membre d'aucun corps littéraire, c'est que vous n'avez fait aucune
démarche pour cela; mais il est une manière d'en faire, qui ne peut
offenser votre délicatesse, et qui réussira probablement. Je n'avois pas,
à beaucoup près, autant de titres littéraires que vous pourriez en
rassembler: si vous voulez essayer de ce que je vais vous dire, je suis
persuadé que nous serons bientôt confrères. Je suis dans la plus grande
intimité avec le prince _Kabardinski_, frère puîné du prince _Héraclius_,
que vous connoissez sûrement de nom; c'est par son entremise que j'ai
obtenu le titre flatteur dont je viens d'être décoré. Je puis compter
assez sur son amitié pour être sûr qu'il ne refusera pas à mes
sollicitations la même grâce pour un homme de lettres présenté par moi;
en conséquence, je crois que, pour le disposer en votre faveur, vous
devriez m'adresser, pour lui, une pièce de vers, dont voici le texte, en
partie. Le prince est au mieux avec la Sémiramis du Nord; sa femme, qui
est une Géorgienne, vient d'accoucher de cinq enfants mâles, ce dont il
n'y a pas d'exemple[21]; ils vivent tous. La mère seule a conservé un
léger frémissement dans les muscles zigomatiques, ce qui fait qu'elle a
toujours l'air de rire. Les cinq enfants ont tous l'assurance d'une
compagnie dans les volontaires de Crimée: voilà, si je ne me trompe, un
canevas assez étendu. La forme de l'épître me paroît la plus convenable.
Si vous avez quelques épigrammes neuves et fraîches, vous pourrez me les
envoyer aussi: le prince aime beaucoup ce genre-là.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[21] Mademoiselle Saulnier n'aurait pas laissé passer les cinq
enfants; mais l'espoir d'être académicien russe empêche Le Cat de
douter du prince remarqué par Catherine II. En mars 1829, la
martiale élégance des Circassiens de Kabardah était encore
reconnue par le tome V d'un Dictionnaire géographique universel
(Paris, Kilian, in-8.) Leurs femmes étaient non moins célèbres
par leur beauté.--V. _Kabardinski_, à la table.
_Réponse._
Abbeville, le 28 décembre 1785.
Je n'ai reçu, Monsieur, que le 24 de ce mois votre lettre datée du 14:
j'y vois avec peine que votre situation est toujours la même.
Ménagez-vous extrêmement, surtout ne vous fatiguez point l'esprit par
aucun travail littéraire. Le physique est tellement lié au moral, que,
quand celui-là éprouve quelqu'affaissement, il faut laisser celui-ci dans
le plus grand repos. Quels sont donc vos maux et les remèdes que vous
leur opposez?
Le vif intérêt que je prends à vous est le motif de ma curiosité; j'ai
été autrefois si long-temps souffrant et valétudinaire, que j'en suis
presque devenu médecin; du moins ai-je fait quelques études dans l'art de
guérir. Vous avez, je n'en doute pas, des gens très-instruits qui vous
dirigent, mais il pourroit se faire que mes conseils vous fussent
salutaires, et vous savez «qu'un sot quelquefois ouvre un avis
important».
J'attends donc votre réponse à ce sujet sans retard. Comme je ne veux
point vous priver de votre brochure sur le magnétisme, quand je l'aurai
reçue et lue, je vous la ferai repasser, et même si votre voyage à Paris
est encore différé pour quelque temps, je pourrai vous la remettre
moi-même, car je crois me rendre dans cette capitale vers la fin du
Carême, et ce me seroit un bien grand plaisir de vous y voir, et de
trouver cette occasion de resserrer plus étroitement notre liaison, je
n'ose vous dire notre amitié.
