paupières modestement baissées:
--Écrivez: «Hâtons-nous de dire que l'état des blessés est tout à fait
satisfaisant. Par un rare bonheur, un jeune médecin des environs, le
docteur Pujol--P, u, j, o, l--aussitôt appelé, put prodiguer aux
intéressantes victimes les soins...
--... les plus éclairés, se hâta d'achever Jarlon, qui trépidait
d'impatience.
--C'est cela! consentit doucement le témoin.
--Et maintenant, ramena le reporter, les causes de l'accident: le
chien, la direction, l'éclatement?
Le docteur Pujol haussa des épaules indifférentes:
--Est-ce qu'on sait jamais au juste? Je poursuis: «Le docteur Pujol a
d'ailleurs de qui tenir. Son grand-père servit comme médecin de
marine sous l'Empire. En 18...»
Jarlon releva son stylo et scruta son compagnon d'un regard inquiet:
--Ne craignez-vous pas, dit-il, que ces détails ne paraissent guère à
leur place? Ils pourraient faire l'objet d'une notice à part. Si nous
revenions...
Le docteur Pujol l'apaisa d'une main caressante:
--Attendez, attendez. C'est très intéressant. Vous allez voir.
Écrivez: «En 1886, son père, fonctionnaire distingué, ne craignit pas
de s'exiler au Tonkin, alors à peine pacifié.»
Décidé à ménager jusqu'au bout un témoin malgré tout précieux, Jean
Jarlon, les ongles dans les paumes, joua la satisfaction:
--Parfait!... Et maintenant, dites-moi: Croyez-vous que la catastrophe
soit imputable à la maladresse du conducteur?
Le jeune médecin eut un grand geste détaché. Il fut l'image même de
l'impassible Destin:
--Qu'importe!
Puis, de nouveau courbé sur la table, il reprit âprement:
--J'achève: «Le docteur Pujol sut se montrer digne d'une telle lignée.
Sa thèse sur l'_Influence du sang des pellagreux dans le développement
embryonnaire_ (vous mettrez, dit-il, ces mots en italique) fut fort
remarquée. Et si les nécessités de la lutte pour la vie...»
Jean Jarlon sursauta. L'impatience lui grimpait au long du corps, lui
montait au cerveau. Résolu pourtant à ne pas lâcher son témoin sans
lui avoir tiré des détails sur l'accident lui-même:
--Monsieur, je vous assure, mon temps est précieux. Excusez-moi. Mais
il faut que je téléphone à mon journal. On attend... Je vous en prie,
abrégeons.
La belle barbe du docteur Pujol se redressa, offensée:
--Soit, monsieur, j'abrège. Voyons, où en étais-je? Ah! oui: «... de
la lutte pour la vie ne l'avaient contraint à exercer dans nos
campagnes, au moins pour un laps de temps que nous espérons...»
Exaspéré, Jean Jarlon coupa:
--Oui, oui, je vois la suite, je compléterai. Mais, je vous en
supplie, des détails, monsieur, des détails sur l'accident.
Alors, le docteur Pujol se leva. Et, méprisant, grand comme le monde:
--Toujours ce misérable accident d'automobile!... Mais, monsieur, je
n'y assistais pas, moi, à votre accident!
LA GLOIRE
Ne cherchez ni le lieu, ni la date, ni le nom de la course. Nous
l'appellerons, si vous le voulez bien, le Grand-Prix des petites
voitures. Vous vous en imaginez aisément le décor. Des tribunes
animées d'oriflammes et de foule; la route vide entre ses fortes
palissades, où déambulent gravement cinq ou six officiels; l'immense
charpente quadrillée du tableau où s'inscrivent les résultats par
tour; l'océan de moissons jaunes, d'où des grappes humaines émergent,
jalonnant jusqu'à l'horizon le circuit à travers la campagne. Et
là-dessus, un ciel de soie bleue, palpitant comme un immense vélum
accroché au soleil et tendu sur la fête.
Les voiturettes passent et repassent. Elles sont si petites qu'elles
paraissent lentes, bien qu'elles abattent leurs 20 lieues dans
l'heure. Mais elles ne déplacent pas assez d'air. On dirait une fuite
de souris talonnées par un chat invisible.
