C'était la recette de la journée, la plus forte que le Bonheur eût

encore faite. Au loin, dans les profondeurs des magasins, que

Lhomme venait de traverser lentement, de la marche pesante d'un

boeuf trop chargé, on entendait le brouhaha, le remous de surprise

et de joie, laissé par cette recette géante qui passait.

-- Mais c'est superbe! dit Mouret enchanté. Mon brave Lhomme,

mettez ça là, reposez-vous, car vous n'en pouvez plus. Je vais

faire porter cet argent à la caisse centrale... Oui, oui, tout sur

mon bureau. Je veux voir le tas.

Il avait une gaieté d'enfant. Le caissier et son fils se

déchargèrent. La sacoche eut une claire sonnerie d'or, deux des

sacs en crevant lâchèrent des coulées d'argent et de cuivre,

tandis que, du portefeuille, sortaient des coins de billets de

banque. Tout un bout du grand bureau fut couvert, c'était comme

l'écroulement d'une fortune, ramassée en dix heures.

Lorsque Lhomme et Albert se furent retirés, en s'épongeant le

visage, Mouret demeura un moment immobile, perdu, les yeux sur

l'argent. Puis, ayant levé la tête, il aperçut Denise qui s'était

écartée. Alors, il se remit à sourire, il la força de s'avancer,

finit par dire qu'il lui donnerait ce qu'elle pourrait prendre

dans une poignée; et il y avait un marché d'amour, au fond de sa

plaisanterie.

-- Tenez! dans la sacoche, je parie pour moins de mille francs,

votre main est si petite!

Mais elle se recula encore. Il l'aimait donc? Brusquement, elle

comprenait, elle sentait la flamme croissante du coup de désir

dont il l'enveloppait, depuis qu'elle était de retour aux

confections. Ce qui la bouleversait davantage, c'était de sentir

son coeur battre à se rompre. Pourquoi la blessait-il avec tout

cet argent, lorsqu'elle débordait de gratitude et qu'il l'eût fait

défaillir d'une seule parole amie? Il se rapprochait, en

continuant de plaisanter, lorsque, à son grand mécontentement,

Bourdoncle parut, sous le prétexte de lui apprendre le chiffre des

entrées, l'énorme chiffre de soixante-dix mille clientes, venues

au Bonheur ce jour-là. Et elle se hâta de sortir, après avoir

remercié de nouveau.

X

Le premier dimanche d'août, on faisait l'inventaire, qui devait

être terminé le soir même. Dès le matin, comme un jour de semaine,

tous les employés étaient à leur poste, et la besogne avait

commencé, les portes closes, dans les magasins vides de clientes.

Denise n'était pas descendue à huit heures, avec les autres

vendeuses. Retenue depuis le jeudi dans sa chambre, par une

entorse prise en montant aux ateliers, elle allait enfin beaucoup

mieux; mais, comme Mme Aurélie la gâtait, elle ne se hâtait pas,

achevait de se chausser avec peine, résolue cependant à se montrer

au rayon. Maintenant, les chambres des demoiselles occupaient le

cinquième étage des bâtiments neufs, le long de la rue Monsigny;

elles étaient au nombre de soixante, aux deux côtés d'un corridor,

et plus confortables, toujours meublées pourtant du lit de fer, de

la grande armoire et de la petite toilette de noyer. La vie intime

des vendeuses y prenait des propretés et des élégances, une pose

pour les savons chers et les linges fins, toute une montée

naturelle vers la bourgeoisie, à mesure que leur sort

s'améliorait; bien qu'on entendît encore voler des gros mots et

les portes battre, dans le coup de vent d'hôtel garni qui les

emportait matin et soir. D'ailleurs, à titre de seconde, Denise

avait une des plus grandes chambres, dont les deux fenêtres

mansardées ouvraient sur la rue. Riche à présent, elle se donnait

du luxe, un édredon rouge recouvert d'un voile de guipure, un

petit tapis devant l'armoire, deux vases de verre bleu sur la

toilette, où se fanaient des roses.

Quand elle fut chaussée, elle essaya de marcher dans la pièce. Il

lui fallut s'appuyer aux meubles, car elle boitait encore. Mais

cela s'échaufferait. Tout de même elle avait eu raison de refuser,

pour le soir, une invitation à dîner de l'oncle Baudu, et de prier

sa tante de faire sortir Pépé, qu'elle avait remis en pension chez

Mme Gras. Jean, qui était venu la voir la veille, dînait aussi

chez l'oncle. Doucement, elle continuait de s'essayer à marcher,

en se promettant de se coucher de bonne heure, afin de reposer sa

jambe, lorsque la surveillante, Mme Cabin, frappa et lui donna une

lettre, d'un air de mystère.

La porte refermée, Denise, étonnée du sourire discret de cette

femme, ouvrit la lettre. Elle se laissa tomber sur une chaise:

c'était une lettre de Mouret, où il se disait heureux de son

rétablissement et la priait de descendre le soir dîner avec lui,

puisqu'elle ne pouvait sortir. Le ton de ce billet, à la fois

familier et paternel, n'avait rien de blessant; mais il lui était

impossible de se méprendre, le Bonheur connaissait bien la

signification vraie de ces invitations, une légende courait là-

dessus: Clara avait dîné, d'autres aussi, toutes celles que le

patron remarquait. Après le dîner, comme disaient les commis

farceurs, il y avait le dessert. Et les joues blanches de la jeune

fille étaient peu à peu envahies par un flot de sang.

Alors, la lettre glissée entre les genoux, le coeur battant à

coups profonds, Denise resta les yeux fixés sur la lumière

aveuglante d'une des fenêtres. C'était un aveu qu'elle avait dû se

faire, dans cette chambre même, aux heures d'insomnie: si elle

tremblait encore quand il passait, elle savait maintenant que ce

n'était pas de crainte; et son malaise d'autrefois, son ancienne

peur ne pouvait être que l'ignorance effarée de l'amour, le

trouble de ses tendresses naissantes, dans sa sauvagerie d'enfant.

Elle ne raisonnait pas, elle sentait seulement qu'elle l'avait

toujours aimé, depuis l'heure où elle avait frémi et balbutié

devant lui. Elle l'aimait lorsqu'elle le redoutait comme un maître

sans pitié, elle l'aimait lorsque son coeur éperdu rêvait de

Hutin, inconscient, cédant à un besoin d'affection. Peut-être se

serait-elle donnée à un autre, mais jamais elle n'avait aimé que

cet homme dont un regard la terrifiait. Et tout le passé revivait,

se déroulait dans la clarté de la fenêtre: les sévérités des

premiers temps, cette promenade si douce sous les ombrages noirs

des Tuileries, enfin les désirs dont il l'effleurait depuis

l'heure où elle était rentrée. La lettre glissa jusqu'à terre,

Denise regardait toujours la fenêtre, dont le plein soleil

l'éblouissait.

Brusquement, on frappa, et elle se hâta de ramasser la lettre, de

la faire disparaître dans sa poche. C'était Pauline, qui,

s'échappant de son rayon sous un prétexte, venait causer un peu.

-- Êtes-vous remise, ma chère? On ne se rencontre plus.

Mais, comme il était défendu de remonter dans les chambres, et

surtout de s'y enfermer à deux, Denise l'emmena au bout du

couloir, où se trouvait le salon de réunion, une galanterie du

directeur pour ces demoiselles, qui pouvaient y causer ou y

travailler, en attendant onze heures. La pièce, blanc et or, d'une

nudité banale de salle d'hôtel, était meublée d'un piano, d'un

guéridon central, de fauteuils et de canapés recouverts de housses

blanches. Du reste, après quelques soirées passées entre elles,

dans le premier feu de la nouveauté, les vendeuses ne s'y

rencontraient plus, sans en arriver tout de suite aux mots

désagréables. C'était une éducation à faire, la petite cité

phalanstérienne manquait de concorde. Et, en attendant, il n'y

avait guère là, le soir, que la seconde des corsets, miss Powell,

qui tapait sèchement du Chopin sur le piano, et dont le talent

jalousé achevait de mettre en fuite les autres.

-- Vous voyez, mon pied va mieux, dit Denise. Je descendais.

-- Ah bien! cria la lingère, en voilà du zèle!... C'est moi qui

resterais à me dorloter, si j'avais un prétexte!

Toutes deux s'étaient assises sur un canapé. L'attitude de Pauline

avait changé, depuis que son amie était seconde aux confections.

Il entrait, dans sa cordialité de bonne fille, une nuance de

respect, une surprise de sentir la petite vendeuse chétive

d'autrefois en marche pour la fortune. Cependant, Denise l'aimait

beaucoup et se confiait à elle seule, au milieu du continuel galop

des deux cents femmes que la maison occupait maintenant.

-- Qu'avez-vous? demanda vivement Pauline, quand elle remarqua le

trouble de la jeune fille.

-- Mais rien, assura celle-ci, avec un sourire embarrassé.

-- Si, si, vous avez quelque chose... Vous vous méfiez donc de

moi, que vous ne me dites plus vos chagrins?

Alors, Denise, dans l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui ne

pouvait se calmer, s'abandonna. Elle tendit la lettre à son amie,

en balbutiant:

-- Tenez! il vient de m'écrire.

Entre elles, jamais encore elles n'avaient parlé ouvertement de

Mouret. Mais ce silence même était comme un aveu de leurs secrètes

préoccupations. Pauline n'ignorait rien. Après avoir lu la lettre,

elle se serra contre Denise, la prit à la taille, pour lui

murmurer doucement:

-- Ma chère, si vous voulez que je sois franche, je croyais que

c'était fait... Ne vous révoltez donc pas, je vous assure que tout

le magasin doit le croire comme moi. Dame! il vous a nommée

seconde si vite, puis il est toujours après vous, ça crève les

yeux!

