M. Kahn s'asseyait, lorsqu'il revint brusquement à lui.

«Ce La Rouquette est idiot avec ses commérages! murmura-t-il. Voilà que

j'ai manqué Rougon, maintenant!» Et, se tournant vers son voisin d'un

air furieux:

«Dites donc, Béjuin, vous auriez bien pu m'avertir!» Rougon, qui venait

d'être introduit avec le cérémonie d'usage, était déjà assis entre deux

conseillers d'État, au banc des commissaires du gouvernement, une sorte

de caisse d'acajou énorme, installée au bas du bureau, à la place même

de la tribune supprimée. Il crevait de ses larges épaules son uniforme

de drap vert, chargé d'or au collet et aux manches. La face tournée vers

la salle, avec sa grosse chevelure grisonnante plantée sur son front

carré, il éteignait ses yeux sous d'épaisses paupières toujours à demi

baissées; et son grand nez, ses lèvres taillées en pleine chair, ses

joues longues où ses quarante-six ans ne mettaient pas une ride,

avaient une vulgarité rude, que transfigurait par éclairs la beauté de

la force. Il resta adossé, tranquillement, le menton dans le collet de

son habit, sans paraître voir personne, l'air indifférent et un peu las.

«Il a son air de tous les jours», murmura M. Béjuin.

Sur les bancs, les députés se penchaient, pour voir la mine qu'il

faisait. Un chuchotement de remarques discrètes courait d'oreille à

oreille. Mais l'entrée de Rougon produisait surtout une vive impression

dans les tribunes. Les Charbonnel, pour montrer qu'ils étaient là,

allongeaient leur paire de faces ravies, au risque de tomber. Mme

Correur avait eu une légère toux, sortant un mouchoir qu'elle agita

légèrement, sous le prétexte de le porter à ses lèvres. Le colonel

Jobelin s'était redressé, et la jolie Mme Bouchard, redescendue vivement

au premier banc, soufflait un peu, en refaisant le noeud de son chapeau,

pendant que M. d'Escorailles, derrière elle, restait muet, très

contrarié. Quant à la belle Clorinde, elle ne se gêna point. Voyant que

Rougon ne levait pas les yeux, elle tapa à petits coups très distincts

sa jumelle sur le marbre de la colonne contre laquelle elle s'appuyait;

et, comme il ne la regardait toujours pas, elle dit à sa mère, d'une

voix si claire, que toute la salle l'entendit:

«Il boude donc, le gros sournois!» Des députés se tournèrent, avec des

sourires. Rougon se décida à donner un regard à la belle Clorinde.

Alors, pendant qu'il lui adressait un imperceptible signe de tête, elle,

toute triomphante, battit des mains, se renversa en riant, en parlant

haut à sa mère, sans se soucier le moins du monde de tous ces hommes, en

bas, qui la dévisageaient.

Rougon, lentement, avant de laisser retomber ses paupières, avait fait

le tour des tribunes, où son large regard enveloppa à la fois Mme

Bouchard, le colonel Jobelin, Mme Correur et les Charbonnel. Son visage

demeura muet. Il remit son menton dans le collet de son habit, les yeux

à demi refermés, en étouffant un léger bâillement.

«Je vais toujours lui dire un mot», souffla M. Kahn à l'oreille de M.

Béjuin.

Mais, comme il se levait, le président qui, depuis un instant,

s'assurait que tous les députés étaient bien à leur poste, donna un coup

de sonnette magistral. Et, brusquement, un silence profond régna.

Un monsieur blond était debout au premier banc, un banc de marbre blanc.

Il tenait à la main un grand papier, qu'il couvait des yeux, tout en

parlant.

«J'ai l'honneur, dit-il d'une voix chantante, de déposer un rapport sur

le projet de loi portant ouverture au ministère d'État, sur l'exercice

1856, d'un crédit de quatre cent mille francs, pour les dépenses de la

cérémonie et des fêtes du baptême du prince impérial.» Et il faisait

mine d'aller déposer le rapport, d'un pas ralenti, lorsque tous les

députés, avec un ensemble parfait, crièrent:

«La lecture! la lecture!» Le rapporteur attendit que le président eût

décidé que la lecture aurait lieu. Et il commença, d'un ton presque

attendri:

«Messieurs, le projet de loi qui nous est présenté est de ceux qui font

paraître trop lentes les formes ordinaires du vote, en ce qu'elles

retardent l'élan spontané du Corps législatif.»--Très bien! lancèrent

plusieurs membres.