Les postes de ravitaillement sont creusés en silo devant les tribunes.
Sous leur toit de papier goudronné, entre leurs cloisons grillagées,
ils font songer à des poulaillers tombés dans une cave. Là, on attend.
Mais que de drames secrets, sous cette inaction forcée!
Un homme surtout vit d'une vie amoindrie, ralentie, dans l'étau de
l'angoisse. Il s'appelle Lejeune. C'est un tout petit constructeur.
Dans les milieux automobiles, on dit grand bien de ses voitures, très
sérieuses, très étudiées. Mais on l'estime un peu à la manière de ces
romanciers dont on vante les livres avec d'autant plus de chaleur et
de sincérité qu'ils ne se vendent pas. Car Lejeune est encore ignoré
du grand public, de la foule.
Laborieuse et modeste, son existence lui ressemble. C'est un ancien
ajusteur de la célèbre marque Sancerre. Il a fondé une toute petite
maison d'automobiles, une maisonnette, pourrait-on dire. Cependant il
est tenace. Il a conscience de sa valeur. Et, pendant huit mois, dans
le silence de l'atelier, une fois ses ouvriers partis, à la lueur d'un
quinquet, il a patiemment, amoureusement limé, ajouré, ciselé un
moteur. C'est son chef-d'œuvre. Puis, il l'a mis au cœur d'une
voiture. Il l'a confié à un conducteur qui n'a jamais couru et que
seconde un mécano de quinze ans. Et il a jeté le tout dans la mêlée.
Le sacrifice qu'un tel geste représente dans cette humble vie, on le
devine...
Or, voilà que, au premier tour, la voiture Lejeune passe en tête...
Mais oui, elle bat les marques les plus notoires, les plus puissantes,
les plus redoutables. Une stupeur heureuse court les tribunes. Les
initiés se réjouissent et proclament qu'ils l'avaient bien dit.
D'autres s'informent. Lejeune? Qui ça, Lejeune? D'autres enfin ne
veulent rien savoir. Ils continuent d'avoir foi dans les grands
favoris. On renonce malaisément à ses dieux. Peut-être aux tours
suivants--il y en a six--les champions reprendront-ils l'avantage?
Peut-être, cette Lejeune a-t-elle jeté tout son feu?
Oh! Du fond de son silo, le petit constructeur sent, épouse tous ces
remous de pensée où son sort se débat. Il voudrait se sauver, rentrer
à Paris, ne plus savoir, dormir, être comme mort. Et, malgré tout, il
reste rivé dans son fossé, debout, la tête tendue vers la perspective
où débouchent les voitures.
Le deuxième, le troisième, le quatrième tour... La chance se
maintient, s'affirme. La Lejeune reste en tête, d'une régularité de
jouet mécanique. Le cinquième tour... La Lejeune augmente son avance.
A peine un concurrent la menace-t-il encore.
Plus qu'un tour! Alors, Lejeune n'y tient plus. Il sort du
ravitaillement. Il se mêle à la foule dense de l'enceinte. Et
subitement, il s'aperçoit «qu'il y a quelque chose de changé». De
toutes parts, des mains l'étreignent. On le félicite. Bravo, mon cher!
Il se découvre des nuées d'amis inconnus. Ah! le gaillard! On
l'entraîne à l'écart. Et ce sont des chuchotis, des offres qui
tiennent du rêve, des projets d'association, de commandite. Ah! cet
argent qui, tant de fois, a manqué à la maison,--ces veilles
d'échéance où l'on ne dormait pas, ces jours où l'on cherchait la
piécette blanche égarée au fond du gousset,--cet argent afflue, se
rue, en mascaret. On dirait qu'on lui fourre des billets de mille dans
ses poches, dans sa bouche, qu'on l'en bourre, qu'on l'en bâillonne.
C'est, dans cette demi-heure du dernier tour, toute une fortune qui
monte, s'échafaude, s'épanouit en apothéose.
Qui s'en douterait? Un drame se joue derrière le front du héros.
