J'attends votre réponse pour savoir quelle est l'heure que vous pouvez me

donner. Vous mettriez le comble à mes vœux si votre plume se permettoit

quelques petits détails concernant les principes que vous avez adoptés,

et votre méthode d'enseigner. Dès l'instant que j'aurai reçu votre

lettre, je vous manderai où je dois loger; ce sera, à vue de pays, du

côté de la rue du Paon.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse_

Paris, le 29 décembre 1785.

Des objets qui m'occupe et intéresseront l'UNIVERS au-delà de toute

attante, ayant forcés le retard de la présente, permettez, mon cher monsieur,

qu'en attendant par LOUIS SEIZE ou de DIEU toutes choses! ainsi quelles

sont arrêtées dans les décrets de cet ETRE incréé comme puissantissime et

juste dans toutes ses opperations faite par qui et comme il lui plaît;

permètez dije quen repondant a l'honneur de la votre! je vous donne avis

que j'atens aussi votre arrivez à Paris, pour et d'apres icelui, pouvoir

prendre l'heure avec vous, dans ceux que vous me donnez aussi honnêtement

qu'utilement! attendu qu'outre mon état et des affaires personnels, je

continues de remplir une MISSION! qui sera favorable non seulement aux

corps, mais aux AMES: dès que je seré informez de votre arrivez sachant

votre adresse à Paris et quand je pourrez me rendre chez vous; comme le

maître choisit et le MAITRE de qui ne l'est pas, faisant le mal à son

semblable.

Quant à l'adoption de mes principes ainsi que ma méthode d'enseigner, une

seule réflexion pouvoit vous mettre à lieu de voir que c'est en opérant

lors des leçons et questions (souvent très-nécessaires à faire), que vous

pourrez connoître! si je suis le maître que vous désirez trouver pour

cette petite partie de l'agréable! comme je serés de CELUI de celle du

plus grand utile; ce qui me fait conclure qu'il est sage d'en appeler à

l'expérience; comme à l'évidence.

Conséquemment et vu cet appel: je n'ai plus rien pour le présent à vous

dire, sinon que je vous prie comme étant aussi sensible que,

reconnoissant de faire mes remerciements à ces messieurs (officiers de

la garnison), qui vous ont parlé de moi, ainsi que vous me le rapportez

dans votre lettre! le fesant tel, je le requier, et comme il convient, ce

sera obliger celui qui a l'honneur d'être votre, etc.--LEFORT,

_professeur et maître de musique pour le hautbois, la flûte et le

basson_.

* * * * *

VII

_A M. L'Heureux de Chanteloup._

(Caillot-Duval annonce qu'une chouette et un loriot accouplés lui

ont donné une pie et un moineau. Sans vouloir paraître surpris,

on lui répond vaguement.)

Nancy, le 13 décembre 1785.

L'excellent ouvrage que vous venez de mettre au jour, monsieur, sur le

Serin et le Rossignol, m'engage à vous demander votre avis sur un

phénomène dont je viens d'être témoin. Fort amateur, dès l'enfance, de

tout ce qui concerne l'oisellerie, j'ai voulu tenter quelques petites

expériences, qui sont, comme vous savez, le seul moyen de propager la

science: j'ai donc mis ensemble en cage un loriot et une chouette; à mon

grand étonnement, ces deux oiseaux se sont accouplés: il en est venu deux

œufs qui, ayant été couvés par la mère, ont produit, chose étrange! l'un

un moineau à gros bec, et l'autre une pie. Le père, la mère et les enfans

se portent à merveille et ne font qu'une même famille. Veuillez bien

m'expliquer un événement aussi inattendu. Ne sachant point votre adresse,

j'envoie ma lettre à M. Fournier, votre libraire, qui vous la fera

passer.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse._

Paris, le 19 décembre 1785.