J'adopte avec le plus grand empressement le parti que vous m'offrez pour
parvenir à une confraternité qui me seroit bien chère. Je sens comme vous
que pour cela il faut que je rime en l'honneur du Prince, et que
l'épître en ce cas est l'ouvrage le plus convenable; mais je vous
avouerai que ce genre n'est pas le mien. Je n'ai fait dans ma vie que
deux épîtres, encore sont-elles très-foibles; vous en avez pu voir une
dans le journal de Nancy, adressée à M. l'intendant d'Amiens: il est vrai
qu'elle y a parue très-défigurée, et avec des fautes typographiques
inexcusables. L'auteur de ce journal paroit n'être guère soigneux de
corriger les épreuves. Malgré mon inaptitude épistolaire, je vais faire
mes efforts pour tirer de mon cerveau quelque chose qui ne soit pas tout
à fait indigne d'être présenté au prince, et ne tarderai pas à vous
l'adresser; en attendant, je vous envoie quelques fruits de mes loisirs,
qui n'ont pas encore paru, à l'exception, cependant, des trois derniers
morceaux, qui ont été insérés dans l'_Année littéraire_; presque tous
sont dans le genre épigrammatique. Vous jugerez s'il n'en trouve qui
puissent être montrés au prince. Je me recommande et m'en rapporte à vous
sur les moyens d'obtenir son suffrage.
Je travaillois à une parodie en vers de _Médée_, tragédie dans laquelle
il y aura beaucoup de caricatures sur plusieurs autres tragédies, lorsque
la maladie que je viens d'essuyer, et qui a mis un retard considérable
dans toutes mes affaires, m'a obligé de renoncer pour quelque temps à
tout travail littéraire.--Recevez, je vous prie, les vœux sincères que
je forme pour vous, et soyez persuadé que ce n'est point l'usage seul qui
les dicte, mais bien des sentiments plus nobles et plus purs.--Je vous
embrasse de tout mon cœur, et suis, etc.--Le CAT.
* * * * *
Abbeville, le 7 janvier 1786.
Monsieur, voici mon épître au prince Kabardinski. J'aurois bien désiré
qu'elle fût plus digne de lui, mais j'ai fait tout ce que j'ai pu. Vous
n'ignorez pas combien ce genre est difficile, et combien il est rare d'y
obtenir des succès; il ne faut que du goût pour juger une épître, mais il
faut être poëte pour en faire de bonnes, et c'est bien à cet égard que
l'on peut dire: «La critique est aisée et l'art est difficile».
Au surplus, j'ose espérer que vous voudrez bien présenter au prince mon
foible essai; muni de votre passeport, peut-être sera-t-il accueilli, et
me procurera-t-il l'avantage de devenir votre confrère. Je viens
d'obtenir l'assurance de la première place qui vaquera à l'académie
d'Amiens, et ce seroit, lorsque j'en serois membre, une grande
satisfaction de pouvoir vous y introduire. Quand votre poëme sur les
_Amusements de la campagne_ aura vu le jour, ce sera, je crois, le vrai
moment d'agir à ce sujet: je vous indiquerai alors la marche qu'il faudra
suivre.--Je n'ai pas encore reçu votre brochure sur le magnétisme;
mandez-moi si vous l'avez fait remettre à l'adresse que je vous ai
donnée, et sur-tout n'oubliez pas de m'instruire de l'état de votre
santé.--J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère attachement, etc.--Le
CAT.
* * * * *
_Epître_
A SON ALTESSE LE PRINCE KABARDINSKI
Daigne, ô Kabardinski! daigne agréer, l'hommage
D'un rimeur sans éclat, mais vrai dans son langage
Qui toujours méprisa le vil adulateur,
Et du vice insolent fut le persécuteur;
Qui préféra le pauvre, honnête en sa misère,
Vertueux citoyen, tendre époux et bon père,
Au grand enorgueilli; qui voit l'infortuné
D'un œil indifférent au malheur condamné;
A cet épais Midas, qui, fier de ses richesses,
Ne prodigue son or qu'à d'infâmes maîtresses;
Au philosophe altier, dont le système affreux
Méconnoît tout, jusqu'à l'existence des dieux;
Au poëte sans mœurs, dont la muse fangeuse
Ne trempe ses pinceaux que dans une eau bourbeuse;
A ce magnétiseur qui veut, avec les doigts,
De Celse et de Galien surpasser les exploits;
A cet auteur rongé des serpents de l'envie,
Qui respire la rage avec la jalousie.