Elle lui mit un gros baiser sur la joue. Puis, elle l'interrogea.

-- Vous irez ce soir, naturellement?

Denise la regardait sans répondre. Et, tout d'un coup, elle éclata

en sanglots, la tête appuyée sur l'épaule de son amie. Celle-ci

demeura très surprise.

-- Voyons, calmez-vous. Il n'y a rien là-dedans qui puisse vous

bouleverser ainsi.

-- Non, non, laissez-moi, bégayait Denise. Si vous saviez comme

j'ai du chagrin! Depuis que j'ai reçu cette lettre, je ne vis

plus... Laissez-moi pleurer, cela me soulage.

Très apitoyée, sans comprendre pourtant, la lingère chercha des

consolations. D'abord, il ne voyait plus Clara. On disait bien

qu'il allait chez une dame au-dehors, mais ce n'était pas prouvé.

Puis, elle expliqua qu'on ne pouvait être jalouse d'un homme dans

une pareille position. Il avait trop d'argent, il était le maître

après tout.

Denise l'écoutait; et, si elle avait encore ignoré son amour, elle

n'en aurait plus douté à la souffrance dont le nom de Clara et

l'allusion à Mme Desforges lui tordirent le coeur. Elle entendait

la voix mauvaise de Clara, elle revoyait Mme Desforges la promener

dans les magasins, avec son mépris de dame riche.

-- Alors, vous iriez, vous? demanda-t-elle.

Pauline, sans se consulter, cria:

-- Sans doute, est-ce qu'on peut faire autrement!

Puis, elle réfléchit, elle ajouta:

-- Pas maintenant, autrefois, parce que maintenant je vais me

marier avec Baugé, et ce serait mal tout de même.

En effet, Baugé, qui avait quitté depuis peu le Bon Marché pour le

Bonheur des Dames, allait l'épouser, vers le milieu du mois.

Bourdoncle n'aimait guère les ménages; cependant, ils avaient

l'autorisation, ils espéraient même obtenir un congé de quinze

jours.

-- Vous voyez bien, déclara Denise. Quand un homme vous aime, il

vous épouse... Baugé vous épouse.

Pauline eut un bon rire.

-- Mais, ma chérie, ce n'est pas la même chose. Baugé m'épouse,

parce que c'est Baugé. Il est mon égal, ça va tout seul... Tandis

que M. Mouret! Est-ce que M. Mouret peut épouser ses vendeuses?

-- Oh! non, oh! non, cria la jeune fille révoltée par l'absurdité

de la question, et c'est pourquoi il n'aurait pas dû m'écrire.

Ce raisonnement acheva d'étonner la lingère. Son visage épais, aux

petits yeux tendres, prenait une commisération maternelle. Puis,

elle se leva, ouvrit le piano, joua doucement avec un seul doigt

Le Roi Dagobert, pour égayer la situation sans doute. Dans la

nudité du salon, dont les housses blanches semblaient augmenter le

vide, montaient les bruits de la rue, la mélopée lointaine d'une

marchande criant des pois verts. Denise s'était renversée au fond

du canapé, la tête contre le bois, secouée par une nouvelle crise

de sanglots, qu'elle étouffait dans son mouchoir.

-- Encore! reprit Pauline, en se retournant. Vous n'êtes vraiment

pas raisonnable... Pourquoi m'avez-vous amenée ici? Nous aurions

mieux fait de rester dans votre chambre.

Elle s'agenouilla devant elle, recommença à la sermonner. Que

d'autres auraient voulu être à sa place! D'ailleurs, si la chose

ne lui plaisait pas, c'était bien simple: elle n'avait qu'à dire

non, sans se chagriner si fort. Mais elle réfléchirait, avant de

risquer sa position par un refus que rien n'expliquait,

puisqu'elle n'avait pas d'engagement ailleurs. Était-ce donc si

terrible? et la semonce finissait par des plaisanteries chuchotées

gaiement, lorsqu'un bruit de pas vint du corridor.

Pauline courut à la porte jeter un coup d'oeil.

-- Chut! Mme Aurélie! murmura-t-elle. Je me sauve... Et vous,

essuyez vos yeux. On n'a pas besoin de savoir.

Quand Denise fut seule, elle se mit debout, renfonça ses larmes;

et, les mains tremblantes encore, de peur d'être surprise ainsi,

elle ferma le piano, que son amie avait laissé ouvert. Mais elle

entendit Mme Aurélie frapper à sa porte. Alors, elle quitta le

salon.

-- Comment! vous êtes levée! cria la première. C'est une

imprudence, ma chère enfant. Je montais justement prendre de vos

nouvelles et vous dire que nous n'avons pas besoin de vous, en

bas.

Denise lui assura qu'elle allait mieux, que cela lui ferait du

bien de s'occuper, de se distraire.

-- Je ne me fatiguerai pas, madame. Vous m'installerez sur une

chaise, je travaillerai aux écritures.

Toutes deux descendirent. Très prévenante, Mme Aurélie l'obligeait

à s'appuyer sur son épaule. Elle avait dû remarquer les yeux

rouges de la jeune fille, car elle l'examinait à la dérobée. Sans

doute, elle savait bien des choses.

C'était une victoire inespérée: Denise avait enfin conquis le

rayon. Après s'être jadis débattue pendant près de dix mois, au

milieu de ses tourments de souffre-douleur, sans lasser le mauvais

vouloir de ses camarades, elle venait en quelques semaines de les

dominer, de les voir autour d'elle souples et respectueuses. La

brusque tendresse de Mme Aurélie l'avait beaucoup aidée, dans

cette ingrate besogne de se concilier les coeurs; on racontait

tout bas que la première était la complaisante de Mouret, qu'elle

lui rendait des services délicats; et elle prenait si chaudement

la jeune fille sous sa protection, qu'on devait en effet la lui

recommander, d'une façon spéciale. Mais celle-ci avait également

travaillé de tout son charme pour désarmer ses ennemies. La tâche

était d'autant plus rude, qu'il lui fallait se faire pardonner sa

nomination au poste de seconde. Ces demoiselles criaient à

l'injustice, l'accusaient d'avoir gagné ça au dessert, avec le

patron; même elles ajoutaient des détails abominables. Malgré

leurs révoltes pourtant, le titre de seconde agissait sur elles,

Denise prenait une autorité, qui étonnait et pliait les plus

hostiles. Bientôt, elle trouva des flatteuses, parmi les dernières

venues. Sa douceur et sa modestie achevèrent la conquête.

Marguerite se rallia. Et Clara seule continua de se montrer

mauvaise, risquant encore l'ancienne injure de «mal peignée», qui

maintenant n'égayait personne. Pendant la courte fantaisie de

Mouret, elle en avait abusé pour lâcher la besogne, d'une paresse

bavarde et vaniteuse; puis, comme il s'était lassé tout de suite,

elle ne récriminait même pas, incapable de jalousie dans la

débandade galante de son existence, simplement satisfaite d'en

tirer le bénéfice d'être tolérée à ne rien faire. Seulement, elle

considérait que Denise lui avait volé la succession de

Mme Frédéric. Jamais elle ne l'aurait acceptée, à cause du tracas;

mais elle était vexée du manque de politesse, car elle avait les

mêmes titres que l'autre, et des titres antérieurs.

-- Tiens! voilà qu'on sort l'accouchée, murmura-t-elle, quand elle

aperçut Mme Aurélie amenant Denise à son bras.

Marguerite haussa les épaules, en disant:

-- Si vous croyez que c'est drôle!

Neuf heures sonnaient. Au-dehors, un ciel d'un bleu ardent

chauffait les rues, des fiacres roulaient vers les gares, toute la

population endimanchée gagnait en longues files les bois de la

banlieue. Dans le magasin, inondé de soleil par les grandes baies

ouvertes, le personnel enfermé venait de commencer l'inventaire.

On avait retiré les boutons des portes, des gens s'arrêtaient sur

le trottoir, regardant par les glaces, étonnés de cette fermeture,

lorsqu'on distinguait à l'intérieur une activité extraordinaire.

C'était, d'un bout à l'autre des galeries, du haut en bas des

étages, un piétinement d'employés, des bras en l'air, des paquets

volant par-dessus les têtes; et cela au milieu d'une tempête de

cris, de chiffres lancés, dont la confusion montait et se brisait

en un tapage assourdissant. Chacun des trente-neuf rayons faisait

sa besogne à part, sans s'inquiéter des rayons voisins.

D'ailleurs, on attaquait à peine les casiers, il n'y avait encore

par terre que quelques pièces d'étoffe. La machine devait

s'échauffer, si l'on voulait finir le soir même.

-- Pourquoi descendez-vous? reprit Marguerite obligeamment, en

s'adressant à Denise. Vous allez vous faire du mal, et nous avions

le monde nécessaire.

-- C'est ce que je lui ai dit, déclara Mme Aurélie. Mais elle a

voulu quand même nous aider.

Toutes ces demoiselles s'empressaient auprès de Denise. Le travail

s'en trouva interrompu. On la complimentait, on écoutait avec des

exclamations l'histoire de son entorse. Enfin, Mme Aurélie la fit

asseoir devant une table; et il fut entendu qu'elle se

contenterait d'inscrire les articles appelés. D'ailleurs, le

dimanche de l'inventaire, on mettait à réquisition tous les

employés capables de tenir une plume: les inspecteurs, les

caissiers, les commis aux écritures, jusqu'aux garçons de magasin;

puis les divers rayons se partageaient ces aides d'un jour, pour

bâcler vivement la besogne. C'était ainsi que Denise se trouvait

installée près du caissier Lhomme et du garçon Joseph, l'un et

l'autre penchés sur de grandes feuilles de papier.

