vous que je crusse ce que vous suposez que votre sécraiter à transcrit
lui-même. En véritté, il faudroit être bien complaisant pour souxcrire à
un pareil aveu. Non, non, je n'en croi rien. Vous avez fait une école en
prenent ce biais pour répondre à l'obgection que je vous fis de ce qu'en
pareil cas vous vous serviez d'une main étrangere. Je me rappelle que
dans une comédie moderne, je lu: _Mondieu que ces gens d'esprit sont
sot_. Permettes moi de me servir _de ce passage, et vous dire, moi: Mon
dieu que ces gens d'esprit sont étourdis_.
Vous me renvoyez aux gasetes et aux journaux qui doivent m'instruire du
prince Kabardinski et du prince son frère. Doi je m'imposer une tache si
dure que de les parcourir tous. A la bonheur si ces gazetes et ces
journaux étoient écrîtes d'un stil tel que celui de la _Nouvelle
Héloïse!_ De plus, la Crimée désolée tour à tour par les armes des Turcs
et des Russes, prouveroit elle quelque chose en faveur du héros
phantastique qu'il vous plairoit d'imaginer.
Avec tout votre esprit, monsieur le romancier, vous avez fait une école,
et même je pourois en citer plus d'une. La tête du roman alloit bien,
mais vous avez pechez par la queue, et je vous laisse à penser si je
devois m'en appercevoir.
J'ai lu la lettre de son altesse, elle n'est pas moins intéressante que
la votre, mais ma sœur ne peut y répondre actuelment. Elle n'est point à
Paris. Comme elle a été fort malade elle est partie pour la campagne afin
d'y respirer un air plus salutere. Je lui porterai la lettre, mais ce ne
peut etre avant huit jours et je songe que dans cet intervalle je peux
encore recevoir une lettre de vous. Je la lui enverrais, mais elle ne se
détermineroit point à répondre si je n'étois présente, parce qu'elle
présume qu'il en doit être de votre prince Héracrius _comme de celui de
Cornail_. Vous entendez ce que cela veut dire. Je lirai M. de Buffon,
quoique je n'en puisse pas saisir toutes les beautés. Il n'est rien que
je ne fasse pour connoitre les peuples de Kabardinski. Je vous prie de
dire au prince que ma sœur est à trente lieue de Paris ou elle restera
une quinzaine de jours pour sa santé, elle sera sans doutte bien flattée
en recevant la lettre.
Vous me marquez que vous venez à Paris, je n'ai pu voir en quel temps;
vous avez mis le cachet sur la datte et je l'ai ouverte de manier que je
n'ai pû la déchiffrer. Marquez-nous S. V. P. quand vous reviendrez, et ne
douttez point de l'acueil que vous avez droit d'attendre en arrivant à
Paris et des sentimens avec lesquels, etc.--S... l'aînée.
* * * * *
_A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris._
(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le
silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un
logogriphe composé pendant sa disgrâce).
Nancy, le 25 décembre 1785.
Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours;
je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de
plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit
par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux
que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé
de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont
il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à
peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous
êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes
(c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse à
_Lodeorbarli_[16] (c'est la prison d'Etat chez le prince, située près du
Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services
passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là
vous vivrez de _codelipons_ (nourriture mal-saine) et de _chartoufedu_
(boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir
voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a
terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre
parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur
des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour
l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une
lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est
pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de
votre sœur.
[16] Nous laissons aux amateurs le soin de deviner les anagrammes
qui suivent; celui du 10 janvier est assez clair pour donner une
idée du reste.
Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins
apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus
inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon
sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de
la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du
supplice des _courtousedilles_, toujours suivi de la ruine du principe
générateur.
Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par
les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont
protégés par la division du prince _Botanipet_, qui est composée des
trois régimens des _Pasteroipètes_, _Friscarpètes_ et _Simmocupètes_: ce
sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à
recruter.
Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le prince _de Cornail_;
j'avoue, à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler.
Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a
voulu dire _Corneille_; mais ce seroit vous faire injure, que de vous
croire capable d'une erreur aussi grossière.
J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en
attendant, etc.--CAILLOT-DUVAL.
_P.-S._--Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit
logogryphe que je soumets à votre jugement.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,
Et ne vaux qu'un avec ma queue:
Entouré de blanc sans ma queue,
Cerné de noir avec ma queue.
Vous me chérissez sans ma queue,
Vous m'adorez avec ma queue.
Je suis en montre sans ma queue,
Et je me montre avec ma queue.
Ce seroit faire injure à votre pénétration que d'y joindre le mot: si le
jeu vous plaît, vous n'avez qu'à dire, vous en recevrez un par tous les
courriers. Une personne aussi instruite que vous connoît sans doute les
chiffres romains. Vous voyez que je vous mets sur la voie.
* * * * *
_Réponse_
Paris, le 28 décembre 1785.
Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de
plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le
tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation
embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de
vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du
mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pour
une bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne
manger que du _codelipon_, et ne boire que du _chartoufedu_ c'est en
véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas
toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes
de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas
encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois
bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé
de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que
celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de
parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans
votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel,
votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin
de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson qui
peut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans
doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de
soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous
à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre
esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que
j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est
bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves.
Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.
Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour
vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il
s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de
la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque
tems à Paris en devenant un prince accompli, il apprendra que les
manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent
leur commerce plus doux et plus agréable.
Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous
souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot
participer aux amusemens de notre carvaval.
J'ai l'honeur d'être, etc.--S... l'ainée.
* * * * *
_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._
(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les
bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on
puisse s'y tromper. La correspondance est close).
Nancy; le 10 janvier 1786.
J'ai reçu, ma charmante amie, votre aimable épître du 28; elle m'a
réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne
connaissois plus depuis ma disgrâce.
La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes
premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon
sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne
puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur
bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.
Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu
oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai
été admis à l'honneur du _saicebul_; c'est ce qui répond à la faveur de
baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du
prince, et tous les jours nous nous régalons de _cagupeles_, c'est son
plat favori: il répond à cette espèce d'oublies que vous appelez
_plaisir des dames_; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne
valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de
garder long-temps intacts des objets aussi délicats.
Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de
février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt
possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos
chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous
sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai
encore le gosier empâté de ce vilain _chartoufedu_, et de ces maudits
_codelipons_, qui ont pensé m'étrangler.
Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je
vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander;
je vous en aurois envoyé un autre. Je travaille en ce genre, sans
prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de
bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma
fortune.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
* * * * *
II
_A M. Le Cat, Procureur au présidial, à Abbeville._
Caillot-Duval, débutant littéraire, demande des conseils à Le
Cat, qu'il admire. Il lui offre l'examen d'un petit poème de
vingt-quatre chants pour commencer et finit par lui faire espérer
sa nomination d'académicien à Saint-Pétersbourg par la protection
du Prince Kabardinski, auquel Le Cat, plein d'espoir, adresse
aussitôt une Epitre en vers.
Nancy, le 23 septembre 1785.
Le conte des Grelots, monsieur, l'analyse des eaux de Fruges[17] et
nombre de chansons, d'épigrammes, de logogryphes et d'amphygouris, dont
vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy, m'ont donné la plus
haute idée de vos talens, et m'ont prouvé que les vers et la prose vous
étoient également familiers. Je ne puis différer plus long-temps le
tribut d'éloges qui vous est dû, et l'hommage de ma reconnaissance pour
le plaisir que vous m'avez fait éprouver. Que l'auteur de ce journal doit
se trouver heureux d'avoir en vous un _collaborateur_ aussi éclairé
qu'infatigable!
[17] Fruges (Pas-de-Calais), possède une source d'eaux minérales.