«Dans les familles les plus humbles, continua le rapporteur en modulant

chaque mot, la naissance d'un fils, d'un héritier, avec toutes les idées

de transmission qui se rattachent à ce titre, est un sujet de si douce

allégresse, que les épreuves du passé s'oublient et que l'espoir seul

plane sur le berceau du nouveau-né. Mais que dire de cette fête du

foyer, quand elle est en même temps celle d'une grande nation, et

qu'elle est aussi un événement européen!» Alors, ce fut un ravissement.

Ce morceau de rhétorique fit pâmer la Chambre. Rougon, qui semblait

dormir, ne voyait, devant lui, sur les gradins, que des visages

épanouis. Certains députés exagéraient leur attention, les mains aux

oreilles, pour ne rien perdre de cette prose soignée. Le rapporteur,

après une courte pause, haussait la voix.

«Ici, messieurs, c'est en effet, la grande famille française qui convie

tous ses membres à exprimer leur joie; et quelle pompe ne faudrait-il

pas, s'il était possible que les manifestations extérieures pussent

répondre à la grandeur de ses légitimes espérances!» Et il ménagea une

nouvelle pause.

«Très bien! crièrent les mêmes voix.

--C'est délicatement dit, fit remarquer M. Kahn, n'est-ce pas, Béjuin?»

M. Béjuin dodelinait de la tête, les yeux sur le lustre qui pendait de

la baie vitrée, devant le bureau. Il jouissait.

Dans les tribunes, la belle Clorinde, la jumelle braquée, ne perdait pas

un jeu de physionomie du rapporteur; les Charbonnel avaient les yeux

humides; Mme Correur prenait une pose attentive de femme comme il faut;

tandis que le colonel approuvait de la tête, et que la jolie Mme

Bouchard s'abandonnait sur les genoux de M. d'Escorailles. Cependant, au

bureau, le président, les secrétaires, jusqu'aux huissiers, écoutaient,

sans un geste, solennellement.

«Le berceau du prince impérial, reprit le rapporteur, est désormais la

sécurité pour l'avenir; car, en perpétuant la dynastie que nous avons

tous acclamée, il assure la prospérité du pays, son repos dans la

stabilité, et, par là même, celui du reste de l'Europe.» Quelques chut!

durent empêcher l'enthousiasme d'éclater, à cette image touchante du

berceau.

«A une autre époque, un rejeton de ce sang illustre semblait aussi

promis à de grandes destinées, mais les temps n'ont aucune similitude.

La paix est le résultat du règne sage et profond dont nous recueillons

les fruits, de même que le génie de la guerre dicta ce poème épique qui

constitue le premier Empire.

«Salué à sa naissance par le canon, qui, du Nord au Midi, proclamait le

succès de nos armes, le Roi de Rome n'eut pas même la fortune de servir

sa patrie: tels furent alors les enseignements de la Providence.»

--Qu'est-ce qu'il dit donc? il s'enfonce, murmura le sceptique M. La

Rouquette. C'est maladroit, tout ce passage. Il va gâter son morceau.».

A la vérité, les députés devenaient inquiets. Pourquoi ce souvenir

historique qui gênait leur zèle? Certains se mouchèrent. Mais le

rapporteur, sentant le froid jeté par sa dernière phrase, eut un

sourire. Il haussa la voix.

Il poursuivit son antithèse, en balançant les mots, certain de son

effet.

«Mais venu dans un de ces jours solennels où la naissance d'un seul doit

être regardée comme le salut de tous, l'Enfant de France semble

aujourd'hui nous donner, à nous, comme aux générations futures, le droit

de vivre et de mourir au foyer paternel. Tel est désormais le gage de la

clémence divine.» Ce fut une chute de phrase exquise. Tous les députés

comprirent, et un murmure d'aise passa dans la salle.

L'assurance d'une paix éternelle était vraiment douce.

