trompais aussi. Ça arrive à tout le monde. Tiens, quand on parlait
devant moi des chambres à air, je m'imaginais des vraies petites
chambres, avec des fenêtres, des tableaux, des tapis par terre. Ce
qu'on est serin, quand on est gosse! C'est comme le jour où maman a
dit que ma tante Vernisson était pleine de tact. Je confondais avec le
talc que Paul met aux pneus. Et je voyais la tante Vernisson toute
blanche, comme un goujon dans la farine.
ELLE, _en confiance_.--Ah! Goujon, ça me fait penser... Alors, quand
Paul dit qu'il va chasser un goujon, ce n'est pas un petit poisson?
LUI, _doucement railleur_.--Il dirait qu'il va pêcher. Un goujon,
c'est en fer.
ELLE.--Alors, c'est donc jamais des mots pour de vrai?
LUI.--Mais non. Tu voudrais pas qu'on mange la poire de la trompe, les
lentilles du phare, le croissant des pneus, les pastilles à réparer,
et les ressorts à boudin?
ELLE.--Dis donc, ça serait comme dans l'histoire du pays de Cocagne,
où tout est bon à manger, les maisons, les meubles, tout.
LUI.--C'est des contes de fées. Ce n'est pas arrivé. (_Feuilletant
l'index et cherchant des exemples._) Est-ce que tu crois que la
chemise du moteur a tout plein de dentelles autour, comme celles de
maman? Ou que les fusées des roues vont partir et faire des étoiles
dans le ciel! Que l'obus des valves va faire explosion? Que le châssis
blindé est à l'épreuve du canon? Ou que les ressorts ont vraiment des
mains et qu'on leur coupe les ongles comme à nous? Qu'on plombe les
dents des roues, quand elles se gâtent? T'attends-tu à trouver du
miel dans le radiateur nid d'abeilles? Penses-tu que les queues de rat
sont coupées sur un animal vivant? Et quand la soupape repose bien sur
son siège, t'imagines-tu qu'elle s'assoit dans un petit fauteuil?
ELLE, _rêveuse_.--Non, non, bien sûr.
LUI.--C'est que tu en serais bien capable. Tu es très gobeuse. Je suis
sûr que le jour où papa s'est écrié sur la route: «Le carburateur est
noyé!», tu as dû croire à un accident et chercher la rivière où il
était tombé. Et quand on s'est aperçu que le moteur était grippé,
avoue que tu voulais lui donner du jujube?
ELLE.--T'exagères.
LUI.--Faut pas tout croire. Tiens, regarde, en voilà encore d'autres,
des exemples. Les bornes ne sont pas en pierre et on ne les chipe pas
au long des routes. Les brides ne sont pas en cuir. La clef anglaise
n'a jamais été en Angleterre, et la limousine n'est pas la femme du
limousin. Le sabot du frein et le talon des pneus ne se trouvent pas
chez le cordonnier. L'ergot ne vient pas d'un coq. Le prisonnier
n'est pas en cellule. Les cuvettes ne servent pas à se laver les
mains, et les galets n'arrivent pas du bord de la mer. Le purgeur
n'est pas de l'huile de ricin. Et il ne faut pas prendre le pot
d'échappement pour un vase de nuit. (_Érudit._) Tout ça, comme on dit,
c'est pris au figuré.
ELLE, _secrètement déçue de voir ses illusions s'envoler_.--C'est
dommage... Les choses que je vois sont plus jolies que les choses
vraies. (_Prenant l'index à son tour._) Moi aussi, va, je vais t'en
trouver, des exemples. Ainsi, tiens, il y a écrit: collier. Eh bien
pour moi, un collier, c'est tout en perles de corail rose, comme celui
qu'on m'a donné pour mes six ans et qu'on me met seulement les
dimanches. Une couronne, ce serait tout couvert de pierres précieuses,
des rubis, des diamants, pareilles à celles des rois, sur les images.
Les coussinets! Ça serait des petits coussins de soie, brodés, avec
des applications. Les papillons doivent avoir des ailes. (_Déchiffrant
péniblement l'index._) L'arbre du quoi?... L'arbre du cardan. Eh bien,
cet arbre-là doit avoir des feuilles, des fleurs, des fruits. Les
chapeaux des roues seraient en paille, avec des nœuds de ruban. Et le
volant du moteur aurait sûrement des plumes, comme celui que nous nous
renvoyons avec nos raquettes. Elle ne serait pas jolie, ma voiture?
