chapeau, les harmonies de leur robe, avec des gestes câlins qui les
enveloppent comme un voile. Elles dégustent ses compliments avec des
mines de chatte qui lappe du lait. Et comme il est peintre, ses
louanges vous ont une portée définitive, officielle, de diplôme ou de
brevet. En échange, elles admirent la suavité de ses cravates,--une
par jour, ma chère,--la coupe anglaise de son veston, l'intelligence
de sa main, le scintillement de son esprit. Il faut les entendre
soupirer: «Il est si artiste!» Sur leurs lèvres, le mot passe comme
une musique et comme une caresse. Au demeurant, délicat, musqué,
discret, Luce est le plus galant homme du monde.
En route, il est exquis. Il est sans pareil pour découvrir, pour faire
comprendre et goûter le pittoresque d'une ruine ou d'une silhouette
paysanne, l'ordonnance d'un parc, la beauté d'un couchant, avec des
mots heureux et gais, avec un pouce qui sculpte l'espace et des doigts
qui projettent les idées.
* * * * *
Aussi, le petit vin d'Anjou aidant, vous imaginez si Luce tient toute
la voiturée sous le charme. Les anecdotes succèdent aux pensées, les
saillies aux souvenirs, et c'est comme une fine dentelle qui se
déroule et flotte dans le sillage de l'auto. Puis, peu à peu, sa verve
se lasse. Luce a des absences, des distractions. Il y a des trous dans
la dentelle. Bien qu'il s'efforce de rester égal à lui-même, il sent
une mélancolie inquiète l'envahir et le diminuer. Qu'a-t-il donc?
Ce qu'il a? Ma foi, je suis presque aussi embarrassé que lui de
l'avouer. Les règles de la pudeur sont tellement étranges. Mais, après
tout, le problème qui trouble et travaille Luce est d'ordre général.
Il intéresse tous les chauffeurs. Au diable! Et pourquoi faire prendre
toujours des vessies pour des lanternes? Bref, Luce voudrait bien
s'arrêter un instant. Selon l'euphémisme rustique et charmant de nos
paysans, il voudrait bien «pencher de l'eau».
C'est sans doute ce maudit reginglard. Il y a des petits vins, comme
cela, qui ne savent pas garder la bouteille, qui ne peuvent pas rester
en place, qui veulent absolument voir du pays. Peut-être Luce en
a-t-il bu plus que les autres? Peut-être est-il plus sensible que les
autres à ses impatiences? Le certain, c'est que cet anjou s'ennuie, et
qu'il veut s'en aller par la voie ordinaire.
Là! Je vous le disais bien. N'est-ce pas une question d'ordre général?
Car, enfin, dans un express, chaque wagon possède son _buen retiro_.
Dans un train omnibus, on a la ressource de s'arrêter à une station et
de prendre le suivant. Mais en auto!...
En auto, on va tant que ça peut. On ne connaît pas l'arrêt. La crainte
de la panne a laissé dans les esprits sa forte empreinte. Naguère, on
ne s'arrêtait que pour réparer. Le pli est resté. Une voiture au bord
de la route est, aux yeux du passant, une voiture en panne. Aussi,
pour éviter cette supposition déshonorante, ne s'arrête-t-on pas.
Naguère, une fois arrêté, on ne savait jamais si l'on pourrait
repartir. L'appréhension demeure. On profite de ce que le moteur
donne bien. On ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, la vitesse est
une volupté. Et, tandis que la plupart des plaisirs humains exigent
des repos, des détentes, où l'on se reprend, où l'on se recueille, la
vitesse est une volupté qu'on peut indéfiniment prolonger. Alors, on
en jouit sans relâche. Et toutes ces voix de crainte et d'ivresse vous
crient en même temps: «Marche! Marche!» Et l'on obéit. On devient le
Juif-Errant à roulettes.
* * * * *
Luce méditait sur ces mœurs cruelles. D'abord, il paya de mine,
essaya des ruses. Comme on passait devant un castel en ruines, il
suggéra:
--Oh! ce serait tellement amusant à explorer! Si nous poussions
jusque-là?
