De tout temps, monsieur, je me suis adonné à la littérature: les

jouissances que procure le monde ne peuvent être comparées à celles

qu'éprouve un véritable amateur de lettres. Je viens de terminer un poëme

dont j'avois depuis longtemps les matériaux; les dernières nouvelles du

Caire me permettent de le mettre au jour; il est intitulé: _La Conquête

de la Basse-Egypte_, par le capitaine Pacha. Vous serez surtout satisfait

de l'épisode des Pyramides, monument éternel de la grandeur des anciens,

à laquelle nous n'atteindrons jamais; vous serez aussi frappé du récit de

la mort de _Murat-Bey_ et du discours que je lui fais prononcer à cet

instant fatal. J'ai jeté les yeux sur vous, mon cher monsieur, pour la

publication de cet important ouvrage; la beauté de ceux qui sont sortis

de vos presses m'a décidé: oui, la typographie doit s'honorer d'avoir des

artistes comme vous. Je vais vous parler confidemment: je me serois bien

adressé à Didot; mais, de vous à moi, qu'est-ce qui fait la beauté de ses

ouvrages? le papier, _le papier_, LE PAPIER[33]! je crois que vous

penserez de même; en conséquence, je vais mettre au net mon ouvrage.

Mandez-moi par quelle voie il faut que je vous l'envoie, et quel censeur

je puis demander à Marseille; il aura environ vingt feuilles in-8º, ce

qui fera un volume raisonnable. Si votre réponse tardoit plus de quinze

jours, je me croirois autorisé à vous envoyer mon manuscrit; je vous en

préviens.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_P. S._ Mon nom, quoiqu'assez connu, j'ose le dire, dans la littérature

allemande, ne l'est pas encore beaucoup dans la littérature française,

car l'ouvrage que j'annonce est le premier que je mets au jour; je me

flatte pourtant que vous n'en serez pas mécontent, et qu'il ne fera pas

honte à votre imprimerie, dont il est sorti tant de chef-d'œuvres.

J'espère que vous voudrez bien ne pas ébruiter cette lettre: elle

pourroit parvenir à M. Beaujard[34] qui feroit son possible pour mettre

obstacle à l'envie que j'ai de vous être utile, soit pour le recouvrement

du privilège du journal, s'il est encore à votre convenance, soit pour

tout autre chose, si vous avez renoncé à cet article-là.

[33] Celui de l'imprimerie Mossy était détestable. D'où la

malice.

[34] C'était le rédacteur du journal de Marseille. V. pages 146,

147.

Je vais m'occuper du second volume du même ouvrage, qui sera la _Conquête

de la Haute-Egypte_, dont je ne doute pas que mon héros ne se rende

bientôt maître.

* * * * *

_Réponse._

Marseille, le 7 novembre 1786.

J'ai reçu, monsieur, la flatteuse lettre que vous m'avez fait l'honneur

de m'écrire, en date du 26 du mois passé: je suis très-sensible à

l'intérêt que vous voulez bien prendre à mes succès, et à l'envie que

vous auriez de les augmenter. Il ne m'appartient pas de dire mon

sentiment sur la valeur actuelle du journal de Marseille: quoique je

n'aye pas renoncé au projet de le ravoir, le ménagement que je dois

garder vis-à-vis certaines personnes, touchées de commisération pour

l'auteur actuel de ce journal, me font garder le silence; et d'ailleurs

c'est un objet si mince par lui-même, qu'il est incapable de donner un

pain à son rédacteur, ainsi cela fait un fort petit sacrifice.

Venons actuellement au point principal, qui est la préférence dont vous

voulez bien m'honorer, en me donnant à imprimer votre poëme nouveau de la

conquête de la Basse-Egypte; cette marque d'affection de votre part m'est

extrêmement gracieuse, et vous pouvez être assuré que je serai toujours

très-disposé à entrer dans vos vues.

Cependant, comme votre intention seroit peut-être de me faire passer

votre manuscrit par la voie dispendieuse de la poste, je vais vous donner

un moyen plus économique de me le faire parvenir.

Il est sûr que vous avez à Nancy des libraires qui ont des

correspondances à Paris, chez M. Delalain le jeune, rue St-Jacques, qui

m'expédie tous les 15 jours, et qui est à même de les recevoir de suite,

n'étant éloigné que de soixante lieues: veuillez m'adresser votre poëme

sous son pli.

Je suis bien aise d'ailleurs de vous informer que je ne pourrai guères

commencer votre ouvrage qu'en février prochain, ayant actuellement sous

presse[35] un ouvrage de très-grande conséquence; c'est un _dictionnaire

critique de la langue française_, qui renfermera tout ce qu'on peut dire

sur cette langue, aujourd'hui si générale. Il renfermera la vraie

prononciation de chaque mot, sa prosodie, sa valeur, ses différentes

acceptions, ses vraies significations, ses nuances, ses synonymes; enfin,

il sera enrichi de remarques grammaticales, et renfermera des critiques

raisonnées; tous nos meilleurs auteurs y sont passés en revue: enfin, je

pense que ce sera un ouvrage qui fera sûrement la plus grande sensation

parmi les savans, et sera très-utile aux étrangers; il aura trois grands

volumes in-4º.

