Un lundi, quatorze mars, le Bonheur des Dames inaugurait ses
magasins neufs par la grande exposition des nouveautés d'été, qui
devait durer trois jours. Au-dehors, une aigre bise soufflait, les
passants, surpris de ce retour d'hiver, filaient vite, en
boutonnant leurs paletots. Cependant, toute une émotion fermentait
dans les boutiques du voisinage; et l'on voyait, contre les
vitres, les faces pâles des petits commerçants, occupés à compter
les premières voitures, qui s'arrêtaient devant la nouvelle porte
d'honneur, rue Neuve-Saint-Augustin. Cette porte, haute et
profonde comme un porche d'église, surmontée d'un groupe,
l'Industrie et le Commerce se donnant la main au milieu d'une
complication d'attributs, était abritée sous une vaste marquise,
dont les dorures fraîches semblaient éclairer les trottoirs d'un
coup de soleil. À droite, à gauche, les façades, d'une blancheur
crue encore, s'allongeaient, faisaient retour sur les rues
Monsigny et de la Michodière, occupaient toute l'île sauf le côté
de la rue du Dix-Décembre, où le Crédit Immobilier allait bâtir.
Le long de ce développement de caserne, lorsque les petits
commerçants levaient la tête, ils apercevaient l'amoncellement des
marchandises, par les glaces sans tain, qui, du rez-de-chaussée au
second étage, ouvraient la maison au plein jour. Et ce cube
énorme, ce colossal bazar leur bouchait le ciel, leur paraissait
être pour quelque chose dans le froid dont ils grelottaient, au
fond de leurs comptoirs glacés.
Dès six heures, cependant, Mouret était là, donnant ses derniers
ordres. Au centre, dans l'axe de la porte d'honneur, une large
galerie allait de bout en bout, flanquée à droite et à gauche de
deux galeries plus étroites, la galerie Monsigny et la galerie
Michodière. On avait vitré les cours, transformées en halls; et
des escaliers de fer s'élevaient du rez-de-chaussée, des ponts de
fer étaient jetés d'un bout à l'autre, aux deux étages.
L'architecte, par hasard intelligent, un jeune homme amoureux des
temps nouveaux, ne s'était servi de la pierre que pour les sous-
sols et les piles d'angle, puis avait monté toute l'ossature en
fer, des colonnes supportant l'assemblage des poutres et des
solives. Les voûtins des planchers, les cloisons des distributions
intérieures, étaient en briques. Partout on avait gagné de
l'espace, l'air et la lumière entraient librement, le public
circulait à l'aise, sous le jet hardi des fermes à longue portée.
C'était la cathédrale du commerce moderne solide et légère, faite
pour un peuple de clientes. En bas, dans la galerie centrale,
après les soldes de la porte, il y avait les cravates, la
ganterie, la soie; la galerie Monsigny était occupée par le blanc
et la rouennerie, la galerie Michodière par la mercerie, la
bonneterie, la draperie et les lainages. Puis, au premier, se
trouvaient les confections, la lingerie, les châles, les
dentelles, d'autres rayons nouveaux, tandis qu'on avait relégué au
second étage la literie, les tapis, les étoffes d'ameublement,
tous les articles encombrants et d'un maniement difficile. À cette
heure, le nombre des rayons était de trente-neuf, et l'on comptait
dix-huit cents employés, dont deux cents femmes. Un monde poussait
là, dans la vie sonore des hautes nefs métalliques.
Mouret avait l'unique passion de vaincre la femme. Il la voulait
reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l'y tenir
à sa merci. C'était toute sa tactique, la griser d'attentions
galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi,
nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de
trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages
aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs,
capitonnés de velours. Puis, il venait d'ouvrir un buffet, où l'on
donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de
lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche,
dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais
son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie,
de conquérir la mère par l'enfant; il ne perdait aucune force,
spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits
garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant
aux bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette
prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons
rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres
le nom du magasin, et qui, tenus au bout d'un fil, voyageant en
l'air, promenaient par les rues une réclame vivante!
La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait
à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues,
d'annonces et d'affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés
d'été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante
mille à l'étranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant,
il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même
d'échantillons, collés sur les feuilles. C'était un débordement
d'étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier,
envahissait les murailles, les journaux, jusqu'aux rideaux des
théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la
réclame, qu'elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il
lui tendait des pièges plus savants, il l'analysait en grand
moraliste. Ainsi, il avait découvert qu'elle ne résistait pas au
bon marché, qu'elle achetait sans besoin, quand elle croyait
conclure une affaire avantageuse; et, sur cette observation, il
basait son système des diminutions de prix, il baissait
progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à
perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des
marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le
coeur de la femme, il venait d'imaginer «les rendus», un chef
d'oeuvre de séduction jésuitique. «Prenez toujours, madame: vous
nous rendrez l'article, s'il cesse de vous plaire.» Et la femme,
qui résistait, trouvait là une dernière excuse, la possibilité de
revenir sur une folie: elle prenait, la conscience en règle.
Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le
fonctionnement classique du nouveau commerce.
Mais où Mouret se révélait comme un maître sans rival, c'était
dans l'aménagement intérieur des magasins. Il posait en loi que
pas un coin du Bonheur des Dames ne devait rester désert; partout,
il exigeait du bruit, de la foule, de la vie; car la vie, disait-
il, attire la vie, enfante et pullule. De cette loi, il tirait
toutes sortes d'applications. D'abord, on devait s'écraser pour
entrer, il fallait que, de la rue, on crût à une émeute; et il
obtenait cet écrasement, en mettant sous la porte les soldes, des
casiers et des corbeilles débordant d'articles à vil prix; si bien
que le menu peuple s'amassait, barrait le seuil, faisait penser
que les magasins craquaient de monde, lorsque souvent ils
n'étaient qu'à demi pleins. Ensuite, le long des galeries, il
avait l'art de dissimuler les rayons qui chômaient, par exemple
les châles en été et les indiennes en hiver; il les entourait de
rayons vivants, les noyait dans du vacarme. Lui seul avait encore
imaginé de placer au deuxième étage les comptoirs des tapis et des
meubles, des comptoirs où les clientes étaient plus rares, et dont
la présence au rez-de-chaussée aurait creusé des trous vides et
froids. S'il en avait découvert le moyen, il aurait fait passer la
rue au travers de sa maison.
Justement, Mouret se trouvait en proie à une crise d'inspiration.
Le samedi soir, comme il donnait un dernier coup d'oeil aux
préparatifs de la grande vente du lundi, dont on s'occupait depuis
un mois, il avait eu la conscience soudaine que le classement des
rayons adopté par lui, était inepte. C'était pourtant un
classement d'une logique absolue, les tissus d'un côté, les objets
confectionnés de l'autre, un ordre intelligent qui devait
permettre aux clientes de se diriger elles-mêmes. Il avait rêvé
cet ordre autrefois, dans le fouillis de l'étroite boutique de
Mme Hédouin; et voilà qu'il se sentait ébranlé, le jour où il le
réalisait. Brusquement, il s'était écrié qu'il fallait «lui casser
tout ça». On avait quarante-huit heures, il s'agissait de
déménager une partie des magasins. Le personnel, effaré, bousculé,
avait dû passer les deux nuits et la journée entière du dimanche,
au milieu d'un gâchis épouvantable. Même le lundi matin, une heure
avant l'ouverture, des marchandises ne se trouvaient pas encore en
place. Certainement, le patron devenait fou, personne ne
comprenait, c'était une consternation générale.
-- Allons, dépêchons! criait Mouret, avec la tranquille assurance
de son génie. Voici encore des costumes qu'il faut me porter là-
haut... Et le Japon est-il installé sur le palier central?... Un
dernier effort, mes enfants, vous verrez la vente tout à l'heure!
Bourdoncle, lui aussi, était là depuis le petit jour. Pas plus que
les autres, il ne comprenait, et ses regards suivaient le
directeur d'un air d'inquiétude. Il n'osait lui poser des
questions, sachant de quelle manière on était reçu, dans ces
moments de crise. Pourtant, il se décida, il demanda doucement:
-- Est-ce qu'il était bien nécessaire de tout bouleverser ainsi, à
la veille de notre exposition?
D'abord, Mouret haussa les épaules, sans répondre. Puis, comme
l'autre se permit d'insister, il éclata.
-- Pour que les clientes se tassent toutes dans le même coin,
n'est-ce pas? Une jolie idée de géomètre que j'avais eue là! Je ne
m'en serais jamais consolé... Comprenez donc que je localisais la
foule. Une femme entrait, allait droit où elle voulait aller,
passait du jupon à la robe, de la robe au manteau, puis se
retirait, sans même s'être un peu perdue!... Pas une n'aurait
seulement vu nos magasins!
-- Mais, fit remarquer Bourdoncle, maintenant que vous avez tout
brouillé et tout jeté aux quatre coins, les employés useront leurs
jambes, à conduire les acheteuses de rayon en rayon.
Mouret eut un geste superbe.
-- Ce que je m'en fiche! Ils sont jeunes, ça les fera grandir...
Et tant mieux, s'ils se promènent! Ils auront l'air plus nombreux,
ils augmenteront la foule. Qu'on s'écrase, tout ira bien!
Il riait, il daigna expliquer son idée, en baissant la voix:
-- Tenez! Bourdoncle, écoutez les résultats... Premièrement, ce
va-et-vient continuel de clientes les disperse un peu partout, les
multiplie et leur fait perdre la tête; secondement, comme il faut
qu'on les conduise d'un bout des magasins à l'autre, si elles
désirent par exemple la doublure après avoir acheté la robe, ces
voyages en tous sens triplent pour elle la grandeur de la maison;
troisièmement, elles sont forcées de traverser des rayons où elles
n'auraient pas mis les pieds, des tentations les y accrochent au
passage, et elles succombent; quatrièmement...
Bourdoncle riait avec lui. Alors, Mouret, enchanté, s'arrêta, pour
crier aux garçons:
--Très bien, mes enfants! Maintenant, un coup de balai, et voilà
qui est beau!