S'il me falloit chanter ce peuple d'avortons,
Ma Muse briseroit aussitôt ses crayons.
Mais pour toi, prince aimable, alors que je te loue,
Minerve m'applaudit, la Vérité m'avoue.
Né d'antiques aïeux, frère d'Héraclius,
Mais bien plus grand encor par tes propres vertus,
Qu'il m'est doux de vanter ton nom et ta naissance,
Ta magnanimité, ta noble bienfaisance!
Qu'il m'est doux, en t'offrant mon respect et mes vœux,
De pouvoir célébrer tes destins glorieux!
D'apprendre à l'univers que du Nord l'héroïne,
Que la Terreur du Turc, l'illustre Catherine,
Voit en Kabardinski son ami, son soutien,
Le père du soldat comme du citoyen.
Cette auguste amitié est un éloge insigne:
On ne peut l'obtenir à moins qu'on n'en soit digne.
Mais quand la Vérité dirige mon pinceau,
Quand le feu qui m'anime est pris à son flambeau,
Je vois, parmi les faits qui forment ton histoire,
Des faits que nos neveux pourront à peine croire,
Lorsque Clio dira, dans la suite des temps,
Que ton épouse un jour te donna cinq enfants,
Cinq mâles, pleins de vie, et que leur souveraine
Alors de chacun d'eux a fait un capitaine.
Quand, par un monument des peuples révéré,
Ce prodige inouï deviendra consacré,
En admirant un trait si rare et si fameux,
L'on marquera ta place au rang des demi-dieux.
Tu réaliseras tous les exploits d'Hercule.
Puisse, dans l'avenir, ce trop foible opuscule
Prolonger sa durée, à l'abri de ton nom!
Puisse-t-il, avoué du dieu de l'Hélicon,
Près de toi reposer au temple de Mémoire!
Un sort aussi flatteur suffiroit à ma gloire.
Le CAT, _à Abbeville_
* * * * *
III
_A Mme de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris._
(Caillot-Duval propose deux nièces à Mme de Launay[22]. Celle-ci
craint avant tout la police. On le voit bien aux _paquets_ dont
elle s'obstine à parler).
Nancy, le 4 novembre 1785.
Des circonstances particulières, madame, viennent de m'amener deux
nièces âgées de quinze et de dix-sept ans. La première est tout à
fait neuve: la seconde n'a eu qu'une faiblesse avec un capitaine
de hussards au service de l'empereur; cette première inconduite
lui a fait perdre la tête et abandonner précipitamment la maison
paternelle; elle a persuadé à sa sœur de l'accompagner; celle-ci
s'y est déterminée d'autant plus aisément qu'elle était fort gênée
chez ses parents, et que son cœur lui parloit déjà assez haut.
Quant à moi, que différents événements ont forcé de quitter mon
pays (Philisbourg en Allemagne), je suis établi ici où j'exerce,
dans le plus grand incognito, une profession qui m'est assez
lucrative. Soit dit entre nous, j'ai la pratique de tout le
parlement et des principaux officiers du régiment du Roi, tous
riches seigneurs. Cependant, je crois que les deux personnes dont
je viens de vous parler sont des morceaux trop friands pour ce
pays-ci, et qui ne seroient pas payés leur valeur. Il faut vous
dire qu'elles sont d'une famille honnête, et que l'on n'a rien
négligé pour leur éducation; elles ont seulement un peu de peine à
parler le français. Ce seroit le lot de deux princes allemands; je
suis sûr qu'elle feront la plus grande sensation dans la capitale.