Ces messieurs, rassurés, reprirent leurs poses charmées d'hommes

politiques faisant une débauche de littérature. Ils avaient des loisirs.

L'Europe était à leur maître.

«L'empereur, devenu l'arbitre de l'Europe, continuait le rapporteur avec

une ampleur nouvelle, allait signer cette paix généreuse, qui,

réunissant les forces productives des nations, est alliance des peuples

autant que celle des rois, lorsqu'il plut à Dieu de mettre le comble à

son bonheur en même temps qu'à sa gloire. N'est-il pas permis de penser

que, dès cet instant, il entrevit de nombreuses années prospères, en

regardant ce berceau où repose, encore si petit, le continuateur de sa

grande politique?» Très jolie encore, cette image. Et cela était

certainement permis: des députés l'affirmaient, en hochant doucement la

tête. Mais le rapport commençait à paraître un peu long. Beaucoup de

membres redevenaient graves; plusieurs même regardaient les tribunes du

coin de l'oeil, en gens pratiques qui éprouvaient quelque ennui à se

montrer ainsi, dans le déshabillé de leur politique. D'autres

s'oubliaient, la face terreuse, songeant à leurs affaires, battant de

nouveau du bout des doigts l'acajou de leurs pupitres; et, vaguement,

dans leur mémoire, passaient d'anciennes séances, d'anciens dévouements,

qui acclamaient des pouvoirs au berceau.

M. La Rouquette se tournait fréquemment pour voir l'heure; quand

l'aiguille marqua trois heures moins un quart, il eut un geste

désespéré; il manquait un rendez-vous. Côte à côte, M. Kahn et M. Béjuin

restaient immobiles, les bras croisés, les paupières clignotantes,

passant des grands panneaux de velours vert au bas relief de marbre

blanc, que la redingote du président tachait de noir. Et, dans la

tribune diplomatique, la belle Clorinde, la jumelle toujours braquée,

s'était remise à examiner longuement Rougon, qui gardait à son banc une

attitude superbe de taureau assoupi.

Le rapporteur, pourtant, ne se pressait pas, lisait pour lui, avec un

mouvement rythmé et béat des épaules.

«Ayons donc pleine et entière confiance, et que le Corps législatif,

dans cette grande et sérieuse occasion, se souvienne de sa parité

d'origine avec l'empereur, laquelle lui donne presque un droit de

famille de plus qu'aux autres corps de l'État de s'associer aux joies du

souverain.

«Fils, comme lui, du libre voeu du peuple, le Corps législatif devient

donc à cette heure la voix même de la nation pour offrir à l'auguste

Enfant l'hommage d'un respect inaltérable, d'un dévouement à toute

épreuve, et de cet amour sans bornes qui fait de la Foi politique une

religion dont on bénit les devoirs.» Cela devait approcher de la fin, du

moment où il était question d'hommage, de religion et de devoirs. Les

Charbonnel se risquèrent à échanger leurs impressions à voix basse,

tandis que Mme Correur étouffait une légère toux dans son mouchoir. Mme

Bouchard remonta discrètement au fond de la tribune du Conseil d'État,

auprès de M. Jules d'Escorailles.

En effet, le rapporteur changeant brusquement de voix, descendant du

ton solennel au ton familier, bredouilla rapidement:

«Nous vous proposons, messieurs, l'adoption pure et simple du projet de

loi tel qu'il a été présenté par le Conseil d'État.» Et il s'assit, au

milieu d'une grande rumeur.

«Très bien! très bien!» criait toute la salle.

Des bravos éclatèrent. M. de Combelot, dont l'attention souriante ne

s'était pas démentie une minute, lança même un: «Vive l'empereur!» qui

se perdit dans le bruit. Et l'on fit presque une ovation au colonel

Jobelin, debout au bord de la tribune où il était seul, s'oubliant à

applaudir de ses mains sèches, malgré le règlement. Toute l'extase des

premières phrases reparaissait avec un débordement nouveau de

congratulations.

C'était la fin de la corvée. D'un banc à l'autre, on échangeait des mots

aimables, pendant qu'un flot d'amis se précipitaient vers le rapporteur,

pour lui serrer énergiquement les deux mains.