Mais, en se tournant, il aperçut Denise. Lui et Bourdoncle se
trouvaient devant le rayon des confections, qu'il venait justement
de dédoubler, en faisant monter les robes et costumes au second
étage, à l'autre bout des magasins. Denise, descendue la première,
ouvrait de grands yeux, dépaysée par les aménagements nouveaux.
-- Quoi donc? murmura-t-elle, on déménage?
Cette surprise parut amuser Mouret, qui adorait ces coups de
théâtre. Dès les premiers jours de février, Denise était rentrée
au Bonheur, où elle avait eu l'heureux étonnement de retrouver le
personnel poli, presque respectueux. Mme Aurélie surtout se
montrait bienveillante; Marguerite et Clara semblaient résignées;
jusqu'au père Jouve qui pliait l'échine, l'air embarrassé, comme
désireux d'effacer le vilain souvenir d'autrefois. Il suffisait
que Mouret eût dit un mot, tout le monde chuchotait, en la suivant
des yeux. Et, dans cette amabilité générale, elle n'était un peu
blessée que par la tristesse singulière de Deloche et les sourires
inexplicables de Pauline.
Cependant, Mouret la regardait toujours de son air ravi.
-- Que cherchez-vous donc, mademoiselle? demanda-t-il enfin.
Denise ne l'avait pas aperçu. Elle rougit légèrement. Depuis sa
rentrée, elle recevait de lui des marques d'intérêt, qui la
touchaient beaucoup. Pauline, sans qu'elle sût pourquoi, lui avait
conté en détail les amours du patron et de Clara, où il la voyait,
ce qu'il la payait; et elle en reparlait souvent, elle ajoutait
même qu'il avait une autre maîtresse, cette Mme Desforges, bien
connue de tout le magasin. De telles histoires remuaient Denise,
elle était reprise devant lui de ses peurs d'autrefois, d'un
malaise où sa reconnaissance luttait contre de la colère.
-- C'est tout ce remue-ménage, murmura-t-elle.
Alors, Mouret s'approcha pour lui dire à voix plus basse:
-- Ce soir, après la vente, veuillez passer à mon cabinet. Je
désire vous parler.
Troublée, elle inclina la tête, sans prononcer un mot. D'ailleurs,
elle entra au rayon, où les autres vendeuses arrivaient. Mais
Bourdoncle avait entendu Mouret, et il le regardait en souriant.
Même il osa lui dire, quand ils furent seuls:
-- Encore celle-là! Méfiez-vous, ça finira par être sérieux!
Vivement, Mouret se défendit, cachant son émotion sous un air
d'insouciance supérieure.
-- Laissez donc, une plaisanterie! La femme qui me prendra n'est
pas née, mon cher!
Et, comme les magasins ouvraient enfin, il se précipita pour
donner un dernier coup d'oeil aux divers comptoirs. Bourdoncle
hochait la tête. Cette Denise, simple et douce, commençait à
l'inquiéter. Une première fois, il avait vaincu, par un renvoi
brutal. Mais elle reparaissait, et il la traitait en ennemie
sérieuse, muet devant elle, attendant de nouveau.
Mouret, qu'il rattrapa, criait en bas, dans le hall Saint-
Augustin, en face de la porte d'entrée:
-- Est-ce qu'on se fiche de moi! J'avais dit de mettre les
ombrelles bleues en bordure... Cassez-moi tout ça et vite!
Il ne voulut rien entendre, une équipe de garçons dut remanier
l'exposition des ombrelles. En voyant les clientes arriver, il fit
même fermer un instant les portes; et il répétait qu'il
n'ouvrirait pas, plutôt que de laisser les ombrelles bleues au
centre. Ça tuait sa composition. Les étalagistes renommés, Hutin,
Mignot, d'autres encore, venaient voir, levaient les yeux; mais
ils affectaient de ne pas comprendre, étant d'une école
différente.
Enfin, on rouvrit les portes, et le flot entra. Dès la première
heure, avant que les magasins fussent pleins, il se produisit sous
le vestibule un écrasement tel, qu'il fallut avoir recours aux
sergents de ville, pour rétablir la circulation sur le trottoir.
Mouret avait calculé juste: toutes les ménagères, une troupe
serrée de petites-bourgeoises et de femmes en bonnet, donnaient
assaut aux occasions, aux soldes et aux coupons, étalés jusque
dans la rue. Des mains en l'air, continuellement, tâtaient «les
pendus» de l'entrée, un calicot à sept sous, une grisaille laine
et coton à neuf sous, surtout un Orléans à trente-huit centimes,
qui ravageait les bourses pauvres. Il y avait des poussées
d'épaules, une bousculade fiévreuse autour des casiers et des
corbeilles, où des articles au rabais, dentelles à dix centimes,
rubans à cinq sous, jarretières à trois sous, gants, jupons,
cravates, chaussettes et bas de coton s'éboulaient,
disparaissaient, comme mangés par une foule vorace. Malgré le
temps froid, les commis qui vendaient au plein air du pavé, ne
pouvaient suffire. Une femme grosse jeta des cris. Deux petites
filles manquèrent d'être étouffées.
Toute la matinée, cet écrasement augmenta. Vers une heure, des
queues s'établissaient, la rue était barrée, ainsi qu'en temps
d'émeute. Justement, comme Mme de Boves et sa fille Blanche se
tenaient sur le trottoir d'en face, hésitantes, elles furent
abordées par Mme Marty, également accompagnée de sa fille
Valentine.
-- Hein? quel monde! dit la première. On se tue là-dedans... Je ne
devais pas venir, j'étais au lit, puis je me suis levée pour
prendre l'air.
-- C'est comme moi, déclara l'autre. J'ai promis à mon mari
d'aller voir sa soeur, à Montmartre... Alors, en passant, j'ai
songé que j'avais besoin d'une pièce de lacet. Autant l'acheter
ici qu'ailleurs, n'est-ce pas? Oh! je ne dépenserai pas un sou! Il
ne me faut rien, du reste.
Cependant, leurs yeux ne quittaient pas la porte, elles étaient
prises et emportées dans le vent de la foule.
-- Non, non, je n'entre pas, j'ai peur, murmura Mme de Boves.
Blanche, allons-nous-en, nous serions broyées.
Mais sa voix faiblissait, elle cédait peu à peu au désir d'entrer
où entre le monde; et sa crainte se fondait dans l'attrait
irrésistible de l'écrasement. Mme Marty s'était aussi abandonnée.
Elle répétait:
-- Tiens ma robe, Valentine... Ah bien! je n'ai jamais vu ça. On
vous porte. Qu'est-ce que ça va être, à l'intérieur!
Ces dames, saisies par le courant, ne pouvaient plus reculer.
Comme les fleuves tirent à eux les eaux errantes d'une vallée, il
semblait que le flot des clientes, coulant à plein vestibule,
buvait les passants de la rue, aspirait la population des quatre
coins de Paris. Elles n'avançaient que très lentement, serrées à
perdre haleine, tenues debout par des épaules et des ventres, dont
elles sentaient la molle chaleur; et leur désir satisfait
jouissait de cette approche pénible, qui fouettait davantage leur
curiosité. C'était un pêle-mêle de dames vêtues de soie, de
petites-bourgeoises à robes pauvres, de filles en cheveux, toutes
soulevées, enfiévrées de la même passion. Quelques hommes, noyés
sous les corsages débordants, jetaient des regards inquiets autour
d'eux. Une nourrice, au plus épais, levait très haut son poupon,
qui riait d'aise. Et, seule, une femme maigre se fâchait, éclatant
en paroles mauvaises, accusant une voisine de lui entrer dans le
corps.
-- Je crois bien que mon jupon va y rester, répétait Mme de Boves.
Muette, le visage encore frais du grand air, Mme Marty se haussait
pour voir avant les autres, par-dessus les têtes, s'élargir les
profondeurs des magasins. Les pupilles de ses yeux gris étaient
minces comme celles d'une chatte arrivant du plein jour; et elle
avait la chair reposée, le regard clair d'une personne qui
s'éveille.
-- Ah! enfin! dit-elle en poussant un soupir.
Ces dames venaient de se dégager. Elles étaient dans le hall
Saint-Augustin. Leur surprise fut grande de le trouver presque
vide. Mais un bien-être les envahissait, il leur semblait entrer
dans le printemps, au sortir de l'hiver de la rue. Tandis que,
dehors, soufflait le vent glacé des giboulées, déjà la belle
saison, dans les galeries du Bonheur, s'attiédissait avec les
étoffes légères, l'éclat fleuri des nuances tendres, la gaieté
champêtre des modes d'été et des ombrelles.
-- Regardez donc! cria Mme de Boves, immobilisée, les yeux en
l'air.
C'était l'exposition des ombrelles. Toutes ouvertes, arrondies
comme des boucliers, elles couvraient le hall, de la baie vitrée
du plafond à la cimaise de chêne verni. Autour des arcades des
étages supérieurs, elles dessinaient des festons; le long des
colonnes, elles descendaient en guirlandes; sur les balustrades
des galeries, jusque sur les rampes des escaliers, elles filaient
en lignes serrées; et, partout, rangées symétriquement, bariolant
les murs de rouge, de vert et de jaune, elles semblaient de
grandes lanternes vénitiennes, allumées pour quelque fête
colossale. Dans les angles, il y avait des motifs compliqués, des
étoiles faites d'ombrelles à trente-neuf sous, dont les teintes
claires, bleu pâle, blanc crème, rose tendre, brûlaient avec une
douceur de veilleuse; tandis que, au-dessus, d'immenses parasols
japonais, où des grues couleur d'or volaient dans un ciel de
pourpre, flambaient avec des reflets d'incendie.
Mme Marty cherchait une phrase pour dire son ravissement, et elle
ne trouva que cette exclamation:
-- C'est féerique!
Puis, tâchant de s'orienter:
-- Voyons, le lacet est à la mercerie... J'achète mon lacet et je
me sauve.
-- Je vous accompagne, dit Mme de Boves. N'est-ce pas, Blanche,
nous traversons les magasins, pas davantage?