LUI.--Et commode! saperlipopette! T'en as, une imagination, pour ton
âge! (_Gaulois._) Et quand Paul dit qu'une vis a foiré, qu'est-ce que
tu vois?
ELLE.--Oh! dégoûtant!
L'AUTOYER
Le nouveau chauffeur exerçait sur la petite Lise un attrait mêlé de
crainte. D'abord, il portait toute sa barbe. Et c'est tellement rare,
un chauffeur à barbe, que ce simple trait suffisait à en faire un
personnage singulier, au-dessus des lois. Puis il n'était guère
bavard. Et l'on était fier de lui tirer une parole. Enfin, il
supportait tout juste des mioches autour de lui, pendant qu'il
travaillait. Et l'on éprouvait, à rester quand même, la sensation
délicieuse de braver un danger, sans risque.
* * * * *
Ce jour-là, tandis que l'homme barbu plongeait une énorme clef dans
les profondeurs de la voiture, Lise découvrit, sur le sol de la
remise, des petites boules noires et luisantes, assez semblables à des
crottes de bique. Tout simplement des billes enduites de cambouis.
Elle demanda:
--Qu'est-ce que c'est que ça?
Le chauffeur, sans se retourner, répondit:
--De la graine d'auto.
Lise crut avoir mal entendu. De la graine d'auto... Il se moquait
d'elle. Les voitures ne poussent pas toutes seules. Cependant, cet
homme sévère, cet homme à barbe ne plaisantait jamais. Ce n'était pas
sa manière. Est-ce que vraiment?...
Justement, Claude, le frère de Lise, parut au seuil de la remise, un
arc en bandoulière et des flèches à la main. C'était un malin. Il
allait sur ses huit ans. Il saurait. L'entraînant dans le jardin, elle
lui répéta, un peu confuse tout de même, les paroles du chauffeur.
Imprudente Lise! Elle ne devine pas que Claude, ravi de s'offrir la
tête de sa petite sœur et de lui jouer un tour de longue haleine, va
épouser la plaisanterie, saisir la bille au bond. Il croise les bras,
feint la stupeur:
--Comment! Tu ne savais pas que les autos venaient de graine?
Lise lutte encore:
--Voyons, on les construit dans dos usines. Même qu'on les livre
toujours en retard.
Claude triomphe:
--Justement. C'est parce qu'elles ne sont pas mûres!
Voilà un coup droit. Lise en demeure ébranlée. Cependant, elle hausse
ses petites épaules:
--Comment donc ça pousse?
Claude rassemble son imagination. Il va lui falloir inventer
sur-le-champ:
--Parbleu! ça ne pend pas aux arbres comme des cerises... Non. Ça
vient comme des pommes de terre, en dessous.
Lise demande encore, soupçonneuse:
--Et il y a des feuilles?
--Superbes. Comme des choux. C'est pour çà que les chauffeurs disent:
il est dans les choux.
--Tu en as vu?
--Non. Mais je le sais. Après, on les déterre, on les gratte, on les
décollette, comme disent les ouvriers, on les nettoie, on les lave.
C'est que tout cela vous a un air de vraisemblance... Mais Lise ne
veut pas encore s'avouer convaincue:
--Alors, pourquoi que tout le monde n'en fait pas pousser?
--Tiens! parce que c'est très difficile. Ça demande énormément de
soins. Est-ce que tu fais pousser toi-même les oranges, les ananas,
les noix de coco, toi? Non. Tu en achètes chez les marchands. C'est la
même chose pour les autos. En somme, les usines, c'est des serres...
--Et comment qu'on appelle la plante?
Aïe! Voilà Claude pris au dépourvu. S'il ne témoigne pas d'une science
imperturbable, le bateau va sombrer. Il s'agit de gagner du temps. Il
cherche, tout en parlant:
--Comment? Tu ne devines pas?... Mais c'est évident, voyons... Comment
appelles-tu la plante qui donne le café? Le caféier, n'est-ce pas?
