De plus quelque crédule et quelque simple que je fusse, comment vouderiez

vous que je crusse ce que vous suposez que votre sécraiter à transcrit

lui-même. En véritté, il faudroit être bien complaisant pour souxcrire à

un pareil aveu. Non, non, je n'en croi rien. Vous avez fait une école en

prenent ce biais pour répondre à l'obgection que je vous fis de ce qu'en

pareil cas vous vous serviez d'une main étrangere. Je me rappelle que

dans une comédie moderne, je lu: _Mondieu que ces gens d'esprit sont

sot_. Permettes moi de me servir _de ce passage, et vous dire, moi: Mon

dieu que ces gens d'esprit sont étourdis_.

Vous me renvoyez aux gasetes et aux journaux qui doivent m'instruire du

prince Kabardinski et du prince son frère. Doi je m'imposer une tache si

dure que de les parcourir tous. A la bonheur si ces gazetes et ces

journaux étoient écrîtes d'un stil tel que celui de la _Nouvelle

Héloïse!_ De plus, la Crimée désolée tour à tour par les armes des Turcs

et des Russes, prouveroit elle quelque chose en faveur du héros

phantastique qu'il vous plairoit d'imaginer.

Avec tout votre esprit, monsieur le romancier, vous avez fait une école,

et même je pourois en citer plus d'une. La tête du roman alloit bien,

mais vous avez pechez par la queue, et je vous laisse à penser si je

devois m'en appercevoir.

J'ai lu la lettre de son altesse, elle n'est pas moins intéressante que

la votre, mais ma sœur ne peut y répondre actuelment. Elle n'est point à

Paris. Comme elle a été fort malade elle est partie pour la campagne afin

d'y respirer un air plus salutere. Je lui porterai la lettre, mais ce ne

peut etre avant huit jours et je songe que dans cet intervalle je peux

encore recevoir une lettre de vous. Je la lui enverrais, mais elle ne se

détermineroit point à répondre si je n'étois présente, parce qu'elle

présume qu'il en doit être de votre prince Héracrius _comme de celui de

Cornail_. Vous entendez ce que cela veut dire. Je lirai M. de Buffon,

quoique je n'en puisse pas saisir toutes les beautés. Il n'est rien que

je ne fasse pour connoitre les peuples de Kabardinski. Je vous prie de

dire au prince que ma sœur est à trente lieue de Paris ou elle restera

une quinzaine de jours pour sa santé, elle sera sans doutte bien flattée

en recevant la lettre.

Vous me marquez que vous venez à Paris, je n'ai pu voir en quel temps;

vous avez mis le cachet sur la datte et je l'ai ouverte de manier que je

n'ai pû la déchiffrer. Marquez-nous S. V. P. quand vous reviendrez, et ne

douttez point de l'acueil que vous avez droit d'attendre en arrivant à

Paris et des sentimens avec lesquels, etc.--S... l'aînée.

* * * * *

_A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris._

(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le

silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un

logogriphe composé pendant sa disgrâce).

Nancy, le 25 décembre 1785.

Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours;

je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de

plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit

par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux

que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé

de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont

il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à

peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous

êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes

(c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse à

_Lodeorbarli_[16] (c'est la prison d'Etat chez le prince, située près du

Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services

passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là

vous vivrez de _codelipons_ (nourriture mal-saine) et de _chartoufedu_

(boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir

voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a

terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre

parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur

des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour

l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une

lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est

pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de

votre sœur.

[16] Nous laissons aux amateurs le soin de deviner les anagrammes

qui suivent; celui du 10 janvier est assez clair pour donner une

idée du reste.

Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins

apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus

inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon

sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de

la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du

supplice des _courtousedilles_, toujours suivi de la ruine du principe

générateur.

Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par

les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont

protégés par la division du prince _Botanipet_, qui est composée des

trois régimens des _Pasteroipètes_, _Friscarpètes_ et _Simmocupètes_: ce

sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à

recruter.

Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le prince _de Cornail_;

j'avoue, à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler.

Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a

voulu dire _Corneille_; mais ce seroit vous faire injure, que de vous

croire capable d'une erreur aussi grossière.

J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en

attendant, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_P.-S._--Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit

logogryphe que je soumets à votre jugement.

Je vaux plus de cinq sans ma queue,

Et ne vaux qu'un avec ma queue:

Entouré de blanc sans ma queue,

Cerné de noir avec ma queue.

Vous me chérissez sans ma queue,

Vous m'adorez avec ma queue.

Je suis en montre sans ma queue,

Et je me montre avec ma queue.

Ce seroit faire injure à votre pénétration que d'y joindre le mot: si le

jeu vous plaît, vous n'avez qu'à dire, vous en recevrez un par tous les

courriers. Une personne aussi instruite que vous connoît sans doute les

chiffres romains. Vous voyez que je vous mets sur la voie.

* * * * *

_Réponse_

Paris, le 28 décembre 1785.

Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de

plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le

tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation

embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de

vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du

mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pour

une bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne

manger que du _codelipon_, et ne boire que du _chartoufedu_ c'est en

véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas

toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes

de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas

encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois

bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé

de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que

celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de

parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans

votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel,

votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin

de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson qui

peut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans

doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de

soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous

à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre

esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que

j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est

bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves.

Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.

Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour

vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il

s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de

la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque

tems à Paris en devenant un prince accompli, il apprendra que les

manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent

leur commerce plus doux et plus agréable.

Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous

souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot

participer aux amusemens de notre carvaval.

J'ai l'honeur d'être, etc.--S... l'ainée.

* * * * *

_A Mademoiselle Saulnier l'aînée._

(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les

bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on

puisse s'y tromper. La correspondance est close).

Nancy; le 10 janvier 1786.

J'ai reçu, ma charmante amie, votre aimable épître du 28; elle m'a

réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne

connaissois plus depuis ma disgrâce.

La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes

premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon

sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne

puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur

bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.

Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu

oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai

été admis à l'honneur du _saicebul_; c'est ce qui répond à la faveur de

baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du

prince, et tous les jours nous nous régalons de _cagupeles_, c'est son

plat favori: il répond à cette espèce d'oublies que vous appelez

_plaisir des dames_; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne

valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de

garder long-temps intacts des objets aussi délicats.

Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de

février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt

possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos

chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous

sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai

encore le gosier empâté de ce vilain _chartoufedu_, et de ces maudits

_codelipons_, qui ont pensé m'étrangler.

Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je

vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander;

je vous en aurois envoyé un autre. Je travaille en ce genre, sans

prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de

bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma

fortune.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

* * * * *

II

_A M. Le Cat, Procureur au présidial, à Abbeville._

Caillot-Duval, débutant littéraire, demande des conseils à Le

Cat, qu'il admire. Il lui offre l'examen d'un petit poème de

vingt-quatre chants pour commencer et finit par lui faire espérer

sa nomination d'académicien à Saint-Pétersbourg par la protection

du Prince Kabardinski, auquel Le Cat, plein d'espoir, adresse

aussitôt une Epitre en vers.

Nancy, le 23 septembre 1785.

Le conte des Grelots, monsieur, l'analyse des eaux de Fruges[17] et

nombre de chansons, d'épigrammes, de logogryphes et d'amphygouris, dont

vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy, m'ont donné la plus

haute idée de vos talens, et m'ont prouvé que les vers et la prose vous

étoient également familiers. Je ne puis différer plus long-temps le

tribut d'éloges qui vous est dû, et l'hommage de ma reconnaissance pour

le plaisir que vous m'avez fait éprouver. Que l'auteur de ce journal doit

se trouver heureux d'avoir en vous un _collaborateur_ aussi éclairé

qu'infatigable!

[17] Fruges (Pas-de-Calais), possède une source d'eaux minérales.