-- Cinq manteaux, drap, garnis fourrure, troisième grandeur, à

deux cent quarante! criait Marguerite. Quatre idem, première

grandeur, à deux cent vingt!

Le travail recommença. Derrière Marguerite, trois vendeuses

vidaient les armoires, classaient les articles, les lui donnaient

par paquets; et, quand elle les avait appelés, elle les jetait sur

les tables, où ils s'entassaient peu à peu, en piles énormes.

Lhomme inscrivait, Joseph dressait une autre liste, pour le

contrôle. Pendant ce temps, Mme Aurélie elle-même, aidée de trois

autres vendeuses, dénombrait de son côté les vêtements de soie,

que Denise portait sur des feuilles. Clara était chargée de

veiller aux tas, de les ranger et de les échafauder, de manière à

ce qu'ils tinssent le moins de place possible, le long des tables.

Mais elle n'était guère à sa tâche, des piles croulaient déjà.

-- Dites donc, demanda-t-elle à une petite vendeuse entrée de

l'hiver, est-ce qu'on vous augmente?... Vous savez qu'on va mettre

la seconde à deux mille francs, ce qui lui fera près de sept

mille, avec son intérêt.

La petite vendeuse, sans cesser de passer des rotondes, répondit

que, si on ne lui donnait pas huit cents francs, elle lâcherait la

boîte. Les augmentations avaient lieu au lendemain de

l'inventaire; c'était également l'époque où, le chiffre d'affaires

réalisées pendant l'année étant connu, les chefs de rayon

touchaient leurs intérêts sur l'augmentation de ce chiffre,

comparé au chiffre de l'année précédente. Aussi, malgré le vacarme

et le tohu-bohu de la besogne, les commérages passionnés allaient-

ils leur train. Entre deux articles appelés, on ne causait que

d'argent. Le bruit courait que Mme Aurélie dépasserait vingt-cinq

mille francs; et une pareille somme excitait beaucoup ces

demoiselles. Marguerite, la meilleure vendeuse après Denise,

s'était fait quatre mille cinq cents francs, quinze cents francs

d'appointements fixes et trois mille francs environ de tant pour

cent; tandis que Clara n'arrivait pas à deux mille cinq cents, en

tout.

-- Moi, je m'en fiche, de leurs augmentations! reprenait celle-ci,

en s'adressant à la petite vendeuse. Si papa était mort, ce que je

les planterais là...! Mais une chose qui m'exaspère, ce sont les

sept mille francs de ce bout de femme. Hein! et vous?

Mme Aurélie interrompit violemment la conversation. Elle se

tourna, de son air superbe.

-- Taisez-vous donc, mesdemoiselles! On ne s'entend pas, ma parole

d'honneur!

Puis, elle se remit à crier:

-- Sept mantes à la vieille, sicilienne, première grandeur, à cent

trente!... Trois pelisses, surah, deuxième grandeur, à cent

cinquante!... Y êtes-vous, mademoiselle Baudu?

-- Oui, madame.

Alors, Clara dut s'occuper des brassées de vêtements empilés sur

les tables. Elle les bouscula, gagna de la place. Mais bientôt

elle les lâcha encore, pour répondre à un vendeur qui la

cherchait. C'était le gantier Mignot, échappé de son rayon. Il

chuchota une demande de vingt francs; déjà, il lui en devait

trente, un emprunt pratiqué un lendemain de courses, après avoir

perdu sa semaine sur un cheval; cette fois, il avait mangé à

l'avance sa guelte touchée la veille, il ne lui restait pas dix

sous pour son dimanche. Clara n'avait sur elle que dix francs,

qu'elle prêta d'assez bonne grâce. Et ils causèrent, ils parlèrent

d'une partie à six, faite par eux dans un restaurant de Bougival,

où les femmes avaient payé leur écot: ça valait mieux, tout le

monde était à son aise. Puis, Mignot, qui voulait ses vingt

francs, alla se pencher à l'oreille de Lhomme. Celui-ci, arrêté

dans ses écritures, parut saisi d'un grand trouble. Il n'osait

refuser pourtant, il cherchait une pièce de dix francs, dans son

porte-monnaie, lorsque Mme Aurélie, étonnée de ne plus entendre la

voix de Marguerite, qui avait dû s'interrompre, aperçut Mignot et

comprit. Elle le renvoya rudement à son rayon, elle n'avait pas

besoin qu'on vînt distraire ces demoiselles. La vérité était

qu'elle redoutait le jeune homme, le grand ami de son fils Albert,

le complice de farces louches qu'elle tremblait de voir mal finir

un jour. Aussi, lorsque Mignot tint les dix francs et qu'il se fut

sauvé, ne put-elle s'empêcher de dire à son mari:

-- S'il est permis! vous laisser dindonner de la sorte!

-- Mais, ma bonne, je ne pouvais vraiment refuser à ce garçon...

Elle lui ferma la bouche d'un haussement de ses fortes épaules.

Puis, comme les vendeuses s'égayaient sournoisement de cette

explication de famille, elle reprit avec sévérité:

-- Allons, mademoiselle Vadon, ne nous endormons pas.

-- Vingt paletots, cachemire double, quatrième grandeur, à dix-

huit francs cinquante! lança Marguerite, de sa voix chantante.

Lhomme, la tête basse, écrivait de nouveau. Peu à peu, on avait

élevé ses appointements à neuf mille francs; et il gardait son

humilité devant Mme Aurélie, qui apportait toujours près du triple

dans le ménage.

Pendant un instant, la besogne marcha. Les chiffres volaient, les

paquets de vêtements pleuvaient dru sur les tables. Mais Clara

avait inventé une autre distraction: elle taquinait le garçon

Joseph, au sujet d'une passion qu'on lui prêtait pour une

demoiselle employée à l'échantillonnage. Cette demoiselle, âgée de

vingt-huit ans déjà, maigre et pâle, était une protégée de

Mme Desforges, qui avait voulu la faire engager par Mouret comme

vendeuse, en contant à celui-ci une histoire touchante: une

orpheline, la dernière des Fontenailles, vieille noblesse du

Poitou, débarquée sur le pavé de Paris avec un père ivrogne,

restée honnête dans cette déchéance, d'une éducation trop

rudimentaire malheureusement pour être institutrice ou donner des

leçons de piano. Mouret, d'habitude, s'emportait, lorsqu'on lui

recommandait des filles du monde pauvres; il n'y avait pas,

disait-il, de créatures plus incapables, plus insupportables, d'un

esprit plus faux; et, d'ailleurs, on ne pouvait s'improviser

vendeuse, il fallait un apprentissage, c'était un métier complexe

et délicat. Cependant, il prit la protégée de Mme Desforges, il la

mit seulement au service des échantillons, comme il avait déjà

casé, pour être agréable à des amis, deux comtesses et une baronne

au service de la publicité, où elles faisaient des bandes et des

enveloppes. Mlle de Fontenailles gagnait trois francs par jour,

qui lui permettaient tout juste de vivre, dans une petite chambre

de la rue d'Argenteuil. C'était à la rencontrer l'air triste,

vêtue pauvrement, que le coeur de Joseph, de tempérament tendre

sous sa raideur muette d'ancien soldat, avait fini par être

touché. Il n'avouait pas, mais il rougissait, quand ces

demoiselles des confections le plaisantaient; car

l'échantillonnage se trouvait dans une salle voisine du rayon, et

elles l'avaient remarqué rôdant sans cesse devant la porte.

-- Joseph a des distractions, murmurait Clara. Son nez se tourne

vers la lingerie.

On avait réquisitionné Mlle de Fontenailles, qui aidait à

l'inventaire du comptoir des trousseaux. Et, comme en effet le

garçon jetait de continuels coups d'oeil vers ce comptoir, les

vendeuses se mirent à rire. Il se troubla, s'enfonça dans ses

feuilles; tandis que Marguerite, pour étouffer le flot de gaieté

qui lui chatouillait la gorge, criait plus fort:

-- Quatorze jaquettes, drap anglais, deuxième grandeur, à quinze

francs!

Du coup, Mme Aurélie, en train d'appeler des rotondes, eut la voix

couverte. Elle dit, l'air blessé, avec une lenteur majestueuse:

-- Un peu plus bas, mademoiselle. Nous ne sommes pas à la halle...

Et vous êtes toutes bien peu raisonnables, de vous amuser à des

gamineries, quand notre temps est si précieux.

Justement, comme Clara ne veillait plus aux paquets, une

catastrophe se produisit. Des manteaux s'éboulèrent, tous les tas

de la table, entraînés, tombèrent les uns sur les autres. Le tapis

en était jonché.

-- Là, qu'est-ce que je disais! cria la première hors d'elle.

Faites donc un peu attention, mademoiselle Prunaire, c'est

insupportable à la fin!

Mais un frémissement courut: Mouret et Bourdoncle faisant leur

tournée d'inspection, venaient de paraître. Les voix repartirent,

les plumes grincèrent, tandis que Clara se hâtait de ramasser les

vêtements. Le patron n'interrompit pas le travail. Il resta là

quelques minutes, muet, souriant; et ses lèvres seules avaient un

frisson de fièvre, dans son visage gai et victorieux des jours

d'inventaire. Lorsqu'il aperçut Denise, il faillit laisser

échapper un geste d'étonnement. Elle était donc descendue? Ses

yeux rencontrèrent ceux de Mme Aurélie. Puis, après une courte

hésitation, il s'éloigna, il entra aux trousseaux.