Mais, dès la porte, ces dames étaient perdues. Elles tournèrent à
gauche; et, comme on avait déménagé la mercerie, elles tombèrent
au milieu des ruches, puis au milieu des parures. Sous les
galeries couvertes, il faisait très chaud, une chaleur de serre,
moite et enfermée, chargée de l'odeur fade des tissus, et dans
laquelle s'étouffait le piétinement de la foule. Alors, elles
revinrent devant la porte, où s'établissait un courant de sortie,
tout un défilé interminable de femmes et d'enfants, sur qui
flottait un nuage de ballons rouges. Quarante mille ballons
étaient prêts, il y avait des garçons chargés spécialement de la
distribution. À voir les acheteuses qui se retiraient, on aurait
dit en l'air, au bout des fils invisibles, un vol d'énormes bulles
de savon, reflétant l'incendie des ombrelles. Le magasin en était
tout illuminé.
-- C'est un monde, déclarait Mme de Boves. On ne sait plus où l'on
est.
Pourtant, ces dames ne pouvaient rester dans le remous de la
porte, en pleine bousculade de l'entrée et de la sortie.
L'inspecteur Jouve, heureusement, vint à leur secours. Il se
tenait sous le vestibule, grave, attentif, dévisageant chaque
femme au passage. Chargé spécialement de la police intérieure, il
flairait les voleuses et suivait surtout les femmes grosses,
lorsque la fièvre de leurs yeux l'inquiétait.
-- La mercerie, mesdames? dit-il obligeamment, allez à gauche,
tenez! là-bas, derrière la bonneterie.
Mme de Boves remercia. Mais Mme Marty, en se retournant, n'avait
plus trouvé près d'elle sa fille Valentine. Elle s'effrayait,
lorsqu'elle l'aperçut, déjà loin, au bout du hall Saint-Augustin,
profondément absorbée devant une table de proposition, sur
laquelle s'entassaient des cravates de femme à dix-neuf sous.
Mouret pratiquait la proposition, les articles offerts à voix
haute, la cliente raccrochée et dévalisée; car il usait de toutes
les réclames, il se moquait de la discrétion de certains
confrères, dont l'opinion était que les marchandises devaient
parler toutes seules. Des vendeurs spéciaux, des Parisiens
fainéants et blagueurs, écoulaient ainsi des quantités
considérables de petits objets de camelote.
-- Oh! maman, murmura Valentine, vois donc ces cravates... Elle
ont, au coin, un oiseau brodé.
Le commis faisait l'article, jurait que c'était tout soie, que le
fabricant était en faillite, et qu'on ne retrouverait jamais une
occasion pareille.
-- Dix-neuf sous, est-ce possible! disait Mme Marty, séduite comme
sa fille. Bah! je puis bien en prendre deux, ce n'est pas ça qui
nous ruinera..
Mme de Boves restait dédaigneuse. Elle détestait la proposition,
un commis qui l'appelait, la mettait en fuite. Surprise, Mme Marty
ne comprenait pas cette horreur nerveuse du boniment, car elle
avait l'autre nature, elle était des femmes heureuses de se
laisser violenter, de baigner dans la caresse de l'offre publique,
avec la jouissance de mettre ses mains partout et de perdre son
temps en paroles inutiles.
-- Maintenant, reprit-elle, vite à mon lacet... Je ne veux même
plus rien voir.
Cependant, comme elle traversait les foulards et la ganterie, son
coeur défaillit de nouveau. Il y avait là, sous la lumière
diffuse, un étalage aux colorations vives et gaies, d'un effet
ravissant. Les comptoirs, rangés symétriquement, semblaient être
des plates-bandes, changeaient le hall en un parterre français, où
souriait la gamme tendre des fleurs. À nu sur le bois, dans des
cartons éventrés, hors des casiers trop pleins, une moisson de
foulards mettait le rouge vif des géraniums, le blanc laiteux des
pétunias, le jaune d'or des chrysanthèmes, le bleu céleste des
verveines; et, plus haut, sur des tiges de cuivre, s'enguirlandait
une autre floraison, des fichus jetés, des rubans déroulés, tout
un cordon éclatant qui se prolongeait, montait autour des
colonnes, se multipliait dans les glaces. Mais ce qui ameutait la
foule, c'était, à la ganterie, un chalet suisse fait uniquement
avec des gants: un chef-d'oeuvre de Mignot, qui avait exigé deux
jours de travail. D'abord, des gants noirs établissaient le rez-
de-chaussée; puis, venaient des gants paille, réséda, sang de
boeuf, distribués dans la décoration, bordant les fenêtres,
indiquant les balcons, remplaçant les tuiles.
-- Que désire madame? demanda Mignot en voyant Mme Marty plantée
devant le chalet. Voici des gants de Suède à un franc soixante-
quinze, première qualité...
Il avait la proposition acharnée, appelant les passantes du fond
de son comptoir, les importunant de sa politesse. Comme elle
refusait de la tête, il continua:
-- Des gants du Tyrol à un franc vingt-cinq... Des gants de Turin
pour enfants, des gants brodés toutes couleurs...
-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, déclara Mme Marty.
Mais il sentit que sa voix mollissait, il l'attaqua plus rudement,
en lui mettant sous les yeux les gants brodés; et elle fut sans
force, elle en acheta une paire. Puis, comme Mme de Boves la
regardait avec un sourire, elle rougit.
-- Hein? suis-je enfant?... Si je ne me dépêche pas de prendre mon
lacet et de me sauver, je suis perdue.
Par malheur, il y avait, à la mercerie, un encombrement tel,
qu'elle ne put se faire servir. Toutes deux attendaient depuis dix
minutes, et elles s'irritaient, lorsque la rencontre de
Mme Bourdelais et de ses trois enfants, les occupa. Cette dernière
expliquait de son air tranquille de jolie femme pratique, qu'elle
avait voulu montrer ça aux petits. Madeleine avait dix ans, Edmond
huit, Lucien quatre; et ils riaient d'aise, c'était une partie à
bon compte, promise depuis longtemps.
-- Elles sont drôles, je vais acheter une ombrelle rouge, dit tout
à coup Mme Marty, qui piétinait, impatientée de rester là, à ne
rien faire.
Elle en choisit une de quatorze francs cinquante. Mme Bourdelais,
après avoir suivi l'achat d'un regard de blâme, lui dit
amicalement:
-- Vous avez bien tort de vous presser. Dans un mois, vous
l'auriez eue pour dix francs... Ce n'est pas moi qu'ils
attraperont!
Et elle fit toute une théorie de bonne ménagère. Puisque les
magasins baissaient les prix, il n'y avait qu'à attendre. Elle ne
voulait pas être exploitée par eux, c'était elle qui profitait de
leurs véritables occasions. Même elle y apportait une lutte de
malice, elle se vantait de ne leur avoir jamais laissé un sou de
gain.
-- Voyons, finit-elle par dire, j'ai promis à mon petit monde de
lui montrer des images, là-haut, dans le salon... Venez donc avec
moi, vous avez le temps.
Alors, le lacet fut oublié, Mme Marty céda tout de suite, tandis
que Mme de Boves refusait, préférant faire d'abord le tour du rez-
de-chaussée. Du reste, ces dames espéraient bien se retrouver en
haut. Mme Bourdelais cherchait un escalier, lorsqu'elle aperçut
l'un des ascenseurs; et elle y poussa les enfants, pour compléter
la partie. Mme Marty et Valentine entrèrent aussi dans l'étroite
cage, où l'on fut très serré; mais les glaces, les banquettes de
velours, la porte de cuivre ouvragé, les occupaient à ce point
qu'elles arrivèrent au premier étage, sans avoir senti le
glissement doux de la machine. Un autre régal les attendait
d'ailleurs, dès la galerie des dentelles. Comme on passait devant
le buffet, Mme Bourdelais ne manqua pas de gorger la petite
famille de sirop. C'était une salle carrée, avec un large comptoir
de marbre; aux deux bouts, des fontaines argentées laissaient
couler un mince filet d'eau; derrière, sur des tablettes,
s'alignaient des bouteilles. Trois garçons, continuellement,
essuyaient et emplissaient les verres. Pour contenir la clientèle
altérée, on avait dû établir une queue, ainsi qu'aux portes des
théâtres, à l'aide d'une barrière recouverte de velours. La foule
s'y écrasait. Des personnes, perdant tout scrupule devant ces
gourmandises gratuites, se rendaient malades.
-- Eh bien! où sont-elles donc? s'écria Mme Bourdelais,
lorsqu'elle se dégagea de la cohue, après avoir essuyé les enfants
avec son mouchoir.
Mais elle aperçut Mme Marty et Valentine au fond d'une autre
galerie, très loin. Toutes deux, noyées sous un déballage de
jupons, achetaient encore. C'était fini, la mère et la fille
disparurent dans la fièvre de dépense qui les emportait.
Quand elle arriva enfin au salon de lecture et de correspondance,
Mme Bourdelais installa Madeleine, Edmond et Lucien devant la
grande table; puis, elle prit elle-même, dans une bibliothèque,
des albums de photographies qu'elle leur apporta. La voûte de la
longue salle était chargée d'or; aux deux extrémités, des
cheminées monumentales se faisaient face; de médiocres tableaux,
très richement encadrés, couvraient les murs; et, entre les
colonnes, devant chacune des baies cintrées qui ouvraient sur les
magasins, il y avait de hautes plantes vertes, dans des vases de
majolique. Tout un public silencieux entourait la table, encombrée
de revues et de journaux, garnie de papeteries et d'encriers. Des
dames ôtaient leurs gants, écrivaient des lettres sur du papier au
chiffre de la maison, dont elles biffaient l'en-tête d'un trait de
plume. Quelques hommes, renversés au fond de leurs fauteuils,
lisaient des journaux. Mais beaucoup de personnes restaient là
sans rien faire: maris attendant leurs femmes lâchées au travers
des rayons, jeunes dames discrètes guettant l'arrivée d'un amant,
vieux parents déposés comme au vestiaire, pour être repris à la
sortie. Et ce monde, assis mollement, se reposait, jetait des
coups d'oeil, par les baies ouvertes, sur les profondeurs des
galeries et des halls, dont la voix lointaine montait, dans le
petit bruit des plumes et le froissement des journaux.