Il espérait trouver des recoins propices. Mais sa proposition n'eut
aucun succès. L'auto marchait trop bien.
Il tâcha de distraire son souci à force d'enjouement. Mais la nature
est coquette. Elle ne veut pas qu'on l'oublie. De nouveau, Luce
devint rêveur. On ne s'arrêterait donc jamais? Il ne pouvait tout de
même pas, devant ces deux dames, demander à descendre, comme le gosse
qui fait claquer ses doigts pour demander au pion la permission.
Mais un tournant de la route découvrit une large vue sur la vallée.
Luce se dressa et, le geste prophétique, s'écria:
--Ah! ah! voilà une chose qui veut qu'on l'admire dans le
recueillement, dans l'immobilité!
Pendant qu'on admirerait, il s'éclipserait. Mais Trutat, qui
conduisait, déclara dans son cache-poussière que les jours d'octobre
étaient courts et qu'il détestait rouler la nuit.
* * * * *
Luce se laissa choir, retomba assis. Il s'abandonnait au courant,
comme un noyé. Il n'attendait plus le salut que du hasard. Il n'y
aurait donc jamais de panne! Ah! la musique délicieuse du moteur qui
hoquette, faute d'essence!... Ah! le joyeux coup de fusil de
l'éclatement!... Ah! le gai sifflement de la crevaison!... Non, rien.
On marchait, on marchait.
A un croisement, il eut un sursaut. Si l'on pouvait se tromper de
route? Tout de suite:
--Hé! hé! êtes-vous bien sûrs d'être dans le droit chemin? Si vous
voulez, je vais aller lire la plaque, me renseigner...
C'était bien le diable s'il ne trouvait pas une haie? Mais Trutat
affirma qu'un détour lui ferait perdre moins de temps qu'un arrêt.
Alors, Luce abandonna toute espérance. Sa méditation devint plus
amère, l'obsession plus pressante. Il écarta de sa mémoire l'image des
lieux où son envie eût pu se satisfaire, depuis l'accueillant édicule
des boulevards jusqu'à l'étincelante retraite, porcelaine et acajou,
des palace-hôtels.
On roulait, on roulait. A l'approche du soir, la voiturée tout entière
se taisait, recueillie, les yeux à l'horizon embrasé en feu de forge.
Chacun semblait rêver. Il n'y avait plus de raison pour s'arrêter.
Luce, au supplice, souhaitait maintenant la catastrophe.
Et, pourtant, on s'arrêta, pour allumer les phares... Ah! ce ne fut
pas long, je vous prie de le croire... Luce connut un de ces instants
de suprême béatitude où l'on croit à la Providence.
* * * * *
Mais à peine, ses aises recouvrées, se retournait-il, qu'un cri de
surprise lui échappa: toute la voiturée s'était envolée! Tous, comme
des soldats qui préparent une embuscade, s'étaient jetés qui derrière
un arbre, qui derrière une borne, qui à l'orée du bois... Le
mécanicien lui-même, la main pudiquement retournée en cornet,
s'abritait derrière le capot.
Indigné, Luce se croisa les bras. Ah! c'était bien la peine de se
retenir, de se contraindre, de se mettre à la torture, quand tous
étaient travaillés du même besoin! Voilà donc pourquoi ils se
taisaient, depuis une heure! Ce n'était pas la mélancolie du
crépuscule. Fichtre non! Tous avaient envie de descendre, et nul
n'avait osé parler! Ah! pudeur, pudeur, que de crimes on commet en ton
nom...
LE RESSORT
Sartaine raconta:
--Il y a de cela quatre ans juste. Nous étions en voyage de noces à
Cavalour, une toute petite plage de l'Esterel. Nous y vivions à cent
sous par tête, et pourtant ce séjour représentait pour nous un gros
sacrifice. Nous n'avions d'autres ressources que mes appointements de
rédacteur au ministère de l'Éducation publique et la rente des 20.000
francs de dot de ma femme. Mais elle avait tellement tenu à passer ces
quinze jours de congé dans le Midi, que nous nous étions offert cette
petite folie. On ne se marie qu'une fois, généralement.