Cependant, Denise, avertie par la rumeur légère, avait levé la

tête. Et, après avoir reconnu Mouret, elle s'était de nouveau

penchée sur ses feuilles, simplement. Depuis qu'elle écrivait

d'une main machinale, au milieu de l'appel régulier des articles,

un apaisement se faisait en elle. Toujours elle avait cédé ainsi

au premier excès de sa sensibilité: des larmes la suffoquaient, sa

passion doublait ses tourments; puis, elle rentrait dans sa

raison, elle retrouvait un beau courage calme, une force de

volonté douce et inexorable. Maintenant, les yeux limpides, le

teint pâle, elle était sans un frisson, toute à sa besogne,

résolue à s'écraser le coeur et à ne faire que son vouloir.

Dix heures sonnèrent, le vacarme de l'inventaire montait, dans le

branle-bas des rayons. Et, sous les cris, jetés sans relâche, qui

se croisaient de toutes parts, la même nouvelle circulait avec une

rapidité surprenante: chaque vendeur savait déjà que Mouret avait

écrit le matin, pour inviter Denise à dîner. L'indiscrétion venait

de Pauline. En redescendant, secouée encore, elle avait rencontré

Deloche aux dentelles; et, sans remarquer que Liénard parlait au

jeune homme, elle s'était soulagée.

-- C'est fait, mon cher... Elle vient de recevoir la lettre. Il

l'invite pour ce soir.

Deloche était devenu blême. Il avait compris, car il questionnait

souvent Pauline, tous deux causaient chaque jour de leur amie

commune, du coup de tendresse de Mouret, de l'invitation fameuse

qui finirait par dénouer l'aventure. Du reste, elle le grondait

d'aimer secrètement Denise, dont il n'aurait jamais rien, et elle

haussait les épaules, quand il approuvait la jeune fille de

résister au patron.

-- Son pied va mieux, elle descend, continuait-elle. Ne prenez

donc pas cette figure d'enterrement... C'est une chance pour elle,

ce qui arrive.

Et elle se hâta de retourner à son rayon.

-- Ah! bon! murmura Liénard qui avait entendu, il s'agit de la

demoiselle à l'entorse... Eh bien! vous aviez raison de vous

presser, vous qui la défendiez au café, hier soir!

À son tour, il se sauva; mais, quand il rentra aux lainages, il

avait déjà raconté l'histoire de la lettre à quatre ou cinq

vendeurs. Et de là, en moins de dix minutes, elle venait de faire

le tour des magasins.

La dernière phrase de Liénard rappelait une scène qui s'était

passée la veille, au Café Saint-Roch. Maintenant, Deloche et lui

ne se quittaient plus. Le premier avait pris, à l'Hôtel de Smyrne,

la chambre de Hutin, lorsque celui-ci, nommé second, s'était loué

un petit logement de trois pièces; et les deux commis venaient

ensemble le matin au Bonheur, s'attendaient le soir pour repartir

ensemble. Leurs chambres, qui se touchaient, donnaient sur la même

cour noire, un puits étroit dont les odeurs empoisonnaient

l'hôtel. Ils faisaient bon ménage, malgré leur dissemblance, l'un

mangeant avec insouciance l'argent qu'il tirait à son père,

l'autre sans un sou, torturé par des idées d'économies, ayant

pourtant tous deux un point de commun, leur maladresse comme

vendeurs, qui les laissait végéter dans leurs comptoirs, sans

augmentations. Après leur sortie du magasin, ils vivaient surtout

au Café Saint-Roch. Vide de clients pendant le jour, ce café

s'emplissait vers huit heures et demi d'un flot débordant

d'employés de commerce, le flot lâché à la rue par la haute porte

de la place Gaillon. Dès lors, éclataient un bruit assourdissant

de dominos, des rires, des voix glapissantes, au milieu de la

fumée épaisse des pipes. La bière et le café coulaient. Dans le

coin de gauche, Liénard demandait des choses chères, tandis que

Deloche se contentait d'un bock, qu'il mettait quatre heures à

boire. C'était là que celui-ci avait entendu Favier, à une table

voisine, raconter des abominations sur Denise, la façon dont elle

avait «fait» le patron, en se retroussant, quand elle montait un

escalier devant lui. Il s'était retenu de le gifler. Puis, comme

l'autre continuait, disait que la petite descendait chaque nuit

retrouver son amant, il l'avait traité de menteur, fou de colère.

-- Quel sale individu!... Il ment, entendez-vous!

Et, dans l'émotion qui le secouait, il lâchait des aveux, la voix

bégayante, vidant son coeur.

-- Je la connais, je le sais bien... Elle n'a jamais eu de

l'amitié que pour un homme: oui, pour M. Hutin, et encore il ne

s'en est pas aperçu, il ne peut même pas se vanter de l'avoir

touchée du bout des doigts.

Le récit de cette querelle, grossi, dénaturé, égayait déjà le

magasin, lorsque l'histoire de la lettre de Mouret circula.

Justement, ce fut à un vendeur de la soie que Liénard confia

d'abord la nouvelle. Chez les soyeux, l'inventaire fonctionnait

rondement. Favier et deux commis, sur des escabeaux, vidaient les

casiers, passaient au fur et à mesure les pièces d'étoffe à Hutin,

qui, debout au milieu d'une table, criait les chiffres, après

avoir consulté les étiquettes; et il jetait ensuite les pièces par

terre, elles encombraient peu à peu le parquet, elles montaient

comme une marée d'automne. D'autres employés écrivaient, Albert

Lhomme aidait ces messieurs, le teint brouillé par une nuit

blanche, passée dans un bastringue de la Chapelle. Une nappe de

soleil tombait des vitres du hall, qui laissaient voir le bleu

ardent du ciel.

-- Tirez donc les stores! criait Bouthemont, très occupé à

surveiller la besogne. Il est insupportable, ce soleil!

Favier, en train de se hausser pour atteindre une pièce, grogna

sourdement:

-- S'il est permis d'enfermer le monde par ce temps superbe! Pas

de danger qu'il pleuve, un jour d'inventaire!... Et l'on vous

tient sous les verrous comme des galériens, lorsque tout Paris se

promène!

Il passa la pièce à Hutin. Sur l'étiquette, le métrage était

porté, diminué à chaque vente de la quantité vendue; ce qui

simplifiait beaucoup le travail. Le second cria:

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt et un mètres, à six

francs cinquante!

Et la soie alla grossir le tas, par terre. Puis, il continua une

conversation commencée, en disant à Favier:

-- Alors, il a voulu vous battre?

-- Mais oui. Je buvais tranquillement mon bock... Ça valait bien

la peine de démentir, la petite vient de recevoir une lettre du

patron, qui l'invite à dîner... Toute la boîte en cause.

-- Comment! ce n'était pas fait!

Favier lui tendait une nouvelle pièce.

-- N'est-ce pas? on en aurait mis la main au feu. Ça semblait déjà

un vieux collage.

-- Idem, vingt-cinq mètres! lança Hutin.

On entendit le coup sourd de la pièce, tandis qu'il ajoutait plus

bas:

-- Vous savez qu'elle a fait la vie chez ce vieux toqué de

Bourras.

Maintenant, tout le rayon s'égayait, sans que la besogne en fût

interrompue pourtant. On se murmurait le nom de la jeune fille,

les dos s'enflaient, les nez tournaient à la friandise. Bouthemont

lui-même, que les histoires gaillardes épanouissaient, ne put se

tenir de lâcher une plaisanterie, dont le mauvais goût le fit

éclater d'aise. Albert, réveillé, jura avoir vu la seconde des

confections entre deux militaires, au Gros-Caillou. Justement,

Mignot descendait, avec les vingt francs qu'il venait d'emprunter;

et il s'était arrêté, il coulait dix francs dans la main d'Albert,

en lui donnant rendez-vous pour le soir, une noce projetée,

entravée par le manque d'argent, possible enfin, malgré la

médiocrité de la somme. Mais le beau Mignot, lorsqu'il apprit

l'envoi de la lettre, eut une réflexion si grossière, que

Bouthemont se vit forcé d'intervenir.

-- En voilà assez, messieurs. Ça ne nous regarde pas... Allez,

allez donc, monsieur Hutin.

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, trente-deux mètres, à six

francs cinquante! cria ce dernier.

Les plumes marchaient de nouveau, les paquets tombaient

régulièrement, la mare d'étoffes montait toujours, comme si les

eaux d'un fleuve s'y fussent déversées. Et l'appel des soies de

fantaisie ne cessait pas, Favier, à demi-voix, fit alors remarquer

que le stock serait joli: la direction allait être contente, cette

grosse bête de Bouthemont était peut-être le premier acheteur de

Paris, mais comme vendeur on n'avait jamais vu un pareil sabot.

Hutin souriait, enchanté, approuvant d'un regard amical; car,

après avoir lui-même introduit jadis Bouthemont au Bonheur des

Dames, pour en chasser Robineau, il le minait à son tour, dans le

but obstiné de lui prendre sa place. C'était la même guerre

qu'autrefois, des insinuations perfides glissées à l'oreille des

chefs, des excès de zèle afin de se faire valoir, toute une

campagne menée avec une sournoiserie affable. Cependant, Favier,

auquel Hutin témoignait une nouvelle condescendance, le regardait

en dessous, maigre et froid, la bile au visage, comme s'il eût

compté les bouchées dans ce petit homme trapu, ayant l'air

d'attendre que le camarade eût mangé Bouthemont, pour le manger

ensuite. Lui, espérait avoir la place de second, si l'autre

obtenait celle de chef de comptoir. Puis, on verrait. Et tous

deux, pris de la fièvre qui battait d'un bout à l'autre des

magasins, causaient des augmentations probables, sans cesser

d'appeler le stock des soies de fantaisie: on prévoyait que

Bouthemont irait à ses trente mille francs, cette année-là; Hutin

dépasserait dix mille; Favier estimait son fixe et son tant pour

cent à cinq mille cinq cents. Chaque saison, les affaires du

comptoir augmentaient, les vendeurs y montaient en grade et y

doublaient leurs soldes, comme des officiers en temps de campagne.

