M. Béjuin était à sa cinquième lettre. Il leva la tête, effaré.

«Là-haut, tenez, vous ne voyez pas le petit d'Escoraillés et la jolie

Mme Bouchard. Je parie qu'il lui pince les hanches. Elle a des yeux

mourants.... Tous les amis de Rougon se sont donc donné rendez-vous. Il

y a encore là, dans la tribune du public, Mme Correur et le ménage

Charbonnel.»

Un coup de sonnette plus prolongé retentit. Un huissier lança d'une

belle voix de basse: «Silence, messieurs!» On écouta. Et le président

dit cette phrase, dont pas un mot ne fut perdu: «M. Kahn demande

l'autorisation de faire imprimer le discours qu'il a prononcé dans la

discussion du projet de loi relatif à l'établissement d'une taxe

municipale sur les voitures et les chevaux circulant dans Paris.» Un

murmure courut sur les bancs, et les conversations reprirent. M. La

Rouquette était venu s'asseoir près de M. Kahn.

«Vous travaillez donc pour les populations, vous?» lui dit-il en

plaisantant.

Puis, sans le laisser répondre, il ajouta:

«Vous n'avez pas vu Rougon? vous n'avez rien appris?... Tout le monde

parle de la chose. Il paraît qu'il n'y a encore rien de certain.» Il se

tourna, il regarda l'horloge.

«Déjà deux heures vingt! C'est moi qui filerais, s'il n'y avait pas la

lecture de ce diable de rapport!... Est-ce vraiment pour aujourd'hui?

--On nous a tous prévenus, répondit M. Kahn. Je n'ai pas entendu dire

qu'il y eût contrordre. Vous ferez bien de rester. On votera les quatre

cent mille francs du baptême tout de suite.

--Sans doute, reprit M. La Rouquette. Le vieux général Legrain, qui se

trouve en ce moment perclus des deux jambes, s'est fait apporter par son

domestique; il est dans la salle des conférences, à attendre le vote....

L'empereur a raison de compter sur le dévouement du Corps législatif

tout entier. Pas une de nos voix ne doit lui manquer, dans cette

occasion solennelle.» Le jeune député avait fait un grand effort pour se

donner la mine sérieuse d'un homme politique. Sa figure poupine, égayée

de quelques poils blonds, se rengorgeait sur sa cravate, avec un léger

balancement. Il parut goûter un instant les deux dernières phrases

d'orateur qu'il avait trouvées. Puis, brusquement, il partit d'un éclat

de rire.

«Mon Dieu! dit-il; que ces Charbonnel ont une bonne tête!» Alors, M.

Kahn et lui plaisantèrent aux dépens des Charbonnel. La femme avait un

châle jaune extravagant; le mari portait une de ces redingotes de

province, qui semblent taillées à coups de hache; et tous deux, larges,

rouges, écrasés, appuyaient presque le menton sur le velours de la

rampe, pour mieux suivre la séance, à laquelle leurs yeux écarquillés ne

paraissaient rien comprendre.

«Si Rougon saute, murmura M. La Rouquette, je ne donne pas deux sous du

procès des Charbonnel.... C'est comme Mme Correur...» Il se pencha à

l'oreille de M. Kahn, et continua très bas:

«En somme, vous qui connaissez Rougon, dites-moi au juste ce que c'est

que Mme Correur. Elle a tenu un hôtel, n'est-ce pas? Autrefois, elle

logeait Rougon. On raconte même qu'elle lui prêtait de l'argent.... Et

maintenant, quel métier fait-elle?»

M. Kahn était devenu très grave. Il frottait son collier de barbe, d'une

main lente. «Mme Correur est une dame fort respectable», dit-il

nettement.

Ce mot coupa court à la curiosité de M. La Rouquette. Il pinça les

lèvres, de l'air d'un écolier qui vient de recevoir une leçon. Tous deux

regardèrent un instant en silence Mme Correur, assise près des

Charbonnel.

Elle avait une robe de soie mauve, très voyante, avec beaucoup de

dentelles et de bijoux; la face trop rose, le front couvert de petits

frisons de poupée blonde, elle montrait son cou gras, encore très beau

malgré ses quarante-huit ans.

Mais, au fond de la salle, il y eut tout d'un coup un bruit de porte, un

tapage de jupes, qui fit tourner les têtes. Une grande fille, d'une

admirable beauté, mise très étrangement, avec une robe de satin vert

d'eau mal faite, venait d'entrer dans la loge du Corps diplomatique,

suivie d'une dame âgée, vêtue de noir.