Avec quelle douleur n'ai-je pas vu, à la fin du quarante-unième volume
d'un ouvrage dont vous paroissez faire le cas qu'il mérite (_les
Contemporaines_), une violente sortie[18] contre un opuscule de votre
façon, que j'ai trouvé rempli de ce véritable sel attique, si rare de nos
jours! Je veux parler de ce logogryphe que vous vous êtes permis, à si
juste titre, sur le nom de M. Rétif (de la Bretonne): je suis étonné que
cet auteur ait inspiré assez d'intérêt pour qu'on ait pu prendre
ouvertement son parti.
[18] Cette sortie venait précisément de M. Fortia lui-même. On la
trouvera dans le volume indiqué, sous forme de lettre signée de
ses initiales et de sa qualité d'officier au régiment du Roi.
Datée du 8 octobre 1784, elle malmène «l'indécence incroyable
d'un M. Lecat d'Abbeville et de son logogrife».
Votre _Voyage d'Elégie_, inséré dans le dernier journal de Nancy, ne m'a
point échappé: j'y ai reconnu ce folâtre enjouement qui caractérise
toutes vos productions. Le nouveau trait lancé contre M. Rétif m'a paru
piquant et ingénieux: j'ai été surtout enchanté de la préface, par les
idées neuves et le sens moral qu'elle présente.
Si vos occupations vous permettent de me donner quelques momens, vos
conseils ne pourront qu'être du plus grand secours à un jeune débutant
dans la carrière des lettres.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL
_P. S._ Je vais mettre la dernière main à un ouvrage sur lequel je serai
enchanté d'avoir votre opinion.
* * * * *
_Réponse_
Abbeville, le 2 octobre 1785.
Je suis bien sensible, monsieur, à vos éloges; je vous prie d'en recevoir
tous mes remercîments. Je sais cependant assez m'apprécier, pour être
persuadé que je ne mérite point les choses flatteuses que vous
m'écrivez. Je ne suis que médiocrement lettré, et mon état qui prend
presque tout mon temps, m'ôte l'espoir d'acquérir plus de talent.
Quoique les ouvrages de M. Rétif me paroissent susceptibles de critique,
à bien des égards, j'ai peut-être eu tort de lui déclarer la guerre.
«C'est un méchant métier que celui de médire.»
Si vous cultivez les lettres, gardez-vous bien, monsieur, de labourer le
champ ingrat de la satire; elle ne procure que des désagrémens.
Je verrai vos ouvrages avec plaisir, et vous dirai ce que j'en pense,
sans déguisement.
J'ai l'honneur d'être, etc.--_Le Cat._
_P. S._ Vous voudrez bien, à l'avenir, affranchir vos lettres.
* * * * *
_A M. Le Cat, à Abbeville_
Nancy, le 25 octobre 1785.
C'est au retour, monsieur, d'un petit voyage, que j'ai trouvé ici votre
lettre du 2 qui m'attendoit. Je suis infiniment flatté de tout ce que
vous me dites d'obligeant; je suis surtout enchanté de voir unie aux
talens, cette modestie d'auteur, si rare aujourd'hui. Il seroit à désirer
que tous les littérateurs du siècle suivissent un exemple aussi louable:
nous verrions disparoître ces pamphlets, ces libelles injurieux, qui sont
toujours le fruit d'un amour-propre déplacé. Alors régneroit cette douce
harmonie, compagne du vrai mérite, qui parsemeroit de roses la carrière
épineuse des lettres.
Vous trouverez peut-être que mon style se ressent un peu des lieux
communs de rhétorique: je sens qu'il n'est pas encore assez formé; vous
me rendrez un vrai service de me dire ce que vous y aurez trouvé de
défectueux! J'espère profiter de vos observations judicieuses. Je suis
désolé de n'avoir pu mettre encore la dernière main à un petit poëme en
vingt-quatre chants, que je soumettrai à votre censure; le titre en est:
_Amusements de la campagne_ (il faut vous dire que je l'aime beaucoup).
