Encore, un borgne a la ressource de tourner la tête, pour voir ce qui

se passe du côté de son mauvais œil. Mais le mécanicien de Mme Agil

avait beau tourner la tête à gauche, il ne voyait que le carton à

chapeau. Une moitié du monde cessait d'exister pour lui. Il ne vivait

qu'à demi.

Impossible de voir, à gauche, le passant qui traverse en poule

affolée, la voiture qui vient sur vous aux croisements, le tas de

pavés, le signal de l'agent. Rien que ce mur, ce monolithe imbécile,

vacillant, hostile, qui lui retombait sans cesse sur le coude, et

qu'il rembarrait en bourrades sournoises.

Ajoutez qu'à droite d'ahurissantes recommandations lui crépitaient à

l'oreille, jetées par l'acoustique: «Faites attention, il va

s'envoler!--Il glisse, rattrapez-le!--Passez votre bras dans le

cordon,--etc., etc.» Il avait déjà à moitié perdu la vue. Il perdait

tout à fait la tête.

* * * * *

Bref, ce qui devait arriver arriva. Presque au port, la voiture de Mme

Agil emboutit, avec un craquement sinistre, un joli petit enclos de

palissades vertes qui avait poussé là dans la journée et que le

mécanicien n'avait pas vu, derrière son carton à chapeau. Plus de

bruit que de mal. Mais, tout de même, il y eut bientôt autour de la

limousine cinq cents personnes, la brigade volante de badauds, qui,

sur un point quelconque de la ville, se rassemble instantanément

autour du moindre incident.

Alors, on vit une petite femme sortir de la voiture et se précipiter

sur un carton à chapeau demeuré--par miracle--sain et sauf dans la

collision. On la vit, ce carton au bras, jupe troussée, percer la

foule et s'élancer dans la nuit... On aurait pu la voir, une heure

plus tard, dans la rumeur joyeuse et la chaude lumière du grand

restaurant, fêtée, éblouissante, radieuse, oubliant toutes ses

traverses dans la minute exquise où elle apparaissait à ses bonnes

amies, sous son grand chapeau.

LA CONTRAVENTION

Parti au matin de son château des Aubiers, Pontéran, au volant de sa

60-chevaux, regagnait Orléans d'une roide allure. Il contournait la

petite sous-préfecture d'Ormont par les promenades, afin de ne pas

ralentir. Quatre-vingts kilomètres le séparaient encore du but, où

l'attendait, à midi, un rendez-vous important. Qu'un ennui de pneu,

par exemple, l'immobilisât seulement un quart d'heure et il arriverait

tout juste.

Mais un gendarme, dissimulé derrière les arbres du Cours, surgit de sa

cachette et se planta au milieu de la chaussée en levant un gant blanc

qui parut énorme à Pontéran. «Ça y est!» pensa le gentleman-chauffeur.

Il était pincé. Excès de vitesse. Une seconde, il songea à fuir.

Hélas! d'instinct, il avait ralenti à la vue de l'uniforme redoutable

dressé devant lui. Au surplus, on prendrait son numéro. Il aggraverait

son cas. Mieux valait faire face à l'ennemi. Mais la sacrée aventure!

Lui qui n'avait jamais eu d'histoire... Car s'il était friand de

vitesse, il avait horreur de la contravention.

Cependant le gendarme verbalisait. C'était un homme long, osseux et

triste. Il opérait avec une austère fermeté. S'il éprouvait une joie

voluptueuse à traquer l'ennemi, il la cachait bien. Un moment,

Pontéran tenta de s'insurger. Voyons, il n'allait pas tellement

vite... Mais le gendarme fut péremptoire. Il dévoila sa méthode. Il

pigeait les voitures lorsqu'elles passaient à hauteur du monument de

la Défense, à trois cents mètres de lui, dans la perspective. Et,

pointant d'un index rigide une vénérable montre de famille:

--Vous avez mis quinze secondes pour couvrir les trois cents mètres.