-- Comment! vous voilà! dit Mme Bourdelais. Je ne vous
reconnaissais pas.
Près des enfants, une dame disparaissait entre les pages d'une
revue. C'était Mme Guibal. Elle sembla contrariée de la rencontre.
Mais elle se remit tout de suite, raconta qu'elle était montée
s'asseoir un peu, pour échapper à l'écrasement de la foule. Et,
comme Mme Bourdelais lui demandait si elle était venue faire des
emplettes, elle répondit de son air de langueur, en éteignant de
ses paupières l'âpreté égoïste de son regard:
-- Oh! non... Au contraire, je suis venue rendre. Oui, des
portières, dont je ne suis pas satisfaite. Seulement, il y a un
tel monde, que j'attends de pouvoir approcher du rayon.
Elle causa, dit que c'était bien commode, ce mécanisme des rendus;
auparavant, elle n'achetait jamais, tandis que, maintenant, elle
se laissait tenter parfois. À la vérité, elle rendait quatre
objets sur cinq, elle commençait à être connue de tous les
comptoirs, pour les négoces étranges, flairés sous l'éternel
mécontentement qui lui faisait rapporter les articles un à un,
après les avoir gardés plusieurs jours. Mais, en parlant, elle ne
quittait pas des yeux les portes du salon; et elle parut soulagée,
quand Mme Bourdelais retourna vers ses enfants, afin de leur
expliquer les photographies. Presque au même moment, M. de Boves
et Paul de Vallagnosc entrèrent. Le comte, qui affectait de faire
visiter au jeune homme les nouveaux magasins, échangea avec elle
un vif regard; puis, elle se replongea dans sa lecture, comme si
elle ne l'avait pas aperçu.
-- Tiens! Paul! dit une voix derrière ces messieurs.
C'était Mouret, en train de donner son coup d'oeil aux divers
services. Les mains se tendirent, et il demanda tout de suite:
-- Mme de Boves nous a-t-elle fait l'honneur de venir?
-- Mon Dieu! non, répondit le comte, et à son grand regret. Elle
est souffrante, oh! rien de dangereux.
Mais brusquement, il feignit de voir Mme Guibal. Il s'échappa,
s'approcha, tête nue; tandis que les deux autres se contentaient
de la saluer de loin. Elle, également, jouait la surprise. Paul
avait eu un sourire; il comprenait enfin, il raconta tout bas à
Mouret comment le comte, rencontré par lui rue Richelieu, s'était
efforcé de lui échapper et avait pris le parti de l'entraîner au
Bonheur, sous le prétexte qu'il fallait absolument voir ça. Depuis
un an, la dame tirait de ce dernier l'argent et le plaisir qu'elle
pouvait, n'écrivant jamais, lui donnant rendez-vous dans des lieux
publics, les églises, les musées, les magasins, pour s'entendre.
-- Je crois qu'à chaque rendez-vous, ils changent de chambre
d'hôtel, murmurait le jeune homme. L'autre mois, il était en
tournée d'inspection, il écrivait à sa femme tous les deux jours,
de Blois, de Libourne, de Tarbes; et je suis pourtant convaincu de
l'avoir vu entrer dans une pension bourgeoise des Batignolles...
Mais, regarde-le donc! est-il beau, devant elle, avec sa
correction de fonctionnaire! La vieille France! mon ami, la
vieille France!
-- Et ton mariage? demanda Mouret.
Paul, sans quitter le comte des yeux, répondit qu'on attendait
toujours la mort de la tante. Puis, l'air triomphant:
-- Hein? tu as vu? il s'est baissé, il lui a glissé une adresse.
La voilà qui accepte, de sa mine la plus vertueuse: une terrible
femme, cette rousse délicate, aux allures insouciantes... Eh bien!
il se passe de jolies choses chez toi!
-- Oh! dit Mouret en souriant, ces dames ne sont point ici chez
moi, elles sont chez elles.
Ensuite, il plaisanta. L'amour, comme les hirondelles, portait
bonheur aux maisons. Sans doute, il les connaissait, les filles
qui battaient les comptoirs, les dames qui, par hasard, y
rencontraient un ami; mais si elles n'achetaient pas, elles
faisaient nombre, elles chauffaient les magasins. Tout en causant,
il emmena son ancien condisciple, il le planta au seuil du salon,
en face de la grande galerie centrale, dont les halls successifs
se déroulaient à leurs pieds. Derrière eux, le salon gardait son
recueillement, ses petits bruits de plumes nerveuses et de
journaux froissés. Un vieux monsieur s'était endormi sur le
_Moniteur_. M. de Boves examinait les tableaux, avec l'intention
évidente de perdre dans la foule son futur gendre. Et, seule, au
milieu de ce calme, Mme Bourdelais égayait ses enfants, très haut,
comme en pays conquis.
-- Tu le vois, elles sont chez elles, répéta Mouret, qui montrait
d'un geste large l'entassement de femmes dont craquaient les
rayons.
Justement, Mme Desforges, après avoir failli laisser son manteau
dans la foule, entrait enfin et traversait le premier hall. Puis,
arrivée à la grande galerie, elle leva les yeux. C'était comme une
nef de gare, entourée par les rampes des deux étages, coupée
d'escaliers suspendus, traversée de ponts volants. Les escaliers
de fer, à double révolution, développaient des courbes hardies,
multipliaient les paliers; les ponts de fer, jetés sur le vide,
filaient droit, très haut; et tout ce fer mettait là, sous la
lumière blanche des vitrages, une architecture légère, une
dentelle compliquée où passait le jour, la réalisation moderne
d'un palais du rêve, d'une Babel entassant des étages, élargissant
des salles, ouvrant des échappées sur d'autres étages et d'autres
salles, à l'infini. Du reste, le fer régnait partout, le jeune
architecte avait eu l'honnêteté et le courage de ne pas le
déguiser sous une couche de badigeon, imitant la pierre ou le
bois. En bas, pour ne point nuire aux marchandises, la décoration
était sobre, de grandes parties unies, de teinte neutre; puis, à
mesure que la charpente métallique montait, les chapiteaux des
colonnes devenaient plus riches, les rivets formaient fleurons,
les consoles et les corbeaux se chargeaient de sculptures; dans le
haut enfin, les peintures éclataient, le vert et le rouge, au
milieu d'une prodigalité d'or, des flots d'or, des moissons d'or,
jusqu'aux vitrages dont les verres étaient émaillés et niellés
d'or. Sous les galeries couvertes, les briques apparentes des
voûtins étaient également émaillées de couleurs vives. Des
mosaïques et des faïences entraient dans l'ornementation,
égayaient les frises, éclairaient de leurs notes fraîches la
sévérité de l'ensemble; tandis que les escaliers, aux rampes de
velours rouge, étaient garnis d'une bande de fer découpé et poli,
luisant comme l'acier d'une armure.
Bien qu'elle connût déjà la nouvelle installation, Mme Desforges
s'était arrêtée, saisie par la vie ardente qui animait ce jour-là
l'immense nef. En bas, autour d'elle, continuait le remous de la
foule, dont le double courant d'entrée et de sortie se faisait
sentir jusqu'au rayon de la soie: foule encore très mêlée, où
pourtant l'après-midi amenait davantage de dames, parmi les
petites-bourgeoises et les ménagères; beaucoup de femmes en deuil,
avec leurs grands voiles; toujours des nourrices fourvoyées,
protégeant leurs poupons de leurs coudes élargis. Et cette mer,
ces chapeaux bariolés, ces cheveux nus, blonds ou noirs, roulaient
d'un bout de la galerie à l'autre, confus et décolorés au milieu
de l'éclat vibrant des étoffes. Mme Desforges ne voyait de toutes
parts que les grandes pancartes, aux chiffres énormes, dont les
taches crues se détachaient sur les indiennes vives, les soies
luisantes, les lainages sombres. Des piles de rubans écornaient
les têtes, un mur de flanelle avançait en promontoire, partout les
glaces reculaient les magasins, reflétaient des étalages avec des
coins de public, des visages renversés, des moitiés d'épaules et
de bras; pendant que, à gauche, à droite, les galeries latérales
ouvraient des échappées, les enfoncements neigeux du blanc, les
profondeurs mouchetées de la bonneterie, lointains perdus,
éclairés par le coup de lumière de quelque baie vitrée, et où la
foule n'était plus qu'une poussière humaine. Puis, lorsque
Mme Desforges levait les yeux, c'était le long des escaliers, sur
les ponts volants, autour des rampes de chaque étage, une montée
continue et bourdonnante, tout un peuple en l'air, voyageant dans
les découpures de l'énorme charpente métallique, se dessinant en
noir sur la clarté diffuse des vitres émaillées. De grands lustres
dorés descendaient du plafond; un pavoisement de tapis, de soies
brodées, d'étoffes lamées d'or, retombait, tendait les balustrades
de bannières éclatantes; il y avait, d'un bout à l'autre, des vols
de dentelles, des palpitations de mousseline, des trophées de
soieries, des apothéoses de mannequins à demi vêtus; et, au-dessus
de cette confusion, tout en haut, le rayon de la literie, comme
suspendu, mettait des petits lits de fer garnis de leurs matelas,
drapés de leurs rideaux blancs, un dortoir de pensionnaires qui
dormait dans le piétinement de la clientèle, plus rare à mesure
que les rayons s'élevaient davantage.
-- Madame désire-t-elle des jarretières bon marché? dit un vendeur
à Mme Desforges, en la voyant immobile. Tout soie, vingt-neuf
sous.