Avec quelle douleur n'ai-je pas vu, à la fin du quarante-unième volume

d'un ouvrage dont vous paroissez faire le cas qu'il mérite (_les

Contemporaines_), une violente sortie[18] contre un opuscule de votre

façon, que j'ai trouvé rempli de ce véritable sel attique, si rare de nos

jours! Je veux parler de ce logogryphe que vous vous êtes permis, à si

juste titre, sur le nom de M. Rétif (de la Bretonne): je suis étonné que

cet auteur ait inspiré assez d'intérêt pour qu'on ait pu prendre

ouvertement son parti.

[18] Cette sortie venait précisément de M. Fortia lui-même. On la

trouvera dans le volume indiqué, sous forme de lettre signée de

ses initiales et de sa qualité d'officier au régiment du Roi.

Datée du 8 octobre 1784, elle malmène «l'indécence incroyable

d'un M. Lecat d'Abbeville et de son logogrife».

Votre _Voyage d'Elégie_, inséré dans le dernier journal de Nancy, ne m'a

point échappé: j'y ai reconnu ce folâtre enjouement qui caractérise

toutes vos productions. Le nouveau trait lancé contre M. Rétif m'a paru

piquant et ingénieux: j'ai été surtout enchanté de la préface, par les

idées neuves et le sens moral qu'elle présente.

Si vos occupations vous permettent de me donner quelques momens, vos

conseils ne pourront qu'être du plus grand secours à un jeune débutant

dans la carrière des lettres.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL

_P. S._ Je vais mettre la dernière main à un ouvrage sur lequel je serai

enchanté d'avoir votre opinion.

* * * * *

_Réponse_

Abbeville, le 2 octobre 1785.

Je suis bien sensible, monsieur, à vos éloges; je vous prie d'en recevoir

tous mes remercîments. Je sais cependant assez m'apprécier, pour être

persuadé que je ne mérite point les choses flatteuses que vous

m'écrivez. Je ne suis que médiocrement lettré, et mon état qui prend

presque tout mon temps, m'ôte l'espoir d'acquérir plus de talent.

Quoique les ouvrages de M. Rétif me paroissent susceptibles de critique,

à bien des égards, j'ai peut-être eu tort de lui déclarer la guerre.

«C'est un méchant métier que celui de médire.»

Si vous cultivez les lettres, gardez-vous bien, monsieur, de labourer le

champ ingrat de la satire; elle ne procure que des désagrémens.

Je verrai vos ouvrages avec plaisir, et vous dirai ce que j'en pense,

sans déguisement.

J'ai l'honneur d'être, etc.--_Le Cat._

_P. S._ Vous voudrez bien, à l'avenir, affranchir vos lettres.

* * * * *

_A M. Le Cat, à Abbeville_

Nancy, le 25 octobre 1785.

C'est au retour, monsieur, d'un petit voyage, que j'ai trouvé ici votre

lettre du 2 qui m'attendoit. Je suis infiniment flatté de tout ce que

vous me dites d'obligeant; je suis surtout enchanté de voir unie aux

talens, cette modestie d'auteur, si rare aujourd'hui. Il seroit à désirer

que tous les littérateurs du siècle suivissent un exemple aussi louable:

nous verrions disparoître ces pamphlets, ces libelles injurieux, qui sont

toujours le fruit d'un amour-propre déplacé. Alors régneroit cette douce

harmonie, compagne du vrai mérite, qui parsemeroit de roses la carrière

épineuse des lettres.

Vous trouverez peut-être que mon style se ressent un peu des lieux

communs de rhétorique: je sens qu'il n'est pas encore assez formé; vous

me rendrez un vrai service de me dire ce que vous y aurez trouvé de

défectueux! J'espère profiter de vos observations judicieuses. Je suis

désolé de n'avoir pu mettre encore la dernière main à un petit poëme en

vingt-quatre chants, que je soumettrai à votre censure; le titre en est:

_Amusements de la campagne_ (il faut vous dire que je l'aime beaucoup).

