LUI.--Mais si. (_Du haut de ses huit ans._) Quand j'étais petit, je me

trompais aussi. Ça arrive à tout le monde. Tiens, quand on parlait

devant moi des chambres à air, je m'imaginais des vraies petites

chambres, avec des fenêtres, des tableaux, des tapis par terre. Ce

qu'on est serin, quand on est gosse! C'est comme le jour où maman a

dit que ma tante Vernisson était pleine de tact. Je confondais avec le

talc que Paul met aux pneus. Et je voyais la tante Vernisson toute

blanche, comme un goujon dans la farine.

ELLE, _en confiance_.--Ah! Goujon, ça me fait penser... Alors, quand

Paul dit qu'il va chasser un goujon, ce n'est pas un petit poisson?

LUI, _doucement railleur_.--Il dirait qu'il va pêcher. Un goujon,

c'est en fer.

ELLE.--Alors, c'est donc jamais des mots pour de vrai?

LUI.--Mais non. Tu voudrais pas qu'on mange la poire de la trompe, les

lentilles du phare, le croissant des pneus, les pastilles à réparer,

et les ressorts à boudin?

ELLE.--Dis donc, ça serait comme dans l'histoire du pays de Cocagne,

où tout est bon à manger, les maisons, les meubles, tout.

LUI.--C'est des contes de fées. Ce n'est pas arrivé. (_Feuilletant

l'index et cherchant des exemples._) Est-ce que tu crois que la

chemise du moteur a tout plein de dentelles autour, comme celles de

maman? Ou que les fusées des roues vont partir et faire des étoiles

dans le ciel! Que l'obus des valves va faire explosion? Que le châssis

blindé est à l'épreuve du canon? Ou que les ressorts ont vraiment des

mains et qu'on leur coupe les ongles comme à nous? Qu'on plombe les

dents des roues, quand elles se gâtent? T'attends-tu à trouver du

miel dans le radiateur nid d'abeilles? Penses-tu que les queues de rat

sont coupées sur un animal vivant? Et quand la soupape repose bien sur

son siège, t'imagines-tu qu'elle s'assoit dans un petit fauteuil?

ELLE, _rêveuse_.--Non, non, bien sûr.

LUI.--C'est que tu en serais bien capable. Tu es très gobeuse. Je suis

sûr que le jour où papa s'est écrié sur la route: «Le carburateur est

noyé!», tu as dû croire à un accident et chercher la rivière où il

était tombé. Et quand on s'est aperçu que le moteur était grippé,

avoue que tu voulais lui donner du jujube?

ELLE.--T'exagères.

LUI.--Faut pas tout croire. Tiens, regarde, en voilà encore d'autres,

des exemples. Les bornes ne sont pas en pierre et on ne les chipe pas

au long des routes. Les brides ne sont pas en cuir. La clef anglaise

n'a jamais été en Angleterre, et la limousine n'est pas la femme du

limousin. Le sabot du frein et le talon des pneus ne se trouvent pas

chez le cordonnier. L'ergot ne vient pas d'un coq. Le prisonnier

n'est pas en cellule. Les cuvettes ne servent pas à se laver les

mains, et les galets n'arrivent pas du bord de la mer. Le purgeur

n'est pas de l'huile de ricin. Et il ne faut pas prendre le pot

d'échappement pour un vase de nuit. (_Érudit._) Tout ça, comme on dit,

c'est pris au figuré.

ELLE, _secrètement déçue de voir ses illusions s'envoler_.--C'est

dommage... Les choses que je vois sont plus jolies que les choses

vraies. (_Prenant l'index à son tour._) Moi aussi, va, je vais t'en

trouver, des exemples. Ainsi, tiens, il y a écrit: collier. Eh bien

pour moi, un collier, c'est tout en perles de corail rose, comme celui

qu'on m'a donné pour mes six ans et qu'on me met seulement les

dimanches. Une couronne, ce serait tout couvert de pierres précieuses,

des rubis, des diamants, pareilles à celles des rois, sur les images.

Les coussinets! Ça serait des petits coussins de soie, brodés, avec

des applications. Les papillons doivent avoir des ailes. (_Déchiffrant

péniblement l'index._) L'arbre du quoi?... L'arbre du cardan. Eh bien,

cet arbre-là doit avoir des feuilles, des fleurs, des fruits. Les

chapeaux des roues seraient en paille, avec des nœuds de ruban. Et le

volant du moteur aurait sûrement des plumes, comme celui que nous nous

renvoyons avec nos raquettes. Elle ne serait pas jolie, ma voiture?