Quoique sœurs, elles offriront à côté l'une de l'autre le
contraste le plus piquant. La jeune est d'un blond qui n'a rien de
fade, la plus belle peau (comme toutes les Allemandes), les yeux
bleus, la plus jolie gorge possible, et, ce qui vous étonnera
peut-être, un très joli pied; je crois qu'elle pourroit faire une
charmante danseuse. L'autre est une superbe femme: de grands yeux
noirs, la plus belle bouche; et, ce qui est du meilleur augure, la
raie de mulet[23]. J'espère que par vos soins sa première et
unique faute sera réparée de façon à ne laisser aucune trace. Je
n'entrerai pas dans d'autres détails. Vous en jugerez par
vous-même.
[22] Cette entremetteuse connue servait de plastron aux
libellistes. On en trouve des preuves dans les Mémoires de
Bachaumont (1779, 31 décembre; 1787, 18 et 21 juillet.) La
première est une annonce simulée: «_Maisons et appartements à
louer._ Petit appartement au 5e en siamoise, à troquer contre un
appartement au 1er en damas de trois couleurs. S'adresser à
Madame Sainte-Marie, ouvrière en tours de lit, rue de la
Nouvelle-Halle, ou chez Madame de Launay, rue des Petits-Champs,
où elle travaille à la journée».
La facétie est du genre banal, mais celle du 18 juillet 1787 est
méchante sinon calomnieuse. «On parle d'une réclamation imprimée
de Madame Kornmann contre le mémoire fictif répandu en sa faveur,
qu'on attribue à M. Suard, et en conséquence il court une autre
facétie: c'est une lettre non moins fictive d'une Madame de
Launay, appareilleuse très renommée de cette capitale, à ce
membre de l'Académie française. On croit reconnaître, dans
celle-ci, la main du sieur de Beaumarchais qu'on sait en vouloir
à la mort à M. Suard et d'ailleurs être très lié avec la dame de
Launay. On assure même les avoir vus ensemble, il n'y a pas
longtemps.»
Les autres nouvelles données par les Mémoires montrent que la
police finit par s'en mêler. On le comprend en lisant la fin de
cette lettre simulée, adressée à l'académicien Suard:
--«Je vous offre, monsieur, de vous fournir dans le nombre des
demoiselles qui sont sous mes ordres, celle qui vous conviendra le
mieux. Vous en userez gratis. Je sais très bien qu'un académicien
jetonnier n'est pas dans le cas de faire beaucoup de libéralités
aux femmes. Je suis, etc. De Launay, rue Croix-des-Petits-Champs,
au grand balcon.--Ce 14 juillet 1787.
--P. S. Il vient de m'arriver une jolie Lyonnaise».
[23] _Raie de mulet_ se disait d'une nuque fort garnie de
cheveux, lorsque les dernières racines simulent une raie
au-dessus du dos.
Je vous les enverrai comme à une de mes amies; elles ont à peu près 60
louis d'argent comptant et sont assez bien nippées. Elles sont si neuves
qu'il faudra user de beaucoup de ménagemens pour ne pas les effaroucher.
J'espère, madame, que notre correspondance n'en restera pas là; nous
pouvons réciproquement nous être utiles. Je compte sur votre discrétion,
et j'attends votre réponse pour les faire partir. Aussi bien ai-je trouvé
une voiture de renvoi; si votre intention est, comme je le pense,
qu'elles aillent à Paris, vous voudrez bien leur retenir, dans votre
voisinage, un appartement décent, de trois à quatre louis par mois.--J'ai
l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 11 novembre 1785.
Monsieur, si la marchandise que vous ma noncé dans votre dairnier letre
est aussi bonne que vous le dite vous pouvé les envoyé par la premier
comodité je vous en débiterai. Sil i a quelque chosse dans nautre ville
qui vous soit agreable, je vous prit de ne point mépargné.
* * * * *
_A Madame de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris_
Nancy, le 14 novembre 1785.