Ça fait du 72.

Le délit était flagrant, la condamnation certaine. Que faire? Comment

échapper?... Tout à coup, une inspiration le traversa en éclair.

Ormont... mais il connaissait le sous-préfet d'Ormont. Un soir de l'an

dernier, à Orléans, il avait joué au bridge avec lui, chez des amis

communs. S'il pouvait attendrir ce haut fonctionnaire, étouffer

l'affaire? La démarche ne lui prendrait pas plus de temps qu'une

crevaison. Il pourrait tout de même être exact au rendez-vous.

Parbleu! il en courrait la chance.

En trois tours de roues, il fut à la sous-préfecture. Justement, le

maître du logis était en conférence avec le capitaine de gendarmerie.

Le hasard était d'heureux augure. Pontéran fut la séduction même. Il

rappela la soirée de bridge dans ses moindres détails, évoqua un

certain _sans-atout_ d'héroïque mémoire, amplifia, grossit ces

relations éphémères jusqu'à leur donner l'importance et la force d'une

amitié de vingt ans, s'enquit avidement de la toute gracieuse

sous-préfète, de ses adorables bébés, et répandit sa joie de la

rencontre. Quel malheur que son plaisir fût gâté par une sotte

histoire!... Eh! oui, sur les promenades, un gendarme lui avait

dressé procès-verbal pour excès de vitesse...

A ces mots, le sous-préfet, dont le visage s'était éclairé aux

souvenirs du bridge, s'assombrit soudain. Le capitaine de gendarmerie

eut un sursaut indigné. Ses doigts frémirent comme s'il voulait mettre

la main au collet du coupable. Pontéran comprit qu'Ormont n'était

point tendre aux chauffeurs.

--Vous me voyez désolé, cher Monsieur, assura mollement le

sous-préfet. Mais certains de vos confrères ont commis de telles

imprudences que nous devons nous montrer rigoureux pour obéir aux

vœux mêmes des populations...

--Très fâcheux, opina le capitaine. Mais il faut que la consigne soit

la même pour tous.

Alors Pontéran vit qu'il ne lui restait plus qu'une chance de salut:

nier la faute. Et il nia, il nia éperdument:

--Mais je n'allais pas vile! Je ne vais jamais vite. Ma voiture ne

peut pas aller vite. Et la preuve, c'est que jamais, jusqu'ici, jamais

je n'ai attrapé de contravention. Aussi, Messieurs, je compte sur

votre bienveillance, sur votre justice, pour me laisser cette sorte

de virginité, ce brevet d'innocence dont je suis fier, pour ne pas

donner suite au rapport, sincère je veux le croire, mais sûrement

erroné, de votre gendarme.

Les deux fonctionnaires se regardaient, indécis. Pontéran comprit

qu'il avait jeté le doute dans leur esprit. Il se sentit envahi et

baigné d'espoir. Mais un huissier entra, qui tendit une fiche au

capitaine.

--Ce gendarme est justement en bas, dit l'officier au sous-préfet.

Peut-être pourrions-nous l'entendre?

«L'animal a pisté ma voiture, songea Pontéran. Et, flairant ma

contre-mine, il veut l'éventer... Ma foi, advienne que pourra. Je

continuerai de nier...»

Ah! ce fut un beau combat! Seul contre trois... Stimulé par le désir

de vaincre et par la lutte même, Pontéran prenait l'offensive. A force

de vouloir convaincre les autres, il en arrivait à se convaincre

lui-même. Un moment vint où sa mauvaise foi fut sincère:

--Moi? Mais je garde toujours une allure de père de famille. Un

accident est si vite arrivé. Je suis la prudence même. Mes amis le

savent bien. Ils m'en raillent. Ils m'appellent le père La Lenteur...

--Cependant, ma montre... objectait le gendarme.

