Le gabelou Ganachot, un doigt dans le nez, sondait l'horizon. On sonde

ce qu'on peut. Il s'embêtait ferme, à cette porte. Pas dix voitures ni

cent piétons par jour. Pourquoi ne l'avait-on pas laissé à la gare de

Lyon? Là, au moins, on avait du plaisir. Aux messageries, on éventrait

tout, on tripotait tout, le beurre, les poulets, les fruits, on

renfournait tout ça à la va-comme-je-te-pousse, avec des doigts bien

gluants. A la sortie des voyageurs, on palpait les paquets, on

tripatouillait les petits sacs, on fouinait dans le linge sale des

valises et des malles, on terrorisait, on traquait, on pinçait, on

était des rois. Tandis qu'à cette sacrée porte, personne à se mettre

sous la dent.

Ganachot eut un morne regard pour le poste installé dans l'épaisseur

même du rempart, pour le mur de meulières où pendaient les sondes, les

jauges, les vrilles, les pipettes, tout un arsenal qui rappelait le

bon vieux temps de l'Inquisition, de la torture et de la question

extraordinaire. Armes inutiles, hélas! et que la rouille envahissait.

Vrai, il crevait d'ennui. La fouille était devenue sa raison d'être.

Dans toute autre carrière, il fût peut-être resté tout bêtement un

brave homme à l'air bonasse. Mais ce pouvoir sans borne, ce droit

absolu de suspicion, ce métier de flic et de voyeur, cette habitude de

fourrer le doigt partout, cette mentalité de saint Thomas de barrière,

lui avaient modelé une personnalité nouvelle. La moustache et le

sourcil se hérissaient, l'œil soupçonnait, la bouche méprisait, toute

la figure était d'une sombre brute. Et il ne connaissait plus qu'une

joie sur terre: cambronner le monde.

De marasme, Ganachot s'explora le nez. Mais il en eut vite fait le

tour. On n'a jamais que deux narines. A nouveau, il épia le boulevard,

qui, parmi les masures et les dépotoirs de la zone, s'en allait droit

vers la banlieue lumineuse. Soudain, dans la perspective, surgit la

silhouette carrée d'une auto... Elle venait! Elle allait entrer dans

Paris!

* * * * *

Ganachot pensa défaillir. L'amant au premier rendez-vous qui voit

paraître la silhouette adorée ne trépide pas de plus d'impatience, ne

se sent pas inondé d'un plus large flot de délices. Comme elle

semblait lente!

Enfin elle approcha. C'était une limousine, noire et brillante comme

une fine bottine vernie à roulettes. Le mécanicien était seul. Bonne

affaire. L'auto stoppa au ras du trottoir, quelques mètres avant la

grille de l'octroi. Sans attendre même qu'on demandât ses services,

Ganachot se précipita.

Ah! ah! Il s'agissait de se donner de la satisfaction. Voyons. D'abord

la question de l'essence. Le gabelou tendit la main:

--Votre bulletin de sortie?

Le mécanicien, un joli garçon, tout jeune, très correct, répondit:

--Je n'en ai pas. Je viens de Blois.

Tant mieux. L'opération serait plus longue. Ganachot reprit:

--Bon. Vous payez les droits d'entrée. Combien de litres?

--Je ne sais pas au juste. Une vingtaine.

Le gabelou se pourlécha:

--Nous allons voir.

Oh! la volupté de faire enlever des coussins et des planchettes, de

dévisser des bouchons, d'enfoncer la jauge, d'aller chercher sous la

voiture les dimensions du réservoir, d'inscrire, de multiplier. Nom

d'une pipette! Que c'était bon! Il en tremblait. Les zéros, les

virgules dansaient devant ses yeux. Tantôt il trouvait quinze cents

litres et tantôt cinq décilitres. Par la magie des chiffres, le

réservoir devenait tour à tour gazomètre et chopine.

Mais ce bafouillage même le ravissait. Le mécanicien pouvait bien

attendre. D'autant que ce particulier-là vous avait un petit air de

se ficher du monde... Ça lui apprendrait. Enfin, il décréta:

--Trente-cinq litres.