Elle ne daigna pas répondre. Autour d'elle, les propositions
glapissaient, s'enfiévraient encore. Pourtant, elle voulut
s'orienter. La caisse d'Albert Lhomme se trouvait à sa gauche; il
la connaissait de vue, il se permit un sourire aimable, sans hâte
aucune au milieu du flot de factures qui l'assiégeait; pendant
que, derrière lui, Joseph, se battant avec la boîte à ficelle, ne
pouvait suffire à empaqueter les articles. Alors, elle se
reconnut, la soie devait être devant elle. Mais il lui fallut dix
minutes pour s'y rendre, tellement la foule augmentait. En l'air,
au bout de leurs fils invisibles, les ballons rouges s'étaient
multipliés; ils s'amassaient en nuages de pourpre, filaient
doucement vers les portes, continuaient à se déverser dans Paris;
et elle devait baisser la tête sous le vol des ballons, lorsque de
tout jeunes enfants les tenaient, le fil enroulé à leurs petites
mains.
-- Comment! madame, vous vous êtes risquée! s'écria gaiement
Bouthemont, dès qu'il aperçut Mme Desforges.
Maintenant, le chef de comptoir, introduit chez elle par Mouret
lui-même, y allait parfois prendre le thé. Elle le trouvait
commun, mais fort aimable, d'une belle humeur sanguine, qui la
surprenait et l'amusait. D'ailleurs, l'avant-veille, il lui avait
conté carrément les amours de Mouret et de Clara, sans calcul, par
bêtise de gros garçon aimant à rire; et, mordue de jalousie,
cachant sa blessure sous des airs de dédain, elle venait pour
tâcher de découvrir cette fille, une demoiselle des confections,
avait-il dit simplement, en refusant de la nommer.
-- Est-ce que vous désirez quelque chose chez nous? reprit-il.
-- Mais certainement, sans quoi je ne serais pas venue... Avez-
vous du foulard pour des matinées?
Elle espérait obtenir de lui le nom de la demoiselle, prise du
besoin de la voir. Tout de suite, il avait appelé Favier; et il se
remit à causer avec elle, en attendant le vendeur qui achevait de
servir une cliente, justement «la jolie dame», cette belle
personne blonde dont tout le rayon causait parfois, sans connaître
sa vie, ni même son nom. Cette fois, la jolie dame était en grand
deuil. Tiens! qui avait-elle donc perdu, son mari ou son père? Pas
son père sans doute, car elle aurait paru plus triste. Alors, que
disait-on? ce n'était pas une cocotte, elle avait eu un mari
véritable. À moins, cependant, qu'elle ne fût en deuil de sa mère.
Pendant quelques minutes malgré le gros du travail, le rayon
échangea des hypothèses.
-- Dépêchez-vous, c'est insupportable! cria Hutin à Favier, qui
revenait de conduire sa cliente à une caisse. Quand cette dame est
là, vous n'en finissez plus... Elle se moque bien de vous!
-- Pas tant que je me moque d'elle, répondit le vendeur vexé.
Mais Hutin menaça de le signaler à la direction, s'il ne
respectait pas davantage la clientèle. Il devenait terrible, d'une
sévérité hargneuse, depuis que le rayon s'était ligué pour lui
faire avoir la place de Robineau. Même il se montrait tellement
insupportable, après les promesses de bonne camaraderie dont il
chauffait autrefois ses collègues, que ceux-ci, désormais,
soutenaient sourdement Favier contre lui.
-- Allons, ne répliquez pas, reprit sévèrement Hutin.
M. Bouthemont vous demande du foulard, les dessins les plus
clairs.
Au milieu du rayon, une exposition des soieries d'été éclairait le
hall d'un éclat d'aurore, comme un lever d'astre dans les teintes
les plus délicates de la lumière, le rose pâle, le jaune tendre,
le bleu limpide, toute l'écharpe flottante d'Iris. C'étaient des
foulards d'une finesse de nuée, des surahs plus légers que les
duvets envolés des arbres, des pékins satinés à la peau souple de
vierge chinoise. Et il y avait encore les pongées du Japon, les
tussors et les corahs des Indes, sans compter nos soies légères,
les mille raies, les petits damiers, les semis de fleurs, tous les
dessins de la fantaisie, qui faisaient songer à des dames en
falbalas, se promenant par les matinées de mai, sous les grands
arbres d'un parc.
-- Je prendrai celui-ci, le Louis XIV, à bouquets de roses, dit
enfin Mme Desforges.
Et, pendant que Favier métrait, elle fit une dernière tentative
sur Bouthemont, resté près d'elle.
-- Je vais monter aux confections voir les manteaux de voyage...
Est-ce qu'elle est blonde, la demoiselle de votre histoire?
Le chef de rayon, que son insistance commençait à inquiéter, se
contenta de sourire. Mais, justement, Denise passait. Elle venait
de remettre entre les mains de Liénard, aux mérinos, Mme Boutarel,
cette dame de province, qui débarquait à Paris deux fois par an,
pour jeter aux quatre coins du Bonheur l'argent qu'elle rognait
sur son ménage. Et, comme Favier prenait déjà le foulard de
Mme Desforges, Hutin, croyant le contrarier, l'arrêta.
-- C'est inutile, mademoiselle aura l'obligeance de conduire
madame.
Denise, troublée, voulut bien se charger du paquet et de la note
de débit. Elle ne pouvait rencontrer le jeune homme face à face,
sans éprouver une honte, comme s'il lui rappelait une faute
ancienne. Cependant, son rêve seul avait péché.
-- Dites-moi, demanda tout bas Mme Desforges à Bouthemont, n'est-
ce pas cette fille si maladroite? Il l'a donc reprise?... Mais
c'est elle, l'héroïne de l'aventure!
-- Peut-être, répondit le chef de rayon, toujours souriant et bien
décidé à ne pas dire la vérité.
Alors, précédée de Denise, Mme Desforges monta lentement
l'escalier. Il lui fallait s'arrêter toutes les trois secondes,
pour ne pas être emportée par le flot qui descendait. Dans la
vibration vivante de la maison entière, les limons de fer avaient
sous les pieds un branle sensible, comme tremblant aux haleines de
la foule. À chaque marche, un mannequin, solidement fixé, plantait
un vêtement immobile, costumes, paletots, robes de chambre; et
l'on eût dit une double haie de soldats pour quelque défilé
triomphal, avec le petit manche de bois pareil au manche d'un
poignard, enfoncé dans le molleton rouge, qui saignait à la
section fraîche du cou.
Mme Desforges arrivait enfin au premier étage, lorsqu'une poussée
plus rude que les autres l'immobilisa un instant. Elle avait
maintenant, au-dessous d'elle, les rayons du rez-de-chaussée, ce
peuple de clientes, épandu, qu'elle venait de traverser. C'était
un nouveau spectacle, un océan de têtes vues en raccourci, cachant
les corsages, grouillant dans une agitation de fourmilière. Les
pancartes blanches n'étaient plus que des lignes minces, les piles
de rubans s'écrasaient, le promontoire de flanelle coupait la
galerie d'un mur étroit; tandis que les tapis et les soies brodées
qui pavoisaient les balustrades, pendaient à ses pieds ainsi que
des bannières de procession, accrochées sous le jubé d'une église.
Au loin, elle apercevait des angles de galeries latérales, comme
du haut des charpentes d'un clocher on distingue des coins de rues
voisines, où remuent les taches noires des passants. Mais ce qui
la surprenait surtout, dans la fatigue de ses yeux aveuglés par le
pêle-mêle éclatant des couleurs, c'était, lorsqu'elle fermait les
paupières, de sentir davantage la foule, à son bruit sourd de
marée montante et à la chaleur humaine qu'elle exhalait. Une fine
poussière s'élevait des planchers, chargée de l'odeur de la femme,
l'odeur de son linge et de sa nuque, de ses jupes et de sa
chevelure, une odeur pénétrante, envahissante, qui semblait être
l'encens de ce temple élevé au culte de son corps.
Cependant, Mouret, toujours debout devant le salon de lecture, en
compagnie de Vallagnosc, respirait cette odeur, s'en grisait, en
répétant:
-- Elles sont chez elles, j'en connais qui passent la journée ici,
à manger des gâteaux et à écrire leur correspondance... Il ne me
reste qu'à les coucher.
Cette plaisanterie fit sourire Paul, qui, dans l'ennui de son
pessimisme, continuait à trouver inepte la turbulence de cette
humanité, pour des chiffons. Quand il venait serrer la main de son
ancien condisciple, il s'en allait presque vexé de le voir si
vibrant de vie, au milieu de son peuple de coquettes. Est-ce
qu'une d'elles, le cerveau et le coeur vides, ne lui apprendrait
pas la bêtise et l'inutilité de l'existence? Justement, ce jour
là, Octave semblait perdre de son bel équilibre; lui qui,
d'habitude, soufflait la fièvre à ses clientes, avec la grâce
tranquille d'un opérateur, il était comme pris dans la crise de
passion dont peu à peu les magasins brûlaient. Depuis qu'il avait
vu Denise et Mme Desforges monter le grand escalier, il parlait
plus haut, gesticulait sans le vouloir; et, tout en affectant de
ne pas tourner la tête vers elles, il s'animait ainsi davantage, à
mesure qu'il les sentait approcher. Son visage se colorait, ses
yeux avaient un peu du ravissement éperdu dont vacillaient à la
longue les yeux des acheteuses.
-- On doit rudement vous voler, murmura Vallagnosc, qui trouvait à
la foule des airs criminels.
Mouret avait ouvert les bras tout grands.
-- Mon cher, ça dépasse l'imagination.
Et, nerveusement, enchanté d'avoir un sujet, il donnait des
détails intarissables, racontait des faits, en tirait un
classement. D'abord, il citait les voleuses de profession, celles
qui faisaient le moins de mal, car la police les connaissait
presque toutes. Puis, venaient les voleuses par manie, une
perversion du désir, une névrose nouvelle qu'un aliéniste avait
classée, en y constatant le résultat aigu de la tension exercée
par les grands magasins. Enfin, il y avait les femmes enceintes,
dont les vols se spécialisaient: ainsi, chez une d'elles, le
commissaire de police avait découvert deux cent quarante-huit
paires de gants roses, volées dans tous les comptoirs de Paris.
-- C'est donc ça que les femmes ont ici des yeux si drôles!
murmurait Vallagnosc. Je les regardais, avec leurs mines
gourmandes et honteuses de créatures en folie... Une jolie école
d'honnêteté!