J'y ai inséré tous les détails qui peuvent rendre ce tableau piquant; je
n'ai passé sous silence aucun des jeux auxquels on s'y adonne; j'y ai
même fait entrer les échecs, le domino et la dame polonaise, trois jeux
que vous savez être de la plus haute antiquité. Si je ne craignois d'être
trop long, je vous transcrirois ici l'épisode de la balançoire, dont
j'ose croire que vous ne seriez pas mécontent, mais, réflexion faite,
j'aime mieux vous envoyer l'ouvrage en entier, dès qu'il sera terminé. Je
compte pouvoir le faire paroitre au mois de mars.
Dans une ville où il y a une académie, il semble qu'on devroit avoir
quelques nouveautés en littérature; mais depuis plusieurs mois on est
uniquement absorbé dans l'étude d'une science qui a occupé tout Paris, et
sur laquelle je serois bien curieux de connoître votre opinion; vous me
feriez plaisir de m'en parler un peu en détail, sur-tout du
somnambulisme, qui me paroit être le _nec plus ultrà_ de la science
magnétique. Je ne vous en écrirai ouvertement que quand vous m'aurez fait
part de votre façon de penser. Il a paru ici, à ce sujet, un petit
ouvrage qui est devenu fort rare; il est intitulé: _Correspondance de M.
Mesmer_[19]; si vous avez le désir de le connoître, je m'arrangerai pour
vous le faire passer, franc de port, et dorénavant j'en userai de même
pour mes lettres: je conçois que les littérateurs d'une certaine volée
prennent leurs précautions, car, sans cela, ils seroient inondés d'un
fatras de lettres, ce qui seroit aussi coûteux que désagréable.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
[19] Fortia et Boisgelin parlent ici de leur propre publication
(Voir notre avant-propos) et cherchent en Le Cat une recrue pour
leur petite guerre aux magnétiseurs.
* * * * *
_A M. Le Cat, à Abbeville._
Nancy, le 24 novembre 1785.
L'état de dépérissement et de marasme dans lequel je me trouve, monsieur,
depuis 15 jours, m'oblige de me servir d'une main étrangère pour vous
rappeler l'indulgence avec laquelle vous avez bien voulu répondre à ma
lettre du 23 septembre: elle sembloit me promettre une correspondance
suivie: à quoi dois-je donc attribuer le silence obstiné que vous gardez
avec moi? Vos lettres eussent fait le charme de ma solitude: depuis mon
arrivée dans cette ville je vois infiniment peu de monde, et absolument
personne depuis trois semaines.
Mon poëme des _Amusemens de la campagne_ est tout à fait fini; je vais
l'envoyer à Paris, et je n'omettrai rien pour que la partie typographique
soit bien soignée. Il y aura vingt-quatre gravures, une à chaque chant,
et de plus le frontispice. Vous concevez que cet ouvrage m'entraîne dans
de grands frais: mais j'espère en être dédommagé. Comme je ne veux pas
cependant que vous attendiez deux et peut-être trois mois à avoir ce
poëme, je vous en fais faire une copie (sans préjudice de l'exemplaire
que je vous destine), et je compte qu'elle sera prête dans huit jours.
Je pars pour Paris, si toutefois ma foible santé me le permet. Mon départ
est fixé au 15 du mois prochain; et si, à cette époque, je n'ai pas reçu
de vos nouvelles, j'attribuerai votre silence à la multiplicité de vos
occupations, et je ne vous enverrai pas moins la copie de mon poëme; mais
je me plais à croire que vous ne voudrez pas me laisser plus long temps
dans l'inquiétude; d'ailleurs je vous avoue que je serois fort embarrassé
pour vous faire passer mon manuscrit; la poste est une voie
très-dispendieuse, et cependant si vous ne m'en indiquez pas une autre,
je serai forcé de m'en servir, et dans ce cas je crains bien que le
plaisir que vous éprouverez à me lire, ne vous dédommage pas des frais.
J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.
_P. S._ Si vous avez quelque répugnance à suivre une correspondance qui
pourroit vous devenir fastidieuse, faites-moi la grâce de me le marquer.