Tandis que la gloire s'offre, lui souffle au visage son haleine
grisante et lui jette au cou ses beaux bras dorés, Lejeune n'a qu'une
pensée: «Si le moteur ne tenait pas jusqu'au bout?...» Il l'a
tellement travaillé, ciselé. Maintenant, toutes les cloisons lui
apparaissent en papier à cigarettes, toutes les tiges en fétus de
paille. Toutes les pièces ont bien tenu jusqu'ici. Mais peut-être
sont-elles aux limites de leur endurance? Oh! si la voiture n'achevait
pas ce dernier tour? Si le rêve se dissipait? Quel réveil!
Qu'est-ce donc? Une clameur, d'abord indécise, s'accentue, court au
long de la route à la vitesse d'une voiture... C'est elle!
Oh! alors, c'est de la folie, de la délicieuse folie. Il faudrait,
pour rendre ces scènes vives et touchantes, les enregistrer avec des
appareils rapides, délicats, inédits, capables de tout retenir, les
gestes, les paroles, les physionomies, les couleurs, les nuances...
Regardez l'effusion qui jette Lejeune dans les bras de son mécanicien
Berger, aussitôt la petite voiture rentrée au parc. Ah! la bonne, la
franche accolade.
En voilà un, ce Berger, qui peut se vanter d'entrer dans la gloire à
80 à l'heure! C'est un petit serrurier de Montargis, qui représentait
vaguement la marque Lejeune et bricolait des voiturettes. Parfaitement
inconnu, il monte en course pour la première fois. Et maintenant,
assis dans son baquet, la face noire de graisse et de goudron,
rayonnant, superbe, il est entouré d'une foule avide, qui le palpe,
l'étreint, le dévisage, l'interviewe, l'acclame, tandis que cent
appareils, aux mains de photographes impérieux, le fusillent à bout
portant, et que le cliquetis des télégraphistes expédie son nom sur
tous les points de la terre.
Et le petit mécano de quinze ans, avec sa bonne frimousse juvénile,
ingénue et pure, prend sa juste part de triomphe. Seulement, tandis
qu'on le cliche, qu'on le flatte, qu'on l'étreint, savez-vous ce qu'il
fait? Il mesure avec sa jauge combien il lui reste d'essence, pour
voir, comme ça, par curiosité.
Maintenant, nous sommes au buffet officiel. Mais si le décor change,
les gestes ne changent pas. Ce qu'on s'embrasse, mes amis, dans ces
occasions-là! Mme Lejeune tombe dans les bras de son mari, sans
paroles. Le président du Cercle automobile cueille la scène avec son
instantané: «Et plus tard, s'écrie-t-il, si vous voulez divorcer,
j'aurai un document qui vous en empêchera!» La charmante femme
n'oublie pas le brave Berger. Clic! clac? Deux gros baisers au goudron
et à la graisse, sur les bonnes joues du conducteur. «Et le petit!»
s'écrie-t-elle en se précipitant vers le mécano... Et l'enfant rougit
sous le hâle et le cambouis.
Attention, voilà le cinématographe qui s'avance. Rien ne va manquer à
la gloire des héros. On les groupe devant l'objet d'art qui constitue
la Coupe des petites voitures. L'homme tourne son moulin à café. Mais,
comme les coureurs n'osent pas risquer un geste, on leur suggère, pour
les faire remuer, d'enlever les serre-tête de scaphandre dont ils sont
coiffés. Ils obéissent. La foule applaudit. Que les temps sont
changés! Jadis, l'opérateur criait: «Ne bougez plus!» Maintenant,
c'est: «Mais bougez donc!»
Enfin, on apporte le champagne. Le vin espiègle et vivant étincelle
dans les coupes qui tremblent dans les grosses mains noires. Les
toasts, les souhaits, les remerciements hésitent sur les lèvres
agitées. Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'alentour, tous les
visages--vous entendez, tous les visages sans exception--sont heureux
et souriants, en reflet. Ah! Voilà bien ce qui donne à la vie son
éclat et son prix: ce sont ces minutes d'élan, d'enthousiasme, de
sincérité absolue, vers l'allégresse.
