le plaça ensuite sur un fauteuil, on le monta à sa chambre et en

moins de rien on l’eut déshabillé et couché.

Il ne donnait toujours pas signe de vie, et à le voir, la tête renversée

sur ses oreillers, on devait croire que tout était fini.

C’était, d’ailleurs, à ne pas le reconnaître. Ses traits disparaissaient

et se confondaient sous une bouffissure bleuâtre. Ses paupières étaient

fermées et autour de ses yeux s’élargissait un cercle sanguinolent comme

une meurtrissure. Un dernier spasme avait tordu ses lèvres, et sa bouche

déplacée, inclinée tout à fait à droite et entr’ouverte, avait une

expression sinistre.

Malgré des précautions inouïes, on l’avait blessé, en le dégageant; son

front s’était heurté contre une ferrure, et de cette écorchure légère,

un mince filet de sang coulait.

Il respirait encore, cependant, et en prêtant l’oreille, on entendait

son souffle rauque, ce râle que Broussais compare au ronflement d’un

soufflet engorgé.

Les valets, si bavards l’instant d’avant, se taisaient à cette heure.

Ils restaient dans la chambre, mornes et blêmes, échangeant des regards

de détresse. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux.

Que se passait-il en eux? Peut-être subissaient-ils cet invincible

effroi qui se dégage de la mort inattendue et soudaine... Ils aimaient

peut-être, sans en avoir conscience, ce maître dont ils mangeaient le

pain... Peut-être encore leur chagrin n’était-il qu’égoïsme, et se

demandaient-ils ce qu’ils allaient devenir, où ils iraient, s’ils

trouveraient une autre place et si elle serait bonne.

Ne sachant que faire, ils délibéraient à voix basse, chacun offrant

quelque remède dont il avait entendu parler.

Les plus sensés proposaient d’aller prévenir Mademoiselle ou madame

Léon, qui occupaient l’étage supérieur, lorsqu’un frôlement de robe

contre l’huisserie de la porte, les fit tous retourner.

Celle qu’ils appelaient: «Mademoiselle,» était debout sur le seuil.

Mlle Marguerite était une belle jeune fille de vingt ans.

Elle était assez grande, brune, avec des yeux profonds que ses sourcils

un peu accentués faisaient paraître plus sombres. Des masses épaisses de

cheveux noirs encadraient son beau front pensif et triste. Il y avait

quelque chose d’étrange en elle et d’un peu sauvage, une cruelle

souffrance concentrée et une sorte de résignation hautaine.

--Que se passe-t-il? demanda-t-elle doucement. D’où vient tout ce bruit

que j’ai entendu?... J’ai sonné trois fois, personne n’est venu.

Personne n’osa lui répondre.

Surprise, elle promena autour d’elle un rapide regard. D’où elle était,

elle ne pouvait apercevoir le lit, placé dans une alcôve, mais elle vit

d’un coup d’œil l’attitude morne des gens, les vêtements épars sur le

tapis, et tout le désordre de cette chambre magnifique et sévère,

éclairée par la seule lampe de M. Bourigeau, le concierge.

Elle eut peur, un grand frisson la traversa, et d’une voix émue:

--Pourquoi êtes-vous tous ici?... insista-t-elle. Parlez, qu’est-il

arrivé?

La vie infernale 1. Pascale et Marguerite; 2. Lia d'Argelès · 第 18 / 138 题