Vous connoissez sans doute le poëme de l'harmonie imitative dont M.
Piis[20] vient de nous régaler: je me suis permis une petite sortie sur
ce poëme, que je n'ai trouvé ni harmonieux ni à imiter.
[20] Le 26 janvier suivant, Caillot-Duval se décidait à tenter la
correspondance avec Piis, qui ne s'y laissa point prendre.
J'ose espérer que vous ne serez pas fâché d'apprendre que Sa Majesté
l'Impératrice de toutes les Russies vient de m'envoyer la patente de
membre de l'Académie impériale de Pétersbourg.
* * * * *
_Réponse._
Abbeville, le 5 décembre 1785.
Votre dernière lettre, monsieur, me donne de vives inquiétudes sur votre
santé; je hâte ma réponse pour vous prier de m'en donner des nouvelles,
sans retard. Pour moi, j'allois mieux; mais la fièvre m'est revenue
depuis quelques jours. Dans cette maudite saison, on a tant de peine à se
rétablir! Je vous avouerai que vos reproches m'en ont fait; mais vous
avez vu, par ma dernière, combien mes excuses ont été légitimes. Ce sera
toujours un vrai plaisir pour moi que d'entretenir une correspondance
suivie avec vous, et vous pouvez compter que quand il y aura du retard de
ma part, ce ne sera jamais qu'aux événemens imprévus et à la multiplicité
de mes occupations qu'il faudra l'attribuer.
Je brûle d'envie d'avoir votre poëme: vous voudrez bien faire remettre le
manuscrit que vous me destinez à M. Marcotte, chez M. Brouet, procureur
au parlement, rue Mazarine, à Paris: ce M. Marcotte a des occasions,
toutes les semaines, pour Abbeville.
Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations, sur la distinction
flatteuse que l'Impératrice de Russie vient de vous accorder: je ne doute
pas que votre poëme ne vous en procure, qui ne le seront pas moins.
Quoique je ne soye d'aucun corps littéraire, et que je n'aye jamais fait
de démarches à ce sujet, je ne vous dissimulerai pas que mon amour-propre
seroit agréablement chatouillé, si je devenois académicien.
Je ne connois point le poëme de l'harmonie imitative, mais j'en ai
toujours mal auguré. M. de Piis n'est rien moins que propre à ce genre,
bien différent de celui de briller dans les vaudevilles. Ses petits
opéras offrent souvent des tableaux ingénieux; il met beaucoup de gaieté
dans ses ouvrages, mais on peut lui reprocher des calembours, de
mauvaises pointes, et quelquefois une gravelure trop forte. Il ne
faudroit pas moins qu'un Boileau pour nous donner un bon poëme sur
l'harmonie imitative, et je ne doute pas que ce ne soit avec raison que
vous n'ayez fait une sortie sur celui de M. de Piis.
J'ai l'honneur d'être, etc.--Le CAT.
* * * * *
_A M. le Cat, à Abbeville._
Nancy, le 14 décembre 1785.
Je suis infiniment sensible, monsieur, à l'intérêt que vous voulez bien
prendre à ma fâcheuse situation: il m'est encore impossible de me rendre
à Paris, comme je croyois pouvoir le faire; je ne puis m'occuper de
choses sérieuses, et c'est ce qui m'empêche de mettre la dernière main à
mon poëme: ce qui me reste à faire seroit tout au plus l'ouvrage de
quatre jours, si je me portois bien. Je vais envoyer à Paris, et faire
remettre, à l'adresse que vous m'indiquez, la brochure sur le magnétisme,
dont je vous ai parlé: je vous fais le sacrifice de mon exemplaire, car
cet ouvrage est devenu introuvable. Je suis très-curieux de savoir ce que
vous penserez de cette bagatelle; j'y ai trouvé de l'esprit, de la gaieté
et des plaisanteries neuves; le style en est assez coulant, quoique
concis; je pense que vous ne serez pas non plus mécontent de la partie
typographique.