-- Dame! répondit Mouret, on a beau les mettre chez elles, on ne
peut pourtant pas leur laisser emporter les marchandises sous
leurs manteaux... Et des personnes très distinguées. Nous avons
eu, la semaine dernière, la soeur d'un pharmacien et la femme d'un
conseiller à la Cour. On tâche d'arranger cela.
Il s'interrompit pour montrer l'inspecteur Jouve, qui précisément
filait une femme enceinte, en bas, au comptoir des rubans. Cette
femme, dont le ventre énorme souffrait beaucoup des poussées du
public, était accompagnée d'une amie, chargée de la défendre sans
doute contre les chocs trop rudes; et, chaque fois qu'elle
s'arrêtait devant un rayon, Jouve ne la quittait plus des yeux,
tandis que l'amie, près d'elle, fouillait à son aise au fond des
casiers.
-- Oh! il les pincera, reprit Mouret, il connaît toutes leurs
inventions.
Mais sa voix trembla, il eut un rire contraint. Denise et
Henriette, qu'il n'avait cessé de guetter, passaient enfin
derrière lui, après avoir eu beaucoup de mal à se dégager de la
foule. Et il se tourna, il salua sa cliente du salut discret d'un
ami, qui ne veut pas compromettre une femme en l'arrêtant au
milieu du monde. Seulement, celle-ci, mise en éveil, s'était très
bien aperçue du regard dont il avait d'abord enveloppé Denise.
Cette fille, décidément, devait être la rivale qu'elle avait eu la
curiosité de venir voir.
Aux confections, les vendeuses perdaient la tête. Deux demoiselles
étaient malades, et Mme Frédéric, la seconde, avait tranquillement
donné son congé, la veille, passant à la caisse pour faire régler
son compte, lâchant le Bonheur d'une minute à l'autre, comme le
Bonheur lui-même lâchait ses employés. Depuis le matin, dans le
coup de fièvre de la vente, on ne causait que de cette aventure.
Clara, maintenue au rayon par le caprice de Mouret, trouvait ça
«très chic»; Marguerite racontait l'exaspération de Bourdoncle;
tandis que Mme Aurélie, vexée, déclarait que Mme Frédéric aurait
au moins dû la prévenir, car on n'avait pas idée d'une
dissimulation pareille. Bien que celle-ci n'eût jamais fait une
confidence à personne, on la soupçonnait d'avoir quitté les
nouveautés, pour épouser le propriétaire d'un établissement de
bains, du côté des Halles.
-- C'est un manteau de voyage que madame désire? demanda Denise à
Mme Desforges, après lui avoir offert une chaise.
-- Oui, répondit sèchement cette dernière, décidée à être impolie.
La nouvelle installation du rayon était d'une sévérité riche, de
hautes armoires de chêne sculpté, des glaces tenant la largeur des
panneaux, une moquette rouge qui étouffait le piétinement continu
des clientes. Pendant que Denise était allée chercher des manteaux
de voyage, Mme Desforges, qui regardait autour d'elle, s'aperçut
dans une glace; et elle restait à se contempler. Elle vieillissait
donc, qu'on la trompait pour la première fille venue? La glace
reflétait le rayon entier, avec sa turbulence; mais elle ne voyait
que sa face pâle, elle n'entendait pas, derrière elle, Clara qui
racontait à Marguerite une des cachotteries de Mme Frédéric, la
façon dont celle-ci faisait le tour, matin et soir, en enfilant le
passage Choiseul, afin de donner l'idée qu'elle logeait peut-être
sur la rive gauche.
-- Voici nos derniers modèles, dit Denise. Nous les avons en
plusieurs couleurs.
Elle étalait quatre ou cinq manteaux. Mme Desforges les
considérait d'un air dédaigneux; et, à chacun, elle devenait plus
dure. Pourquoi ces fronces, qui étriquaient le vêtement? et celui-
ci, carré des épaules, ne l'aurait-on pas dit taillé à coups de
hache? On avait beau aller en voyage, on ne s'habillait pas comme
une guérite.
-- Montrez-moi autre chose, mademoiselle.
Denise dépliait les vêtements, les repliait, sans se permettre un
geste d'humeur. Et c'était cette sérénité dans la patience qui
exaspérait davantage Mme Desforges. Ses regards, continuellement,
retournaient à la glace, en face d'elle. Maintenant, elle s'y
regardait près de Denise, elle établissait des comparaisons.
Était-ce possible qu'on lui eût préféré cette créature
insignifiante? Elle se souvenait, cette créature était bien celle
qu'elle avait vue, autrefois, faire à ses débuts une figure si
sotte, maladroite comme une gardeuse d'oies qui débarque de son
village. Sans doute, aujourd'hui, elle se tenait mieux, l'air
pincé et correct dans sa robe de soie. Seulement, quelle pauvreté,
quelle banalité!
-- Je vais soumettre à madame d'autres modèles, disait
tranquillement Denise.
Quand elle revint, la scène recommença. Puis, ce furent les draps
qui étaient trop lourds et qui ne valaient rien. Mme Desforges se
tournait, élevait la voix, tâchait d'attirer l'attention de
Mme Aurélie, dans l'espoir de faire gronder la jeune fille. Mais
celle-ci, depuis sa rentrée, avait conquis peu à peu le rayon;
elle y était chez elle à présent, et la première lui reconnaissait
même des qualités rares de vendeuse, la douceur obstinée, la
conviction souriante. Aussi Mme Aurélie haussa-t-elle légèrement
les épaules, en se gardant d'intervenir.
-- Si madame voulait bien m'indiquer le genre? demandait de
nouveau Denise, avec son insistance polie que rien ne
décourageait.
-- Mais puisque vous n'avez rien! cria Mme Desforges.
Elle s'interrompit, étonnée de sentir une main se poser sur son
épaule. C'était Mme Marty, que sa crise de dépense emportait au
travers des magasins. Ses achats avaient tellement grossi, depuis
les cravates, les gants brodés et l'ombrelle rouge, que le dernier
vendeur venait de se décider à mettre sur une chaise le paquet,
qui lui aurait cassé les bras; et il la précédait, en tirant cette
chaise, où s'entassaient des jupons, des serviettes, des rideaux,
une lampe, trois paillassons.
-- Tiens! dit-elle, vous achetez un manteau de voyage?
-- Oh! mon Dieu! non, répondit Mme Desforges. Ils sont affreux.
Mais Mme Marty était tombée sur un manteau à rayures, qu'elle ne
trouvait pourtant pas mal. Sa fille Valentine l'examinait déjà.
Alors, Denise appela Marguerite, pour débarrasser le rayon de
l'article, un modèle de l'année précédente, que cette dernière,
sur un coup d'oeil de sa camarade, présenta comme une occasion
exceptionnelle. Quand elle eut juré qu'on l'avait baissé de prix
deux fois, que de cent cinquante on l'avait mis à cent trente, et
qu'il était maintenant à cent dix, Mme Marty fut sans force contre
la tentation du bon marché. Elle l'acheta, le vendeur qui
l'accompagnait laissa la chaise et tout le paquet des notes de
débit, jointes aux marchandises.
Cependant, derrière ces dames, au milieu des bousculades de la
vente, les commérages du rayon continuaient sur Mme Frédéric.
-- Vrai! elle avait quelqu'un? disait une petite vendeuse,
nouvelle au comptoir.
-- L'homme des bains, pardi! répondait Clara. Faut se défier de
ces veuves si tranquilles.
Alors, tandis que Marguerite débitait le manteau, Mme Marty tourna
la tête; et, désignant Clara d'un léger mouvement des paupières,
elle dit très bas à Mme Desforges:
-- Vous savez, le caprice de M. Mouret.
L'autre, surprise, regarda Clara, puis reporta les yeux sur
Denise, en répondant:
-- Mais non, pas la grande, la petite!
Et, comme Mme Marty n'osait plus rien affirmer, Mme Desforges
ajouta à voix plus haute, avec un mépris de dame pour des femmes
de chambre:
-- Peut-être la petite et la grande, toutes celles qui veulent!
Denise avait entendu. Elle leva ses grands yeux purs sur cette
dame qui la blessait ainsi et qu'elle ne connaissait pas. Sans
doute, c'était la personne dont on lui avait parlé, cette amie que
le patron voyait au-dehors. Dans le regard qu'elles échangèrent,
Denise eut alors une dignité si triste, une telle franchise
d'innocence, qu'Henriette resta gênée.
-- Puisque vous n'avez rien de possible à me montrer, dit-elle
brusquement, conduisez-moi aux robes et costumes.
-- Tiens! cria Mme Marty, j'y vais avec vous... Je voulais voir un
costume pour Valentine.
Marguerite prit la chaise par le dossier, et la traîna, renversée,
sur les pieds de derrière, qu'un tel charriage usait à la longue.
Denise ne portait que les mètres de foulard, achetés par
Mme Desforges. C'était tout un voyage, maintenant que les robes et
costumes se trouvaient au second, à l'autre bout des magasins.
Et le grand voyage commença, le long des galeries encombrées. En
tête marchait Marguerite, tirant la chaise comme une petite
voiture, s'ouvrant un chemin avec lenteur. Dès la lingerie,
Mme Desforges se plaignit: était-ce ridicule, ces bazars où il
fallait faire deux lieues pour mettre la main sur le moindre
article! Mme Marty se disait aussi morte de fatigue; et elle n'en
jouissait pas moins profondément de cette fatigue, de cette mort
lente de ses forces, au milieu de l'inépuisable déballage des
marchandises. Le coup de génie de Mouret la tenait tout entière.
Au passage, chaque rayon l'arrêtait. Elle fit une première halte
devant les trousseaux, tentée par des chemises que Pauline lui
vendit, et Marguerite se trouva débarrassée de la chaise, ce fut
Pauline qui dut la prendre. Mme Desforges aurait pu continuer sa
marche, pour libérer Denise plus vite; mais elle semblait heureuse
de la sentir derrière elle, immobile et patiente, tandis qu'elle
s'attardait également, à conseiller son amie. Aux layettes, ces
dames s'extasièrent, sans rien acheter. Puis, les faiblesses de
Mme Marty recommencèrent: elle succomba successivement devant un
corset de satin noir, des manchettes de fourrure vendues au
rabais, à cause de la saison, des dentelles russes dont on
garnissait alors le linge de table. Tout cela s'empilait sur la
chaise, les paquets montaient, faisaient craquer le bois; et les
vendeurs qui se succédaient, s'attelaient avec plus de peine, à
mesure que la charge devenait plus lourde.