LUI.--Et commode! saperlipopette! T'en as, une imagination, pour ton

âge! (_Gaulois._) Et quand Paul dit qu'une vis a foiré, qu'est-ce que

tu vois?

ELLE.--Oh! dégoûtant!

L'AUTOYER

Le nouveau chauffeur exerçait sur la petite Lise un attrait mêlé de

crainte. D'abord, il portait toute sa barbe. Et c'est tellement rare,

un chauffeur à barbe, que ce simple trait suffisait à en faire un

personnage singulier, au-dessus des lois. Puis il n'était guère

bavard. Et l'on était fier de lui tirer une parole. Enfin, il

supportait tout juste des mioches autour de lui, pendant qu'il

travaillait. Et l'on éprouvait, à rester quand même, la sensation

délicieuse de braver un danger, sans risque.

* * * * *

Ce jour-là, tandis que l'homme barbu plongeait une énorme clef dans

les profondeurs de la voiture, Lise découvrit, sur le sol de la

remise, des petites boules noires et luisantes, assez semblables à des

crottes de bique. Tout simplement des billes enduites de cambouis.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

Le chauffeur, sans se retourner, répondit:

--De la graine d'auto.

Lise crut avoir mal entendu. De la graine d'auto... Il se moquait

d'elle. Les voitures ne poussent pas toutes seules. Cependant, cet

homme sévère, cet homme à barbe ne plaisantait jamais. Ce n'était pas

sa manière. Est-ce que vraiment?...

Justement, Claude, le frère de Lise, parut au seuil de la remise, un

arc en bandoulière et des flèches à la main. C'était un malin. Il

allait sur ses huit ans. Il saurait. L'entraînant dans le jardin, elle

lui répéta, un peu confuse tout de même, les paroles du chauffeur.

Imprudente Lise! Elle ne devine pas que Claude, ravi de s'offrir la

tête de sa petite sœur et de lui jouer un tour de longue haleine, va

épouser la plaisanterie, saisir la bille au bond. Il croise les bras,

feint la stupeur:

--Comment! Tu ne savais pas que les autos venaient de graine?

Lise lutte encore:

--Voyons, on les construit dans dos usines. Même qu'on les livre

toujours en retard.

Claude triomphe:

--Justement. C'est parce qu'elles ne sont pas mûres!

Voilà un coup droit. Lise en demeure ébranlée. Cependant, elle hausse

ses petites épaules:

--Comment donc ça pousse?

Claude rassemble son imagination. Il va lui falloir inventer

sur-le-champ:

--Parbleu! ça ne pend pas aux arbres comme des cerises... Non. Ça

vient comme des pommes de terre, en dessous.

Lise demande encore, soupçonneuse:

--Et il y a des feuilles?

--Superbes. Comme des choux. C'est pour çà que les chauffeurs disent:

il est dans les choux.

--Tu en as vu?

--Non. Mais je le sais. Après, on les déterre, on les gratte, on les

décollette, comme disent les ouvriers, on les nettoie, on les lave.

C'est que tout cela vous a un air de vraisemblance... Mais Lise ne

veut pas encore s'avouer convaincue:

--Alors, pourquoi que tout le monde n'en fait pas pousser?

--Tiens! parce que c'est très difficile. Ça demande énormément de

soins. Est-ce que tu fais pousser toi-même les oranges, les ananas,

les noix de coco, toi? Non. Tu en achètes chez les marchands. C'est la

même chose pour les autos. En somme, les usines, c'est des serres...

--Et comment qu'on appelle la plante?

Aïe! Voilà Claude pris au dépourvu. S'il ne témoigne pas d'une science

imperturbable, le bateau va sombrer. Il s'agit de gagner du temps. Il

cherche, tout en parlant:

--Comment? Tu ne devines pas?... Mais c'est évident, voyons... Comment

appelles-tu la plante qui donne le café? Le caféier, n'est-ce pas?

Pour la noix, le noyer. Eh bien! c'est la même chose pour l'auto.

L'autoyer!

Ouf! Ça y est tout de même. Et pour réparer sa courte défaillance,

Claude sort un argument décisif:

--D'ailleurs, tu connais la plante qui est dans le salon, dans un

grand pot?

--Le caoutchouc?

--Là, tu vois, je ne te le fais pas dire. Il y a bien une plante qui

donne du caoutchouc. Alors, si les pneus poussent sur un arbre,

pourquoi veux-tu que ça ne soit pas pareil pour la voiture entière?