[35] Grisé par la comparaison de sa mauvaise imprimerie à celle

de Didot, Mossy annonce comme nouveauté purement Marseillaise la

longue paraphrase d'un Dictionnaire Grammatical déjà publié à

Paris en 1768 et 1786, et en 1761 à Avignon.

Ce qui doit nous faire plaisir, c'est que ce sera un Marseillais qui sera

le restaurateur de la langue française: la Provence aura produit en même

temps un grand homme de guerre (M. de Suffren) et un grand littérateur

(M. l'abbé Feraud).

Voilà, monsieur, une assez longue lettre: je vous prie d'excuser mon

bavardage.

J'ai l'honneur d'être, etc.--MOSSY.

* * * * *

[Illustration: décoration]

TABLE DES NOMS DE PERSONNES CITÉS DANS LA CORRESPONDANCE

Pages

Aubert (l'abbé), journaliste, sa prétendue réponse à Caillot-Duval,

reproduite dans notre édition de 1864, d'après le feuilleton de

Paul Lacroix (Journal _Le Pays_, 6 mai 1855), 13

Aubert, organiste, 129

Beaujard (Beaugeard), journaliste, 148, 152

Berthelemot, confiseur, 134

Boisgelin (marquis de), voir ci-après.--V. p. 18

Boisgelin (chevalier de). Une étroite amitié liait le chevalier

de Boisgelin et le comte Fortia de Piles. Ce dernier était

lieutenant en 2e au régiment du Roi depuis le 4 mai 1783; il

était arrivé au corps en 1776. P. M. L. Boisgelin de Kerdu,

moins ancien, était sous-lieutenant du 9 mai 1784. Promu

capitaine au 105e le 1er avril 1791, il avait émigré, se

trouvait en 1793 avec le même grade au régiment du Royal Louis

dans Toulon assiégé, et il y fut blessé. Après les campagnes de

Corse et de Quiberon (1794-1795) il resta à la demi-paye anglaise

et fut retraité en 1808 comme lieutenant-colonel; la pension de

ce grade (1.486 francs) lui fut liquidée en France le 17 août

1816. M. le marquis de Boisgelin, qui habite Aix-en-Provence, a

bien voulu nous adresser une notice substantielle qui complète

les renseignements donnés par la _Biographie Michaud_. Nous

regrettons vivement que le cadre limité de cette publication

n'en permette pas ici l'insertion, 2, 7, 8, 157

Breteuil (baron de), 26

Breteuil (son édition dont la date n'est pas citée est celle de

1769. V. Kabardinski), 55

Caillot-Duval, nom supposé. (V. l'avant-propos), 2 à 9

Chaumont, perruquier, 125

Delalain, libraire, 154

Delaunay (Mme), entremetteuse, 99

Didot, imprimeur, 150

Féraud (l'abbé), 156

Fortia de Piles, 2, 6, 7, 8, 75, 133, 157

Fortia d'Urban, 7

Grimod de la Reynière, 12

Kabarda, Kabardie, pays du Caucase, 44, 90. V. Kabardinski.

Kabardinski, prince, nom supposé, Buffon, cité pour le faire

prendre au sérieux, parle en effet (éd. de 1769 T. 5, p. 20) de

trois cents superbes guerriers à cheval venant de Kabarda au

service de la Russie. «Ce sont les Kabardinski» dit-il. Mais ils

sont trois cents, ce qui fait supposer un nom de Tribu, 21 à 99

Lacroix (Paul), 13, 18 à 22

La Roche (Texier de), officier, 111, 114

Le Cat, procureur, 75

Lefort, professeur de musique, 117

Lheureux de Chanteloup, ornithologue, 122

Mossy, imprimeur, 147

Rétif de la Bretonne, 75

Sainville (Mlle), V. Saulnier, 21

Saulnier aînée, 3, 26 à 73

Saulnier cadette, de l'Opéra, _idem_. (En 1786, elle transporta

son domicile de la rue de la Lune au Marais, rue Portefoin; en

1793, rue de Bondy, 22)

Siville (Mlle), V. Saulnier, 22

Soudé, bottier, 108

Urlon, lieut. de police, 143

[Illustration: décoration]

ACHEVÉ D'IMPRIMER

A LAVAL

_le 3 Mai 1901_

SUR LES PRESSES DE

L. BARNÉOUD & Cie

POUR

H. DARAGON, LIBRAIRE

[Illustration: décoration]

Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimes · 第 5 / 5 段