Puis, dans le brouhaha, un mot domina bientôt.

«La délibération! la délibération!» Le président, debout au bureau,

semblait attendre ce cri. Il donna un coup de sonnette, et dans la salle

subitement respectueuse, il dit:

«Messieurs, un grand nombre de membres demandent qu'on passe

immédiatement à la délibération.

--Oui, oui», appuya d'une seule clameur la Chambre entière.

Et il n'y eut pas de délibération. On vota tout de suite.

Les deux articles du projet de loi, successivement mis aux voix, furent

adoptés par assis et levé. A peine le président achevait-il la lecture

de l'article, que, du haut en bas des gradins, tous les députés se

levaient d'un bloc, avec un grand remuement de pieds, comme soulevés par

un élan d'enthousiasme. Puis, les urnes circulèrent, des huissiers

passèrent entre les bancs, recueillant les votes dans les boîtes de

zinc. Le crédit de quatre cent mille francs était accordé à l'unanimité

de deux cent trente-neuf voix.

«Voilà de la bonne besogne, dit naïvement M. Béjuin, qui se mit à rire

ensuite, croyant avoir lâché un mot spirituel...

--Il est trois heures passées, moi je file», murmura M. La Rouquette, en

passant devant M. Kahn.

La salle se vidait. Des députés, doucement, gagnaient les portes,

semblaient disparaître dans les murs.

L'ordre du jour appelait des lois d'intérêt local. Bientôt, il n'y eut

plus, sur les bancs, que les membres de bonne volonté, ceux qui

n'avaient sans doute ce jour-là aucune affaire au-dehors; ils

continuèrent leur somme interrompu, ils reprirent leur causerie au point

où ils l'avaient laissée; et la séance s'acheva, ainsi qu'elle avait

commencé, au milieu d'une tranquille indifférence.

Même le brouhaha tombait peu à peu, comme si le Corps législatif se fût

complètement endormi, dans un coin de Paris muet.

«Dites donc, Béjuin, demanda M. Kahn, tâchez à la sortie de faire causer

Delestang. Il est venu avec Rougon, il doit savoir quelque chose.

--Tiens! vous avez raison, c'est Delestang, murmura M. Béjuin, en

regardant le conseiller d'État assis à la gauche de Rougon. Je ne les

reconnais jamais avec ces diables d'uniformes.

--Moi, je ne m'en vais pas, pour pincer notre grand homme, ajouta M.

Kahn. Il faut que nous sachions.» Le président mettait aux voix un

défilé interminable de projets de loi, que l'on votait par assis et

levé. Les députés, machinalement, se levaient, se rasseyaient, sans

cesser de causer, sans même cesser de dormir.

L'ennui devenait tel, que les quelques curieux des tribunes s'en

allèrent. Seuls, les amis de Rougon restaient.

Ils espéraient encore qu'il parlerait.

Tout d'un coup, un député, avec des favoris corrects d'avoué de

province, se leva. Cela arrêta net le fonctionnement monotone de la

machine à voter. Une vive surprise fit tourner les têtes.

«Messieurs, dit le député, debout à son banc, je demande à m'expliquer

sur les motifs qui m'ont forcé à me séparer, bien malgré moi, de la

majorité de la commission.» La voix état si aigre, si drôle, que la

belle Clorinde étouffa un rire dans ses mains. Mais, en bas, parmi ces

messieurs, l'étonnement grandissait. Qu'était-ce donc? pourquoi

parlait-il? Alors, en interrogeant, on finit par savoir que le président

venait de mettre en discussion un projet de loi autorisant le

département des Pyrénées-Orientales à emprunter deux cent cinquante

mille francs, pour la construction d'un palais de justice, à Perpignan.

L'orateur, un conseiller général du département, parlait contre le

projet de loi. Cela parut intéressant. On écouta.

Cependant, le député aux favoris corrects procédait avec une prudence

extrême. Il avait des phrases pleines de réticences, le long desquelles

il envoyait, des coups de chapeau à toutes les autorités imaginables.