Cette fois, Lise est hors de combat. Ses derniers doutes

s'évanouissent. Alors, timidement:

--Dis donc, si on essayait, nous?

Claude jubile. Mais il dissimule, afin de faire durer la plaisanterie.

Et, détaché, supérieur:

--Essaye si tu veux.

Aussitôt, profitant d'un instant où le chauffeur tourne le dos, Lise

subtilise deux billes. Claude se prête au jeu. En grand secret, on

choisit un coin à l'abri du vent, où il n'y ait ni trop d'ombre ni

trop de soleil, et là, dans un terreau bien meuble, bien appétissant,

on enfouit les deux graines... Un coup d'arrosoir. Trois petits

piquets pour repérer l'endroit. Voilà.

Et maintenant, il faut attendre. Claude assure qu'on ne verra rien

avant un an. Que c'est long! Au moins, peut-on savoir ce qu'on

obtiendra? Une limousine, un phaéton, deux baquets? De quelle couleur?

Oh! là-dessus, Claude est affirmatif:

--Parbleu, ça se passe pour les autos comme pour les autres plantes.

Chaque variété a sa graine spéciale, qui reproduit l'espèce. De la

graine de cantaloup donne du cantaloup, et non pas un autre melon.

Donc, de la graine prise à un double phaéton rouge caroubier

24-chevaux donnera une 24-chevaux double phaéton rouge caroubier.

Quelle chance! Lise et Claude auront leur voiture à eux! C'est papa et

maman qui seront étonnés! Qui conduira? Claude. Il faut qu'il

apprenne. Où ira-t-on? Et ce sont des projets, des itinéraires à n'en

plus finir. Lise est ivre d'espoir.

Oh! maintenant, elle est, sûre. Chaque soir, elle s'en va d'un pas

ferme, son petit arrosoir à la main, verser un peu d'eau sur les

chères graines. Et il lui semble--mais oui, elle n'a pas la

berlue--que la terre commence à s'enfler...

Et voyez comme c'est contagieux, l'espoir et la foi. Un jour que Lise

est sortie, Claude, armé d'une baguette, se glisse furtivement au fond

du jardin et... creuse la terre afin de mettre au jour les fameuses

graines! Il s'est pris à son piège. A force de raconter des histoires,

il arrive à douter. Tout de même, si elles avaient germé?...

CURIEUSE SUITE D'UN ACCIDENT D'AUTO

Après avoir coulé des jours oisifs et choyés, Marcel Debrive, à

vingt-deux ans, se trouva subitement sans un sou dans sa poche, sans

un métier dans les mains, mais, par contre, avec une sœur et une

maman sur les bras. Son père, soudain ruiné dans la banque, n'avait

pas survécu au désastre. Alors, bravement, Marcel se fit mécanicien

d'auto. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense, ceux qui possédèrent

d'abord une voiture, puis qui, sans ressource et sans autre talent,

demandèrent leur salut à l'art de conduire.

Au moins, Marcel Debrive put éviter de servir un particulier,

condition que son passé de fils de famille lui eût rendue

particulièrement pénible. Grâce à des protections, il entra à l'usine

Sancerre, la célèbre marque d'automobile. Comme il se présentait et se

tenait fort bien, on l'employa aux livraisons de voitures en province.

Et plus tard, lorsqu'il eut amélioré ses connaissances par l'étude et

la pratique, on l'envoya près des clients lointains qui réclamaient un

mécanicien de la maison.

* * * * *

C'est à ce dernier titre qu'il se présenta, un matin de printemps,

chez le riche minotier Morez, dont les moulins et la maison

d'habitation sont blottis dans un pli du Jura. Sa voiture Sancerre

refusait tout service. Vainement, de ses mains de chauffeur novice,

l'avait-il excitée, sondée, trifouillée. Elle ne voulait rien savoir.

Il ne fallut pas grand temps à Marcel Debrive pour reconnaître quelque

anicroche du côté de la magnéto, personne facilement déréglée. Mais il

découvrit du même regard Mlle Morez. Car toute la famille, groupée

autour de la voiture malade, attendait l'arrêt du médecin. Marcel

Debrive reçut le choc. Ce fut instantané. Chez lui, l'amour naissant

fut plus fort que l'amour-propre. Au lieu d'affirmer sa science en

dénonçant la panne, il se tut. Il était résolu à prolonger son séjour

en prolongeant ses recherches.