Je reçois, monsieur, votre lettre. Le phénomène dont vous me parlez est

en effet très extraordinaire; mais depuis que je me suis adonné à la

connoissance des oiseaux, j'ai été témoin de tant de choses surprenantes

que je suis moins étonné qu'un autre de tout ce qui peut arriver dans ce

genre. Obligez-moi de suivre exactement cette expérience, et de m'en

écrire en détail: observez surtout si les nouveaux nés ont des plumes de

couleur tranchante à l'aile gauche, et si la pie fait plus de bruit aux

approches du père qu'à celles de la mère: dans ce dernier cas, j'ose vous

assurer à l'avance que vous ne la conserverez pas jusqu'au

printemps.--Mille remercîments, monsieur, de la confiance que vous voulez

bien me témoigner: elle me flatte beaucoup; je vous prie d'agréer les

expressions de ma reconnoissance et de me croire bien sincèrement votre,

etc.

* * * * *

VIII

_A M. Chaumont, perruquier, rue des Poulies, à Paris._

(Caillot-Duval lui confie que des mésaventures amoureuses le

forcent à commander une perruque et six toupets. Mais l'artiste

prudent n'accepte que le septième de la commande. Et encore! Pas

d'argent, pas de toupet!)

Nancy, le 13 décembre 1785.

C'est toujours avec une nouvelle admiration, mon cher monsieur, que je

lis dans le Mercure, ce messager des dieux, ces découvertes merveilleuses

qui doivent immortaliser notre siècle et l'élever au dessus de tous les

siècles à venir: quant aux futurs vous me dispenserez d'en parler. Pour

vous dire donc ce dont il s'agit, je vais entrer en matière, mais _motus,

motus, motissimus!_

Je me vois forcé de vous avouer que, dans ma dernière campagne, j'ai

passé quelques mois au quartier dans un bourg où la toile étoit à grand

compte. Me trouvant un jour chez une jolie marchande, j'ai voulu en lever

une demi-aune[28], mais ô ciel! je ne puis y penser sans frémir, j'ai

reçu... le dirai-je? un coup de pied de Vénus, qui même (soit dit entre

nous), a rué en vache. Cette cruelle atteinte a attaqué ma chevelure,

jusques dans les racines les plus profondes; enfin, elle est tombée: trop

jeune encore pour prendre perruque, je m'adresse à vous avec confiance.

Vos merveilleux toupets peuvent seuls me rendre ma gloire première et

mon premier état: veuillez bien m'en préparer six, et me prévenir quand

ils seront faits. Cependant je me détermine à prendre, pour les

dimanches, une perruque à bourse; mais il faut qu'elle soit faite à l'air

de mon visage; et pour vous donner les plus grandes facilités, en voici

la description: j'ai le front moins long que large, le nez vraiment

romain, les yeux vifs, fort animés quand je suis en colère; la bouche

vermeille, très ouverte quand je crie bien fort; les dents très blanches,

la mâchoire entière, à l'exception d'une molaire dont je me suis séparé

peu avant ma maladie. Cela doit suffire à un homme aussi éclairé que

vous.--Ne me faites pas attendre votre réponse, et adressez la moi poste

restante.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

[28] Caillot-Duval place ici la facétie que lui avait écrite le

24 novembre M. de la Roche.

* * * * *

_Réponse._

Paris, 24 décembre 1785.

Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire

concernant le toupet que vous me demandé; je peut vous l'envoyer tel que

vous le désirez il ne s'agit plus que de savoir si le prix vous

conviendret.--J'ai l'honneur de vous prévenir auparavant de vous le faire

tenir que je ne peut pas le faire à moins de 21 liv. y compris les batons

de pomade attractive qui est de 3 liv. je vous observerai, monsieur, que

je fais payer ici à Paris mes toupets 24 liv. et 30 liv. Je vous envoie

cy joînt un model de votre front[29] que vous presenteray et que vous

decouperay à l'air de votre visage dans votre gout envoyer la couleur de

vos cheveux, dire si vous en avez face sur les tempes, et derrière, et

autres observations, etc. Il faut commencer par un toupet avant d'en

faire d'autre ne faisant point de perruques étant beaucoup plus

difficiles à réussir éloigné et sans aucune mesure je vous prie de

m'indiquer les personnes qui me remettront l'argent, et à qui je

remettrai en même temps le toupet.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CHAUM...

[29] Ce modèle était un morceau de papier coupé en rond.

* * * * *

IX

_A M. Aubert, organiste à Nancy._[30]

[30] Cette lettre avait été envoyée à Paris pour être mise à la

poste.

(Caillot-Duval lui demande des renseignements en termes si

tendres pour Madame Aubert que le mari se croit obligé de

défendre sa vertu).