-- Ah çà, est-ce que ce n'est pas fini, ces petites soies? dit

brusquement Bouthemont, l'air agacé. Aussi quel fichu printemps,

toujours de l'eau! On n'a acheté que des soies noires.

Sa grosse figure rieuse se rembrunissait, il regardait le tas

s'élargir par terre, tandis que Hutin répétait plus haut, d'une

voix sonore, où perçait le triomphe:

-- Soie de fantaisie, petits carreaux, vingt-huit mètres, à six

francs cinquante!

Il y en avait encore tout un casier. Favier, les bras rompus, y

mettait de la lenteur. Comme il donnait pourtant les dernières

pièces à Hutin, il reprit à voix basse:

-- Dites donc, j'oubliais... Vous a-t-on raconté que la seconde

des confections a eu une toquade pour vous?

Le jeune homme parut très surpris.

-- Tiens! comment ça?

-- Oui, c'est ce grand serin de Deloche qui nous a fait la

confidence... Je me souviens, autrefois, quand elle vous

reluquait.

Depuis qu'il était second, Hutin avait lâché les chanteuses de

café-concert et affichait des institutrices. Très flatté au fond,

il répondit d'un air de mépris:

-- Je les aime plus étoffées, mon cher, et puis on ne va pas avec

tout le monde, comme le patron.

Il s'interrompit, il cria:

-- Poult de soie blanc, trente-cinq mètres, à huit francs

soixante-quinze!

-- Ah! enfin! murmura Bouthemont soulagé.

Mais une cloche sonnait, c'était la deuxième table, dont Favier

faisait partie. Il descendit de l'escabeau, un autre vendeur prit

sa place; et il lui fallut enjamber la houle des pièces d'étoffe,

qui avait encore monté sur les parquets. Maintenant, dans tous les

rayons, des écroulements pareils encombraient le sol; les casiers,

les cartons, les armoires se vidaient peu à peu, tandis que les

marchandises débordaient de toutes parts, sous les pieds, entre

les tables, dans une crue continuelle. Au blanc, on entendait les

chutes lourdes des piles de calicot; à la mercerie, c'était un

léger cliquetis de boîtes; et des roulements lointains venaient du

comptoir des meubles. Toutes les voix donnaient ensemble, des voix

aiguës, des voix grasses, les chiffres sifflaient dans l'air, une

clameur grésillante battait l'immense nef, la clameur des forêts,

en janvier, lorsque le vent souffle dans les branches.

Favier se dégagea enfin et prit l'escalier des réfectoires. Depuis

les agrandissements du Bonheur des Dames, ces derniers se

trouvaient au quatrième étage, dans les bâtiments neufs. Comme il

se hâtait, il rattrapa Deloche et Liénard, montés avant lui;

alors, il se rabattit sur Mignot, qui le suivait.

-- Diable! dit-il dans le corridor de la cuisine, devant le

tableau noir où le menu était inscrit, on voit bien que c'est

l'inventaire. Fête complète! Poulet ou émincé de gigot, et

artichauts à l'huile!... Leur gigot va remporter une jolie veste!

Mignot ricanait, en murmurant:

-- Il y a donc une maladie sur la volaille?

Cependant, Deloche et Liénard avaient pris leurs portions, puis

s'en étaient allés. Alors, Favier, penché au guichet, dit à voix

haute:

-- Poulet.

Mais il dut attendre, un des garçons qui découpaient venait de

s'entailler le doigt, et cela jetait un trouble. Il restait la

face à l'ouverture, regardant la cuisine, d'une installation

géante, avec son fourneau central, sur lequel deux rails fixés au

plafond amenaient par un système de poulies et de chaînes, les

colossales marmites que quatre hommes n'auraient pu soulever. Des

cuisiniers, tout blancs dans le rouge sombre de la fonte,

surveillaient le pot-au-feu du soir, montés sur des échelles de

fer, armés d'écumoires, au bout de grands bâtons. Puis, c'étaient,

contre le mur, des grils à faire griller des martyrs, des

casseroles à fricasser un mouton, un chauffe-assiettes monumental,

une vasque de marbre emplie par un continuel filet d'eau. Et l'on

apercevait encore, à gauche, une laverie, des éviers de pierre

larges comme des piscines; tandis que, de l'autre côté, à droite,

se trouvait un garde-manger, où l'on entrevoyait des viandes

rouges, à des crocs d'acier. Une machine à pelurer les pommes de

terre fonctionnait avec un tic-tac de moulin. Deux petites

voitures, pleines de salades épluchées, passaient, traînées par

des aides, qui allaient les remiser au frais, sous une fontaine.

-- Poulet, répéta Favier, pris d'impatience.

Puis, se retournant, il ajouta plus bas:

-- Il y en a un qui s'est coupé... C'est dégoûtant, ça coule dans

la nourriture.

Mignot voulut voir. Toute une queue de commis grossissait, il y

avait des rires, des poussées. Et, maintenant, les deux jeunes

gens, la tête au guichet, se communiquaient leurs réflexions,

devant cette cuisine de phalanstère, où les moindres ustensiles,

jusqu'aux broches et aux lardoires, devenaient gigantesques. Il y

fallait servir deux mille déjeuners et deux mille dîners, sans

compter que le nombre des employés augmentait de semaine en

semaine. C'était un gouffre, on y engloutissait en un jour seize

hectolitres de pommes de terre, cent vingt livres de beurre, six

cents kilogrammes de viande; et, à chaque repas, on devait mettre

trois tonneaux en perce, près de sept cents litres coulaient sur

le comptoir de la buvette.

-- Ah! enfin! murmura Favier, lorsque le cuisinier de service

reparut avec une bassine, où il piqua une cuisse pour la lui

donner.

-- Poulet, dit Mignot derrière lui.

Et tous deux, tenant leurs assiettes, entrèrent dans le

réfectoire, après avoir pris leur part de vin à la buvette;

pendant que, derrière leur dos, le mot «poulet» tombait sans

relâche, régulièrement, et qu'on entendait la fourchette du

cuisinier piquer les morceaux, avec un petit bruit rapide et

cadencé.

Maintenant, le réfectoire des commis était une immense salle où

les cinq cents couverts de chacune des trois séries tenaient à

l'aise. Ces couverts se trouvaient alignés sur de longues tables

d'acajou, placées parallèlement, dans le sens de la largeur; aux

deux bouts de la salle, des tables pareilles étaient réservées aux

inspecteurs et aux chefs de rayon; et il y avait, dans le milieu,

un comptoir pour les suppléments. De grandes fenêtres, à droite et

à gauche, éclairaient d'une clarté blanche cette galerie, dont le

plafond, malgré ses quatre mètres de hauteur, semblait bas, écrasé

par le développement démesuré des autres dimensions. Sur les murs,

peints à l'huile d'une teinte jaune clair, les casiers aux

serviettes étaient les seuls ornements. À la suite de ce premier

réfectoire, venait celui des garçons de magasin et des cochers, où

les repas étaient servis sans régularité, au fur et à mesure des

besoins du service.

-- Comment! vous aussi, Mignot, vous avez une cuisse, dit Favier,

lorsqu'il se fut assis à une des tables, en face de son compagnon.

D'autres commis s'installaient autour d'eux. Il n'y avait pas de

nappe, les assiettes rendaient un bruit fêlé sur l'acajou; et tous

s'exclamaient, dans ce coin, car le nombre des cuisses était

vraiment prodigieux.

-- Encore des volailles qui n'ont que des pattes! fit remarquer

Mignot.

Ceux qui avaient des morceaux de carcasse se fâchaient. Pourtant,

la nourriture s'était beaucoup améliorée, depuis les aménagements

nouveaux. Mouret ne traitait plus avec un entrepreneur pour une

somme fixe; il dirigeait aussi la cuisine, il en avait fait un

service organisé comme un de ses rayons, ayant un chef, des sous-

chefs, un inspecteur; et, s'il déboursait davantage, il obtenait

plus de travail d'un personnel mieux nourri, calcul d'une

humanitairerie pratique qui avait longtemps consterné Bourdoncle.

-- Allons, la mienne est tendre tout de même, reprit Mignot.

Passez donc le pain!

Le gros pain faisait le tour, et lorsqu'il se fut coupé une

tranche le dernier, il replanta le couteau dans la croûte. Des

retardataires accouraient à la file, un appétit féroce, doublé par

la besogne du matin, soufflait sur les longues tables, d'un bout à

l'autre du réfectoire. C'étaient un cliquetis grandissant de

fourchettes, des glouglous de bouteilles qu'on vidait, des chocs

de verres reposés trop vivement, le bruit de meule de cinq cents

mâchoires solides broyant avec énergie. Et les paroles, rares

encore, s'étouffaient dans les bouches pleines.

Deloche, cependant, assis entre Baugé et Liénard, se trouvait

presque en face de Favier, à quelques places de distance. Tous

deux s'étaient lancé un regard de rancune. Des voisins

chuchotaient, au courant de leur querelle de la veille. Puis, on

avait ri de la malchance de Deloche, toujours affamé, et tombant

toujours, par une sorte de destinée maudite, sur le plus mauvais

morceau de la table. Cette fois, il venait d'apporter un cou de

poulet et un débris de carcasse. Silencieux, il laissait

plaisanter, il avalait de grosses bouchées de pain, en épluchant

le cou avec l'art infini d'un garçon qui avait le respect de la

viande.

-- Pourquoi ne réclamez-vous pas? lui dit Baugé.

Mais il haussa les épaules. À quoi bon? ça ne tournait jamais

bien. Quand il ne se résignait pas, les choses allaient plus mal.

-- Vous savez que les bobinards ont leur club, maintenant, raconta

tout d'un coup Mignot. Parfaitement, le Bobin'-Club... Ça se passe

chez un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, qui leur loue une

salle, le samedi.