Oubliant sa cotte et son bourgeron,--qu'il avait souvent endossés,

d'ailleurs, lorsqu'il travaillait sous sa propre voiture,--Marcel

Debrive s'éprit de Renée Morez. Ce fut l'éternel roman du jeune homme

pauvre et de la jeune fille riche. Banal pour ceux qui le lisent, il

est toujours inédit pour ceux qui le vivent.

Le contraste entre les fines manières et l'humble métier de ce garçon

séduisit-il la jeune héritière, tandis qu'elle suivait son travail?

Fut-elle charmée par cet attrait mystérieux de prince déguisé? En tout

cas, s'il reçut le coup de foudre, elle reçut le choc en retour. En

quelques jours, la trame légère et forte des allusions et des regards

les lia l'un à l'autre.

* * * * *

La voiture, elle, gisait, émiettée, en mille morceaux, comme un jeu

d'osselets. Jamais châssis ne fut démonté, examiné, autopsié aussi

minutieusement. La panne serait traquée dans ses derniers

retranchements. Elle ne pouvait pas échapper à d'aussi consciencieuses

investigations.

Mais si la guérison n'avançait guère, l'idylle ne marchait pas fort

non plus. Que peut-on se dire dans un regard? Tout et rien. Alors ils

s'écrivirent... Et leurs aveux purent enfin se répandre. Ils se

contèrent le passé, ils bâtirent l'avenir. Fragile avenir! Hélas! M.

Morez était trop intéressé pour permettre un mariage inégal. Mme Morez

trop austère pour couronner un roman conçu au mépris des usages.

Cependant, Marcel devait à la renommée de la maison Sancerre, à sa

propre réputation, de ne pas laisser plus longtemps la voiture en

menus morceaux. Il fallut la ressusciter. Hélas! elle marcha.

Mais, pour prolonger le séjour du jeune mécanicien, Renée Morez eut

une inspiration. Elle souhaita d'apprendre à conduire. Quoi de plus

naturel que de profiter de la présence d'un maître? Son vœu fut

exaucé. Et les leçons commencèrent, sur la route, devant la maison,

sous les yeux des parents ravis, en première vitesse.

* * * * *

Voici la dernière leçon. Marcel doit repartir le soir même pour Paris,

sans avoir osé se déclarer aux parents, tant il est sûr d'un échec

dans sa condition présente. Fouettés par la pensée de la séparation

proche, ils augmentent l'allure et la distance. Ils sont seuls, hors

de vue. Renée conduit. Il est penché sur elle, prêt à la moindre

alerte. Ils ont l'illusion trompeuse de s'en aller côte à côte dans la

vie. Ils perdent la notion de l'espace et du temps. Une longue

descente se déroule à leurs yeux alanguis. Happés par la pente, ils

plongent délicieusement. Soudain, un tournant brusque surgit au bas de

la côte. Marcel est-il troublé par un trop proche voisinage? Avant

d'avoir ébauché un geste, poussé un cri, il se voit jeté au fossé,

lancé dans un champ, dans un panache formidable...

Cependant, les parents, peu à peu, s'effarent de ne pas revoir leur

fille. Une heure. Deux heures... Serait-ce un accident? Non. Ce n'est

pas possible. Ce serait trop affreux. Ou alors, ce jeune homme trop

distingué ne serait-il qu'un faux mécanicien? Se serait-il permis?...

D'un regard, ils se consultent, se concertent. Il faut savoir. Et les

voilà cambriolant les tiroirs de Marcel et de Renée, tirant au jour le

chaste roman par lettres... Plus de doute. Ils s'aiment. Il s'agit

d'un enlèvement. Et ce séducteur se prétend de bonne famille! Oh! Mais

le misérable n'aura pas leur fille. Ils rattraperont eux-mêmes les

fuyards. Car il faut éviter le scandale à tout prix.

Vite, on attelle le cheval à la charrette anglaise, gardée en

attendant que cette maudite voiture soit en état. Madame monte,

Monsieur fouette. Un garde, un métayer, un bûcheron successivement les

renseignent. Ils sont sur la piste. Ah! si la bonne panne pouvait

immobiliser les coupables! Plus vite. Le cheval semble sortir d'un

bain d'eau de savon. Plus vile encore.

Tout à coup, au bas d'une descente, ils distinguent un rassemblement

autour de la voiture retournée... Leur fille est morte! Ils

bondissent, interrogent. On ne sait pas au juste. On a transporté les

jeunes gens là, tout près. Les bras désignent un chalet au milieu d'un

pré.