La veille de notre départ, nous nous promenions dans la campagne, par
un temps de printemps. De tous nos yeux, nous faisions provision de
souvenirs, quand, à un détour de la route, nous découvrîmes une
automobile en panne. C'était une splendide limousine, un salon sur
roues. Mais ce salon était vide. Accroupi à l'arrière, le mécanicien
réparait un pneu. Il avait l'air d'un brave homme, la face cuite et
barrée d'une rude moustache noire qui n'en finissait plus. Nous nous
approchons de lui, nous admirons sa voiture, la causerie s'engage, et
nous apprenons qu'il rentre à Paris pour chercher les filles de son
patron, un gros industriel en villégiature au Cap-Martin. Comme il se
relevait, satisfait d'avoir achevé sa besogne, et sans doute mis en
confiance par notre allure modeste, il nous dit:
--Ça vous irait, hein, les amoureux, de faire une petite balade dans
cette bagnole-là?
Nous nous regardons, ma femme et moi. Nous n'étions jamais montés dans
une auto. Une même pensée nous traverse:
--Je vous crois. Et même... si vous nous emmeniez jusqu'à Paris...
Je lui promets un joli pourboire. Il se gratte le front sous sa
casquette, puis, résolu:
--Bah! ça ne fera de tort à personne. Et ça paraît tellement vous
faire plaisir.
Une demi-heure après, notre petite malle arrimée au porte-bagage, nous
roulions, blottis au creux de la somptueuse limousine.
* * * * *
Ah! mes amis... ce rêve. Songez que, pour nous, tout était nouveau: ce
rebondissement dru, les délices de la vitesse alliées à celles de la
solitude et du confort, l'amusement de pénétrer au cœur des villes et
des villages, d'y surprendre le détail de la vie dans un regard, puis
de fuir à nouveau dans la campagne, où le paysage raye les vitres...
Imaginez ces deux amoureux tout neufs, grisés de bonheur, dans ce nid
tiède et capitonné... Napoléon débarqué de l'île d'Elbe et marchant
triomphalement à travers la France, l'aigle «volant de clocher en
clocher jusqu'à Notre-Dame» n'éprouva certainement pas de sensations
plus fortes que les nôtres, dans ce voyage de Provence à Paris, où la
route se précipitait sous nos roues.
* * * * *
A la barrière, nous quittâmes ce rude et bon Marcel, le mécanicien à
qui nous devions cette échappée de rêve et dont deux jours de route et
d'étapes nous avaient rapprochés.
C'était fini... Seulement, en descendant de cette voiture, nous
n'étions plus les mêmes qu'en y montant. Nous avions pris le sentiment
aigu d'une vie plus savoureuse, plus pleine, plus intense et plus
forte que celle où nous allions retomber. Ce fut le voile déchiré, la
révélation en éclair, l'éblouissement dont les yeux gardent la trace
ineffaçable.
L'existence que j'allais mener jusqu'à la mort me fit horreur. Quoi!
Donner ma jeunesse, ma force, à cette besogne dont je savais
l'inanité... Être un des rouages inutiles de cette machine à
paperasses... Attendre tous les matins et tous les soirs qu'il soit
l'heure de m'en aller... Faire mon métier avec ma montre sous les
yeux... Finir sous-chef, avec une petite retraite... Préparer du même
coup cet avenir médiocre à ma compagne, que j'avais vue illuminée,
étincelante de bonheur pendant ces deux jours de rêve? Ah! non, non et
non!
Ce fut une métamorphose. Je sommeillais, je m'éveillai. J'étais
d'argile, je devins d'acier. Ce fut ce voyage de hasard qui tendit mes
désirs, qui les roidit, qui en fit autant de ressorts bandés, capables
de me projeter droit et vite au but... Moi aussi, à la force du
poignet, je parviendrais à la fortune. Moi aussi, j'aurais ma bonne
limousine, qui bondirait dru sur les routes.