Puis il pénétra dans son antre, établit longuement un bulletin, tout

en devisant avec ses collègues. Il fallait faire durer le plaisir.

Quand il revint, sa feuille à la main, le mécanicien, au volant,

attendait toujours, patient en apparence.

Ganachot décida de procéder à la visite, avant de réclamer son dû.

Peut-être l'addition grossirait-elle. Il ouvrit la portière, entra

dans la limousine, où ses semelles boueuses s'imprimèrent sur la

carpette grise. Cristi! Ça sentait bon, là-dedans. Du nanan. Il sonda

les capitons, souleva les tapis, les banquettes, renifla l'acoustique,

tripota et fouilla le vide-poche.

Flegmatique, le mécanicien l'observait par-dessus son épaule, à

travers les glaces.

* * * * *

Ganachot descendit. Il se fit ouvrir les coffres, tous les coffres.

Ceux qui s'allongent sur les marchepieds, ceux qui se logent sous les

sièges avant. Il développa les paquets de chiffons, dénoua les sacs à

chambre à air, bouscula l'outillage, dans une frénésie concentrée.

Ah! ce mécanicien restait calme. On verrait bien qui aurait le

dernier. Ganachot scruta les pneus--on en voit qui sont pleins

d'alcool--flaira les phares, soupçonna l'innocente lanterne arrière,

prit une échelle, grimpa, ouvrit la malle aux enveloppes de rechange.

Sa joie culminait, touchait au paroxysme, au spasme.

Et, tout à coup, il s'aperçut que c'était fini... Alors, avec un

soupir, il tira sa feuille:

--Sept francs.

Jamais on ne vit mécanicien plus candidement étonné. Ses sourcils, sa

bouche, s'arrondirent. Il susurra:

--Vous désirez?

Mais Ganachot était triste, son plaisir tombé:

--Je vous dis que vous me devez sept francs.

Du doigt, le mécanicien se toucha la poitrine:

--Moi! je vous dois sept francs? Vous faites erreur, mon brave.

La stupeur de Ganachot fut indicible. L'auto, lui passant sur le

corps, ne l'eût pas plus abruti.

Il ne pouvait pas deviner l'inspiration gamine qui venait d'illuminer

le mécanicien, écœuré par l'odieuse inquisition, ravi de prendre

enfin sa revanche et de donner une leçon au gabelou.

* * * * *

Ganachot en éructait. Il lâcha un terrible:

--Vous ne voulez pas payer?

Bon prince, accoudé au volant, le mécanicien se pencha:

--Écoutez, mon ami, vous êtes tout à fait aimable d'avoir bien voulu

jauger mon réservoir, inspecter mes coffres, visiter ma limousine,

examiner mes phares et vérifier mes pneus. Est-ce pour ces soins que

vous me demandez sept francs? Voyons, voyons, vous ne voudriez pas.

C'est excessif.

Ganachot grésillait:

--N'essayez pas de vous payer ma tête. Ça vous coûterait trop cher,

mon garçon.

Amusé, le mécanicien haussa le ton:

--Je ne me paye rien. Mais c'est à vous qu'il pourrait en cuire...

Comment, comment? Vous soulevez les jupes à ma voiture! Vous osez

toucher au vide-poche de Madame! Vous me demandez sept francs que je

ne vous dois pas! Parfaitement: _que je ne vous dois pas_... Mais

qu'est-ce que c'est que ces façons-là? Savez-vous que vous vous êtes

mis dans un très mauvais cas? Et je suis en train de me demander si je

ne vais pas porter plainte contre vous...

Ganachot passait par toutes les couleurs du prisme: violet, indigo,

bleu, vert, jaune, orangé, rouge. La rage, l'incrédulité, l'inquiétude

tournoyaient en lui.

Le mécanicien l'acheva, décisif:

--Il me plaît, à moi, de m'arrêter ici, au long de ce trottoir. C'est

mon droit, mon droit absolu. Et voilà que vous vous jetez sur ma

voiture comme un satyre... Est-ce que je vous ai demandé quelque

chose? Ai-je franchi la grille? Je ne vous ai jamais dit que

j'entrais dans Paris...