--Mon ami, je ne mets pas votre bonne foi en doute, répliquait

Pontéran. Mais placé sur le Cours pour pincer les délinquants, vous

êtes porté à en voir dans chaque chauffeur qui passe. C'est humain.

Votre montre? Elle est vénérable, mais ce n'est pas un chronomètre. On

ne condamne pas les gens sur les indications fantaisistes d'une

trotteuse...

Éperdu, désemparé, le gendarme consultait son chef du regard. Il

cherchait la vérité dans les yeux de son capitaine. Pontéran reprit

avec une vigueur nouvelle:

--Moi, j'aurais dépassé une vitesse raisonnable? Moi qui suis gratté

par tous les tacots du monde... Moi qui ai le respect, la religion de

la vie d'autrui... Moi qui n'ai jamais écrasé un chien ni une poule...

Moi qui, un jour, ai scalpé quatre pneus pour freiner court devant un

tout petit caneton perdu... Moi qui, une autre fois, ai stoppé trois

grands quarts d'heure, afin de ne point écraser une caravane de

fourmis qui traversait la route... Voyons, voyons... ce serait de la

pure démence!

Persuasif, émouvant, flatteur, il fit tant et si bien qu'il les

retourna tous trois. Après un bref colloque avec le capitaine, le

sous-préfet dit à voix haute:

--Allons, nous tâcherons d'arranger l'affaire...

Victoire! Pontéran serrait des mains. Des larmes reconnaissantes

humectaient ses yeux. Au volant, dans le bruissement du moteur, il

remerciait encore ses trois juges qui l'avaient suivi jusqu'à sa

voiture.

Mais il tira sa montre. Et, tout à coup, oubliant son rôle dans sa

folle joie et son impatience, le père La Lenteur s'écria devant les

trois hommes ébaubis:

--Ah! sacristi, je n'ai pas de temps à perdre! Plus qu'une heure pour

abattre mes quatre-vingts kilomètres!

LA "SEMEUSE"

--Elle est délicieuse. Elle a vingt ans. Elle est grande, potelée,

châtain doré, rieuse. Au moral, droite, fine et bonne. Une jolie

plante poussée de jet, et saine comme un matin aux champs. Elle est

fille unique. Ses parents sont riches, discrets, et marchent avec leur

siècle. Pour tout dire d'un mot, je l'épouserais si je n'étais pas

marié. Mets-toi donc sur les rangs, puisque tu cherches femme. Jamais

tu ne trouveras mieux.

--Mais je ne dis pas non! s'écria Petitport excité.

Henri Petitport dépassait de peu la trentaine. Il était ingénieur dans

une maison d'automobiles encore toute jeune, mais déjà florissante,

la marque «La Semeuse». Passionnément épris de son métier, il avait

apporté aux derniers modèles quelques retouches heureuses. Sa

situation s'affermissait. Il sentait le moment venu de choisir une

compagne de vie.

Mais déjà son ami Bongaston reprenait:

--Ah! dame, il faudra lui plaire Mlle Miliane n'est pas de ces jeunes

filles qui acceptent un époux des mains d'un notaire. Elle répugne à

ces unions où l'on met avant tout d'accord les fortunes et les

convenances. Elle entend se marier pour elle-même. Et elle prendrait

en horreur le candidat que d'officieux amis lui présenteraient selon

les traditions.

--Mais alors? interrogea piteusement Petitport.

--Eh bien! voilà. Il faut que le hasard seul semble vous mettre en

présence. Or, les Miliane passent leurs dimanches à vingt lieues de

Paris, dans leur propriété du Grand-Fossard, une maison blanche à

tourelles, isolée au bord de la route. Alors, dimanche, tu sautes

dans la voiture, sans même un mécanicien, que tu serais obligé de

mettre dans le secret, et, devant la maison à tourelles, tu simules la

panne. On accourt, on t'aide, car on est chauffeur, on met le

téléphone à ta disposition, car on est l'obligeance même, et la

présentation est faite!