Mais les charges du département étaient lourdes; et il fit un tableau

complet de la situation financière des Pyrénées Orientales. Puis, la

nécessité d'un nouveau palais de justice ne lui semblait pas bien

démontrée. Il parla ainsi près d'un quart d'heure. Quand il s'assit, il

était très ému. Rougon, qui avait haussé les paupières, les laissa

retomber lentement.

Alors, ce fut le tour du rapporteur, un petit vieux très vif, qui parla

d'une voix nette, en homme sûr de son terrain. D'abord, il eut un mot de

politesse pour son honorable collègue, avec lequel il avait le regret de

n'être pas d'accord. Seulement, le département des Pyrénées Orientales

était loin d'être aussi obéré qu'on voulait bien le dire; et il refit,

avec d'autres chiffres, le tableau complet de la situation financière du

département.

D'ailleurs, la nécessité d'un nouveau palais de justice ne pouvait être

niée. Il donna des détails. L'ancien palais se trouvait situé dans un

quartier si populeux, que le bruit des rues empêchait les juges

d'entendre les avocats. En outre, il était trop petit: ainsi, lorsque

les témoins, dans les procès de cour d'assises, étaient très nombreux,

ils devaient se tenir sur un palier de l'escalier, ce qui les laissait

en butte à des obsessions dangereuses. Le rapporteur termina, en lançant

comme argument irrésistible que c'était le garde des sceaux lui-même qui

avait provoqué la présentation du projet de loi.

Rougon ne bougeait pas, les mains nouées sur les cuisses, la nuque

appuyée contre le banc d'acajou.

Depuis que la discussion était ouverte, sa carrure semblait s'alourdir

encore. Et, lentement, comme le premier orateur faisait mine de vouloir

répliquer, il souleva son grand corps, sans se mettre debout tout à

fait, disant d'une voix pâteuse cette seule phrase:

«Monsieur le rapporteur a oublié d'ajouter que le ministre de

l'Intérieur et le ministre des Finances ont approuvé le projet de loi.»

Il se laissa retomber, il s'abandonna de nouveau, dans son attitude de

taureau assoupi. Parmi les députés, il y avait eu un petit frémissement.

L'orateur se rassit, en saluant du buste. Et la loi fut votée. Les

quelques membres qui suivaient curieusement le débat, prirent des mines

indifférentes.

Rougon avait parlé. D'une tribune à l'autre, le colonel Jobelin échangea

un clignement d'yeux avec le ménage Charbonnel; pendant que Mme Correur

s'apprêtait à quitter la tribune, comme on quitte une loge de théâtre

avant la tombée du rideau, lorsque le héros de la pièce a lancé sa

dernière tirade. Déjà M. d'Escorailles et Mme Bouchard s'en étaient

allés. Clorinde, debout contre la rampe de velours, dominant la salle de

sa taille superbe, se drapait lentement dans un châle de dentelle, en

promenant un regard autour de l'hémicycle. La pluie ne battait plus les

vitres de la baie, mais le ciel restait sombre de quelque gros nuage.

Sous la lumière salie, l'acajou des pupitres semblait noir; une buée

d'ombre montait le long des gradins, où des crânes chauves de députés

gardaient seuls une tache blanche; et, sur les marbres des

soubassements, au-dessous de la pâleur vague des figures allégoriques,

le président, les secrétaires et les huissiers, rangés en ligne,

mettaient des silhouettes raidies d'ombres chinoises. La séance, dans ce

jour brusquement tombé, se noyait. «Bon Dieu! on meurt là-dedans», dit

Clorinde, en poussant sa mère hors de la tribune.

Et elle effaroucha les huissiers endormis sur le palier, par la façon

étrange dont elle avait roulé son châle autour de ses reins.

En bas, dans le vestibule, ces dames rencontrèrent le colonel Jobelin et

Mme Correur.

«Nous l'attendons, dit le colonel; peut-être sortira-t-il par ici.... En

tout cas, j'ai fait signe à Kahn et à Béjuin, pour qu'ils viennent me

donner des nouvelles.» Mme Correur s'était approchée de la comtesse

Balbi.

Puis, d'une voix désolée:

«Ah! ce serait un grand malheur!» dit-elle, sans s'expliquer davantage.

Le colonel leva les yeux au ciel.