* * * * *
J'y serais arrivé, je crois, par le crime même, si la nature et
l'éducation n'avaient déposé en moi le sens de la netteté morale et
l'horreur de la vilenie. Le jour même du retour, je cherchai. Un de
mes oncles, qu'on qualifiait d'_original_--mot qui peint notre race,
qui fait, de quiconque sort du moule commun, une sorte de
demi-fou--m'avait légué une formule pour la conservation des œufs.
«Tiens, petit, garde cette note. Cela te servira peut-être un jour.»
Je l'avais oubliée dans un coin de tiroir, en vrai Français qui fuit
l'initiative et n'estime que les diplômes. Je la relus. Si elle était
bonne, elle valait un trésor. En effet, l'œuf frais se vend _trois_
fois plus cher en hiver qu'au printemps. On voit tout de suite les
bénéfices que pourrait réaliser celui qui achèterait des œufs au
printemps, les conserverait frais et les revendrait l'hiver. Nous
étions en mars. Je préparai le bain, j'y plongeai quelques centaines
d'œufs, et je ne les en tirai qu'en novembre. Passez-moi le mot: on
eût dit qu'ils sortaient du derrière de la poule! Alors, j'entraînai
ma femme par la taille dans une valse échevelée, en criant: «Nous
aussi, nous aurons notre limousine!»
Résolument, nous nous jetâmes à l'eau. Je quittai le ministère, pour
avoir tout mon temps. Nous vécûmes sur les 20.000 francs de la dot. Je
louai un hangar à Bagnolet, je fis construire des cuves, j'achetai
des œufs par centaines de mille, et j'en cherchai la vente l'hiver
suivant.
Dame! ça n'a pas marché tout seul. Il m'a fallu briser des coalitions
d'intérêts, lutter contre les commissionnaires des Halles, désarmer
les méfiances, attendrir les grands restaurants, séduire les
fabricants de biscuits, que sais-je? Vous voyez d'ici l'ex-rédacteur
de ministère à la besogne. Parfois, j'étais las à croire que je
marchais sur les genoux. Et souvent des larmes d'humiliation me
rongeaient les yeux... Mais, dans ces moments-là, je pensais au beau
voyage en limousine et, l'œil sec, la taille redressée, je
repartais...
Vous connaissez ma situation actuelle. Mes usines couvrent à Bagnolet
la superficie d'un village. Mes ramasseurs drainent l'Europe, et je
puis dire que la terre entière me doit le petit bienfait de déguster
en hiver un œuf qui a la fraîcheur du printemps. Vous comprenez
maintenant quel fut le ressort de ma rapide fortune et pourquoi j'aime
mes trois autos...
--Et le bon Marcel, vous ne l'avez pas pris comme mécanicien?
--Marcel? Mais si, je l'ai pris. C'est mon surveillant général. Il se
fait mille louis par an. Mais comme mécanicien, vous ne voudriez pas.
Il prend trop facilement du monde sur la route!
A QUOI RÊVENT LES CHAUFFEURS
«Parti au quart de tour. Pas fâché. Sous prétexte d'adieux, les
Ledragon nous avaient à l'œil. Ce que c'est rosse, les amis! Ayons le
sourire.
Cristi! la sortie n'est pas bonne, chez les Ledragon. Deux bornes
resserrées, un seuil de pierre, un butoir... On voit bien qu'ils n'ont
pas d'auto. Virage. Passons vite en quatrième. Je suis sûr qu'ils nous
guettent encore... Ah! nous y sommes, et sans douleur.
Pas mauvais, leur déjeuner. Deux vins. Ils donnent l'ordinaire pour du
bordeaux. Des nèfles! C'est du petit reginglard de pays. Le second
était cordial. Pourtant, l'étiquette blanche et le nom en cursive
«Pomard» ne m'inspirent pas confiance. Ça sent son grand épicier.
