Lorsqu'il parut pour la première fois, étincelant et vénérable, le

8-12 reflets campé sur l'oreille, la barbe Roi des Belges répandue sur

le gilet blanc, tout le personnel de la Motor-Agence s'empressa,

l'œil aimable, la bouche ronde et l'échine courbée. Un client bon

teint, certainement. Désignant du bout de sa canne une plantureuse

limousine, il souhaita, du ton le plus courtois, d'en connaître

l'origine, la force et le prix. Puis vint le tour d'un phaéton. Deux

baquets lui succédèrent. Flairant la grosse affaire, les employés

témoignaient d'un zèle inaltérable. Même le directeur, le célèbre

Collinot, homme occupé s'il en fut, intervint en personne. Tous

levaient des capots, ouvraient des portières, éprouvaient des

ressorts, démontaient, démontraient. Cependant, le beau vieillard, sur

un salut plein de noblesse, partit sans laisser de commande.

Il revint. Sans doute avait-il arrêté son choix dans l'intervalle. Un

tel espoir lui valut un accueil favorable. Mais le vénérable amateur

n'exigeait que de nouveaux renseignements. On les lui fournit d'une

ardeur mollissante.

Lorsqu'il se présenta pour la troisième fois au magasin, Collinot

était en conversation avec son collègue de la Lutèce-Automobile.

L'imposant personnage hésitait encore. Un commis résigné reçut ses

vaines confidences. Lorsqu'il fut parti:

--Hein! Quel sinistre raseur! dit le directeur de la

Lutèce-Automobile.

--Vous le connaissez? demanda Collinot.

--Je vous crois! Il est venu cinq fois chez nous, sans acheter même

une paire de lunettes. Il doit faire le tour des magasins et des

agences. Nous l'appelons lord Sheffield, car Sheffield est la patrie

des rasoirs. C'est le bon loufoque.

Et, bientôt, le fait s'avéra dans le petit monde des marchands. Lord

Sheffield était un de ces demi-fous qui, laissés en liberté, cherchent

par la ville la satisfaction de leurs manies. Lord Sheffield, lui,

aimait à examiner, à marchander des voitures, à se donner des

avant-joies d'acheteur. On assurait qu'il vivait au cercle, sans

famille et sans grande fortune.

* * * * *

La légende se renforça au moment du Salon. Là, en présence d'un

personnel nouveau auquel il en imposait par sa prestance, lord

Sheffield semblait se saouler de volupté. Les bras encombrés de

catalogues, il stationnait des heures devant chaque stand, exigeant

d'interminables explications. Ce qu'il s'en était donné pendant ces

trois semaines!

Le Grand-Palais fermé, lord Sheffield reprit le chemin des magasins et

des agences. Souvent, on l'éconduisait, ici avec mesure, ailleurs sans

ménagement. Ah! non, on l'avait assez vu. Certaines maisons le

toléraient encore.

A la Motor-Agence, on avait pris le parti de s'en amuser. Il n'en

paraissait rien voir. Et, ravi, il avait adopté le magasin de

Collinot. Il gardait ses façons de grand seigneur, marquait à chaque

visite une joie renouvelée et trouvait un prétexte à chacune de ses

entrées:

--Quelle est donc cette charmante voiture que j'aperçois à votre

vitrine? Il me semble ne l'avoir jamais vue...

On lui déléguait un commis de bonne volonté, un mécanicien

haut-le-pied, la dactylographe quand elle était de loisir, ou même

l'homme de peine.

On lui donnait des réponses et des explications fantaisistes qu'il

accueillait avec gravité. Puisqu'on consentait à recevoir le noble

raseur, c'était bien le moins qu'il payât sa rançon. Peu à peu, le ton

des plaisanteries monta. On traitait tout à fait lord Sheffield en

inoffensif détraqué. Collinot même se mêlait au jeu. La preuve qu'il

était timbré, c'est qu'il semblait toujours ne s'apercevoir de rien.

Ou bien, si l'on poussait trop loin la blague, il vous ajustait de sa

canne braquée en manière de fusil:

--Ah! ah! Vous, je crois bien que vous vous moquez de moi?