Il parlait des vendeurs de la mercerie. Alors, toute la table

s'égaya. Entre deux morceaux, la voix empâtée, chacun lâchait une

phrase, ajoutait un détail; et il n'y avait que les liseurs

obstinés, qui restaient muets, perdus, le nez enfoncé dans un

journal. On en tombait d'accord; chaque année, les employés de

commerce prenaient un meilleur genre. Près de la moitié, à

présent, parlaient l'allemand ou l'anglais. Le chic n'était plus

d'aller faire du boucan à Bullier, de rouler les café-concerts

pour y siffler les chanteuses laides. Non, on se réunissait une

vingtaine, on fondait un cercle.

-- Est-ce qu'ils ont un piano comme les toiliers? demanda Liénard.

-- Si le Bobin'-Club a un piano, je crois bien! cria Mignot. Et

ils jouent, et ils chantent!... Même il y en a un, le petit

Bavoux, qui lit des vers.

La gaieté redoubla, on blaguait le petit Bavoux; pourtant, il y

avait sous les rires une grande considération. Puis, on causa

d'une pièce du Vaudeville, où un calicot jouait un vilain rôle;

plusieurs se fâchaient pendant que d'autres s'inquiétaient de

l'heure à laquelle on les lâcherait le soir, car ils devaient

aller en soirée, dans des familles bourgeoises. Et de tous les

points de la salle immense partaient des conversations semblables,

au milieu du vacarme croissant de la vaisselle. Pour chasser

l'odeur de la nourriture, la buée chaude qui montait des cinq

cents couverts débandés, on avait ouvert les fenêtres, dont les

stores baissés étaient brûlants du lourd soleil d'août. Des

souffles ardents venaient de la rue, des reflets d'or jaunissaient

le plafond, baignaient d'une lumière rousse les convives en nage.

-- S'il est permis de vous enfermer un dimanche, par un temps

pareil! répéta Favier.

Cette réflexion ramena ces messieurs à l'inventaire. L'année était

superbe. Et l'on en vint aux appointements, aux augmentations,

l'éternel sujet, la question passionnante qui les secouait tous.

Il en était chaque fois de même les jours de volaille, une

surexcitation se déclarait, le bruit finissait par être

insupportable. Quand les garçons apportèrent les artichauts à

l'huile, on ne s'entendait plus. L'inspecteur de service avait

l'ordre d'être tolérant.

-- À propos, cria Favier, vous connaissez l'aventure?

Mais il eut la voix couverte. Mignot demandait:

-- Qui est-ce qui n'aime pas l'artichaut? Je vends mon dessert

contre un artichaut.

Personne ne répondit. Tout le monde aimait l'artichaut. Ce

déjeuner-là compterait parmi les bons, car on avait vu des pêches

pour le dessert.

-- Il l'a invitée à dîner, mon cher, disait Favier à son voisin de

droite, en achevant son récit. Comment! vous ne le saviez pas?

La table entière le savait, on était fatigué d'en causer depuis le

matin. Et des plaisanteries, toujours les mêmes, passèrent de

bouche en bouche. Deloche frémissait, ses yeux finirent par se

fixer sur Favier, qui répétait avec insistance:

-- S'il ne l'a pas eue, il va l'avoir... Et il n'en aura pas

l'étrenne, ah! non, il n'en aura pas l'étrenne.

Lui aussi regardait Deloche. Il ajouta d'un air provocant:

-- Ceux qui aiment les os peuvent se la payer pour cent sous.

Brusquement, il baissa la tête. Deloche, cédant à un mouvement

irrésistible, venait de lui jeter son dernier verre de vin par la

figure, en bégayant:

-- Tiens! sale menteur, j'aurais dû t'arroser hier!

Ce fut un esclandre. Quelques gouttes avaient éclaboussé les

voisins de Favier, dont les cheveux seuls se trouvaient mouillés

légèrement: le vin, lancé d'une main trop rude, était allé tomber

de l'autre côté de la table. Mais on se fâchait. Il couchait donc

avec, qu'il la défendait ainsi? Quelle brute! il aurait mérité une

paire de gifles, pour apprendre à se conduire. Pourtant, les voix

baissèrent, on signalait l'approche de l'inspecteur, et c'était

inutile de mettre la direction dans la querelle. Favier se

contenta de dire:

-- S'il m'avait attrapé, vous auriez vu quelle danse!

Puis, cela finit par des moqueries. Lorsque Deloche, encore

tremblant, voulut boire pour cacher son trouble, et qu'il saisit

d'une main tremblante son verre vide, des rires coururent. Il

reposa son verre gauchement, il se mit à sucer les feuilles

d'artichaut qu'il avait mangées déjà.

-- Passez donc la carafe à Deloche, dit tranquillement Mignot. Il

a soif.

Les rires redoublèrent. Ces messieurs prenaient des assiettes

propres aux piles qui se dressaient sur la table, de distance en

distance: tandis que les garçons promenaient le dessert, des

pêches dans des corbeilles. Et tous se tinrent les côtes, lorsque

Mignot ajouta:

-- Chacun son goût, Deloche mange la pêche au vin.

Celui-ci restait immobile. La tête basse, comme sourd, il ne

semblait pas entendre les plaisanteries, il éprouvait un regret

désespéré de ce qu'il venait de faire. Ces gens avaient raison, à

quel titre la défendait-il? on allait croire toutes sortes de

vilaines choses, il se serait battu lui-même, de l'avoir ainsi

compromise, en voulant l'innocenter. C'était sa chance habituelle,

il aurait mieux fait de crever tout de suite, car il ne pouvait

même céder à son coeur, sans commettre des bêtises. Des larmes lui

montaient aux yeux. N'était-ce pas également sa faute, si le

magasin causait de la lettre écrite par le patron? Il les

entendait bien ricaner, avec des mots crus sur cette invitation,

dont Liénard seul avait reçu la confidence; et il s'accusait, il

n'aurait pas dû laisser parler Pauline devant ce dernier, il se

rendait responsable de l'indiscrétion commise.

-- Pourquoi avez-vous raconté ça? murmura-t-il enfin d'une voix

douloureuse. C'est très mal.

-- Moi! répondit Liénard, mais je ne l'ai dit qu'à une ou deux

personnes, en exigeant le secret... Est-ce qu'on sait comment les

choses se répandent!

Lorsque Deloche se décida à boire un verre d'eau, toute la table

éclata encore. On finissait, les employés, renversés sur leurs

chaises, attendaient le coup de cloche, s'interpellant de loin

dans l'abandon du repas. Au grand comptoir central, on avait

demandé peu de suppléments, d'autant plus que, ce jour-là, c'était

la maison qui payait le café. Les tasses fumaient, des visages en

sueur luisaient sous les vapeurs légères, flottantes comme des

nuées bleues de cigarettes. Aux fenêtres, les stores tombaient,

immobiles, sans un battement. Un d'eux remonta, une nappe de

soleil traversa la salle, incendia le plafond. Le brouhaha des

voix battait les murs d'un tel bruit, que le coup de cloche ne fut

d'abord entendu que des tables voisines de la porte. On se leva,

la débandade de la sortie emplit longuement les corridors.

Cependant, Deloche était resté en arrière, pour échapper aux mots

d'esprit qui continuaient. Baugé sortit même avant lui; et Baugé

d'habitude quittait la salle le dernier, faisait un détour et

rencontrait Pauline, au moment où celle-ci se rendait au

réfectoire des dames: c'était une manoeuvre arrêtée entre eux, la

seule manière de se voir une minute, durant les heures de travail.

Mais, ce jour-là, comme ils se baisaient à pleine bouche, dans un

angle du corridor, Denise qui montait également déjeuner, les

surprit. Elle marchait d'un pas difficile, à cause de son pied.

-- Oh! ma chère, balbutia Pauline très rouge, ne dites rien,

n'est-ce pas?

Baugé, avec ses gros membres, sa carrure de géant, tremblait ainsi

qu'un petit garçon. Il murmura:

-- C'est qu'ils nous flanqueraient très bien dehors... Notre

mariage a beau être annoncé, ils ne comprennent pas qu'on

s'embrasse, ces animaux-là!

Denise, toute remuée, affecta de ne pas les avoir vus. Et Baugé se

sauvait, lorsque Deloche, qui prenait le plus long, parut à son

tour. Il voulut s'excuser, il balbutia des phrases que Denise ne

saisit pas d'abord. Puis, comme il reprochait à Pauline d'avoir

parlé devant Liénard, et que celle-ci demeurait embarrassée, la

jeune fille eut enfin l'explication des mots qu'on chuchotait

derrière elle, depuis le matin. C'était l'histoire de la lettre

qui circulait. Elle fut reprise du frisson dont cette lettre

l'avait secouée, elle se voyait déshabillée par tous les hommes.

-- Moi, je ne savais pas, répétait Pauline. D'ailleurs, il n'y a

rien là-dedans de vilain... On laisse causer, ils ragent tous,

pardi!

-- Ma chère, dit enfin Denise de son air raisonnable, je ne vous

en veux point... Vous n'avez raconté que la vérité. J'ai reçu une

lettre, c'est à moi d'y répondre.

Deloche s'en alla navré, ayant compris que la jeune fille

acceptait la situation et qu'elle irait, le soir, au rendez-vous.

Quand les deux vendeuses eurent déjeuné, dans une petite salle

voisine de la grande, et où les femmes étaient servies plus

confortablement, Pauline dut aider Denise à descendre, car le pied

de celle-ci se fatiguait.