-- Par ici, madame, disait Denise sans une plainte, après chaque
halte.
-- Mais c'est stupide! criait Mme Desforges. Nous n'arriverons
jamais. Pourquoi n'avoir pas mis les robes et costumes près des
confections? En voilà un gâchis!
Mme Marty, dont les yeux se dilataient, grisée par ce défilé de
choses riches qui dansaient devant elle, répétait à demi-voix:
-- Mon Dieu! que va dire mon mari?... Vous avez raison, il n'y a
pas d'ordre, dans ce magasin. On se perd, on fait des bêtises.
Sur le grand palier central, la chaise eut peine à passer. Mouret,
justement, venait d'encombrer le palier d'un déballage d'articles
de Paris, des coupes montées sur du zinc doré, des nécessaires et
des caves à liqueur de camelote, trouvant qu'on y circulait trop
librement, que la foule ne s'y étouffait pas. Et, là, il avait
autorisé un de ses vendeurs à exposer, sur une petite table, des
curiosités de la Chine et du Japon, quelques bibelots à bas prix,
que les clientes s'arrachaient. C'était un succès inattendu, déjà
il rêvait d'élargir cette vente. Mme Marty, pendant que deux
garçons montaient la chaise au second étage, acheta six boutons
d'ivoire, des souris en soie, un porte-allumettes en émail
cloisonné.
Au second, la course recommença. Denise, qui depuis le matin
promenait ainsi des clientes, tombait de lassitude; mais elle
restait correcte, avec sa douceur polie. Elle dut encore attendre
ces dames aux étoffes d'ameublement, où une cretonne ravissante
avait accroché Mme Marty. Puis, aux meubles, ce fut une table à
ouvrage dont cette dernière eut le désir. Ses mains tremblaient,
elle suppliait en riant Mme Desforges de l'empêcher de dépenser
davantage, lorsque la rencontre de Mme Guibal lui apporta une
excuse. C'était au rayon des tapis, celle-ci venait enfin de
monter rendre tout un achat de portières d'Orient, fait par elle
depuis cinq jours; et elle causait, debout devant le vendeur, un
grand gaillard, dont les bras de lutteur remuaient, du matin au
soir, des charges à tuer un boeuf. Naturellement, il était
consterné par ce «rendu», qui lui enlevait son tant pour cent.
Aussi tâchait-il d'embarrasser la cliente, flairant quelque
aventure louche, sans doute un bal donné avec les portières,
prises au Bonheur, puis renvoyées, afin d'éviter une location chez
un tapissier; il savait que cela se faisait parfois, dans la
bourgeoisie économe. Madame devait avoir une raison pour les
rendre; si c'étaient les dessins ou les couleurs qui n'allaient
pas à madame, il lui montrerait autre chose, il avait un
assortiment très complet. À toutes ces insinuations, Mme Guibal
répondait tranquillement, de son air assuré de femme reine, que
les portières ne lui plaisaient plus, sans daigner ajouter une
explication. Elle refusa d'en voir d'autres, et il dut s'incliner,
car les vendeurs avaient ordre de reprendre les marchandises, même
s'ils s'apercevaient qu'on s'en fût servi.
Comme les trois dames s'éloignaient ensemble, et que Mme Marty
revenait avec remords sur la table à ouvrage dont elle n'avait
aucun besoin, Mme Guibal lui dit de sa voix tranquille:
-- Eh bien! vous la rendrez... Vous avez vu? ce n'est pas plus
difficile que ça... Laissez-la toujours porter chez vous. On la
met dans son salon, on la regarde; puis, quand elle vous ennuie,
on la rend.
-- C'est une idée! cria Mme Marty. Si mon mari se fâche trop fort,
je leur rends tout.
Et ce fut pour elle l'excuse suprême, elle ne compta plus, elle
acheta encore, avec le sourd besoin de tout garder, car elle
n'était pas des femmes qui rendent.
Enfin, on arriva aux robes et costumes. Mais, comme Denise allait
remettre à des vendeuses le foulard acheté par Mme Desforges,
celle-ci parut se raviser et déclara que, décidément, elle
prendrait un des manteaux de voyage, le gris clair; et Denise dut
attendre complaisamment, pour la ramener aux confections. La jeune
fille sentait bien la volonté de la traiter en servante, dans ces
caprices de cliente impérieuse; seulement, elle s'était juré de
rester à son devoir, elle gardait son attitude calme, malgré les
bonds de son coeur et les révoltes de sa fierté. Mme Desforges
n'acheta rien aux robes et costumes.
-- Oh! maman, disait Valentine, ce petit costume-là, s'il est à ma
taille!
Tout bas, Mme Guibal expliquait à Mme Marty sa tactique. Quand une
robe lui plaisait dans un magasin, elle se la faisait envoyer, en
prenait le patron, puis la rendait. Et Mme Marty acheta le costume
pour sa fille, en murmurant:
-- Bonne idée! Vous êtes pratique, vous, chère madame.
On avait dû abandonner la chaise. Elle était restée en détresse,
au rayon des meubles, à côté de la table à ouvrage. Le poids
devenait trop lourd, les pieds de derrière menaçaient de casser;
et il était convenu que tous les achats seraient centralisés à une
caisse, pour être descendus ensuite au service du départ.
Alors, ces dames, toujours conduites par Denise, vagabondèrent. On
les revit de nouveau dans tous les rayons. Il n'y avait plus
qu'elles sur les marches des escaliers et le long des galeries.
Des rencontres, à chaque instant, les arrêtaient. Ce fut ainsi
que, près du salon de lecture, elles retrouvèrent Mme Bourdelais
et ses trois enfants. Les petits étaient chargés de paquets:
Madeleine avait sous le bras une robe pour elle, Edmond portait
une collection de petits souliers, tandis que le plus jeune,
Lucien, était coiffé d'un képi neuf.
-- Toi aussi! dit en riant Mme Desforges à son amie de pension.
-- Ne m'en parle pas! s'écria Mme Bourdelais. Je suis furieuse...
Ils vous prennent par ces petits êtres maintenant! Tu sais si je
fais des folies pour moi! Mais comment veux-tu résister à des
bébés qui ont envie de tout? J'étais venue les promener, et voilà
que je dévalise les magasins!
Justement, Mouret qui se trouvait encore là, en compagnie de
Vallagnosc et de M. de Boves, l'écoutait d'un air souriant. Elle
l'aperçut, elle se plaignit gaiement, avec un fond d'irritation
réelle, de ces pièges tendus à la tendresse des mères; l'idée
qu'elle venait de céder aux fièvres de la réclame, la soulevait;
et lui, toujours souriant, s'inclinait, jouissait de ce triomphe.
M. de Boves avait manoeuvré de façon à se rapprocher de
Mme Guibal, qu'il finit par suivre, en tâchant une seconde fois de
perdre Vallagnosc; mais celui-ci, fatigué de la cohue, se hâta de
rejoindre le comte. Denise, de nouveau, s'était arrêtée, pour
attendre ces dames. Elle tournait le dos, Mouret lui-même
affectait de ne pas la voir. Dès lors, Mme Desforges, avec son
flair délicat de femme jalouse, ne douta plus. Tandis qu'il la
complimentait et qu'il faisait quelques pas près d'elle, en maître
de maison galant, elle réfléchissait, elle se demandait comment le
convaincre de sa trahison.
Cependant, M. de Boves et Vallagnosc, qui marchaient en avant avec
Mme Guibal, arrivaient au rayon des dentelles. C'était, près des
confections, un salon luxueux, garni de casiers, dont les tiroirs
de chêne sculpté se rabattaient. Autour des colonnes, recouvertes
de velours rouge, montaient des spirales de dentelle blanche; et,
d'un bout à l'autre de la pièce, filaient des vols de guipure;
tandis que sur les comptoirs, il y avait des éboulements de
grandes cartes, toutes pelotonnées de valenciennes, de malines, de
points à l'aiguille. Au fond, deux dames étaient assises devant un
transparent de soie mauve, sur lequel Deloche jetait des pointes
de chantilly; et elles regardaient sans se décider, silencieuses.
-- Tiens! dit Vallagnosc très surpris, vous disiez Mme de Boves
souffrante... Mais la voilà debout, là-bas, avec Mlle Blanche.
Le comte ne put retenir un sursaut, en jetant un regard oblique
sur Mme Guibal.
-- C'est ma foi vrai, dit-il.
Dans le salon, il faisait très chaud. Les clientes, qui s'y
étouffaient, avaient des visages pâles aux yeux luisants. On eût
dit que toutes les séductions des magasins aboutissaient à cette
tentation suprême, que c'était là l'alcôve reculée de la chute, le
coin de perdition où les plus fortes succombaient. Les mains
s'enfonçaient parmi les pièces débordantes, et elles en gardaient
un tremblement d'ivresse.
-- Je crois que ces dames vous ruinent, reprit Vallagnosc, amusé
par la rencontre.
M. de Boves eut le geste d'un mari d'autant plus sûr de la raison
de sa femme, qu'il ne lui donne pas un sou. Celle-ci, après avoir
battu tous les rayons avec sa fille, sans rien acheter, venait
d'échouer aux dentelles, dans une rage de désir inassouvi. Brisée
de fatigue, elle se tenait pourtant debout devant un comptoir.
Elle fouillait dans le tas, ses mains devenaient molles, des
chaleurs lui montaient aux épaules. Puis, brusquement, comme sa
fille tournait la tête et que le vendeur s'éloignait, elle voulut
glisser sous son manteau une pièce de point d'Alençon. Mais elle
tressaillit, elle lâcha la pièce, en entendant la voix de
Vallagnosc, qui disait gaiement:
-- Nous vous surprenons, madame.
Pendant quelques secondes, elle demeura muette, toute blanche.