J'ai reçu, madame, une lettre de Paris en date du 11, que je soupçonne
venir de vous; on me mande d'envoyer la marchandise que j'ai annoncée;
mais comme cette lettre n'est pas signée et que ce pourroit être une
supercherie, je ne crois pas devoir m'y fier; or, avant de faire partir
_mes deux paquets_, je désire savoir vos intentions d'une manière plus
positive; et puisque vous avez de la répugnance à signer votre nom, pour
que je sache à quoi m'en tenir, il faudra signer un nom en l'air, et qui
ne soit pas commun, comme, par exemple, Copernic ou Ticho-Brahé.
Répondez-moi tout de suite, car on me persécute ici, et j'ai peur qu'on
ne découvre le pot aux roses; vous savez à quoi je serois exposé et vous
connoissez les sollicitudes du métier. J'en ai devant les yeux un exemple
terrible: c'est un malheureux jeune homme d'une famille honnête qui s'est
promené hier dans les rues de la ville, tenant en main une bride d'un
nouveau genre, et qui a essuyé le châtiment accoutumé, au grand
contentement de l'assemblée qui rit toujours à ces sortes
d'exécutions[24]. Voilà les hommes: ils nous trouvent très bons pour leur
être utiles, et ils nous abandonnent dans l'adversité. Quelle injustice!
et à combien de réflexions morales cela ne porteroit-il pas? Mais
laissons ces idées tristes: continuons à faire le bien, à soulager
l'humanité souffrante; moquons-nous des sots et prenons leur
argent.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[24] Les entremetteuses étaient promenées sur un âne, le visage
tourné du côté de la queue, qu'elles étaient obligées de tenir en
mains pour ne pas perdre l'équilibre.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 21 novembre 1785.
Monsieur, vous ne devé poin douté des deux paques que vous avé à envoyet
avec une laitre de votre part que les deux paques me seront remis, vous
pouvé aitre persuadé que je meteré toute mes atansion que je les plaseré
pas loin de ché mois, je suis ennatandans votre réponse.--Jé lhonneur
d'aitre votre tres humble.--DE COPERNIC.
IV
_A M. Soudé, rue Dauphine, à Paris_
(Caillot-Duval a parié cent louis que M. Soudé lui ferait une
botte sans coutures. M. Soudé ne dit pas non, mais il n'a pas le
temps. On sent bien pourquoi).
Nancy, le 4 novembre 1785.
J'ai cru, monsieur, que dans une affaire aussi importante que celle dont
il s'agit, je ne pouvois mieux m'adresser qu'au phénix des bottiers de la
capitale. Je sais que vos talents supérieurs vous ont mérité l'honneur de
botter notre souverain et son auguste moitié. Veuillez bien me donner un
éclaircissement sur une chose qui, en intéressant beaucoup ma bourse,
intéresse aussi votre réputation. Un maître bottier de cette ville vient
de faire une paire de bottes sans couture, qui a fait l'admiration de
toute cette contrée. Il a prétendu qu'aucun bottier de Paris n'en ferait
autant. Plusieurs officiers de la garnison, surpris d'une découverte
aussi merveilleuse, au premier abord, ont abondé dans son idée, et ont
offert de parier cent louis. Moi qui suis persuadé que tout ce qui se
fait en province doit se faire à plus forte raison à Paris, j'ai tenu les
cent louis sans hésiter: faites-moi le plaisir de me mander si vous vous
croyez capable d'en faire autant; si vous l'êtes, comme je n'en doute
pas, et que mes adversaires ne s'en rapportent pas à votre lettre, je
vous écrirai pour lors de m'en faire une paire; et, pour couper court à
tout, si vous pouvez avoir une attestation des syndics de votre corps qui
assure la chose possible, cela suffira.--Je suis, etc.--CAILLOT-DUVAL.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 9 novembre 1785.