Pour la noix, le noyer. Eh bien! c'est la même chose pour l'auto.
L'autoyer!
Ouf! Ça y est tout de même. Et pour réparer sa courte défaillance,
Claude sort un argument décisif:
--D'ailleurs, tu connais la plante qui est dans le salon, dans un
grand pot?
--Le caoutchouc?
--Là, tu vois, je ne te le fais pas dire. Il y a bien une plante qui
donne du caoutchouc. Alors, si les pneus poussent sur un arbre,
pourquoi veux-tu que ça ne soit pas pareil pour la voiture entière?
Cette fois, Lise est hors de combat. Ses derniers doutes
s'évanouissent. Alors, timidement:
--Dis donc, si on essayait, nous?
Claude jubile. Mais il dissimule, afin de faire durer la plaisanterie.
Et, détaché, supérieur:
--Essaye si tu veux.
Aussitôt, profitant d'un instant où le chauffeur tourne le dos, Lise
subtilise deux billes. Claude se prête au jeu. En grand secret, on
choisit un coin à l'abri du vent, où il n'y ait ni trop d'ombre ni
trop de soleil, et là, dans un terreau bien meuble, bien appétissant,
on enfouit les deux graines... Un coup d'arrosoir. Trois petits
piquets pour repérer l'endroit. Voilà.
Et maintenant, il faut attendre. Claude assure qu'on ne verra rien
avant un an. Que c'est long! Au moins, peut-on savoir ce qu'on
obtiendra? Une limousine, un phaéton, deux baquets? De quelle couleur?
Oh! là-dessus, Claude est affirmatif:
--Parbleu, ça se passe pour les autos comme pour les autres plantes.
Chaque variété a sa graine spéciale, qui reproduit l'espèce. De la
graine de cantaloup donne du cantaloup, et non pas un autre melon.
Donc, de la graine prise à un double phaéton rouge caroubier
24-chevaux donnera une 24-chevaux double phaéton rouge caroubier.
Quelle chance! Lise et Claude auront leur voiture à eux! C'est papa et
maman qui seront étonnés! Qui conduira? Claude. Il faut qu'il
apprenne. Où ira-t-on? Et ce sont des projets, des itinéraires à n'en
plus finir. Lise est ivre d'espoir.
Oh! maintenant, elle est, sûre. Chaque soir, elle s'en va d'un pas
ferme, son petit arrosoir à la main, verser un peu d'eau sur les
chères graines. Et il lui semble--mais oui, elle n'a pas la
berlue--que la terre commence à s'enfler...
Et voyez comme c'est contagieux, l'espoir et la foi. Un jour que Lise
est sortie, Claude, armé d'une baguette, se glisse furtivement au fond
du jardin et... creuse la terre afin de mettre au jour les fameuses
graines! Il s'est pris à son piège. A force de raconter des histoires,
il arrive à douter. Tout de même, si elles avaient germé?...
CURIEUSE SUITE D'UN ACCIDENT D'AUTO
Après avoir coulé des jours oisifs et choyés, Marcel Debrive, à
vingt-deux ans, se trouva subitement sans un sou dans sa poche, sans
un métier dans les mains, mais, par contre, avec une sœur et une
maman sur les bras. Son père, soudain ruiné dans la banque, n'avait
pas survécu au désastre. Alors, bravement, Marcel se fit mécanicien
d'auto. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui possédèrent
d'abord une voiture, puis qui, sans ressource et sans autre talent,
demandèrent leur salut à l'art de conduire.
Au moins, Marcel Debrive put éviter de servir un particulier,
condition que son passé de fils de famille lui eût rendue
particulièrement pénible. Grâce à des protections, il entra à l'usine
Sancerre, la célèbre marque d'automobile. Comme il se présentait et se
tenait fort bien, on l'employa aux livraisons de voitures en province.
Et plus tard, lorsqu'il eut amélioré ses connaissances par l'étude et
la pratique, on l'envoya près des clients lointains qui réclamaient un
mécanicien de la maison.