Paris, le 19 décembre 1785.

Un de mes proches, qui arrive de Nancy, mon cher monsieur et bon ami

(passez-moi cette expression familière, indice certain d'un cœur sans

fard), m'a raconté à son déguêtré (notez qu'il est venu par le coche),

une petite aventure qui vous est arrivée depuis peu; elle vous fait

beaucoup d'honneur dans le public; mais je vous avoue qu'elle m'a paru si

plaisante que je voudrois en savoir par vous même les détails. Je veux

parler de ce chevalier de Saint-Louis qui est venu sans y être invité,

partager votre rôti, avec vous et madame votre épouse. Je crains bien

qu'elle ne m'ait oublié; je ne me rappelle jamais sans une douce émotion,

les petits repas que nous avons pris ensemble sur le verd gazon; là

couchés mollement sur des tapis de verdure, le gazouillement des eaux et

le murmure des oiseaux nous rappelloient ces petites bucoliques du poëte

Mantouan, qui s'est immortalisé par les beaux discours sentimentaux qu'il

a mis dans la bouche de Tityre. Mais, hélas! (et heureusement pour vous)

nous étions encore dans cet âge, où si le cœur parle, au moins est-il

dans l'impossibilité d'agir.

J'ai passé le plus fort de ma jeunesse, c'est-à-dire jusqu'à douze ans à

Nancy; je me rappelle toujours avec attendrissement ces lieux chéris, où

je n'ai connu que l'innocence, où je me nourrissois des mets les plus

frugaux, si ce n'est pendant les carnavaux, où je passois sans cesse de

régaux en régaux: enfin, fixé dans la capitale, attaché indissolublement

à un corps respectable, je profiterai de la première occasion pour voler

dans vos climats, qui retentissent si mélodieusement sous les touches

bruyantes, mais moëlleuses, que vos doigts nerveux, mais souples,

agitent d'une manière non moins séduisante que relevée; je ne vous en

dirai pas davantage, ce sera pour ma prochaine lettre. J'espère que notre

correspondance n'en restera pas là.

Je compte que vous aurez la bonté de m'éclaircir au plus tôt le fait

principal de cette lettre. J'ai fait un pari que votre réponse

décidera.--J'ai l'honneur d'être avec attendrissement, mon cher monsieur

et bon ami, votre, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse_

Nancy, le 24 décembre 1785.

J'ai reçu votre lettre du 19, monsieur, et je suis étonné qu'un évènement

aussi simple ait pu se répandre jusques dans la capitale; c'est tout

uniment un chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis qui

est venu chez nous à l'heure du dîné, et s'est mis à table avec nous[31].

Je le croyois invité par mon épouse, et mon épouse le croyoit invité par

moi: ce n'a été qu'au moment de sa sortie que nous avons pu nous

expliquer, et que nous avons vu que nous ne le connoissions ni l'un ni

l'autre. Quant à mon épouse, elle ne se souvient pas du tout de vous, ni

des promenades que vous prétendez avoir fait autrefois avec elle. Je ne

sais quel a été votre but en m'écrivant tous ces détails; mais sa

réputation est trop bien établie pour qu'on puisse rien croire de fâcheux

sur son compte, et si vous avez cru me donner de la jalousie, vous vous

êtes trompé; je vous prie, par la suite, de me faire grâce de lettres

pareilles, vous obligerez celui qui a l'honneur d'être, monsieur, votre,

etc.--AUBERT.

[31] «Ce chevalier de Saint-Louis n'était autre que M. Fortia de

Pilles», (dit Paul Lacroix dans _le Pays_ du 6 mai 1855). Je le

cite sous toutes réserves; et pour cause. Voir la fin de

l'Avant-propos.

* * * * *

X

_A M. Berthelemot, confiseur, rue Vieille-Boucherie, no 6, à Paris_

(Conseils orthographiques, offre de poésies inédites pour

bonbons, craintes manifestées au sujet des bonbons à bijoux et du

bonbon d'amour. Le confiseur rassure Caillot-Duval et ne recule

même pas devant les tragédies de son portefeuille «sucré». Le mot

est heureux).

Nancy, le 11 janvier 1786.

Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur, que l'art de la confiturerie

n'a jamais été porté si loin que de nos jours. Les sublimes découvertes

dont vous enrichissez sans cesse cette partie si intéressante pour le

palais, m'engagent à vous faire part de l'effet qu'a produit votre

prospectus au cabinet littéraire de cette ville; mais comme je me pique

aussi de réussir dans la partie littéraire de la sucrerie, je vais me

permettre, à ce sujet, quelques réflexions que vous pardonnerez, à ce que

j'espère, à un amateur zélé de tout ce qui concerne le pastillage, le

papillotage (dont vous ne parlez pas) et le marronage.

D'abord, je vous avouerai franchement que je n'ai point l'honneur de

connoître le _Minautore_, mais seulement le Minotaure et que le royaume

de Crète ne s'écrit point comme une crête de coq. Dans les quatre bonbons

de votre invention, le premier, dites-vous, amusera sans offenser, et

divertira sans déplaire; ce ne sera pas là un grand miracle, et si le

bonbon est nouveau, au moins son effet ne l'est-il pas; car s'il offense

ou déplaît, il n'amusera, ni ne divertira.

Le bonbon d'Alger, qui rappellera un souvenir qui peut tourner au profit

des malheureux, me feroit croire que son produit est destiné au

soulagement des captifs; si cela est, je m'engage à en prendre jusqu'à la

concurrence de trois livres de France, pour laquelle somme je compte en

avoir au moins deux livres, le sucre étant fort diminué de prix depuis la

paix. Pour que ce paquet m'arrive franc de port, vous pourrez le remettre

à mon bon et respectable ami M. Barth, clerc de M. de la Reynière,

avocat, place Louis-Quinze: comme nous avons un petit compte ensemble, il

se fera un véritable plaisir de me faire cette légère avance. Vous me

rendriez un service essentiel d'ajouter à ce petit envoi un recueil de

vos devises, et une de vos pistaches à la portugaise que vous prétendez

inimitables.

J'avois envoyé à M. Duval, rue des Lombards, un détail des différentes

pièces qui composent mon porte-feuille sucré, telles que chansons,

madrigaux, ballades, triolets, rondeaux, sonnets, élégies, idylles,

stances, épigrammes; le tout en six langues. Je lui avois offert de plus

deux tragédies, partagées en soixante-dix morceaux, et des airs de

danses; il a accepté le tout pour l'année prochaine, ayant été, dit-il,

prévenu trop tard pour celle-ci. Je vous avoue que j'ai de la peine à

croire que les ouvrages, dans ce genre, de votre homme de lettres assez

connu, soient comparables aux miens.

Votre idée de faire du Palais-Royal la capitale de Paris est assez

heureuse: votre description du bonbon d'amour me fait craindre que vous

n'y ayez inséré quelques ingrédiens propres à augmenter une passion déjà

trop effrénée dans une jeunesse fougueuse.

J'ai vu avec admiration jusqu'où vous aviez poussé la confiturerie, vous

l'avez étendue jusqu'aux chaînes d'or et aux bijoux; ils sont,

dites-vous, renfermés dans de jolies surprises; j'ai été en effet

très-surpris de cette nouvelle branche de commerce, inconnue jusqu'à ce

jour dans les ateliers de vos confrères, dont le mécontentement éclatera

tôt ou tard, malgré le plaisir que ces cadeaux font aux dames. Cette

dernière phrase ne peut regarder que des concubines et des prostituées,

et donneroit à penser que vous recevez indistinctement toutes sortes de

personnes.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse_

Paris, 23 janvier 1786.

J'ai reçu, mon cher monsieur, l'honneur de la vôtre du 11 janvier, par

laquelle je vois avec plaisir l'intérêt que vous prenez à l'art de la

confiturerie, qui de tout temps a été portée au degré qu'elle exige; mais

comme le palais augmente journellement de délicatesse, il est difficile

d'enrichir cette partie au gré des amateurs.

Indistinctement me rappelez-vous l'effet qu'a produit mon prospectus au

cabinet littéraire de votre ville j'ai tout lieu d'en être convaincu par

la demande extraordinaire que vous me faites des objets y rappelés.