Et tandis que Ganachot essayait en vain de se rassembler, le

mécanicien mit prestement en route et partit en marche arrière.

LA PETITE FEUILLE MORTE

C'était une petite feuille de peuplier. Un beau matin de printemps,

elle avait jailli au bout d'une branche, comme une flamme verte. Lasse

d'être depuis si longtemps tenue en bourgeon, elle avait étiré ses

fines nervures et défripé sa robe tendre au soleil. Et tout de suite,

elle avait pris un goût extrême à la vie.

L'aimable existence! Une sève active lui courait dans les veines, lui

donnait cet éclat, ce vernis dont elle était si fière. Pas besoin de

se déranger. Tous les sucs de la terre montaient des racines jusqu'à

sa tige. Elle déjeunait sur la branche. Puis elle était très bien

placée. Ni trop haut, ni trop bas. Et comme le peuplier poussait au

bord d'une route, on se distrayait, toute la journée, à regarder

passer les piétons et les voitures.

Tous les chars des saisons défilaient devant elle. Ceux de la fenaison

vous envoyaient au passage une bonne et fine odeur de foin coupé. Et

dans ceux de la moisson, l'on s'amusait à cueillir au vol un brin de

paille que l'on balançait ensuite au vent comme un fil d'or.

Un jour, deux amoureux avaient fait halte à l'ombre du peuplier.

Qu'ils étaient charmants! Et quelle tristesse de leur départ!

Longtemps, l'herbe foulée garda leur empreinte allongée au pied de

l'arbre. Et cela rappelait ces tombes qui, au cimetière voisin,

s'allongent au pied de chaque croix.

Ah! on en avait longtemps chuchoté, dans la verdure. Il avait passé,

par tout le feuillage, comme un goût, comme un besoin de baisers. Car

nous nous y trompons, nous autres hommes. Et ce que nous prenons pour

le frémissement du vent dans les feuilles, le soir, c'est le frisson

de plaisir des arbres qui enlacent leurs branches en d'immobiles et

profondes caresses.

Nous n'imaginons pas tous les ébats des feuilles. Ainsi, par les nuits

de lune, elles regardent danser leur ombre sur le velours blanc de la

route. Et c'est à qui inventera la sarabande la plus éperdue. Ou bien,

par les très beaux jours, dans une ivresse de joie reconnaissante, on

s'érige, on se dresse, on se groupe, et l'on offre des bouquets au

soleil. Ou encore, quand un vieux chemineau passe, dont les souliers

font le même bruit que les cahots des charrettes, on s'élargit, on se

rejoint, on s'ingénie à faire au-dessus de sa tête l'ombre meilleure

et plus fraîche. Être coquette, être joyeuse, être bonne... Est-ce

qu'on pourrait employer mieux la vie?

Mais le divin plaisir, c'est le passage d'une auto. L'amusant défilé

de silhouettes cocasses ou gracieuses! Le comique intermède des

pannes! On en voit, de ces autos, de toutes les tailles et de toutes

les allures. Il y en a de si rapides, de tellement silencieuses, qu'à

peine a-t-on le temps de les regarder. Elles aspirent l'espace.

«Brouf!» Elles sont déjà loin. D'autres, plus vieilles, s'en vont avec

un petit bruit rageur et régulier. Elles ont l'air de radoter. Et

toutes soulèvent derrière elles un long sillage de poussière, un

troupeau de blanches volutes, une meute qui semble leur courir après

et les mordre aux pneus... Puis, las de sa vaine poursuite, le nuage

hésite, erre un moment sur les feuillages, et retombe.

La poussière de la route... Vous croyez sans doute que les feuilles

riveraines la détestent et la maudissent? Quelle erreur! Mais au

contraire, elles l'attendent, elles la bénissent. Car ainsi, elles

peuvent se mettre un peu de poudre sur la joue. Cela vous donne un

petit air piquant, distingué. On ressemble aux jolies dames que l'on

voit passer, souriantes dans leurs voiles légers, ou rêveuses derrière

la glace des limousines. Non, non, rien n'est plus délicieux que la

poussière fine et craquante, la poussière au goût vanillé, qui vous

répand sur la face la même clarté blonde qu'un soir de lune.