Monsieur, c'est pour répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire en date du 4 du courant. Je pourrois bien vous faire des
bottes comme vous paroissez en désirer, mais mes occupations sont si
multipliées dans cette saison que je ne pourrois m'occuper de cet objet,
car j'ai à fournir toute la maison du Roi.--J'ai l'honneur
d'être.--SOUDÉ.
* * * * *
V
_A M. de la Roche[25], gouverneur de la ménagerie, à Versailles._
Nancy, le 14 novembre 1785.
Les nouvelles expériences, monsieur, qu'on a projetées sur la génération
artificielle, ne pouvoient être confiées en de meilleures mains. Peu de
personnes doivent se flatter d'être aussi intelligentes et aussi versées
que vous dans la connoissance des animaux. C'est à ce titre que notre
auguste monarque s'est reposé sur vous du soin de leur éducation,
nutrition et conservation. Je viens, d'après les principes de l'abbé
italien[26] qui nous a démontré si clairement la possibilité de procréer
des êtres par une injection de semence conservée, de faire moi-même
l'expérience sur une chienne noire et blanche, âgée de trois ans; je ne
crois pas inutile d'observer qu'elle est pleine d'intelligence, et d'une
constitution très-libidineuse. Je vous ferois bien ici deux
observations, mais je passe rapidement à une troisième que je crois plus
intéressante. Je vous prie de vouloir bien me mander les procédés dont
vous vous êtes servi, vu que les miens ont été insuffisants. Quoique je
n'aye pas l'honneur de vous être connu, un de mes amis m'a assuré que je
pouvois m'adresser à vous en toute confiance: j'espère que vous ne
désapprouverez pas ma démarche, qui ne tend qu'au progrès de la science.
J'ai toujours fait mon étude de l'histoire naturelle: la partie de la
génération est celle que j'ai le plus approfondie; j'ai même composé sur
ce sujet un petit ouvrage que j'ai envoyé à une académie dont je suis
membre, et je n'attends que sa réponse pour le rendre public: je vous en
ferai passer un exemplaire si vous voulez bien me le permettre.--J'ose
croire que vous voudrez bien me dire où en sont vos opérations et si vous
espérez réussir. Avouez, monsieur, que cela seroit bien commode pour
faire des enfants par lettre. Permettez-moi cette petite saillie de
gaieté et pardonnez-moi les petites incorrections de style que vous
pourrez trouver dans cette lettre: je ne suis pas encore bien familier
avec la langue française que je ne parle que depuis un an.--J'ai
l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[25] M. de la Roche était un personnage plus important que la
suscription ne le ferait supposer. On le verra par la seconde
note p. 115. De plus il paraît avoir été un acteur de société des
plus appréciés à la Cour. Sa statuette fait partie d'une très
curieuse collection de biscuits conservés à la manufacture de
Sèvres et au Théatre Français où elle figurait en compagnie de
l'acteur Volange dans le rôle de _Jeannot_, de Préville dans le
rôle de _Figaro_, de Poisson dans celui de _Crispin_. La comédie
de société était en honneur à la Cour de Louis XVI et peut avoir
aidé à l'avancement du capitaine nommé lieutenant-colonel en
1780. Son titre de gouverneur de la Ménagerie s'enjolive aussi de
plusieurs façons. De concierge, il n'en est plus question; on le
qualifie Commandeur et même Surintendant des basses Cours. On va
voir qu'il y avait peut-être une survivance dans ce cumul
apparent.
[26] L'abbé Spallanzani.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 24 novembre 1785.
Votre chère lettre du 14, monsieur, m'a été envoyée de Versailles;
j'étois venu ici pour lever une demi aune de toile chez ma marchande, au
Palais Royal, no 40[27]. Je ne connois que par ouï-dire les expériences
dont vous me parlez: je les trouve très curieuses; mais je vous avoue que
j'ai peine à me persuader qu'elles soient réelles. J'ai approfondi autant
que personne tout ce qui a quelque rapport à la génération; et dans ce
genre-là j'ai toujours été fort peu curieux de l'artificiel: ainsi n'en
parlons plus.