Que vous dirai-je encore? Le brave Berger avait une poussière dans
l'œil gauche. Si bien que cet œil-là pleurait un peu plus que
l'autre. Mais je vous jure qu'on n'avait pas besoin d'avoir reçu de
poussière du tout pour se sentir un petit picotis aux paupières.
GRAND TOURISME
Lise et Claude--six et sept ans--se sont glissés dans la remise
de l'auto. Dans l'ombre fraîche, l'énorme phaéton exhale une
bonne odeur d'huile et de métal refroidis. Une raie de soleil
brille sous la grande porte close. On n'entend que la brouette du
jardinier sur le sable des allées. Le mécanicien a congé. Papa et
maman sont en visite. Calme propice! Sécurité favorable! On va
donc pouvoir goûter ces délices défendues, grimper dans la
voiture, lui au volant, elle à ses côtés, et, de toute l'ardeur
de l'imagination, s'élancer à travers le monde, sans changer de
place... Écoutez ces chauffeurs intrépides, juchés sur leurs
sièges et vivant leur rêve.
LUI.--Moi, je serais le mécanicien.
ELLE.--Tu serais pas un monsieur qui conduit lui-même?
LUI.--Non. J'aime mieux être un mécanicien. C'est plus chic.
ELLE.--Alors, moi, je serais une dame qui tiendrait la carte, pour
être à côté de toi?
LUI.--Oui. Où qu'on va?
ELLE, _dans son rôle_.--Allez au Bois.
LUI.--Tac, tac, tac. Ça, c'est les vitesses. J'ai passé vite.
ELLE, _consultant la carte à l'envers_.--J'ai changé d'avis. Allez à
New-York.
LUI.--Mais il y a la mer...
ELLE, _désinvolte_.--Faites le tour.
LUI, _dans ses dents_.--Eh bien! mon colon...
ELLE.--Et dépêchez-vous. J'ai des amis à dîner.
LUI, _cornant avec fureur_.--Attention, là, croquant!
ELLE, _vaguement inquiète_.--Pourquoi que vous faites aller la trompe?
LUI.--C'est un transatlantique qui veut pas prendre sa droite.
ELLE, _répétant des phrases entendues_.--Soyez prudent. Je déteste
qu'on conduise au frein. Ça use les pneus.
LUI.--C'est bon. C'est bon. Voilà New-York.
ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a à voir, à New-York
LUI.--Des milliardaires.
ELLE.--Qu'est-ce que c'est, des milliardaires?
LUI.--C'est des gens qu'ont mal à l'estomac.
ELLE.--Alors, ils doivent être méchants. Je ne veux pas les voir.
Retournons. Vous reviendrez par l'Afrique.
LUI.--Mais y a encore la mer!
ELLE.--Prenez l'autre rive.
LUI, _se carrant dans son fauteuil_.--On en met.
ELLE.--De quoi qu'on met?
LUI, _indulgent, avec un rien de mépris_.--De l'avance, parbleu!
ELLE.--On en fait, de la poussière!
LUI.--C'est le désert. C'est mal entretenu.
ELLE.--Y a pas de goudron?
LUI.--Pas des bottes. Ah! ah! sacristi... Voilà un troupeau
d'éléphants.
ELLE.--Faut faire signe au berger de les ranger.
LUI.--Mais y a pas de berger, voyons. C'est des éléphants sauvages.
ELLE.--Alors, faut faire aller la trompe.
LUI, _badin_.--Comme eux...
ELLE.--On passe?
LUI.--Bien sûr... Oh! là, là, quelle secousse!
ELLE.--On a écrasé quelque chose?
LUI, _avec orgueil_.--Plutôt.
ELLE.--Quoi donc?
LUI.--Je crois qu'on vient de passer sur une autruche.
ELLE, _vivement_.--Oh! Faut rapporter les plumes!
LUI.--Non, non, filons. Le propriétaire n'aurait qu'à prendre notre
numéro. Je ne sais pas si le patron est assuré.
ELLE.--C'est dommage.
LUI.--Si on boule un crocodile, je vous promets qu'on prendra sa peau.
Ah! zut!
ELLE.--Qu'est-ce qu'il y a?