«Des hommes comme Rougon sont nécessaires au pays, reprit-il, après un

silence. L'empereur commettrait une faute.» Et le silence recommença.

Clorinde voulut allonger la tête dans la salle des pas perdus; mais un

huissier referma brusquement la porte. Alors, elle revint auprès de sa

mère, muette sous sa voilette noire. Elle murmura:

«C'est crevant d'attendre.» Des soldats arrivaient. Le colonel annonça

que la séance était finie. En effet, les Charbonnel parurent, en haut de

l'escalier. Ils descendaient prudemment, le long de la rampe, l'un

derrière l'autre. Quand M. Charbonnel aperçut le colonel, il lui cria:

«Il n'en a pas dit long, mais il leur a joliment cloué le bec!

--Les occasions lui manquent, répondit le colonel à l'oreille du

bonhomme, lorsque celui-ci fut près de lui; autrement vous l'entendriez!

Il faut qu'il s'échauffe.» Cependant, les soldats avaient formé une

double haie, de la salle des séances à la galerie de la présidence,

ouverte sur le vestibule. Et un cortège parut, pendant que les tambours

battaient aux champs. En tête marchaient deux huissiers, vêtus de noir,

portant le chapeau à claque sous le bras, la chaîne au cou, l'épée à

pommeau d'acier au côté. Puis, venait le président, qu'escortaient deux

officiers. Les secrétaires du bureau et le secrétaire général de la

présidence suivaient.

Quand le président passa devant la belle Clorinde, il lui sourit en

homme du monde, malgré la pompe du cortège.

«Ah! vous êtes là», dit M. Kahn qui accourait effaré.

Et bien que la salle des pas perdus fût alors interdite au public, il

les fit tous entrer, il les mena dans l'embrasure d'une des grandes

portes-fenêtres qui ouvrent sur le jardin. Il paraissait furibond.

«Je l'ai encore manqué! reprit-il. Il a filé par la rue de Bourgogne,

pendant que je le guettais dans la salle du général Foy.... Mais ça ne

fait rien, nous allons tout de même savoir. J'ai lancé Béjuin aux

trousses de Delestang.» Et il y eut là une nouvelle attente, pendant dix

bonnes minutes. Les députés sortaient d'un air nonchalant, par les deux

grands tambours de drap vert qui masquaient les portes. Certains

s'attardaient à allumer un cigare.

D'autres, en petits groupes, stationnaient, riant, échangeant des

poignées de main. Cependant, Mme Correur était allée contempler le

groupe du Laocoon. Et, tandis que les Charbonnel pliaient le cou en

amère pour voir une mouette que la fantaisie bourgeoise du peintre avait

peinte sur le cadre d'une fresque, comme envolée du tableau, la belle

Clorinde, debout devant la grande Minerve de bronze, s'intéressait à ses

bras et à sa gorge de déesse géante. Dans l'embrasure de la

porte-fenêtre, le colonel Jobelin et M. Kahn causaient vivement, à voix

basse.

«Ah! voici Béjuin!» s'écria ce dernier.

Tous se rapprochèrent, la face tendue. M. Béjuin respirait fortement.

«Eh bien? lui demanda-t-on.

--Eh bien, la démission est acceptée. Rougon se retire.» Ce fut un coup

de massue. Un gros silence régna. Clorinde, qui nouait nerveusement un

coin de son châle pour occuper ses doigts irrités, vit alors au fond du

jardin la jolie Mme Bouchard qui marchait doucement au bras de M.

d'Escorailles, la tête un peu penchée sur son épaule. Ils étaient

descendus avant les autres, ils avaient profité d'une porte ouverte; et,

dans ces allées réservées aux méditations graves, sous la dentelle des

feuilles nouvelles, ils promenaient leur tendresse. Clorinde les appela

de la main.

«Le grand homme se retire», dit-elle à la jeune femme qui soudait.

Mme Bouchard lâcha brusquement le bras de son cavalier, toute pâle et

sérieuse; pendant que M. Kahn, au milieu du groupe consterné des amis de

Rougon, protestait, en levant désespérément les bras au ciel, sans

trouver un mot.

Son Excellence Eugène Rougon · 第 5 / 26 题