* * * * *

Ils volent. Et là, dès le seuil de la chambre, ils s'arrêtent,

foudroyés. _Dans le même lit_, le drap au menton, le teint rose, les

deux amoureux reposent côte à côte! Sans autre dommage qu'une

commotion formidable, ils se réveillent lentement. Et, croyant rêver

encore, ils se sourient...

La vieille femme qui habite le chalet, flairant des parents et quêtant

une aubaine, s'explique avec complaisance. Dame oui, elle les a mis

dans son propre lit, ces pauvres jeunes gens. Sans doute des nouveaux

mariés en voyage de noce.

Derrière les Morez, les curieux se pressent. L'un d'eux a reconnu le

minotier. On chuchote. On ricane. Le scandale est public, flagrant...

Et le père, secoué d'une rage tout juste atténuée par la joie de

retrouver sa fille sauve, se tourne vers la vieille femme qui, déjà,

avance le creux de la main:

--Ah! bien, vous en avez fait de la jolie besogne, la mère! Il va

falloir les marier, maintenant!

ENCORE UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE

--Mes enfants, une grande nouvelle. Papa va louer une automobile,

pendant un mois, l'été prochain.

Et tandis que les petits et les grands l'acclamaient et battaient des

mains, l'excellente Mme Courlon jetait à son mari, assis en face

d'elle à table, un regard de gratitude et de triomphe.

Elle l'avait enfin décidé. Il préférait les chevaux, la wagonnette

qu'il conduisait les mains hautes et la barbe au vent, en excitant ses

bêtes de clappements de langue et de bonnes paroles. Parbleu, elle

aussi s'en fût contentée! C'était suffisant pour des vieux retraités

comme eux. Mais leurs deux filles, leurs gendres, leurs petits

enfants? Il fallait que le séjour aux Aubiers leur fût agréable. Tout

ce jeune monde-là avait besoin de mouvement. L'automobile leur serait

un attrait de plus... M. Courlon avait cédé. Soit! il louerait une

voiture pour un mois. Et il en achèterait une l'année suivante, si

l'essai était satisfaisant.

Ah! certes, l'essai serait satisfaisant, à en juger par la joie que

répandit la nouvelle, dès que Mme Courlon l'eut annoncée en plein

déjeuner du dimanche... Ivresse des projets, enchantement de

construire l'avenir! Sans attendre la fin du repas, on étendit une

carte sur la nappe. Les imaginations s'élançaient sur les traits

rouges des routes, à cent à l'heure. Le domaine des Aubiers était

situé près de Melun. De là, on pouvait rayonner vers les Ardennes, les

Vosges, le Jura, le Plateau Central; qui sait? pousser même jusqu'aux

Causses du Tarn... On allait au-devant de la vie, on domptait l'espace

et le temps, dans l'allégresse.

Mais Gustave Lerond, l'un des gendres, jeune fonctionnaire

circonspect, froid et régulier, demanda à son beau-père:

--Combien aurez-vous de places?

M. Courlon, encore mal résigné, eut un geste indécis. Et ce fut sa

femme qui répondit:

--Mais ce sera un double phaéton, naturellement. Quatre ou cinq

places, par conséquent.

Un petit silence recueilli passa. Alors elle reprit:

--Oh! j'ai déjà tout combiné. Chaque ménage aura son tour. Ainsi,

chacun sera libre et pourra emmener ses enfants.

L'enthousiasme rejaillit. Les deux filles, Suzanne et Andrée, se

montraient surtout ardentes. De couple à couple, on échangeait des

vues et des itinéraires. L'émulation excitait les esprits. C'était à

qui échafauderait les plus mirifiques projets.

Même, une petite discussion faillit éclater entre les deux sœurs.

Suzanne tenait pour les grandes vitesses. Andrée pour des allures de

mère de famille. Mme Courlon les calma. Puisque chacune aurait son

tour!...

Cependant Gustave Lerond demanda:

--Et de quelle date à quelle date aurez-vous la voiture?

Ce fut encore Mme Courlon qui répondit:

--Je vous dis que j'ai tout prévu. Vous, Gustave, vous prenez votre

congé en septembre. Léon le prend en août. Eh bien! la voiture sera

louée du 15 août au 15 septembre. A cheval sur les deux congés.

N'est-ce pas pour le mieux?

Gustave ne sut pas retenir un geste contrarié.

Elle demanda, maternelle:

--Qu'avez-vous? Cela ne vous arrange pas?