--C'est une idée! s'écria Petitport.

--Elle n'est pas de moi, observa modestement Bongaston. On y a songé

depuis qu'il y a des pannes, c'est-à-dire depuis qu'il y a des autos.

Au théâtre, dans les romans, et peut-être dans la vie, on a vingt fois

usé de ce moyen. Mais s'il ne fallait employer que des ruses inédites!

En tout cas, celle-ci a moins servi que la loge à l'Opéra-Comique...

--Comment te remercier?...

--En réussissant. Ah! une recommandation majeure: simule la grosse

panne, la panne essentielle, la panne qui vous immobilise sept heures

au moins. Car, tu comprends, si tu feins une crevaison, tu risques

qu'on te laisse tranquille par discrétion. La panne d'essence, on te

cède un bidon et tu t'en vas sans avoir vu l'enfant. Non, il te faut

la panne profonde, qui nécessite du temps, des recherches, le capot

béant, les coffres éventrés sur la route, enfin la panne qui te

permette de faire connaissance avec ta fiancée...

* * * * *

Petitport passa sous les vieilles poternes de Moret, franchit le

Loing, retrouva la route. Quatre lieues à peine le séparaient du

Grand-Fossard. Il faisait une de ces journées bleues où la terre vibre

et palpite sous le baiser de la lumière. Il avait la sensation aiguë

de se précipiter au-devant du bonheur.

Et l'on eût dit que sa machine le devinait. Comme elle marchait bien,

sa chère «Semeuse»! Une idée à lui, d'estampiller le capot de

l'effigie vulgarisée par le Timbre et la Monnaie. Et elle justifiait

le jeu de mots, la vaillante Semeuse, car elle semait ses pareilles.

Elle glissait sur la route comme un _racer_ sur un fleuve. Et pas plus

de bruit qu'une dame en robe de soirée. Ah! si ces Miliane aimaient la

belle mécanique, ils seraient bien servis. Vrai, il y avait de quoi

décider une jeune fille au mariage. Dommage d'être obligé de

prétexter une panne sérieuse.

Au fait, quelle panne choisir? Bongaston avait raison. Il fallait

feindre le gros accroc, la réparation de longue haleine. Tout de même,

c'était vexant. La Semeuse en carafe, quelle chose invraisemblable!

Voyons, quelle panne choisir?... Le différentiel? Mais, de l'aveu des

clients eux-mêmes, c'était un pur bijou. Personne n'avait jamais eu

d'ennui de ce côté-là. Le carburateur? Oh! le carburateur de la

maison! Ça giclait, un vrai plaisir. Une rosée, un vaporisateur de

dame. La boîte des vitesses? Mais, sacristi, Petitport lui-même

vérifiait ses aciers. Et il y avait dans les baladeurs quelques

dispositifs de son cru dont il n'était pas mécontent. On changeait de

vitesse sans s'en apercevoir. Non. Il fallait trouver autre chose. La

magnéto? Mais un monsieur de la partie ne pouvait pas rester des

heures en panne sur une question d'allumage. Lui faudrait-il donc

passer pour un idiot, sous couleur de ne pas passer pour un

prétendant? Alors quoi? Le moteur? Mais c'était le chef-d'œuvre! Un

refroidissement idéal, dont il était l'inventeur. Ah! non, non et non.

Cependant, le Grand-Fossard approchait. Quinze cent mètres l'en

séparaient à peine. Il fallait se décider pour une panne. Il n'allait

tout de même pas mettre en balance un sot orgueil professionnel avec

cette occasion unique de faire sa vie, la promesse de bonheur qui

l'attendait au bord de la route?

La maison aux tourelles apparut. Il n'avait pas encore trouvé. Eh

bien, tant pis. Il improviserait. Il allait s'arrêter, ouvrir son

capot, lever les bras au ciel. Et l'inspiration viendrait. Qui sait?