En bas, dans l'échauffement de l'après-midi, l'inventaire ronflait

davantage. L'heure était venue du coup de collier, lorsque, devant

la besogne peu avancée du matin, toutes les forces se tendaient,

pour avoir fini le soir. Les voix se haussaient encore, on ne

voyait que la gesticulation des bras, vidant toujours les cases,

jetant les marchandises, et on ne pouvait plus marcher, la crue

des piles et des ballots, sur les parquets, montait à la hauteur

des comptoirs. Une houle de têtes, de poings brandis, de membres

volants, semblait se perdre au fond des rayons, dans un lointain

confus d'émeute. C'était la fièvre dernière du branle-bas, la

machine près de sauter; tandis que, le long des glaces sans tain,

autour du magasin fermé, continuaient à passer de rares

promeneurs, blêmes de l'ennui étouffant du dimanche. Sur le

trottoir de la rue Neuve-Saint-Augustin, trois grandes filles en

cheveux, l'air souillon, s'étaient plantées, collant effrontément

leurs visages aux glaces, tâchant de voir la drôle de cuisine

qu'on bâclait là-dedans.

Lorsque Denise rentra aux confections, Mme Aurélie laissa

Marguerite achever l'appel des vêtements. Il restait à faire un

travail de contrôle, pour lequel, désireuse de silence, elle se

retira dans la salle de l'échantillonnage, en emmenant la jeune

fille.

-- Venez avec moi, nous collationnerons... Puis, vous

additionnerez.

Mais, comme elle voulut laisser la porte ouverte, afin de

surveiller ces demoiselles, le vacarme entrait, on ne s'entendait

guère plus, au fond de cette salle. C'était une vaste pièce

carrée, garnie seulement de chaises et de trois longues tables.

Dans un coin, étaient les grands couteaux mécaniques, pour couper

les échantillons. Des pièces entières y passaient, on expédiait

par an plus de soixante mille francs d'étoffes, ainsi déchiquetées

en lanières. Du matin au soir, les couteaux hachaient la soie, la

laine, la toile, avec un bruit de faux. Ensuite, il fallait

assembler les cahiers, les coller ou les coudre. Et il y avait

encore, entre les deux fenêtres, une petite imprimerie, pour les

étiquettes.

-- Plus bas donc! criait de temps à autre Mme Aurélie, qui

n'entendait pas Denise lire les articles.

Quand la collation des premières listes fut terminée, elle laissa

la jeune fille devant une des tables, plongée dans les additions.

Puis, elle reparut presque tout de suite, elle installa Mlle de

Fontenailles, dont les trousseaux n'avaient plus besoin, et qu'ils

lui passaient. Cette dernière additionnerait aussi, on gagnerait

du temps. Mais l'apparition de la marquise, comme la nommait Clara

méchamment, avait remué le rayon. On riait, on plaisantait Joseph,

des mots féroces arrivaient par la porte.

-- Ne vous reculez pas, vous ne me gênez aucunement, dit Denise

saisie d'une grande pitié. Tenez! mon encrier suffira, vous

prendrez de l'encre avec moi.

Mlle de Fontenailles, dans l'hébétement de sa déchéance, ne trouva

pas même un mot de gratitude. Elle devait boire, sa maigreur avait

des teintes plombées, et ses mains seules, blanches et fines,

disaient encore la distinction de sa race.

Cependant, les rires tombèrent tout d'un coup, on entendit la

besogne reprendre son ronflement régulier. C'était Mouret qui

faisait de nouveau le tour des rayons. Mais il s'arrêta, il

chercha Denise, surpris de ne pas la voir. D'un signe, il avait

appelé Mme Aurélie; et tous deux s'écartèrent, parlèrent bas un

instant. Il devait l'interroger. Elle désigna des yeux la salle de

l'échantillonnage, puis sembla rendre des comptes. Sans doute elle

rapportait que la jeune fille avait pleuré le matin.

-- Parfait! dit tout haut Mouret, en se rapprochant. Montrez-moi

les listes.

-- Par ici, monsieur, répondit la première. Nous nous sommes

sauvées du tapage.

Il la suivit dans la pièce voisine. Clara ne fut pas dupe de la

manoeuvre: elle murmura qu'on ferait mieux d'aller chercher un lit

tout de suite. Mais Marguerite lui jetait les vêtements d'une main

plus vive, pour l'occuper et lui fermer la bouche. Est-ce que la

seconde n'était pas une bonne camarade? ses affaires ne

regardaient personne. Le rayon devenait complice, les vendeuses

s'agitaient davantage, les dos de Lhomme et de Joseph se

renflaient, comme sourds. Et l'inspecteur Jouve, ayant remarqué de

loin la tactique de Mme Aurélie, vint marcher devant la porte de

l'échantillonnage, du pas régulier d'un factionnaire qui garde le

bon plaisir d'un supérieur.

-- Donnez les listes à monsieur, dit la première en entrant.

Denise les donna, puis resta les yeux levés. Elle avait eu un

léger sursaut, mais elle s'était domptée, et elle gardait un beau

calme, les joues pâles. Un instant, Mouret parut s'absorber dans

l'énumération des articles, sans un regard pour la jeune fille. Le

silence régnait. Alors, Mme Aurélie, s'étant approchée de Mlle de

Fontenailles, qui n'avait pas même tourné la tête, parut

mécontente de ses additions, et lui dit à demi-voix:

-- Allez donc aider aux paquets... Vous n'avez pas l'habitude des

chiffres.

Celle-ci se leva, retourna au rayon, où des chuchotements

l'accueillirent. Joseph, sous les yeux rieurs de ces demoiselles,

écrivait de travers, Clara, enchantée de cette aide qui lui

arrivait, la bousculait pourtant, dans la haine qu'elle avait de

toutes les femmes, au magasin. Était-ce idiot, de tomber à l'amour

d'un homme de peine, quand on était marquise! Et elle lui

jalousait cet amour.

-- Très bien! très bien! répétait Mouret, en affectant toujours de

lire.

Cependant, Mme Aurélie ne savait comment sortir à son tour, d'une

façon décente. Elle piétinait, allait regarder les couteaux

mécaniques, furieuse que son mari n'inventât pas une histoire pour

l'appeler; mais il n'était jamais aux affaires sérieuses, il

serait mort de soif à côté d'une mare. Ce fut Marguerite qui eut

l'intelligence de demander un renseignement.

-- J'y vais, répondit la première.

Et, sa dignité désormais à couvert, ayant un prétexte aux yeux de

ces demoiselles qui la guettaient, elle laissa enfin seuls Mouret

et Denise qu'elle venait de rapprocher, elle sortit d'un pas

majestueux, le profil si noble, que les vendeuses n'osèrent même

se permettre un sourire.

Lentement, Mouret avait reposé les listes sur la table. Il

regardait la jeune fille, qui était restée assise, la plume à la

main. Elle ne détournait pas les regards, elle avait seulement

pâli davantage.

-- Vous viendrez, ce soir? demanda-t-il à demi-voix.

-- Non, monsieur, répondit-elle, je ne pourrai pas. Mes frères

doivent se trouver chez mon oncle, et j'ai promis de dîner avec

eux.

-- Mais votre pied! vous marchez trop difficilement.

-- Oh! j'irai bien jusque-là, je me sens beaucoup mieux depuis ce

matin.

À son tour, il était devenu pâle, devant ce refus tranquille. Une

révolte nerveuse agitait ses lèvres. Pourtant, il se contenait, il

reprit de son air de patron obligeant qui s'intéresse simplement à

une de ses demoiselles:

-- Voyons, si je vous priais... Vous savez dans quelle estime je

vous tiens.

Denise garda son attitude respectueuse.

-- Je suis très touchée, monsieur, de votre bonté pour moi, et je

vous remercie de cette invitation. Mais, je le répète, c'est

impossible, mes frères m'attendent ce soir.

Elle s'entêtait à ne pas comprendre. La porte demeurait ouverte,

et elle sentait bien cependant le magasin entier qui la poussait.

Pauline l'avait traitée amicalement de grande sotte, les autres se

moqueraient d'elle, si elle refusait l'invitation. Mme Aurélie qui

s'en était allée, Marguerite dont elle entendait monter la voix,

le dos de Lhomme qu'elle apercevait immobile et discret, tous

voulaient sa chute, tous la jetaient au maître. Et le ronflement

lointain de l'inventaire, ces millions de marchandises, criés à la

volée, remués à bout de bras, étaient comme un vent chaud qui

soufflait la passion jusqu'à elle.

Il y eut un silence. Par moments, le bruit couvrait les paroles de

Mouret, qu'il accompagnait du vacarme formidable d'une fortune de

roi, gagnée dans les batailles.

-- Alors, quand viendrez-vous? demanda-t-il de nouveau. Demain?

Cette simple question troubla Denise. Elle perdit un instant son

calme, elle balbutia:

-- Je ne sais pas... Je ne sais pas...

Il sourit, il essaya de lui prendre une main, qu'elle retira.

-- De quoi donc avez-vous peur?

Mais elle relevait déjà la tête, elle le regardait en face, et

elle dit, en souriant de son air doux et brave:

-- Je n'ai peur de rien, monsieur... On fait seulement ce qu'on

veut faire, n'est-ce pas? Moi je ne veux pas, voilà tout!

Comme elle se taisait, un craquement la surprit. Elle se retourna

et vit la porte se fermer avec lenteur. C'était l'inspecteur Jouve

qui prenait sur lui de la tirer. Les portes rentraient dans son

service, aucune ne devait rester ouverte. Et il se mit à monter

gravement sa faction. Personne ne parut s'apercevoir de cette

porte fermée d'un air si simple. Clara seule lâcha un mot cru à

l'oreille de Mlle de Fontenailles, qui demeura blême, le visage

mort.