Je me permets un moment d'entretien sur les réflections obligeantes de

votre zèle à retourner le pastillage, le papillotage et le marronage, que

j'ai effectivement omis vu que cette partie est trop commune pour en

faire un préambule.

Je ne m'étendrai point sur la décision du minotaure, qui à ce qui me

paroît vous est plus connu que le minautore, je remet cette décision aux

hommes de lettres ainsi que celle du royaume de Crète; je me bornerai

seulement à vous satisfaire sur la délicatesse des objets que j'annonce

en détruisant sans réflections vos soupçons sur mes quatre bonbons dont

vous me parlez.

Le premier (ditte vous) n'amuse ni ne diverti, je le croit en effet pour

de certaines personnes, mais du moins ne dégout-il point ceux qui en font

usage.

Le second paroit vous être douteux à rappeller un souvenir au profit des

malheureux captifs; si cela est (dite vous) vous vous engagerez

formellement à en prendre jusqu'à la concurrence de 3 liv. de France; il

paroit, mon cher monsieur, que vous êtes disposé à en rappeller un

souvenir à tous vos amis, car pour le prix je pourrai vous en céder

jusqu'à la concurrence d'une demi-livre.

Vous me demandez un recueille de mes devises ainsy que de mes pistaches

portugaises que j'ai annoncées inimitable jusqua présent non par la

forme, mais par la délicatesse, j'aurai soin de contenter vos desirs au

moment du tirage de l'imprimeur.

J'espère que réciproquement vous voudrez bien me faire part des objets

composant votre porte-feuille sucré, et surtout des deux tragédies

partagées en soixante et dix morceaux, étant amateur d'en rapprocher le

succès.

Nayez, s'il vous plait, aucune crainte sur mon bonbon d'amour, ce qui est

renfermé naugmente nullement ni ne diminue la passion de la jeunesse, sa

composition est aussi naturelle que sa forme.

Il paroit que vous avez été surpris sur la nouvelle branche de commerce

d'étendre la confiturerie jusqu'aux chaînes de montres et bijoux d'or,

inconnue, dites-vous, dans les atteliers de mes confrères; je ne connois

aucun de mes confrères qui ait des atteliers; mais revenons à votre

étonnement, cela ne doit pas vous paroitre plus extraordinaire que le

genre dun homme de lettre qui forme ses réflections sur des objets qui

lui sont inconnus.

Enfin, pour répondre à votre dernière phrase, vous ne devez point trouver

ridicule que dans un magazin il y entre indistinctement toutes espèces de

personnes sans que le marchand soit exposé au moindre soupçon, ainsy je

me crois à l'abri de tout reproches à cet égard, voila mon cher monsieur

à ce que jespère, de quoi contenter le desir de vos réflections pour ce

moment, moffrant à vous satisfaire dans tous vos desirs avenir ayant

l'honneur d'être très-parfaitement.--BERTHEL.....

* * * * *

XI

_A M. Urbon, lieutenant-général de police, à Nancy_

(Caillot-Duval, travesti en père éploré, le prie de faire

chercher sa fille, enlevée par un hussard. Le magistrat fait

honneur à la requête sans se dissimuler sa bouffonnerie. C'est un

mystifié du devoir).

Paris, le 15 janvier 1786.

Ah! mon cher monsieur, vous connoissez la force des sentimens paternels,

jugez de ma douleur: j'ai perdu le soutien de ma vieillesse, ce fruit du

plus tendre amour; ma fille, en un mot, dégénérant de la vertu de ses

pères, s'est laissée prendre aux grossières amorces d'un enseigne de

hussards de l'électeur palatin. Ce malheureux jeune homme, n'écoutant

qu'une aveugle passion, a ravi cette fleur précieuse qui, une fois

partie, ne revient plus; cet infâme, au mépris de ses sermens, vient de

l'abandonner: j'en ai la preuve et je crois qu'elle s'est réfugiée dans

votre ville. Veuillez bien, par vos recherches, rendre la vie à un père

infortuné: je sens... je sens que j'ai des entrailles de père; qu'elle

revienne à moi, je lui pardonne. Enfin, mon cher monsieur, je compte sur

vos soins; vos yeux d'Argus auront bientôt pénétré le mystère, et

porteront dans mon âme un baume consolateur.