Ensuite, elle expliqua que, se sentant beaucoup mieux, elle avait
désiré prendre l'air. Et, en remarquant enfin que son mari se
trouvait avec Mme Guibal, elle se remit complètement, elle les
regarda d'un air si digne, que celle-ci crut devoir dire:
-- J'étais avec Mme Desforges, ces messieurs nous ont rencontrées.
Précisément, les autres dames arrivaient. Mouret les avait
accompagnées, et il les retint un instant encore, pour leur
montrer l'inspecteur Jouve, qui filait toujours la femme enceinte
et son amie. C'était très curieux, on ne s'imaginait pas le nombre
de voleuses qu'on arrêtait aux dentelles. Mme de Boves, qui
l'écoutait, se voyait entre deux gendarmes, avec ses quarante cinq
ans, son luxe, la haute situation de son mari; et elle était sans
remords, elle songeait qu'elle aurait dû glisser le coupon dans sa
manche. Jouve, cependant, venait de se décider à mettre la main
sur la femme enceinte, désespérant de la prendre en flagrant
délit, la soupçonnant d'ailleurs de s'être empli les poches, d'un
tour de doigts si habile, qu'il lui échappait. Mais, quand il
l'eut emmenée à l'écart et fouillée, il éprouva la confusion de ne
rien trouver sur elle, pas une cravate, pas un bouton. L'amie
avait disparu. Tout d'un coup, il comprit: la femme enceinte
n'était là que pour l'occuper, c'était l'amie qui volait.
L'histoire amusa ces dames. Mouret, un peu vexé, se contenta de
dire:
-- Le père Jouve est refait cette fois... Il prendra sa revanche.
-- Oh! conclut Vallagnosc, je crois qu'il n'est pas de taille...
Du reste, pourquoi étalez-vous tant de marchandises? C'est bien
fait, si l'on vous vole. On ne doit pas tenter à ce point de
pauvres femmes sans défense.
Ce fut le dernier mot, qui sonna comme la note aiguë de la
journée, dans la fièvre croissante des magasins. Ces dames se
séparaient, traversaient une dernière fois les comptoirs
encombrés. Il était quatre heures, les rayons du soleil à son
coucher entraient obliquement par les larges baies de la façade,
éclairaient de biais les vitrages des halls; et, dans cette clarté
d'un rouge d'incendie, montaient, pareilles à une vapeur d'or, les
poussières épaisses, soulevées depuis le matin par le piétinement
de la foule. Une nappe enfilait la grande galerie centrale,
découpait sur un fond de flammes les escaliers, les ponts volants,
toute cette guipure de fer suspendue. Les mosaïques et les
faïences des frises miroitaient, les verts et les rouges des
peintures s'allumaient aux feux des ors prodigués. C'était comme
une braise vive, où brûlaient maintenant les étalages, les palais
de gants et de cravates, les girandoles de rubans et de dentelles,
les hautes piles de lainage et de calicot, les parterres diaprés
que fleurissaient les soies légères et les foulards. Des glaces
resplendissaient. L'exposition des ombrelles, aux rondeurs de
bouclier, jetait des reflets de métal. Dans les lointains, au delà
de coulées d'ombre, il y avait des comptoirs perdus, éclatants,
grouillant d'une cohue blonde de soleil.
Et, à cette heure dernière, au milieu de cet air surchauffé, les
femmes régnaient. Elles avaient pris d'assaut les magasins, elles
y campaient comme en pays conquis, ainsi qu'une horde
envahissante, installée dans la débâcle des marchandises. Les
vendeurs, assourdis, brisés, n'étaient plus que leurs choses, dont
elles disposaient avec une tyrannie de souveraines. De grosses
dames bousculaient le monde. Les plus minces tenaient de la place,
devenaient arrogantes. Toutes, la tête haute, les gestes brusques,
étaient chez elles, sans politesse les unes pour les autres, usant
de la maison tant qu'elles pouvaient, jusqu'à en emporter la
poussière des murs. Mme Bourdelais, désireuse de rattraper ses
dépenses, avait de nouveau conduit ses trois enfants au buffet;
maintenant, la clientèle s'y ruait dans une rage d'appétit, les
mères elles-mêmes s'y gorgeaient de malaga; on avait bu, depuis
l'ouverture, quatre-vingts litres de sirop et soixante-dix
bouteilles de vin. Après avoir acheté son manteau de voyage,
Mme Desforges s'était fait offrir des images à la caisse; et elle
partait en songeant au moyen de tenir Denise chez elle, où elle
l'humilierait en présence de Mouret lui-même, pour voir leur
figure et tirer d'eux une certitude. Enfin, pendant que
M. de Boves réussissait à se perdre dans la foule et à disparaître
avec Mme Guibal, Mme de Boves, suivie de Blanche et de Vallagnosc,
avait eu le caprice de demander un ballon rouge, bien qu'elle
n'eût rien acheté. C'était toujours cela, elle ne s'en irait pas
les mains vides, elle se ferait une amie de la petite fille de son
concierge. Au comptoir de distribution, on entamait le quarantième
mille: quarante mille ballons rouges qui avaient pris leur vol
dans l'air chaud des magasins, toute une nuée de ballons rouges
qui flottaient à cette heure d'un bout à l'autre de Paris, portant
au ciel le nom du Bonheur des Dames!
Cinq heures sonnèrent. De toutes ces dames, Mme Marty demeurait
seule avec sa fille, dans la crise finale de la vente. Elle ne
pouvait s'en détacher, lasse à mourir, retenue par des liens si
forts, qu'elle revenait toujours sur ses pas, s ans besoin,
battant les rayons de sa curiosité inassouvie. C'était l'heure où
la cohue, fouettée de réclames, achevait de se détraquer; les
soixante mille francs d'annonces payés aux journaux, les dix mille
affiches collées sur les murs, les deux cent mille catalogues
lancés dans la circulation, après avoir vidé les bourses,
laissaient à ces nerfs de femmes l'ébranlement de leur ivresse; et
elles restaient secouées encore de toutes les inventions de
Mouret, la baisse des prix, les rendus, les galanteries sans cesse
renaissantes. Mme Marty s'attardait devant les tables de
proposition, parmi les appels enroués des vendeurs, dans le bruit
d'or des caisses et le roulement des paquets tombant aux sous-
sols; elle traversait une fois de plus le rez-de-chaussée, le
blanc, la soie, la ganterie, les lainages; puis, elle remontait,
s'abandonnait à la vibration métallique des escaliers suspendus et
des ponts volants, retournait aux confections, à la lingerie, aux
dentelles, poussait jusqu'au second étage, dans les hauteurs de la
literie et des meubles, et, partout, les commis, Hutin et Favier,
Mignot et Liénard, Deloche, Pauline, Denise, les jambes mortes,
donnaient un coup de force, arrachaient des victoires à la fièvre
dernière des clientes. Cette fièvre, depuis le matin, avait grandi
peu à peu, comme la griserie même qui se dégageait des étoffes
remuées. La foule flambait sous l'incendie du soleil de cinq
heures. Maintenant, Mme Marty avait la face animée et nerveuse
d'une enfant qui a bu du vin pur. Entrée les yeux clairs, la peau
fraîche du froid de la rue, elle s'était lentement brûlé la vue et
le teint, au spectacle de ce luxe, de ces couleurs violentes, dont
le galop continu irritait sa passion. Lorsqu'elle partit enfin,
après avoir dit qu'elle paierait chez elle, terrifiée par le
chiffre de sa facture, elle avait les traits tirés, les yeux
élargis d'une malade. Il lui fallut se battre pour se dégager de
l'écrasement obstiné de la porte; on s'y tuait, au milieu du
massacre des soldes. Puis, sur le trottoir, quand elle eut
retrouvé sa fille qu'elle avait perdue, elle frissonna à l'air
vif, elle demeura effarée, dans le détraquement de cette névrose
des grands bazars.
Le soir, comme Denise revenait de dîner, un garçon l'appela.
-- Mademoiselle, on vous demande à la direction.
Elle oubliait l'ordre que Mouret lui avait donné, le matin, de
passer à son cabinet, après la vente. Il l'attendait debout. En
entrant, elle ne repoussa pas la porte, qui resta ouverte.
-- Nous sommes contents de vous, mademoiselle, dit-il, et nous
avons songé à vous témoigner notre satisfaction... Vous savez de
quelle indigne manière Mme Frédéric nous a quittés. Dès demain,
vous la remplacerez comme seconde.
Denise l'écoutait, immobile de saisissement. Elle murmura, la voix
tremblante:
-- Mais, monsieur, il y a des vendeuses beaucoup plus anciennes
que moi au rayon.
-- Eh bien? qu'est-ce que cela fait? reprit-il. Vous êtes la plus
capable, la plus sérieuse. Je vous choisis, c'est bien naturel...
N'êtes-vous pas satisfaite?
Alors, elle rougit. C'était, en elle, un bonheur et un embarras
délicieux, où son premier effroi se fondait. Pourquoi donc avait-
elle songé d'abord aux suppositions dont on allait accueillir
cette faveur inespérée? Et elle demeurait confuse, malgré l'élan
de sa reconnaissance. Lui, la regardait en souriant, dans sa robe
de soie toute simple, sans un bijou, n'ayant que le luxe de sa
royale chevelure blonde. Elle s'était affinée, la peau blanche,
l'air délicat et grave. Son insignifiance chétive d'autrefois
devenait un charme d'une discrétion pénétrante.
-- Vous êtes bien bon, monsieur, balbutia-t-elle. Je ne sais
comment vous dire...
Mais elle eut la voix coupée. Dans le cadre de la porte, Lhomme
était debout. Il tenait de sa bonne main une grande sacoche de
cuir, et son bras mutilé serrait contre sa poitrine un
portefeuille énorme; tandis que, derrière son dos, son fils Albert
portait une charge de sacs, qui lui cassait les membres.
-- Cinq cent quatre-vingt-sept mille, deux cent dix francs, trente
centimes! cria le caissier dont la face molle et usée semblait
s'éclairer d'un coup de soleil, au reflet d'une pareille somme.