Un vieux chapeau. C'est drôle, on dirait que la voiture en a peur et
qu'elle ne veut pas passer dessus.
Ce n'est pas possible, ce n'est pas une 15-20 chevaux. Le marchand
s'est trompé. C'est une 24-30. Elle marche trop bien. Vite, touchons
du bois. Suis-je bête! Quand on conduit, on touche toujours du bois,
puisqu'on a les mains au volant.
J'ai bien mon permis?
Il y avait un plat assez réussi. Des œufs brouillés aux truffes,
servis dans des tomates creusées. Il faudra que nous essayions ça à la
maison, quand nous n'aurons pas les Ledragon.
Cette Mme Ledragon est étonnante. Elle a bien le demi-siècle. Et elle
chasse, elle pêche. Elle vous a une de ces poitrines en pupitre...
Mais ses filles, quelles bringues!
Hein? Quoi? Qu'est-ce que vous dites? Des vaches. Parbleu, je les vois
bien. C'est curieux comme les gens qui sont dans votre dos ont la
manie de vous donner des conseils.
J'ai une chambre réparée à l'arrière gauche. Je m'en méfie.
Zut! une montée dont on ne voit pas le bout. Faudra passer en
troisième. Mais aussi nous sommes chargés comme un canon. Quelle idée
ma femme a-t-elle eue d'offrir aux trois Tiquard de les déposer chez
eux, à Martinville? C'est un détour de quinze kilomètres au moins. Il
est vrai qu'ils lui ont fait le coup de la carte forcée. Et des
allusions, et des invites! Des gens qui n'auraient pas levé le petit
doigt pour monter dans votre break, au temps des chevaux, rampent à
s'user la peau du ventre et déploient des ruses de Sioux pour avoir
une place dans votre auto.
C'est très drôle. La route paraît moins bonne, quand on va moins vite.
D'ailleurs, quand nous n'avions pas d'automobile, nous faisions comme
les autres. Combien de fois avons-nous invité les Ravache--des êtres
insupportables, puants, prétentieux--uniquement parce qu'ils avaient
un tonneau 10-chevaux! Et ils se faisaient prier, encore. Et nous
insistions. Pour une 10-chevaux! Quand j'y pense, j'en ai chaud de
honte.
Non, il ne prendra pas sa droite. Vous verrez qu'il ne la prendra pas.
Quelle jouissance les charretiers éprouvent-ils à rouler à gauche? Au
milieu, je comprendrais. Mais à gauche? Ah! l'animal, il dormait!
Quel beau temps.
Si j'étais les Ponts-et-Chaussées, je mettrais des planches sur les
fossés et les tas de pierres sur les planches. Ainsi, je déblaierais
la banquette.
Et dire que si ma direction cassait, nous nous retournerions à 60 à
l'heure! Qu'est-ce que je ferais? J'aime mieux ne pas y penser.
Un troupeau. Les quatre pieds d'un mouton éreintent plus la route que
les quatre pneus d'une auto. Pourtant on ne dit rien aux bergers.
Ça sent l'engrais.
Tiens, un trimardeur qui ressemble à Victor Hugo. Pauvre diable. Comme
nous devons lui faire envie! Qu'est-ce qu'il peut bien penser en nous
voyant? Oh! il pense peut-être tout simplement: «V'là une auto.»
Allons, bon, un coup de sirène derrière nous. Gratté! C'était au
moins une 80-chevaux. Décidément, c'est insupportable, cette
poussière.
Au fond, suis-je vraiment plus heureux que ce trimardeur-là? J'ai des
embêtements d'affaires, d'argent, d'ambition, qu'il ignore. Et lui, il
a des voluptés simples et fortes que je ne connais pas: lamper un
verre de vin, fumer un mégot, palper une pièce blanche. Tout est
relatif. En faisant pour chacune d'elles la balance des joies et des
peines, toutes les existences s'équivalent peut-être?
Est-ce un cassis? Non, c'est l'ombre d'un arbre.