* * * * *
C'est à ce dernier titre qu'il se présenta, un matin de printemps,
chez le riche minotier Morez, dont les moulins et la maison
d'habitation sont blottis dans un pli du Jura. Sa voiture Sancerre
refusait tout service. Vainement, de ses mains de chauffeur novice,
l'avait-il excitée, sondée, trifouillée. Elle ne voulait rien savoir.
Il ne fallut pas grand temps à Marcel Debrive pour reconnaître quelque
anicroche du côté de la magnéto, personne facilement déréglée. Mais il
découvrit du même regard Mlle Morez. Car toute la famille, groupée
autour de la voiture malade, attendait l'arrêt du médecin. Marcel
Debrive reçut le choc. Ce fut instantané. Chez lui, l'amour naissant
fut plus fort que l'amour-propre. Au lieu d'affirmer sa science en
dénonçant la panne, il se tut. Il était résolu à prolonger son séjour
en prolongeant ses recherches.
Oubliant sa cotte et son bourgeron,--qu'il avait souvent endossés,
d'ailleurs, lorsqu'il travaillait sous sa propre voiture,--Marcel
Debrive s'éprit de Renée Morez. Ce fut l'éternel roman du jeune homme
pauvre et de la jeune fille riche. Banal pour ceux qui le lisent, il
est toujours inédit pour ceux qui le vivent.
Le contraste entre les fines manières et l'humble métier de ce garçon
séduisit-il la jeune héritière, tandis qu'elle suivait son travail?
Fut-elle charmée par cet attrait mystérieux de prince déguisé? En tout
cas, s'il reçut le coup de foudre, elle reçut le choc en retour. En
quelques jours, la trame légère et forte des allusions et des regards
les lia l'un à l'autre.
* * * * *
La voiture, elle, gisait, émiettée, en mille morceaux, comme un jeu
d'osselets. Jamais châssis ne fut démonté, examiné, autopsié aussi
minutieusement. La panne serait traquée dans ses derniers
retranchements. Elle ne pouvait pas échapper à d'aussi consciencieuses
investigations.
Mais si la guérison n'avançait guère, l'idylle ne marchait pas fort
non plus. Que peut-on se dire dans un regard? Tout et rien. Alors ils
s'écrivirent... Et leurs aveux purent enfin se répandre. Ils se
contèrent le passé, ils bâtirent l'avenir. Fragile avenir! Hélas! M.
Morez était trop intéressé pour permettre un mariage inégal. Mme Morez
trop austère pour couronner un roman conçu au mépris des usages.
Cependant, Marcel devait à la renommée de la maison Sancerre, à sa
propre réputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en
menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hélas! elle marcha.
Mais, pour prolonger le séjour du jeune mécanicien, Renée Morez eut
une inspiration. Elle souhaita d'apprendre à conduire. Quoi de plus
naturel que de profiter de la présence d'un maître? Son vœu fut
exaucé. Et les leçons commencèrent, sur la route, devant la maison,
sous les yeux des parents ravis, en première vitesse.
* * * * *
Voici la dernière leçon. Marcel doit repartir le soir même pour Paris,
sans avoir osé se déclarer aux parents, tant il est sûr d'un échec
dans sa condition présente. Fouettés par la pensée de la séparation
proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors
de vue. Renée conduit. Il est penché sur elle, prêt à la moindre
alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller côte à côte dans la
vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue
descente se déroule à leurs yeux alanguis. Happés par la pente, ils
plongent délicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de
la côte. Marcel est-il troublé par un trop proche voisinage? Avant
d'avoir ébauché un geste, poussé un cri, il se voit jeté au fossé,
lancé dans un champ, dans un panache formidable...
Cependant, les parents, peu à peu, s'effarent de ne pas revoir leur
fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est
pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop
distingué ne serait-il qu'un faux mécanicien? Se serait-il permis?...
D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les
voilà cambriolant les tiroirs de Marcel et de Renée, tirant au jour le
chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit
d'un enlèvement. Et ce séducteur se prétend de bonne famille! Oh! Mais
le misérable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mêmes les
fuyards. Car il faut éviter le scandale à tout prix.
Vite, on attelle le cheval à la charrette anglaise, gardée en
attendant que cette maudite voiture soit en état. Madame monte,
Monsieur fouette. Un garde, un métayer, un bûcheron successivement les
renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvait
immobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un
bain d'eau de savon. Plus vile encore.