«Tiens! la belle Clorinde!» murmura M. La Rouquette, qui se leva pour

saluer à tout hasard.

M. Kahn s'était levé également. Il se pencha vers M. Béjuin, occupé à

mettre ses lettres sous enveloppe.

«Dites donc, Béjuin, murmura-t-il, la comtesse Balbi et sa fille sont

là... Je monte leur demander si elles n'ont pas vu Rougon.»

Au bureau, le président avait pris une nouvelle poignée de papiers. Il

donna, sans cesser de lire, un regard à la belle Clorinde Balbi, dont

l'arrivée soulevait un chuchotement dans la salle. Et, tout en passant

les feuilles une à une à un secrétaire, il disait sans points ni

virgules, d'une façon interminable:

«Présentation d'un projet de loi tendant à proroger la perception d'une

surtaxe à l'octroi de la ville de Lille.... Présentation d'un projet de

loi relatif à la réunion en une seule commune des communes de

Doulevant-le-Petit et de Ville-en-Blaisois (Haute-Marne).» Quand M. Kahn

redescendit, il était désolé.

«Décidément, personne ne l'a vu, dit-il à ses collègues Béjuin et La

Rouquette, qu'il rencontra au bas de l'hémicycle. On m'a assuré que

l'empereur l'avait fait demander hier soir, mais j'ignore ce qu'il est

résulté de l'entretien.... Rien n'est ennuyeux comme de ne pas savoir à

quoi s'en tenir.»

M. La Rouquette, pendant qu'il tournait le dos, murmura à l'oreille de

M. Béjuin:

«Ce pauvre Kahn a joliment peur que Rougon ne se fâche avec les

Tuileries. Il pourrait courir après son chemin de fer.» Alors, M.

Béjuin, qui parlait peu, lâcha gravement cette phrase:

«Le jour où Rougon quittera le Conseil d'État, ce sera une perte pour

tout le monde.» Et il appela du geste un huissier, pour le prier d'aller

jeter à la boîte les lettres qu'il venait d'écrire.

Les trois députés restèrent au pied du bureau, à gauche. Ils causèrent

prudemment de la disgrâce qui menaçait Rougon. C'était une histoire

compliquée. Un parent éloigné de l'impératrice, un sieur Rodriguez,

réclamait au gouvernement français une somme de deux millions, depuis

1808. Pendant la guerre d'Espagne, ce Rodriguez, qui était armateur, eut

un navire chargé de sucre et de café capturé dans le golfe de Gascogne

et mené à Brest par une de nos frégates, la Vitilante. A la suite de

l'instruction que fit la commission locale, l'officier d'administration

conclut à la validité de la capture, sans en référer au Conseil des

prises.

Cependant, le sieur Rodriguez s'était empressé de se pourvoir au Conseil

d'État. Puis, il était mort, et son fils, sous tous les gouvernements,

avait tenté vainement d'évoquer l'affaire, jusqu'au jour où un mot de

son arrière-petite-cousine, devenue toute-puissante, finit par faire

mettre le procès au rôle.

Au-dessus de leurs têtes, les trois députés entendaient la voix monotone

du président, qui continuait:

«Présentation d'un projet de loi autorisant le département du Calvados

à ouvrir un emprunt de trois cent mille francs.... Présentation d'un

projet de loi autorisant la ville d'Amiens à ouvrir un emprunt de deux

cent mille francs pour la création de nouvelles promenades....

Présentation d'un projet de loi autorisant le département des

Côtes-du-Nord à ouvrir un emprunt de trois cent quarante-cinq mille

francs, destiné à couvrir les déficits des cinq dernières années...» «La

vérité est, dit M. Kahn en baissant encore la voix, que le Rodriguez en

question avait eu une invention fort ingénieuse. Il possédait avec un de

ses gendres, fixé à New York, des navires jumeaux voyageant à volonté

sous le pavillon américain ou sous le pavillon espagnol, selon les

dangers de la traversée.... Rougon m'a affirmé que le navire capturé

était bien à lui, et qu'il n'y avait aucunement lieu de faire droit à

ses réclamations.

--D'autant plus, ajouta M. Béjuin, que la procédure est inattaquable.