Pour rendre vos recherches plus faciles, voici le signalement de ma chère

fille: elle est plutôt brune que blonde, les sourcils presque noirs, les

yeux grands et bien fendus, le nez retroussé, la bouche petite, les dents

blanches et le menton pointu; les joues vermeilles, la main potelée, le

bras dodu, la gorge bien placée, une taille de nymphe, le pied chinois,

le genou très droit, chose que vous savez être très rare dans une femme.

J'ai de fortes raisons de croire qu'elle est chez quelque marchande de

modes et qu'elle a changé de nom.

Je me repose entièrement sur vous, qui êtes ma seule espérance, le vrai

consolateur de la veuve et de l'orphelin, et la fleur des

lieutenans-généraux de police de notre hémisphère.

Recevez, mon cher monsieur, les assurances des sentiments avec lesquels

j'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

_Réponse_

Nancy, le 29 janvier 1786.

Malgré le style, j'ose dire comique, de votre lettre, monsieur, j'ai fait

toutes les recherches qu'il m'a été possible pour tâcher de découvrir si

mademoiselle votre fille s'étoit réfugiée dans notre ville; je crois

pouvoir vous assurer que non: au moins est-il sûr qu'elle n'est chez

aucune marchande de modes, où je n'ai trouvé personne qui ressemblât au

portrait que vous m'en faites. Peut-être n'aura-t-elle fait que passer

ici, et sera-t-elle allée plus loin, à Strasbourg, par exemple, qui,

étant une fort grande ville, peut lui donner plus de facilités pour se

tenir cachée. Je suis très-fâché, monsieur, de n'avoir pas de nouvelles

plus satisfaisantes à vous donner; croyez que je n'ai pas épargné mes

soins et mes peines.

J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, monsieur, votre, etc.--URLON.

* * * * *

XII

_A Mossy, imprimeur-libraire, à Marseille._

(Offre d'un poème de vingt feuilles in-octavo: _La Conquête de la

Basse-Egypte_, en attendant un second volume sur la Conquête de

la Haute. Mossy, accepte cette «marque d'affection», comme

imprimeur bien entendu).

Nancy, le 26 octobre 1786.

Ah! mon cher monsieur, que de regrets nous donne tous les jours le

changement qu'a éprouvé la rédaction du journal de Marseille! Depuis que

vous l'avez abandonné, on n'y voit que des rébus et des radotages:

quelques mauvais logogryphes, des annonces mille fois répétées, des

lettres d'un sieur Pascal, qui se dit maître de langues, mais qui ne

l'est pas, à coup sûr, de la langue française, et d'autres pareilles

sottises le remplissent tour à tour. N'y auroit-il pas moyen de faire

cesser un abus aussi criant? et le privilège du sieur Beaujard[32]

sera-t-il donc éternel? J'ai quelque crédit dans les bureaux du contrôle

général; si je pouvois vous y servir, et, par mon entremise, faire

rentrer dans vos mains un privilège qui n'eût jamais dû en sortir, je

m'estimerois trop heureux, et je croirois avoir rendu un service éclatant

à mes compatriotes (car je suis Provençal, afin que vous le sachiez).

J'espère que si nous réussissons, vous purgerez ce petit ouvrage des

sottises sans nombre dont il est le tombeau. Vous vous doutez bien que je

comprends dans le nombre les poësies beaucoup trop fréquentes de M. R...,

qui a l'attention, à la vérité, de ne mettre que la première lettre de

son nom, mais qu'on devine sans peine, pour peu qu'on soit fait à son

misérable genre: le bout d'oreille paroît de tous côtés.

[32] Trois mois après, Caillot félicitait perfidement le même

Beaujard d'avoir si bien remplacé «le sieur Mossy», mais Beaujard

ne répondit pas.

Un de mes amis qui arrive de Marseille m'a assuré que votre cabinet

littéraire étoit, comme par le passé, le rendez-vous de la crême des gens

d'esprit de votre ville; il m'a ajouté que cette illustre assemblée étoit

présidée dans ce moment-ci par un magistrat respectable, le père des

orphelins, des veuves, et sur-tout des étrangers; en un mot, l'avocat du

roi G..., qui remplit avec autant de dignité que d'éclat cette honorable

charge.

Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimes · 第 4 / 5 段