LUI.--C'est mon embrayage qui me fait des mistoufles.
ELLE.--C'est grave?
LUI.--Non! C'est des grains de sable... Pas étonnant, dans le Sahara.
ELLE, _rassurée_.--Je voudrais passer par Pékin.
LUI.--Ah! non, alors. On ne sera jamais rentré pour dîner.
ELLE.--Si, na!
LUI, _quittant le ton mécanicien_.--Non. D'abord, c'est pas une
raison, parce que t'es la dame, pour me faire faire tous tes caprices.
Je ne veux pas éreinter ma voiture, moi. Ou bien alors, je serai le
monsieur, tu seras ma femme, et tu n'auras plus rien à dire.
ELLE, _effarée de connaître si tôt le joug conjugal_.--Non, non. Tu
seras toujours le mécanicien. Par où rentre-t-on?
LUI.--Par la Turquie.
ELLE.--On ne s'arrêtera pas?
LUI.--On ne s'arrête jamais en automobile, quand on n'est pas forcé.
ELLE.--Alors, quand qu'on achète des cartes postales?
LUI.--Quand on fait son plein d'essence, tiens! Mais faut rentrer. On
va faire vite.
ELLE.--Faire quoi?
LUI.--De la route, voyons. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Regarde.
On frise le cent à l'heure. Attention: un tournant. T'as vu? On a viré
sur deux roues.
ELLE, _mal rassurée_.--On va pas verser?
LUI, _sûr de soi_.--Il n'y a pas de danger.
ELLE, _frissonnante_.--Alors, va encore plus vite, dis.
LUI, _farouche_.--Tant que ça peut!
ELLE.--Tant que ça peut quoi?
LUI.--T'es bête. Tant que ça peut marcher.
ELLE.--Tu conduis bien, tu sais.
LUI, _modeste_.--Oui. Je connais mon affaire. (_Un temps._) Dis donc,
voilà que tu tutoies ton mécano, maintenant!
ELLE, _du tac au tac_.--Tu tutoies bien ta patronne.
LUI.--Tiens, c'est vrai! Ah! ça se tire: on voit la tour Eiffel.
ELLE.--Où qu'on est?
LUI.--Dans les Alpes.
ELLE.--Dis donc, on n'a pas eu de panne.
LUI.--Touche du bois.
ELLE.--Pour quoi faire?
LUI.--Ça empêche les pannes.
ELLE.--Si on en avait une, qu'est-ce qu'on ferait?
LUI.--Du camping.
ELLE.--Qu'est-ce que ça veut dire?
LUI.--C'est de l'anglais. Ça veut dire dîner sur l'herbe. Ah! nous
voilà arrivés. Cristi, j'en ai plein les bras.
ELLE.--C'est très bien, chauffeur. Je suis très contente de vous.
Tenez, voilà cent mille francs.
LUI.--C'est que je n'ai pas de monnaie.
ELLE, _royale_.--Gardez, gardez, mon garçon.
PAUL
Les six ans de Lise jouent au jardin. Les sept ans de son frère
Claude s'approchent, importants et pénétrés:
LUI.--Tu sais, papa vient de renvoyer Paul...
ELLE, _effarée_.--Le chauffeur! Non... C'est vrai? Oh! il était si
gentil avec nous. Pourquoi qu'on le renvoie?
LUI.--Pour des tas de choses. Oh! papa lui en a dit, va.
(_Satisfait._) Moi, j'étais dans la remise, j'ai tout entendu.
ELLE.--Eh bien! qu'est-ce qu'il a fait?
LUI.--Voilà. Ce matin, on l'avait envoyé à la ville pour une petite
réparation. Paraît qu'il est rentré un peu parti...
ELLE.--Parti où?
LUI.--Gris, si t'aimes mieux.
ELLE.--De poussière?
LUI.--Mais non, voyons: paf, pompette, pochard.
ELLE.--Ah! bon.
LUI.--En revenant, il a éraflé un garde-crotte contre une charrette et
il a détraqué la sirène. Tu penses si papa était furieux. Il criait
que dans un état pareil un chauffeur est capable de tuer tous ses
passagers...
ELLE.--Mais puisqu'il n'en avait pas...