Une auto devant nous. Elle vient? Non, elle va dans notre sens. Donc,
nous marchons plus vite. Il faut que je l'aie. C'est idiot. Mais je ne
serai pas content tant que je ne l'aurai pas. Et puis, ça épatera les
trois Tiquard.
Ah! ça va mieux.
Il me semble que j'ai entendu quelque chose d'anormal dans le moteur.
Ou dans le différentiel, peut-être? Un pignon brisé? La panne, la
grande panne... Suis-je serin! c'est le sifflet du chemin de fer.
Ça roule. Encore un peu, pour voir. Allons, allons, soyons sage. C'est
bon la vitesse. On se sent fier, puissant, souverain. On règne.
Chic, chic! voilà les maisons de Martinville. On va débarquer les
trois Tiquard. Ma foi, je n'éteins pas le moteur. Ça pressera les
adieux. Et puis, si des fois on ne repartait pas...»
LE PETIT FOX
On offrait aux Griset, qui avaient pris à Marlotte leurs quartiers
d'été, un jeune et charmant fox-terrier qui habitait Le Raincy.
Comment le transporter d'une résidence à l'autre? Par le chemin de
fer? Mais que de transbordements! De plus, on assure que les chiens
sortent de leur cage salis, aphones, enragés. Et quant à l'emporter
avec soi, il n'y fallait pas songer. Il suffit d'un voisin grincheux
pour exiger l'expulsion du voyageur à quatre pattes. Non. Le rêve,
c'était de cueillir le petit chien en auto et de le déposer dans sa
nouvelle maison, une heure plus tard.
Le temps pressait. Le fox appartenait à une vieille dame qui le
trouvait trop jeune et trop fou pour elle. Et elle était bien capable
de le donner dans le pays même, si l'on tardait trop à l'en
débarrasser.
Les Griset n'avaient pas d'auto. Mais tout leur entourage en était
farci. On allait se disputer le plaisir de les obliger. A tel point
qu'ils en furent un moment embarrassés. A qui donneraient-ils la
préférence?
Au cousin Petitport. La famille d'abord. On n'est pas toujours en très
bons termes avec les siens. On a souvent des relations vagues et
flottantes. Mais, dans chaque circonstance importante, les liens se
tendent. Dès qu'on a besoin d'une aide, d'un service, on se souvient
qu'on est du même sang. Le cousin Petitport, célibataire et rentier,
possédait une souple et légère voiture d'une douzaine de chevaux, dont
il usait surtout le dimanche avec ses amis. Il était son propre
mécanicien. Il serait ravi de la promenade.
On l'invita donc à dîner, non sans avoir mûri un fin menu, car on
savait le cousin gourmet. Et, dès le potage, on aborda carrément la
question. Or, voyez la malchance. Petitport relevait à peine d'une
crise d'entérite. Et il se sentait encore trop faible pour conduire
pendant 120 kilomètres. Ah! sans cette maudite attaque!... Mais le
moindre effort le jetait bas. On compatit poliment, bien que le cousin
témoignât d'un robuste appétit de convalescent, qui rassurait sur son
sort.
Décidément, rien ne servait d'être cousins. La vraie famille est
formée des amis. Ce n'est pas la famille imposée, mais la famille
librement choisie, la famille d'élection. Celle-là est toujours prête
à rendre service. Est-ce que les Bréau, par exemple, les grands
usiniers, n'allaient pas sauter sur l'occasion? C'était bien le diable
si, avec leurs deux grosses voitures de la bonne marque, ils ne
pouvaient pas faire transporter un petit roquet du Raincy à Marlotte!
M. Griset se chargea de l'ambassade. Armé d'une grosse botte de roses,
il s'en fut trouver Mme Bréau. Puis, déployant des grâces, il coula
légèrement sa demande, comme un billet doux glissé parmi des fleurs.
Tout de suite, il s'excusa, désinvolte, assura que le chien était
bien élevé, qu'il n'offenserait pas le tapis de la limousine.
D'ailleurs, avec des voitures si rapides, il n'aurait même pas le
temps de s'oublier.