Et quand la rosée du matin vous a débarbouillée, c'est dans

l'impatience et la fièvre qu'on attend une nouvelle auto, pour vous

remettre un peu de poudre au bout du nez. A tel point que les

feuilles trop haut perchées ou nées trop loin du chemin en crèvent de

jalousie. Elles en dessèchent sur pied. Ce sont des sauvages, des

filles des bois. Si on les écoutait, elles voudraient toutes pousser

au bord de la route.

Ah! je vous jure que la petite feuille de peuplier ne céderait sa

place à personne. Et si l'auto lui donne les meilleures joies parmi

toutes celles qui la font palpiter d'aise dans la brise, c'est moins

pour l'amusement de la vitesse et du défilé des chauffeurs que pour ce

fard léger qu'elle lui jette au passage.

Mais voilà que la petite feuille devient inquiète... On dirait que la

vie ne circule plus en elle avec la même intensité qu'autrefois. Elle

perd ses couleurs de santé. Elle tient moins solidement à la branche.

Elle dépérit. Chaque rayon du soleil la blesse et laisse en elle sa

trace d'or, comme un poignard dans une plaie. Est-elle seule atteinte?

Mais non. Toutes ses sœurs changent aussi d'aspect. Est-ce qu'il va

falloir mourir, déjà? Il y a là, sous bois, des feuilles, mortes avant

sa naissance, qui achèvent de pourrir par terre. Il faudra donc les

rejoindre, subir leur sort, tout quitter, se dissoudre,

disparaître?...

Et c'est une sensation atroce, que de deviner en soi ce lent travail

de ruine et de n'y pouvoir rien... On voudrait rester belle,

éclatante, vernie, et on se dessèche. On voudrait rester aérienne,

près du ciel, et le lien qui vous unit à la branche se détache un peu

plus chaque jour. Il va falloir tomber sur la route, être broyée sous

les pas ou sous les roues, devenir une chose sans nom.

Déjà, la chute commence autour d'elle, avec un bruit de pluie. Les

feuilles tournoient. Elles essayent de lutter, de gagner du temps.

Leur vol est suppliant comme une prière. Pas encore! Mais la terre les

attire. Elle a faim. Elle veut s'engraisser. Et il faut enfin toucher

le sol froid et s'y unir, et s'y coller, dans un affreux baiser.

La petite feuille ne tient plus que par une seule fibre. Un souffle en

a raison... Elle tombe dans le vide. Ah! pouvoir échapper à la route,

remonter vers le ciel, pouvoir se raccrocher à la branche, pouvoir

vivre encore... Non, non. La terre la veut. Elle va la toucher. Elle

est perdue. Elle est morte...

Mais que se passe-t-il? Un puissant remous la saisit, l'arrache à

l'horrible étreinte, la soulève, l'emporte, la jette en spirale

glorieuse dans l'espace. Et pendant un temps qu'elle n'ose apprécier,

elle flotte, elle se balance, bercée par l'espoir merveilleux de

remonter vers les branches...

Dernier bienfait, dernière aumône de l'auto qui passe et qui a donné à

la petite feuille l'illusion suprême qu'ont rêvée tous les êtres, de

renaître en s'élevant vers le ciel...

TABLE DES MATIÈRES

Les pneus 1

Excellentes références 9

Les billes 17

Les milliardaires 25

Le temps des pannes 33

Fumée 43

Les lettres 51

Le petit carnet 57

La beauté 65

Noms d'hôtels 73

La sous-commission Neigeblonde 79

La guigne 101

Le chauffeur est garanti 109

Lord Sheffield 117

L'homme aux petits cadrans 125

La mauvaise voie 133

Le chapeau 143

La contravention 151

La «Semeuse» 159

Conflit 165

Le témoin 173

La gloire 181

Grand tourisme 191

Paul 199

Illusions 207

L'autoyer 215

Curieuse suite d'un accident d'auto 223

Encore un accident d'automobile 231

La question délicate 239

Le ressort 247

A quoi rêvent les chauffeurs 255

Le petit fox 261

Le gabelou 269

La petite feuille morte 279

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

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Plaisirs d'auto · 第 9 / 9 段