LUI.--Nous aurions pu être dans la voiture. Et puis ça pourrait
recommencer. Enfin, il a dit à Paul qu'il allait lui régler son
compte, et il lui a ordonné de faire ses paquets.
ELLE.--Et Paul?
LUI.--Il n'avait plus l'air parti du tout. Il disait qu'il ne buvait
jamais et que, justement, un rien lui montait à la tête. Avant le
déjeuner, ses camarades du garage lui avaient fait prendre... oh!
attends... un drôle de nom... quelque chose comme une mauviette ou
une minette, enfin une affaire où il y a de l'absinthe.
ELLE.--Ça doit être bon.
LUI.--Je ne sais pas. Je n'en ai jamais goûté. Et alors Paul jurait
qu'il ne recommencerait jamais, qu'il se méfierait, que ça lui
servirait de leçon...
ELLE.--Et papa ne l'a pas cru?
LUI.--Non, non. Papa a parlé de la goutte d'eau qui fait déborder le
vase. Par exemple, je ne sais pas quel vase.
ELLE.--Ça doit être dans le moteur.
LUI.--Peut-être. Et alors papa lui a sorti tout ce qu'il avait sur le
cœur depuis le commencement. Y avait quelque chose!
ELLE.--Quoi?
LUI.--Attends, que je me rappelle. Ah! d'abord, il a reproché à Paul
de dire des gros mots à tout bout de champ.
ELLE.--Il en disait quand il est arrivé. Mais il n'en dit plus, plus
jamais.
LUI.--Mais tu comprends que quand on est en colère, on n'y regarde pas
de si près. Papa criait de sa grosse voix: «Vous avez appris à mes
enfants des mots qu'ils n'auraient jamais dû entendre.» Ça, c'est
vrai, Lise. Tu te rappelles le jour où on a crevé, où il faisait si
chaud. Paul, en changeant d'enveloppe, disait tout le temps: «Chameau
de pneu! Chameau de pneu!» Et alors, toi, au dîner, comme tu avais le
croûton, tu as dit tout haut: «Chameau de pain!»
ELLE, _indulgente_.--Oui, mais c'était l'année dernière. J'étais
petite.
LUI.--Tu as été tout de même privée de dessert, et c'était la faute de
Paul.
ELLE.--Ses parents ne lui avaient peut-être pas appris que c'était un
vilain mot...
LUI, _supérieur_.--On sait ça de naissance.
ELLE.--Mais non, puisqu'il a fallu me priver de dessert pour me
l'apprendre... En tout cas, papa a fait perdre à Paul cette
habitude-là. Quand on sort, il n'attrape plus les pneus, ni les
charretiers, ni les paysans, ni les cyclistes, ni personne. Papa ne
lui a pas retrouvé d'autres défauts, j'espère?
LUI.--C'est le chat! Papa lui a reproché son inexactitude. Au
commencement Paul était toujours de cinq minutes en retard sur
l'heure fixée. Et ça a été le diable pour lui faire perdre cette
habitude-là.
ELLE.--Les dames non plus ne sont jamais prêtes à l'heure.
LUI.--C'est à cause de leur voilette. Paraît qu'il n'y a rien de plus
long à mettre qu'une voilette. Enfin, Paul, c'est son métier d'être
exact. Papa lui a resservi l'histoire du jour où il a manqué son train
pour Paris parce qu'ils étaient partis en retard pour la gare.
ELLE.--Oui. Eh bien, qu'est-ce qu'ils ont fait, ce jour-là? Ils sont
partis à Paris par la route et ils sont arrivés avant le chemin de
fer!
LUI.--Parbleu! Parce que Paul va à des vitesses folles. Aller plus
vite qu'un train qui fait du soixante à l'heure!
ELLE.--Alors, pourquoi que papa dit: «Un soixante de père de famille»?
LUI.--Il dit ça devant ses amis, mais pas devant Paul. Au contraire,
il lui a assez reproché ses excès de vitesse des premiers temps. Même
que maman en avait des palpitations de cœur. Il paraît qu'on était
obligé de le calmer à toutes les descentes, tous les tournants, les
traversées de ville, pendant des mois. Papa lui a encore crié: «Et
quand vous aviez une auto devant vous? Ai-je dû assez vous retenir?