Ces Miliane la lui suggéreraient peut-être.

Et tout à coup, comme il s'apprêtait à stopper devant la maison, une

affreuse pensée le traversa: ces Miliane avaient une voiture! Ils

étaient du bâtiment. Il faudrait déshonorer la chère Semeuse,

injustement, devant des chauffeurs! Cela, jamais!

Et, tandis que la maison aux tourelles disparaissait dans la

poussière, il accéléra:

--Ah! zut!... Bongaston trouvera autre chose...

CONFLIT

La petite Mme Labernière entra en rafale chez son vieil ami l'avocat

Saint-Roncourt. Elle était, comme à l'habitude, fraîche et dodue, mais

le rouge de la colère animait ses joues et des lueurs tragiques

brasillaient dans ses yeux.

--Maître, maître! s'écria-t-elle dès le seuil, il m'arrive un grand

chagrin, un grand malheur. Je veux divorcer.

Et elle s'écroula dans un fauteuil.

Saint-Roncourt éleva au plafond des mains onctueuses. Quoi? Un ménage

si uni d'apparence, si jeune encore? Il interrogea:

--Mais que s'est-il donc passé?

--Une scène épouvantable avec mon mari, à l'instant même. J'ai couru

droit chez vous. La vie n'est plus possible. Je veux tout briser, tout

rompre. Vous m'aiderez...

--Mais encore faut-il que je sache...

--Vous saurez tout. Voilà. Nous habitons la campagne la moitié de

l'année, n'est-ce pas, de mai à novembre. Nous avions décidé, Georges

et moi, de nous offrir une auto pour le printemps prochain et de

profiter du Salon pour fixer notre choix. Notez, car c'est très

important, que cette voiture devait nous servir uniquement à la

campagne, car nos moyens ne nous permettent pas, au moins

actuellement, d'en user à Paris. Très bien. Nous voilà donc lancés

dans des devis, des plans, penchés d'avance sur des cartes et des

catalogues, enfin dans l'amusement, dans la fièvre du projet qu'on est

sûr de réaliser...

Ici, Mme Labernière tamponna ses yeux d'un petit mouchoir roulé, gros

comme une noisette.

--Mais, bientôt, nous nous apercevons que, sur un point capital, nous

différons d'avis: je tiens naturellement à une carrosserie ouverte,

et Georges, si fantastique que cela paraisse, tient à une carrosserie

fermée.

--Je ne pense pas qu'un tel dissentiment soit de nature...

--Attendez... attendez... Il faut que vous connaissiez exactement

l'origine et les circonstances de la querelle. J'étais si fermement

convaincue d'avoir de mon côté le bon sens, la logique, la raison, que

je tentai d'abord d'y ramener mon mari en douceur. Il le fallait

d'autant plus que, pour ces mêmes raisons d'économie, nous ne pouvions

pas nous offrir le luxe de deux carrosseries. Mais comment peut-on

souhaiter une voiture fermée pendant l'été? Si on baisse les glaces,

on vit dans les courants d'air. Si on les tient levées, on étouffe.

Autant voyager en wagon, alors. On n'aperçoit par les carreaux que de

petits échantillons du paysage, juste assez pour donner envie d'en

voir plus. En pays de montagne, autre histoire. On doit surtout

regarder en l'air. Que voit-on? Le toit. C'est comique.

Et, derechef, Mme Labernière s'essuya les yeux.

--Mon mari, poursuivit-elle, essayait de plaider sa cause. Pour être

juste, je dois vous rapporter ses pitoyables arguments. Il affirmait

que certaines limousines sont pourvues de grandes glaces sur toutes

leurs faces. Des lanternes de phare, à l'entendre. Et de là on sortait

comme de sa chambre, comme d'une boîte, pimpant, verni, immaculé. Oui,

cher maître, il a dit immaculé!

--Ce n'est point une injure grave...