L'officier d'administration de Brest avait parfaitement le droit de

conclure à la validation, selon la coutume du port, sans en référer au

Conseil des prises.» Il y eut un silence. M. La Rouquette, adossé contre

le soubassement de marbre, levait le nez, tâchait de fixer l'attention

de la belle Clorinde.

«Mais, demanda-t-il naïvement, pourquoi Rougon ne veut-il pas qu'on

rende les deux millions au Rodriguez?

Qu'est-ce que ça lui fait?

--Il y a là une question de conscience», dit gravement M. Kahn.

M. La Rouquette regarda ses deux collègues l'un après l'autre; mais, les

voyant solennels, il ne sourit même pas.

«Puis, continua M. Kahn comme répondant aux choses qu'il ne disait pas

tout haut, Rougon a des ennuis, depuis que Marsy est ministre de

l'intérieur. Ils n'ont jamais pu se souffrir.... Rougon me disait que,

sans son attachement à l'empereur, auquel il a déjà rendu tant de

services, il serait depuis longtemps rentré dans la vie privée....

Enfin, il n'est plus bien aux Tuileries, il sent la nécessité de faire

peau neuve.

--Il agit en honnête homme, répéta M. Béjuin.

--Oui, dit M. La Rouquette d'un air fin, s'il veut se retirer,

l'occasion est bonne.... N'importe, ses amis seront désolés. Voyez donc

le colonel là-haut, avec sa mine inquiète; lui qui comptait si bien

s'attacher son ruban rouge au cou, le 15 août prochain!... Et la jolie

Mme Bouchard qui avait juré que le digne M. Bouchard serait chef de

division à l'Intérieur avant six mois! Le petit d'Escorailles, l'enfant

gâté de Rougon, devait mettre la nomination sous la serviette de M.

Bouchard, le jour de la fête de madame.... Tiens! où sont-ils donc, le

petit d'Escorailles et la jolie Mme Bouchard?» Ces messieurs les

cherchèrent. Enfin ils les découvrirent au fond de la tribune, dont ils

occupaient le premier banc, à l'ouverture de la séance. Ils s'étaient

réfugiés là, dans l'ombre, derrière un vieux monsieur chauve; et ils

restaient bien tranquilles tous les deux, très rouges.

A ce moment, le président achevait sa lecture. Il jeta ces derniers mots

d'une voix un peu tombée, qui s'embarrassait dans la rudesse barbare de

la phrase:

«Présentation d'un projet de loi ayant pour objet d'autoriser

l'élévation du taux d'intérêt d'un emprunt autorisé par la loi du 9 juin

1853, et une imposition extraordinaire par le département de la Manche.»

M. Kahn venait de courir à la rencontre d'un député qui entrait dans la

salle. Il l'amena, en disant:

«Voici M. de Combelot.... Il va nous donner des nouvelles.»

M. de Combelot, un chambellan que le département des Landes avait nommé

député sur un désir formel exprimé par l'empereur, s'inclina d'un air

discret, en attendant qu'on le questionnât. C'était un grand bel homme,

très blanc de peau, avec une barbe d'un noir d'encre qui lui valait de

vifs succès parmi les femmes.

«Eh bien, interrogea M. Kahn, qu'est-ce qu'on dit au château? Qu'est-ce

que l'empereur a décidé?

--Mon Dieu, répondit M. de Combelot en grasseyant, on dit bien des

choses.... L'empereur a la plus grande amitié pour M. le président du

Conseil d'État. Il est certain que l'entrevue a été très amicale....

Oui, elle a été très amicale.» Et il s'arrêta, après avoir pesé le mot,

pour savoir s'il ne s'était pas trop avancé.

«Alors, la démission est retirée? reprit M. Kahn, dont les yeux

brillèrent.

--Je n'ai pas dit cela, reprit le chambellan très inquiet. Je ne sais

rien. Vous comprenez, ma situation est particulière...» Il n'acheva pas,

il se contenta de sourire, et se hâta de monter à son banc. M. Kahn

haussa les épaules, et s'adressant à M. La Rouquette:

«Mais, j'y songe, vous devriez être au courant, vous! Mme de Llorentz,

votre soeur, ne vous raconte donc rien?

--Oh! ma soeur est plus muette encore que M. de Combelot, dit le jeune

député en riant. Depuis qu'elle est dame du palais, elle a une gravité

de ministre.... Pourtant hier, elle m'assurait que la démission serait

acceptée.... A ce propos, une bonne histoire. On a envoyé, paraît-il,

une dame pour fléchir Rougon. Vous ne savez pas ce qu'il a fait, Rougon?