Tout à coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement
autour de la voiture retournée... Leur fille est morte! Ils
bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transporté les
jeunes gens là, tout près. Les bras désignent un chalet au milieu d'un
pré.
* * * * *
Ils volent. Et là, dès le seuil de la chambre, ils s'arrêtent,
foudroyés. _Dans le même lit_, le drap au menton, le teint rose, les
deux amoureux reposent côte à côte! Sans autre dommage qu'une
commotion formidable, ils se réveillent lentement. Et, croyant rêver
encore, ils se sourient...
La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et quêtant
une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis
dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux
mariés en voyage de noce.
Derrière les Morez, les curieux se pressent. L'un d'eux a reconnu le
minotier. On chuchote. On ricane. Le scandale est public, flagrant...
Et le père, secoué d'une rage tout juste atténuée par la joie de
retrouver sa fille sauve, se tourne vers la vieille femme qui, déjà,
avance le creux de la main:
--Ah! bien, vous en avez fait de la jolie besogne, la mère! Il va
falloir les marier, maintenant!
ENCORE UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE
--Mes enfants, une grande nouvelle. Papa va louer une automobile,
pendant un mois, l'été prochain.
Et tandis que les petits et les grands l'acclamaient et battaient des
mains, l'excellente Mme Courlon jetait à son mari, assis en face
d'elle à table, un regard de gratitude et de triomphe.
Elle l'avait enfin décidé. Il préférait les chevaux, la wagonnette
qu'il conduisait les mains hautes et la barbe au vent, en excitant ses
bêtes de clappements de langue et de bonnes paroles. Parbleu, elle
aussi s'en fût contentée! C'était suffisant pour des vieux retraités
comme eux. Mais leurs deux filles, leurs gendres, leurs petits
enfants? Il fallait que le séjour aux Aubiers leur fût agréable. Tout
ce jeune monde-là avait besoin de mouvement. L'automobile leur serait
un attrait de plus... M. Courlon avait cédé. Soit! il louerait une
voiture pour un mois. Et il en achèterait une l'année suivante, si
l'essai était satisfaisant.
Ah! certes, l'essai serait satisfaisant, à en juger par la joie que
répandit la nouvelle, dès que Mme Courlon l'eut annoncée en plein
déjeuner du dimanche... Ivresse des projets, enchantement de
construire l'avenir! Sans attendre la fin du repas, on étendit une
carte sur la nappe. Les imaginations s'élançaient sur les traits
rouges des routes, à cent à l'heure. Le domaine des Aubiers était
situé près de Melun. De là, on pouvait rayonner vers les Ardennes, les
Vosges, le Jura, le Plateau Central; qui sait? pousser même jusqu'aux
Causses du Tarn... On allait au-devant de la vie, on domptait l'espace
et le temps, dans l'allégresse.
Mais Gustave Lerond, l'un des gendres, jeune fonctionnaire
circonspect, froid et régulier, demanda à son beau-père:
--Combien aurez-vous de places?
M. Courlon, encore mal résigné, eut un geste indécis. Et ce fut sa
femme qui répondit:
--Mais ce sera un double phaéton, naturellement. Quatre ou cinq
places, par conséquent.
Un petit silence recueilli passa. Alors elle reprit:
--Oh! j'ai déjà tout combiné. Chaque ménage aura son tour. Ainsi,
chacun sera libre et pourra emmener ses enfants.
L'enthousiasme rejaillit. Les deux filles, Suzanne et Andrée, se
montraient surtout ardentes. De couple à couple, on échangeait des
vues et des itinéraires. L'émulation excitait les esprits. C'était à
qui échafauderait les plus mirifiques projets.
Même, une petite discussion faillit éclater entre les deux sœurs.
Suzanne tenait pour les grandes vitesses. Andrée pour des allures de
mère de famille. Mme Courlon les calma. Puisque chacune aurait son
tour!...
Cependant Gustave Lerond demanda:
--Et de quelle date à quelle date aurez-vous la voiture?
Ce fut encore Mme Courlon qui répondit:
--Je vous dis que j'ai tout prévu. Vous, Gustave, vous prenez votre
congé en septembre. Léon le prend en août. Eh bien! la voiture sera
louée du 15 août au 15 septembre. A cheval sur les deux congés.