--Vous allez voir. Je répliquai aussitôt que, bien enveloppée de ses

voiles, une femme n'a rien à craindre, pas même d'être décoiffée.

«Excepté, riposta Georges, les volées de cailloux que vous lancent les

autos qu'on croise, et leur poussière qui s'introduit partout.»

Naturellement, je haussai les épaules. Que sont ces vétilles, à côté

de la volupté qu'on éprouve à sentir en pleine face le vent de la

course, à boire l'air grisant, à goûter tout le vertige de la vitesse?

Voyons, n'est-ce pas la raison d'être de l'auto?

--Il se peut... Mais...

--Narquois, mon mari évoqua la pluie soudaine, l'orage, la radée. «Et

la capote, m'écriai-je, est-elle faite pour les chiens?» Vous croyez

qu'il s'avoua cloué? Pas du tout. Il affirma qu'on retardait toujours

l'instant de la dresser, parce qu'un chauffeur n'aime jamais s'arrêter

et parce qu'on a toujours l'espoir que la pluie va cesser. Si bien

qu'on est déjà trempé lorsqu'on se met à l'abri. Qu'au surplus ce

tunnel de toile était cent fois plus inconfortable que la pire

limousine. Bref, il se montra de la plus écœurante partialité. Il

alla jusqu'à me dire, sur un ton provocateur, que je serais bien

contente, l'automne venu, de pouvoir sortir encore par des temps

incertains. «A moins, répliquai-je victorieusement, que je ne sois

morte étouffée pendant l'été.»

--Exagération!...

--Je sais, je sais. Enragé de ne pas me convaincre, Georges

s'emballait. Et c'est ce qui a tout perdu. Exaspéré par ma logique

même, il s'égara, versa dans l'injure. Il me dit qu'à tout prendre, de

tels goûts de plein vent ne l'étonnaient pas chez une personne

toujours en l'air, toujours sortie. Parbleu! Cet homme passerait sa

vie dans ses pantoufles, à tisonner au coin du feu. Sans doute

placerait-il un petit poêle dans sa limousine, pour obéir à sa manie?

Je le lui demandai. Alors il me répondit d'une voix terrible qu'il ne

fallait pas se moquer des travers des autres, quand on en possédait

une aussi riche collection. Et, tout d'une traite, il m'énuméra mes

plus légers tics, mes moindres défauts, me révélant ainsi soudain

qu'il les avait patiemment, secrètement notés au passage. J'en étais

abasourdie... Quand j'eus repris le souffle, je vous prie de croire

que je lui répliquai de la belle manière. Ah! je n'oubliai rien,

depuis sa répugnante habitude de fumer le soir au lit, jusqu'à cette

irritante façon de se racler la gorge chaque matin. Quel duel! Nous

nous jetions à la face toutes les rancunes, toutes les rancœurs

amassées en trois ans de ménage, de bon ménage, pourtant! Nous vidions

l'abcès. C'était hideux. Et maintenant que nous nous sommes dit toutes

nos vérités, maintenant que nous avons jeté le masque, que nous nous

sommes montré notre vrai visage, la vie commune serait intolérable,

intolérable. Nous serions l'un pour l'autre un objet d'horreur. Je ne

veux plus le voir. Inventez des prétextes de divorce, maître, si cette

odieuse scène ne suffit pas. Mais délivrez-nous l'un de l'autre...

Et les larmes de Mme Labernière redoublèrent.