J'y ai inséré tous les détails qui peuvent rendre ce tableau piquant; je

n'ai passé sous silence aucun des jeux auxquels on s'y adonne; j'y ai

même fait entrer les échecs, le domino et la dame polonaise, trois jeux

que vous savez être de la plus haute antiquité. Si je ne craignois d'être

trop long, je vous transcrirois ici l'épisode de la balançoire, dont

j'ose croire que vous ne seriez pas mécontent, mais, réflexion faite,

j'aime mieux vous envoyer l'ouvrage en entier, dès qu'il sera terminé. Je

compte pouvoir le faire paroitre au mois de mars.

Dans une ville où il y a une académie, il semble qu'on devroit avoir

quelques nouveautés en littérature; mais depuis plusieurs mois on est

uniquement absorbé dans l'étude d'une science qui a occupé tout Paris, et

sur laquelle je serois bien curieux de connoître votre opinion; vous me

feriez plaisir de m'en parler un peu en détail, sur-tout du

somnambulisme, qui me paroit être le _nec plus ultrà_ de la science

magnétique. Je ne vous en écrirai ouvertement que quand vous m'aurez fait

part de votre façon de penser. Il a paru ici, à ce sujet, un petit

ouvrage qui est devenu fort rare; il est intitulé: _Correspondance de M.

Mesmer_[19]; si vous avez le désir de le connoître, je m'arrangerai pour

vous le faire passer, franc de port, et dorénavant j'en userai de même

pour mes lettres: je conçois que les littérateurs d'une certaine volée

prennent leurs précautions, car, sans cela, ils seroient inondés d'un

fatras de lettres, ce qui seroit aussi coûteux que désagréable.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

[19] Fortia et Boisgelin parlent ici de leur propre publication

(Voir notre avant-propos) et cherchent en Le Cat une recrue pour

leur petite guerre aux magnétiseurs.

* * * * *

_A M. Le Cat, à Abbeville._

Nancy, le 24 novembre 1785.

L'état de dépérissement et de marasme dans lequel je me trouve, monsieur,

depuis 15 jours, m'oblige de me servir d'une main étrangère pour vous

rappeler l'indulgence avec laquelle vous avez bien voulu répondre à ma

lettre du 23 septembre: elle sembloit me promettre une correspondance

suivie: à quoi dois-je donc attribuer le silence obstiné que vous gardez

avec moi? Vos lettres eussent fait le charme de ma solitude: depuis mon

arrivée dans cette ville je vois infiniment peu de monde, et absolument

personne depuis trois semaines.

Mon poëme des _Amusemens de la campagne_ est tout à fait fini; je vais

l'envoyer à Paris, et je n'omettrai rien pour que la partie typographique

soit bien soignée. Il y aura vingt-quatre gravures, une à chaque chant,

et de plus le frontispice. Vous concevez que cet ouvrage m'entraîne dans

de grands frais: mais j'espère en être dédommagé. Comme je ne veux pas

cependant que vous attendiez deux et peut-être trois mois à avoir ce

poëme, je vous en fais faire une copie (sans préjudice de l'exemplaire

que je vous destine), et je compte qu'elle sera prête dans huit jours.

Je pars pour Paris, si toutefois ma foible santé me le permet. Mon départ

est fixé au 15 du mois prochain; et si, à cette époque, je n'ai pas reçu

de vos nouvelles, j'attribuerai votre silence à la multiplicité de vos

occupations, et je ne vous enverrai pas moins la copie de mon poëme; mais

je me plais à croire que vous ne voudrez pas me laisser plus long temps

dans l'inquiétude; d'ailleurs je vous avoue que je serois fort embarrassé

pour vous faire passer mon manuscrit; la poste est une voie

très-dispendieuse, et cependant si vous ne m'en indiquez pas une autre,

je serai forcé de m'en servir, et dans ce cas je crains bien que le

plaisir que vous éprouverez à me lire, ne vous dédommage pas des frais.

J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

_P. S._ Si vous avez quelque répugnance à suivre une correspondance qui

pourroit vous devenir fastidieuse, faites-moi la grâce de me le marquer.