Vous ne vous connaissiez plus, vous vous emballiez, il fallait à toute
force que vous la dépassiez. Avec vos 30 chevaux, vous vouliez lutter
contre des 80, des 100 chevaux!»
ELLE.--Oh! c'était joliment amusant! Tu te rappelles quand Paul
donnait des grands coups de sirène pour faire ranger la voiture. Ce
qu'ils devaient rager, les autres! Moi, ça me faisait toujours penser
à l'ogre quand il affile son grand couteau pour découper les petits
enfants. Et toi aussi, ça t'amusait, et papa, et maman, tout le monde.
Personne ne parlait jusqu'à ce qu'on ait passé.
LUI.--Oui. Mais il aurait pu arriver un accident.
ELLE.--Tu n'es qu'un capon. D'ailleurs, c'était fini, ce temps-là.
Papa avait défendu de dépasser les autos. Je pense que Paul a
répliqué.
LUI.--Bien sûr. Il a répondu que certains patrons étaient pour la
vitesse, d'autres contre, et qu'il fallait le temps de se mettre à
l'allure de la maison.
ELLE.--C'était tapé. Et papa le renvoie tout de même?
LUI.--Bien sûr.
ELLE, _un doigt sur son petit nez_.--Eh bien! moi, je vais lui dire de
le garder.
LUI.--T'es pas folle?
ELLE.--Mais non. Réfléchis. Paul ne dit plus de gros mots. Il n'est
plus en retard. Il ne va plus trop vite. Il a juré qu'il ne boirait
plus de mauviette. Puisque papa l'a corrigé de tous ses défauts, c'est
pas le moment de le renvoyer...
ILLUSIONS
Claude et Lise, suivant leur prédilection, se sont glissés dans
la remise et juchés sur l'auto. Dans une des pochettes
intérieures, ils ont découvert le _Manuel du Parfait Chauffeur_.
Trouvaille inestimable! Bible où tiennent toute sagesse et toute
vérité! Assis côte à côte sur le siège avant, unissant leur
science et rapprochant leurs têtes enfantines, ils déchiffrent le
livre merveilleux. Pour l'instant, ils s'extasient sur l'index
alphabétique:
ELLE.--Y en a-t-il des noms, y en a-t-il!
LUI.--Plutôt.
ELLE.--Tu sais ce que ça veut dire, tous ces mots-là?
LUI, _modeste_.--Des fois...
ELLE.--T'en as, de la veine. Moi... Tu ne vas pas te moquer de moi? Tu
le jures?
LUI.--Je crache.
ELLE.--Eh bien, moi, quand j'entends papa ou Paul dire un de ces
mots-là, je vois des drôles de choses, des choses qui ne doivent pas
être vraies, tu comprends?
LUI.--Pas du tout.
ELLE.--Je vais t'expliquer. Des billes, qu'est-ce que c'est?
LUI.--C'est des petites boules en acier. J'en ai vu quand Paul a
démonté une roue. Même qu'elles ont roulé dans tous les coins et qu'il
jurait!
ELLE.--Eh bien, moi, quand papa parle d'un roulement à billes, je vois
des billes pareilles à celles que nous avons pour jouer, des billes de
verre avec des tortillons de couleurs, des belles billes d'agate qui
coûtent si cher, jusqu'à des six sous...
LUI.--Tu ne t'ennuies pas. Ça casserait, grosse bête.
ELLE, _piquée_.--On n'a jamais essayé.
LUI.--Heureusement. Dis-en d'autres, des choses que tu imagines, pour
voir.
ELLE, _méfiante_.--Je ne m'en souviens plus.
LUI.--Attends. La bougie, comment crois-tu que c'est fait?
ELLE.--Je la vois dans un chandelier, avec une mèche et une petite
flamme.
LUI, _l'imitant_.--«Avec une petite flamme». Tu n'y es pas du tout.
(_Supérieur._) C'est électrique.
ELLE.--Tu vois, tu te moques de moi. Je ne te raconterai plus rien.