Une semaine plus tard, il revenait, sans rancune.

* * * * *

Un jour--il y avait à peu près un an que durait ce divertissement--le

vieux beau demanda le prix d'une voiturette nouveau type, huit

chevaux, quatre cylindres, qu'il avait levée à la devanture. Collinot,

présent et de belle humeur, lui répondit sans piper:

--Cent mille francs.

Tous les employés se roulaient silencieusement, la bouche en tirelire.

--C'est cher, estima lord Sheffield impassible.

Et avisant une somptueuse limousine aux proportions de wagon:

--Et celle-ci?

Collinot, excité par les rires de la galerie, répliqua:

--Deux francs soixante-quinze.

Lord Sheffield resta pensif un moment. Puis:

--Je l'achète, déclara-t il.

Cette fois, l'auditoire n'y tint plus. La gaieté éclata. C'était trop

farce.

--Entendu, dit Collinot qui voulait épuiser la plaisanterie.

Lord Sheffield s'assit à une table, tira des lunettes à monture

d'écaille, rédigea quelques lignes sur du papier à l'en-tête de la

maison, sortit de sa bourse deux francs soixante-quinze centimes et

les aligna devant lui. Puis, de son ton exquisement courtois:

--Veuillez avoir l'obligeance de signer ce reçu.

Il en avait de bonnes, le vieux louf! Collinot en riait à s'étrangler.

Une limousine signée Goudchaux, sur châssis 30-chevaux Sancerre, pour

deux francs soixante-quinze! Et, essuyant ses yeux pleins de bonnes

larmes de gaieté, il mit un paraphe au bas du papier. Il fallait voir

jusqu'où irait la fumisterie. On ne rigolait pas tant tous les jours.

Lord Sheffield mit le précieux reçu dans sa poche et, saluant en

gentilhomme l'assistance tordue de joie:

--J'enverrai mon mécanicien demain matin prendre livraison de ma

voiture.

* * * * *

Le plus drôle, c'est qu'un chauffeur s'est en effet présenté le

lendemain à la Motor-Agence pour emmener la voiture et qu'un huissier

a dûment constaté le refus de Collinot. Lord Sheffield va plaider.

C'est un joli procès en perspective.

Eh! eh! les arguments de lord Sheffield--de son vrai nom baron de

Michery--ne sont pas sans valeur. Qu'on l'ait pris pour un bon toqué

parce qu'il s'est entouré de renseignements pendant un an, peu lui

importe, puisqu'il est en réalité sain d'esprit. Il a plu à Collinot

de se lancer dans la fantaisie, de lui vouloir vendre une voiturette

cent mille francs et une limousine deux francs soixante-quinze. C'est

son affaire. Il l'a pris au mot, voilà tout...

A quoi Collinot réplique, non sans apparence de raison: Ou bien lord

Sheffield est fou comme il en a l'air, et alors le marché est nul; ou

bien ledit lord Sheffield a joué pendant un an une indigne comédie

pour en venir à ses fins, et alors il mérite d'être traité comme un

vulgaire filou...

Les tribunaux apprécieront.

L'HOMME AUX PETITS CADRANS

Il s'appelle Pichat. C'est un aimable inutile. Comme beaucoup

d'oisifs, il a comblé le vide de son existence avec des manies. Son

vice innocent, c'est le petit cadran, l'aiguille qui marque quelque

chose, n'importe quoi. N'ayant pas d'intérêt dans la vie, il s'est

attaché à celle de tous ces appareils que nous avons inventés pour

mesurer le temps, la pression, l'humidité, la vitesse. Il suit leur

marche, leurs variations, leurs soubresauts. Il a en eux une foi

absolue. Ce sont ses dieux.

Ainsi, Pichat possède un hygromètre. C'est une énorme et splendide

montre de cuivre, couchée dans un écrin de cuir noir tapissé de

velours améthyste. Une aiguille unique promène nonchalamment de gauche

à droite sa pointe d'acier bleu, selon que le temps est sec ou mou. Et

Pichat la suit dans l'émoi. Dès qu'elle indique la grande humidité, il

se sent une petite crise d'asthme.