Vous connoissez sans doute le poëme de l'harmonie imitative dont M.

Piis[20] vient de nous régaler: je me suis permis une petite sortie sur

ce poëme, que je n'ai trouvé ni harmonieux ni à imiter.

[20] Le 26 janvier suivant, Caillot-Duval se décidait à tenter la

correspondance avec Piis, qui ne s'y laissa point prendre.

J'ose espérer que vous ne serez pas fâché d'apprendre que Sa Majesté

l'Impératrice de toutes les Russies vient de m'envoyer la patente de

membre de l'Académie impériale de Pétersbourg.

* * * * *

_Réponse._

Abbeville, le 5 décembre 1785.

Votre dernière lettre, monsieur, me donne de vives inquiétudes sur votre

santé; je hâte ma réponse pour vous prier de m'en donner des nouvelles,

sans retard. Pour moi, j'allois mieux; mais la fièvre m'est revenue

depuis quelques jours. Dans cette maudite saison, on a tant de peine à se

rétablir! Je vous avouerai que vos reproches m'en ont fait; mais vous

avez vu, par ma dernière, combien mes excuses ont été légitimes. Ce sera

toujours un vrai plaisir pour moi que d'entretenir une correspondance

suivie avec vous, et vous pouvez compter que quand il y aura du retard de

ma part, ce ne sera jamais qu'aux événemens imprévus et à la multiplicité

de mes occupations qu'il faudra l'attribuer.

Je brûle d'envie d'avoir votre poëme: vous voudrez bien faire remettre le

manuscrit que vous me destinez à M. Marcotte, chez M. Brouet, procureur

au parlement, rue Mazarine, à Paris: ce M. Marcotte a des occasions,

toutes les semaines, pour Abbeville.

Recevez, je vous prie, mes sincères félicitations, sur la distinction

flatteuse que l'Impératrice de Russie vient de vous accorder: je ne doute

pas que votre poëme ne vous en procure, qui ne le seront pas moins.

Quoique je ne soye d'aucun corps littéraire, et que je n'aye jamais fait

de démarches à ce sujet, je ne vous dissimulerai pas que mon amour-propre

seroit agréablement chatouillé, si je devenois académicien.

Je ne connois point le poëme de l'harmonie imitative, mais j'en ai

toujours mal auguré. M. de Piis n'est rien moins que propre à ce genre,

bien différent de celui de briller dans les vaudevilles. Ses petits

opéras offrent souvent des tableaux ingénieux; il met beaucoup de gaieté

dans ses ouvrages, mais on peut lui reprocher des calembours, de

mauvaises pointes, et quelquefois une gravelure trop forte. Il ne

faudroit pas moins qu'un Boileau pour nous donner un bon poëme sur

l'harmonie imitative, et je ne doute pas que ce ne soit avec raison que

vous n'ayez fait une sortie sur celui de M. de Piis.

J'ai l'honneur d'être, etc.--Le CAT.

* * * * *

_A M. le Cat, à Abbeville._

Nancy, le 14 décembre 1785.

Je suis infiniment sensible, monsieur, à l'intérêt que vous voulez bien

prendre à ma fâcheuse situation: il m'est encore impossible de me rendre

à Paris, comme je croyois pouvoir le faire; je ne puis m'occuper de

choses sérieuses, et c'est ce qui m'empêche de mettre la dernière main à

mon poëme: ce qui me reste à faire seroit tout au plus l'ouvrage de

quatre jours, si je me portois bien. Je vais envoyer à Paris, et faire

remettre, à l'adresse que vous m'indiquez, la brochure sur le magnétisme,

dont je vous ai parlé: je vous fais le sacrifice de mon exemplaire, car

cet ouvrage est devenu introuvable. Je suis très-curieux de savoir ce que

vous penserez de cette bagatelle; j'y ai trouvé de l'esprit, de la gaieté

et des plaisanteries neuves; le style en est assez coulant, quoique

concis; je pense que vous ne serez pas non plus mécontent de la partie

typographique.

Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimes · 第 2 / 5 段