[27] M. de la Roche se livre ici à une facétie autorisée par le
genre de la communication qui lui est faite. Sa marchande vendait
de l'amour comme on s'en doute. L'_Almanach des Demoiselles de
Paris pour 1792_ révèle le nom de deux locataires du no 40:
«Louisette, figure mignonne... un bol de punch et 6
livres.--Saint-Pré, minois piquant, bien faite, très petite,
fraîche, beaux yeux... 5 livres». Si elles n'étaient pas encore
là en 1785, il est probable que le no 40 avait déjà un personnel
du même genre.
Cette réponse m'avait d'abord fait craindre quelque
contre-mystification. Elle était faite sur le ton facétieux, ne
relevait point le titre de gouverneur de la Ménagerie, et se
trouvait datée de Paris. Mon confrère de Versailles, M. Taphanel,
m'avait appris d'autre part que la Ménagerie de Versailles n'avait
qu'un concierge et (pas de gouverneur). Il est vrai que ce
concierge avait été M. De la Roche sous Louis XIV, mais on ne
trouvait pas trace de ses successeurs. J'en étais là lorsqu'une
recherche de M. Arthur Chuquet aux Archives de la guerre dissipa
tous mes doutes. Un Simon Texier de la Roche commanda en effet en
1778 les compagnies de sous-officiers invalides détachées à
Versailles et à Marly-le-Roy; on le fit même lieutenant-colonel
sur place le 30 septembre 1780, treize ans après son entrée à
l'Hôtel des Invalides comme lieutenant (il avait eu un bras cassé
à Minden). Le 2 mars 1791, il passa maréchal de camp.
Je suis en effet plus à portée que personne de faire des expériences sur
les animaux, ayant à ma disposition tous ceux qui composent la ménagerie
de notre auguste souverain. Vous me faites naître l'idée de m'en occuper.
Dès que je serai de retour dans mon gouvernement, je mettrai la main à
l'œuvre et ce sera avec le plus grand plaisir que je vous communiquerai
mes découvertes: ainsi n'en parlons plus et croyez-moi, monsieur, votre
dévoué serviteur.--LA ROCHE, _chevalier de l'ordre royal et militaire de
Saint-Louis_.
* * * * *
VI
_A M. Lefort, rue Saint-Jean-de-Beauvais, à Paris_
(Joueur de flûte et de hautbois, Caillot-Duval demande à se
perfectionner sous la direction du professeur Lefort, qui ne
recule pas devant la perspective d'une leçon d'une heure par jour
pendant deux ans; il en paraît quelque peu illuminé).
Nancy, 27 novembre 1785.
Devant bientôt aller faire un petit voyage dans la capitale, mon cher
monsieur, j'ai pris des renseignements sur les virtuoses dans les deux
instruments que je cultive. On m'a assuré que vous aviez perfectionné la
flûte et le hautbois, et que le basson prenoit sous vos doigts toutes les
inflexions de la voix humaine: je vous avouerai franchement que je ne
connois aucunement ce dernier instrument, et je ne croyois pas que le
pincé de l'anche pût s'accorder avec le pincé de l'anche du hautbois, ou
avec l'embouchure de la flûte, que vous n'ignorez pas être parfaitement
opposée. J'en viens au fait: je compte être à Paris au mois de janvier,
et j'y passerai au moins deux ans. Je désirerois que vous me donnassiez
une heure dans la journée, depuis neuf heures jusqu'à midi, à votre
choix. Je ne suis pas d'une très-grande force, mais je fais bravement ma
partie dans un concert de province, et je donne hardiment le _ré_ sur le
hautbois, et le _sol_ sur la flûte. Je ne vous en dirai pas davantage
pour cette fois-ci: vous saurez seulement que, n'ayant pas l'avantage de
vous connoître, je m'adresse à vous parce que des officiers de la
garnison, qui ont pris de vos leçons, m'ont fait votre éloge.