Alors le vieil avocat lui dit doucement, en dissimulant un sourire:

--Ma chère enfant, puisque vous voulez bien me prendre pour juge de

votre débat, croyez-moi, ne vous affolez pas outre mesure d'une

querelle qui vous apparaît surtout grave parce qu'elle est la

première. Et tentez encore une épreuve avant d'arrêter une résolution

définitive. Je ne suis pas grand clerc en matière automobile. Mais n'y

a-t-il pas de ces carrosseries mixtes, qui sont tour à tour ouvertes

et fermées? Je n'ose pas citer le landaulet: vous me répondriez qu'il

sent sa voiture de place. Mais il me semble bien que mon petit-fils a

parlé devant moi d'une carrosserie démontable, tantôt limousine, et

tantôt phaéton. On y adapte... attendez donc... un ballon! C'est

cela, un ballon. Eh bien, essayez du ballon, ma chère enfant. Tour à

tour, vous contenterez vos désirs, et ceux de votre mari. La vie

commune n'est possible qu'au prix de mutuelles et d'incessantes

concessions. Je ne sais quel écrivain a dit que le mariage était une

concession à perpétuité. En un certain sens, il a dit vrai.

Croyez-moi, mon enfant, essayez du ballon.

LE TÉMOIN

Averti, par un bref coup de téléphone, que le milliardaire américain

Meatland et sa femme venaient d'être victimes d'un accident

d'automobile près de Courlieu, dans l'Avallonnais, le chef des

informations du puissant quotidien _L'Essor_ expédia aussitôt Jean

Jarlon aux nouvelles. Il s'agissait d'arriver bon premier, et nul n'y

réussirait mieux que cet avisé garçon.

En effet, trois heures plus tard, grâce à la 30-chevaux du journal, le

reporter débarquait à Courlieu, sous un ciel embrasé. Là, il apprit

que Meatland, sa femme et leur mécanicien, blessés tous trois, avaient

été transportés à l'auberge. Il s'y rendit au pas de course, et, dans

sa hâte, faillit emboutir un important jeune homme qui, justement,

débouchait sur le seuil.

Il y eut des excuses, des coups de chapeau. Puis, avare de précieuses

minutes:

--Peut-être, dit Jean Jarlon, venez-vous de voir les blessés et

pourriez-vous me renseigner?... Je suis envoyé par _L'Essor_...

Le visage de l'inconnu s'illumina. Sa barbe de mage descendait sur une

poitrine de ténor. Ses traits étaient nobles. Il sentait bon. Il avait

un beau regard brun et caressant, presque oriental. Cet ensemble

imposant, assuré, contrastait avec la silhouette efflanquée et le

profil avide de Jean Jarlon.

Cependant, d'un geste impétueux, à deux mains, l'inconnu avait saisi

le reporter par la manche. Il l'agrippait, le faisait sien. Une sorte

de volupté, de concupiscence, gonflait sa face et grésillait dans ses

yeux. Il balbutia:

--Vous êtes... vous êtes... envoyé... par le grand journal...

_L'Essor?..._ Ah! monsieur, vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais

vous donner des détails, tous les détails... C'est moi qui ai porté

les premiers secours... Je suis le docteur Pujol.

Avec des gestes persuasifs et pressants, il forçait le reporter à

s'asseoir à l'une des tables placées à l'ombre devant l'auberge. Puis

il commanda de la bière, emplit les verres. Jean Jarlon se laissait

faire. Décidément, il tenait la veine. Il tombait, du premier coup,

sur un témoin intelligent, qui avait tout vu, qui avait le premier

secouru les victimes. Et, avant même de boire:

--Eh bien?... Est-ce grave?

Le docteur Pujol, négligemment, ferma les yeux, secoua la tête:

--Des écorchures, des contusions, des riens.

Rassuré, le reporter tira son stylo, son papier, but une gorgée de

bière, respira.

--Voilà qui va des mieux.

Et comme, les coudes à la table, le buste en avant, la bouche

entr'ouverte, le jeune médecin épiait l'instant de poursuivre, Jean

Jarlon se carra:

--Ah!... Et maintenant, voyons, comment l'accident s'est-il produit?

--Ne croyez-vous pas, insinua le docteur Pujol, qu'il vaudrait mieux

tout d'abord rassurer vos lecteurs sur l'état des victimes? Tenez, je

vais vous dicter une petite note.

Plaisirs d'auto · 第 5 / 9 段