N'est-ce pas pour le mieux?
Gustave ne sut pas retenir un geste contrarié.
Elle demanda, maternelle:
--Qu'avez-vous? Cela ne vous arrange pas?
Il répliqua, non sans un peu d'aigreur:
--Oh! si, si, parfaitement. Je déplore seulement d'avoir à choisir
entre deux plaisirs, puisque j'ai pris septembre à cause de la chasse.
Andrée, la femme de Gustave, appuya:
--C'est vrai, maman! Gustave, qui adore la chasse, va être obligé de
s'en passer pour profiter de l'automobile.
Et, se tournant vers son beau-frère:
--Vous, au moins, Léon, cela ne vous privera pas.
Léon Griset, paisible industriel, d'un blond de pitchpin, en effet
n'était pas chasseur. A peine taquinait-il discrètement le gardon.
Modeste, il mit au point:
--Je pêche.
Et Suzanne Griset, éclatante de vie et de santé, concilia en riant:
--Que voulez-vous? On ne peut pas tout avoir!
A quoi sa sœur, amère:
--Ceux qui disent ça, ce sont ceux qui ont tout.
Suzanne, de belle humeur, gourmanda sa cadette:
--Voyons, Andrée, tu es stupide. Tu vas finir par te gâter d'avance
ton plaisir.
--Avoue cependant, poursuivit Mme Lerond, que la chance t'a toujours
favorisée...
Elle ajouta à mi-voix:
--Et quand je dis la chance...
Suzanne, amusée:
--Non, mais continue.
Andrée, qu'exaspérait le calme joyeux de sa sœur, répliqua:
--Parfaitement, je continuerai. Oui, tu as toujours été favorisée.
Tiens, toute petite, je ne portais jamais que tes robes, tes chapeaux,
tes bottines, parce que tu étais l'aînée. Il n'y en avait que pour
toi. On ne faisait attention qu'à toi. Tout t'a réussi...
Et comme Suzanne continuait de rire, Andrée, jetant violemment les
poings sur la table, sanglota presque:
--Oui, oui... A la fin, c'est trop injuste... trop injuste...
Elle suffoquait, la serviette aux lèvres. Une longue rancœur lui
remontait du fond de l'être. De la gêne pesait sur toute la tablée.
Les enfants s'arrêtaient de manger, la fourchette haute. Lerond se
tourna vers son beau-frère, qui baissait un nez narquois:
--Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Léon, qu'il n'y a
pas de quoi ricaner dans votre moustache.
Griset eut une subite révolte de timide:
--Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! à
qui votre femme en veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas
l'aînée et si elle est moins douée que sa sœur? Il faut prendre son
parti de ses défauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve
ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est
crétin ou parce qu'on est jaloux.
Gustave se pencha, le buste sur la table:
--C'est pour nous que vous dites ça?
Léon, un peu pâle, murmura:
--Libre à vous de vous reconnaître.
Lerond se dressa, renversant sa chaise:
--Goujat!
Griset se contenta de hausser les épaules. Les enfants poussaient des
cris de goélands. Les deux femmes s'étaient jetées sur leur mari.
Andrée, tordue par une crise nerveuse, hurlait:
--Allons-nous-en! Allons-nous-en!
Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne Mme Courlon, éperdue,
levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement
dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la
voiture automobile déchaînait de pareils incidents, que serait-ce
quand on l'aurait? Allons, allons! cette année encore, il garderait
sa wagonnette et ses chevaux...
LA QUESTION DÉLICATE
On avait royalement déjeuné à Saint-Remy-d'Anjou. Un de ces repas qui
vous calent un homme pour huit jours. Et surtout un de ces petits vins
mousseux, spirituels, qu'on hume comme on respire, qui semblent
s'évaporer dans votre verre, tant ils se laissent boire avec
complaisance et tant ils ont de grâce naturelle.
Aussi, comme on était cordial ensuite, dans ce phaéton! Il y avait là
Trutat, le propriétaire de l'auto, qui conduisait lui-même, sa femme,
puis les Macin, des amis de fraîche date, et enfin Luce, le charmant
Luce.