Denise, cependant, s'était levée. Mouret lui disait d'une voix

basse, et tremblante:

-- Écoutez, je vous aime... Vous le savez depuis longtemps, ne

jouez pas le jeu cruel de faire l'ignorante avec moi... Et ne

craignez rien. Vingt fois, j'ai eu l'envie de vous appeler dans

mon cabinet. Nous aurions été seuls, je n'aurais eu qu'à pousser

un verrou. Mais je n'ai pas voulu, vous voyez bien que je vous

parle ici, où chacun peut entrer... Je vous aime, Denise...

Elle était debout, la face blanche, l'écoutant, le regardant

toujours en face.

-- Dites, pourquoi refusez-vous?... N'avez-vous donc pas de

besoins? Vos frères sont une lourde charge. Tout ce que vous me

demanderiez, tout ce que vous exigeriez de moi...

D'un mot, elle l'arrêta:

-- Merci, je gagne maintenant plus qu'il ne me faut.

-- Mais c'est la liberté que je vous offre, c'est une existence de

plaisirs et de luxe... Je vous mettrai chez vous, je vous

assurerai une petite fortune.

-- Non, merci, je m'ennuierais à ne rien faire... Je n'avais pas

dix ans que je gagnais ma vie.

Il eut un geste fou. C'était la première qui ne cédait pas. Il

n'avait eu qu'à se baisser pour prendre les autres, toutes

attendaient son caprice en servantes soumises; et celle-ci disait

non, sans même donner un prétexte raisonnable. Son désir, contenu

depuis longtemps, fouetté par la résistance, s'exaspérait. Peut-

être n'offrait-il pas assez; et il doubla ses offres, et il la

pressa davantage.

-- Non, non, merci, répondait-elle chaque fois, sans une

défaillance.

Alors, il laissa échapper ce cri de son coeur:

-- Vous ne voyez donc pas que je souffre! ... Oui, c'est imbécile,

je souffre comme un enfant!

Des larmes mouillèrent ses yeux. Un nouveau silence régna. On

entendit encore, derrière la porte close, le ronflement adouci de

l'inventaire. C'était comme un bruit mourant de triomphe,

l'accompagnement se faisait discret, dans cette défaite du maître.

-- Si je voulais pourtant! dit-il d'une voix ardente, en lui

saisissant les mains.

Elle les lui laissa, ses yeux pâlirent, toute sa force s'en

allait.

Une chaleur lui venait des mains tièdes de cet homme, l'emplissait

d'une lâcheté délicieuse. Mon Dieu! comme elle l'aimait, et quelle

douceur elle aurait goûtée à se pendre à son cou, pour rester sur

sa poitrine!

-- Je veux, je veux, répétait-il affolé. Je vous attends ce soir,

ou je prendrai des mesures...

Il devenait brutal. Elle poussa un léger cri, la douleur qu'elle

ressentait aux poignets lui rendit son courage. D'une secousse,

elle se dégagea. Puis, toute droite, l'air grandi dans sa

faiblesse:

-- Non, laissez-moi... Je ne suis pas une Clara, qu'on lâche le

lendemain. Et puis, monsieur, vous aimez une personne, oui, cette

dame qui vient ici... Restez avec elle. Moi, je ne partage pas.

La surprise le tenait immobile. Que disait-elle donc et que

voulait-elle? Jamais les filles ramassées par lui dans les rayons,

ne s'étaient inquiétées d'être aimées. Il aurait dû en rire, et

cette attitude de fierté tendre achevait de lui bouleverser le

coeur.

-- Monsieur, reprit-elle, rouvrez cette porte. Ce n'est pas

convenable, d'être ainsi ensemble.

Mouret obéit, et les tempes bourdonnantes, ne sachant comment

cacher son angoisse, il rappela Mme Aurélie, s'emporta contre le

stock des rotondes, dit qu'il faudrait baisser les prix, et les

baisser tant qu'il en resterait une. C'était la règle de la

maison, on balayait tout chaque année, on vendait à soixante pour

cent de perte, plutôt que de garder un modèle ancien ou une étoffe

défraîchie. Justement, Bourdoncle, à la recherche du directeur,

l'attendait depuis un instant, arrêté devant la porte close par

Jouve, qui lui avait glissé un mot à l'oreille, d'un air grave. Il

s'impatientait, sans trouver cependant la hardiesse de déranger le

tête-à-tête. Était-ce possible? un jour pareil, avec cette chétive

créature! Et, lorsque la porte se rouvrit enfin, Bourdoncle parla

des soies de fantaisie, dont le stock allait être énorme. Ce fut

un soulagement pour Mouret, qui put crier à l'aise. À quoi

songeait Bouthemont? Il s'éloigna, en déclarant qu'il n'admettait

pas qu'un acheteur manquât de flair, jusqu'à commettre la bêtise

de s'approvisionner au-delà des besoins de la vente.

-- Qu'a-t-il? murmura Mme Aurélie, toute remuée par les reproches.

Et ces demoiselles se regardèrent avec surprise. À six heures,

l'inventaire était terminé. Le soleil luisait encore, un blond

soleil d'été, dont le reflet d'or tombait par les vitrages des

halls. Dans l'air alourdi des rues, déjà des familles lasses

revenaient de la banlieue, chargées de bouquets, et traînant des

enfants. Un à un, les rayons avaient fait silence. On n'entendait

plus, au fond des galeries, que les appels attardés de quelques

commis vidant une dernière case. Puis, ces voix elles-mêmes se

turent, il ne resta du vacarme de la journée qu'un grand frisson,

au-dessus de la débâcle formidable des marchandises. Maintenant,

les casiers, les armoires, le cartons, les boîtes, se trouvaient

vides: pas un mètre d'étoffe, pas un objet quelconque n'était

demeuré à sa place. Les vastes magasins n'offraient que la

carcasse de leur aménagement, les menuiseries absolument nettes,

comme au jour de l'installation. Cette nudité était la preuve

visible du relevé complet et exact de l'inventaire. Et, à terre,

s'entassaient seize millions de marchandises, une mer montante qui

avait fini par submerger les tables et les comptoirs. Les commis,

noyés jusqu'aux épaules, commençaient à replacer chaque article.

On espérait avoir terminé vers dix heures.

Comme Mme Aurélie, qui était de la première table, descendait du

réfectoire, elle rapporta le chiffre d'affaires réalisées dans

l'année, un chiffre que les additions des divers rayons donnaient

à l'instant. Le total était de quatre-vingts millions, dix

millions de plus que l'année précédente. Il n'y avait eu une

baisse que sur les soies de fantaisie.

-- Si M. Mouret n'est pas content, je ne sais ce qu'il lui faut,

ajouta la première. Tenez! il est là-bas, en haut du grand

escalier, l'air furieux.

Ces demoiselles allèrent le voir. Il était seul, debout, le visage

sombre, au-dessus des millions écroulés à ses pieds.

-- Madame, vint demander à ce moment Denise, seriez-vous assez

bonne pour me permettre de me retirer? Je ne sers plus à rien, à

cause de ma jambe, et comme je dois dîner chez mon oncle, avec mes

frères...

Ce fut un étonnement. Elle n'avait donc pas cédé? Mme Aurélie

hésita, parut sur le point de lui défendre de sortir, la voix

brève et mécontente; pendant que Clara haussait les épaules,

pleine d'incrédulité; laissez donc! c'était bien simple, il ne

voulait plus d'elle! Quand Pauline apprit ce dénouement, elle se

trouvait devant les layettes, avec Deloche. La joie brusque du

jeune homme la mit en colère: ça l'avançait à grand-chose, n'est-

ce pas? il était peut-être heureux que son amie fût assez sotte

pour manquer sa fortune? Et Bourdoncle, qui n'osait aller déranger

Mouret, dans son isolement farouche, se promenait au milieu des

bruits, désolé lui-même, saisi d'inquiétude.

Cependant, Denise descendit. Comme elle arrivait au bas du petit

escalier de gauche, doucement, en s'appuyant à la rampe, elle

tomba sur un groupe de vendeurs qui ricanaient. Son nom fut

prononcé, elle sentit qu'on parlait encore de son aventure. On ne

l'avait pas aperçue.

-- Allons donc! des manières! disait Favier. C'est pétri de

vice... Oui, je connais quelqu'un qu'elle a voulu prendre de

force.

Et il regardait Hutin, qui, pour conserver sa dignité de second,

se tenait à quatre pas, sans se mêler aux plaisanteries. Mais il

fut si flatté de l'air d'envie dont les autres le considéraient,

qu'il daigna murmurer:

-- Ce qu'elle m'a embêté, celle-là!

Denise, frappée au coeur, se retint à la rampe. On dut la voir,

tous se dispersèrent avec des rires. Il avait raison, elle

s'accusait de ses ignorances d'autrefois, quand elle songeait à

lui. Mais comme il était lâche et comme elle le méprisait,

maintenant! Un grand trouble l'avait saisie: n'était-ce pas

étrange qu'elle eût trouvé tout à l'heure la force de repousser un

homme adoré, lorsqu'elle se sentait si faible, jadis, devant ce

misérable garçon, dont elle rêvait seulement l'amour? Sa raison et

sa vaillance sombraient dans ces contradictions de son être, où

elle cessait de lire clairement. Elle se hâta de traverser le

hall.

Puis, un instinct lui fit lever la tête, pendant qu'un inspecteur

ouvrait la porte, fermée depuis le matin. Et elle aperçut Mouret.

Il était toujours en haut de l'escalier, sur le grand palier

central, dominant la galerie. Mais il avait oublié l'inventaire,

il ne voyait pas son empire, ces magasins crevant de richesses.

Tout avait disparu, les victoires bruyantes d'hier, la fortune

colossale de demain. D'un regard désespéré, il suivait Denise, et

quand elle eut passé la porte, il n'y eut plus rien, la maison

devint noire.

Au bonheur des dames · 第 12 / 16 题