Mais, décidément, le petit fox jouait de malheur. L'une des autos
était indispensable à M. Bréau pour le mener deux fois le jour à
l'usine. Et quant à la seconde, elle était en réparation, chez le
fabricant. Ce n'était plus une voiture, mais un jeu d'osselets,
disséminé dans trente-six paniers... Mme Bréau était vraiment désolée.
Mais sa désolation dut être brève, car la dame passa vite à un autre
sujet.
Les Griset ne se découragèrent pas. Il leur restait des portes où
frapper. Sapristi, tous les amis chauffeurs ne sont pas aussi durs à
la détente. Ils passèrent en revue leurs réserves. Monsieur proposa
les Brossard, des gens charmants, fanatiques d'auto, qui, chaque
dimanche, suivaient des routes, sans cartes, au hasard, pour la joie
de rouler. Mais Madame fit observer que les Brossard avaient les
chiens en horreur. On ne pouvait pas leur demander de faire trente
lieues en l'honneur d'un petit fox! Monsieur s'inclina.
Ah! par exemple, les Lentisque ne pourraient pas se dérober.
Travaillés d'une frousse énorme dès la mise en marche, ils ne se
servaient pour ainsi dire pas de leur voiture. Et, d'autre part, ils
avaient une dette de reconnaissance à payer aux Griset. N'avait-on
pas, par relations, pistonné leur cancre de fils au bachot? Il est
vrai qu'il n'avait pas été reçu. On décocha un bleu aux Lentisque.
Leur réponse fut rapide et brève. Ils partaient pour Vichy, par la
route. Mille regrets.
Et les Tonot, qu'on avait un peu perdus de vue, ces temps derniers,
mais qui naguère s'offraient sans cesse: «Vous savez, quand vous aurez
besoin de notre voiture... elle est à vous.» On leur écrivit. Mais ils
avaient vendu leur tacot, dans la terreur de la crise.
Griset ne voulut pas s'avouer vaincu. Il se rappela qu'un de ses
camarades de collège, nommé Collinot, tenait une agence et un garage.
Celui-là lui louerait une voiture à des prix d'ami. Il l'alla trouver,
le tutoya, lui témoigna tout de suite de la confiance et de la
cordialité. Mais Collinot était commerçant avant tout: «Ah! mon
vieux, que veux-tu, mon affaire est en société. Je ne peux pas faire
de rabais. Je n'en ai pas le droit. Et puis j'ai des frais généraux,
des employés. Tout ce que je peux faire pour toi, c'est de te donner
un mécanicien de confiance et une bonne voiture. Tu comprends, moi, je
ne fais pas la location, en somme.» Bref, il eut l'air d'accorder une
faveur à des prix dont Griset resta embouti.
Allons! il faudrait y renoncer. Mais c'est égal, ils étaient jolis,
les amis propriétaires d'autos. Une satanée race. Dire qu'il n'en
trouverait pas un, pas un seul, qui mettrait gentiment une voiture à
sa disposition, une demi-journée! Et pourtant, il devait en trouver
un.
Ce fut au café, à l'heure de l'apéritif. Il y avait là un quidam qui
prêtait parfois la main à la manille, et qui, toujours vêtu de cuir,
lunettes au front, parlait de la route comme d'une vieille amie qu'il
ne quittait jamais. Griset s'épancha en aigres doléances. Ah! ils
étaient propres, messieurs les chauffeurs. Des égoïstes, plus jaloux
de leur auto que de leur femme! Et il conta ses déboires.
Le quidam s'indigna. Quoi? On lui avait refusé une demi-journée
d'auto? Mais c'était infâme! Quant à lui, il était toujours prêt à
rendre service sur l'heure. Griset s'élança, lui prit les mains. Il
avait trouvé le merle blanc. Enfin! Mais il était dit que la malchance
ne le lâcherait pas. Le généreux quidam n'avait qu'une motocyclette!
Et le petit fox a pris le train.
LE GABELOU