Il a mis la dame à la porte; notez qu'elle était délicieuse.

--Rougon est chaste», déclara solennellement M. Béjuin.

M. La Rouquette fut pris d'un fou rire. Il protestait; il aurait cité

des faits, s'il avait voulu.

«Ainsi, murmura-t-il, Mme Correur...

--Jamais! dit M. Kahn, vous ne connaissez pas cette histoire.

--Eh bien, la belle Clorinde alors!

--Allons donc! Rougon est trop fort pour s'oublier avec cette grande

diablesse de fille.» Et ces messieurs se rapprochèrent, s'enfonçant dans

une conversation risquée, à mots très crus. Ils dirent les anecdotes qui

circulaient sur ces deux Italiennes, la mère et la fille, moitié

aventurières et moitié grandes dames, qu'on rencontrait partout, au

milieu de toutes les cohues: chez les ministres, dans les avant-scènes

des petits théâtres, sur les plages à la mode, au fond des auberges

perdues. La mère, assurait-on, sortait d'un lit royal; la fille, avec

une ignorance de nos conventions françaises qui faisait d'elle «une

grande diablesse» originale et fort mal élevée, crevait des chevaux à la

course, montrait ses bas sales et ses bottines éculées sur les trottoirs

les jours de pluie, cherchait un mari avec des sourires hardis de femme

faite. M. La Rouquette raconta que, chez le chevalier Rusconi, le légat

d'Italie, elle était arrivée, un soir de bal, en Diane chasseresse, si

nue, qu'elle avait failli être demandée en mariage, le lendemain, par le

vieux M. de Nougarède, un sénateur très friand. Et, pendant cette

histoire, les trois députés jetaient des regards sur la belle Clorinde,

qui, malgré le règlement, regardait les membres de la Chambre les uns

après les autres, à l'aide d'une grosse jumelle de théâtre.

«Non, non, répéta M. Kahn, jamais Rougon ne serait assez fou!... Il la

dit très intelligente, et il la nomme en riant "mademoiselle Machiavel."

Elle l'amuse, voilà tout.

--N'importe, conclut M. Béjuin, Rougon a tort de ne pas se marier.... Ça

assoit un homme.» Alors, tous trois tombèrent d'accord sur la femme

qu'il faudrait à Rougon: une femme d'un certain âge, trente-cinq ans au

moins, riche, et qui tînt sa maison sur un pied de haute honnêteté.

Cependant le brouhaha grandissait. Ils s'oubliaient à ce point dans

leurs anecdotes scabreuses, qu'ils ne s'apercevaient plus de ce qui se

passait autour d'eux. Au loin, au fond des couloirs, on entendait la

voix perdue des huissiers qui criaient: «En séance, messieurs, en

séance!» Et des députés arrivaient de tous les côtés, par les portes

d'acajou massif, ouvertes à deux battants, montrant les étoiles d'or de

leurs panneaux. La salle, jusque-là à moitié vide, s'emplissait peu à

peu. Des petits groupes, causant d'un air d'ennui d'un banc à l'autre,

les dormeurs, étouffant leurs bâillements, étaient noyés dans le flot

montant, au milieu d'une distribution considérable de poignées de main.

En s'asseyant à leurs places, à droite comme à gauche, les membres se

souriaient; ils avaient un air de famille, des visages également

pénétrés du pouvoir qu'ils venaient remplir là. Un gros homme, sur le

dernier banc, à gauche, qui s'était assoupi trop profondément, fut

réveillé par son voisin; et, quand celui-ci qui eut dit quelques mots à

l'oreille, il se hâta de se frotter les yeux, il prit une pose

convenable. La séance, après s'être traînée dans des questions

d'affaires fort ennuyeuses pour ces messieurs, allait prendre un intérêt

capital.

Poussés par la foule, M. Kahn et ses deux collègues montèrent jusqu'à

leurs bancs, sans en avoir conscience. Ils continuaient à causer, en

étouffant des rires. M. La Rouquette racontait une nouvelle histoire sur

la belle Clorinde. Elle avait eu, un jour, l'étonnante fantaisie de

faire tendre sa chambre de draperies noires semées de larmes d'argent,

et de recevoir là ses intimes, couchée sur son lit, ensevelie dans des

couvertures également noires, qui ne laissaient passer que le bout de

son nez.

Son Excellence Eugène Rougon · 第 4 / 26 题