Il répliqua, non sans un peu d'aigreur:

--Oh! si, si, parfaitement. Je déplore seulement d'avoir à choisir

entre deux plaisirs, puisque j'ai pris septembre à cause de la chasse.

Andrée, la femme de Gustave, appuya:

--C'est vrai, maman! Gustave, qui adore la chasse, va être obligé de

s'en passer pour profiter de l'automobile.

Et, se tournant vers son beau-frère:

--Vous, au moins, Léon, cela ne vous privera pas.

Léon Griset, paisible industriel, d'un blond de pitchpin, en effet

n'était pas chasseur. A peine taquinait-il discrètement le gardon.

Modeste, il mit au point:

--Je pêche.

Et Suzanne Griset, éclatante de vie et de santé, concilia en riant:

--Que voulez-vous? On ne peut pas tout avoir!

A quoi sa sœur, amère:

--Ceux qui disent ça, ce sont ceux qui ont tout.

Suzanne, de belle humeur, gourmanda sa cadette:

--Voyons, Andrée, tu es stupide. Tu vas finir par te gâter d'avance

ton plaisir.

--Avoue cependant, poursuivit Mme Lerond, que la chance t'a toujours

favorisée...

Elle ajouta à mi-voix:

--Et quand je dis la chance...

Suzanne, amusée:

--Non, mais continue.

Andrée, qu'exaspérait le calme joyeux de sa sœur, répliqua:

--Parfaitement, je continuerai. Oui, tu as toujours été favorisée.

Tiens, toute petite, je ne portais jamais que tes robes, tes chapeaux,

tes bottines, parce que tu étais l'aînée. Il n'y en avait que pour

toi. On ne faisait attention qu'à toi. Tout t'a réussi...

Et comme Suzanne continuait de rire, Andrée, jetant violemment les

poings sur la table, sanglota presque:

--Oui, oui... A la fin, c'est trop injuste... trop injuste...

Elle suffoquait, la serviette aux lèvres. Une longue rancœur lui

remontait du fond de l'être. De la gêne pesait sur toute la tablée.

Les enfants s'arrêtaient de manger, la fourchette haute. Lerond se

tourna vers son beau-frère, qui baissait un nez narquois:

--Parfaitement, elle a raison. Et je vous assure, Léon, qu'il n'y a

pas de quoi ricaner dans votre moustache.

Griset eut une subite révolte de timide:

--Mon cher, je ris quand j'entends des choses risibles. Sacrebleu! à

qui votre femme en veut-elle? Est-ce de notre faute si elle n'est pas

l'aînée et si elle est moins douée que sa sœur? Il faut prendre son

parti de ses défauts. Personne n'en est responsable. Et je trouve

ridicule qu'on aille chercher querelle aux autres parce qu'on est

crétin ou parce qu'on est jaloux.

Gustave se pencha, le buste sur la table:

--C'est pour nous que vous dites ça?

Léon, un peu pâle, murmura:

--Libre à vous de vous reconnaître.

Lerond se dressa, renversant sa chaise:

--Goujat!

Griset se contenta de hausser les épaules. Les enfants poussaient des

cris de goélands. Les deux femmes s'étaient jetées sur leur mari.

Andrée, tordue par une crise nerveuse, hurlait:

--Allons-nous-en! Allons-nous-en!

Lerond dut l'emporter dans le jardin. La bonne Mme Courlon, éperdue,

levait les bras au plafond. Seul, M. Courlon souriait sournoisement

dans sa barbe. Eh! eh!... Si, trois mois avant qu'on ne l'ait, la

voiture automobile déchaînait de pareils incidents, que serait-ce

quand on l'aurait? Allons, allons! cette année encore, il garderait

sa wagonnette et ses chevaux...

LA QUESTION DÉLICATE

On avait royalement déjeuné à Saint-Remy-d'Anjou. Un de ces repas qui

vous calent un homme pour huit jours. Et surtout un de ces petits vins

mousseux, spirituels, qu'on hume comme on respire, qui semblent

s'évaporer dans votre verre, tant ils se laissent boire avec

complaisance et tant ils ont de grâce naturelle.

Aussi, comme on était cordial ensuite, dans ce phaéton! Il y avait là

Trutat, le propriétaire de l'auto, qui conduisait lui-même, sa femme,

puis les Macin, des amis de fraîche date, et enfin Luce, le charmant

Luce.

Plaisirs d'auto · 第 7 / 9 段