Jamais baromètre ne fut plus sollicité, excité, tapoté d'un doigt

nerveux, que celui de Pichat. Mais on peut dire de lui qu'il fait la

pluie et le beau temps. Car Pichat lui témoigne une confiance

religieuse. La baisse le déprime et la hausse l'exalte. L'anéroïde

marque-t-il le beau fixe? Ah! alors, l'orage peut fracasser l'espace

et submerger la terre. Pichat voit le ciel bleu.

Quant à son chronomètre, c'est une pièce de sa propre anatomie, un

prolongement de lui-même, comme l'horloge insérée dans le ventre du

nègre, à la Porte Saint-Denis. Pichat le tient au chaud dans un large

et confortable gousset d'où le précieux instrument semble jaillir de

lui-même pour venir se nicher dans les doigts de son maître.

En balade, dans la voiture d'un ami, Pichat n'est plus qu'un

chronomètre en marche. Naturellement, il mesure la vitesse de village

à village, de borne à borne, d'arbre en arbre. Crève-t-on? Pichat

prend le temps qu'on met à réparer. Ce qui, soit dit en passant, le

dispense de besogner. La durée de la halte, celle du repas,

l'intervalle entre les plats, il enregistre tout. Grâce à lui, on

saura, au cinquième de seconde, combien l'omelette se fit attendre.

Tout, vous dis-je, il mesure tout. Et lorsqu'on surprend, au hasard de

la course rapide et silencieuse, un gars en train d'embrasser sa

promise à l'abri d'une meule ou d'une haie, Pichat, le doigt en arrêt

sur le déclic, chronomètre le baiser.

* * * * *

Mais où la manie de Pichat se répand, prend son essor, s'en donne à

pleins gaz, c'est sur sa propre voiture. Il conduit lui-même. Et, sous

ses yeux, brille une véritable constellation de petits cadrans. Des

aiguilles sautillent, dans un perpétuel et joyeux cake-walk. D'autres

se déplacent lentement, à regret, comme lasses de leur fastidieux

métier d'indicatrices. Il y en a même qui, dirait-on, ne veulent rien

savoir. Mais Pichat connaît leurs mœurs, leur tempérament et sait

interpréter aussi bien leur apparente torpeur que leur animation

frétillante.

En route, il surveille la petite escouade des agitées et des

paresseuses. Il n'a pas son pareil pour savoir à tout instant ce qui

se passe dans le ventre de sa voiture. Circulation d'eau, graissage,

débit d'essence, nombre de tours du moteur, tout s'inscrit là, sous

ses yeux.

Mais ses regards les plus vigilants, les plus tendres, vont à

l'indicateur de vitesse. C'est l'enfant chéri, le cadran de

prédilection. Sans lui, la promenade serait fade et sans attrait. Que

ferait-on, juste ciel, sur une route, sans indicateur de vitesse?

Va-t-on à 50? à 60? à 70? On n'en saurait rien. A quoi bon faire vite,

si l'on ignore ce qu'on fait? Tandis que, l'indicateur devant soi, on

déguste l'allure dans ses plus infimes variations, dans toutes ses

nuances. Lorsque la route est vide, plane et droite, on voit croître

la vitesse à mesure que l'aiguille avance sur le cadran. Et la joie

en est décuplée. Dans une descente, cette même aiguille vous avertit:

«Attention, tu vas trop vite. Sois prudent.» Bref, c'est une

conscience visible. Et c'est une conscience infaillible.

* * * * *

Or, un jour, Pichat, seul dans un des deux baquets de sa voiture,

goûtait par les campagnes l'honnête plaisir de la promenade. C'était

un fin matin d'août. Un orage, la veille, avait abattu la poussière,

rafraîchi l'air, avivé l'odeur des bois. Des brumes diaphanes

voltigeaient à ras de terre. (D'ailleurs, l'hygromètre, au départ,

marquait la grande humidité et le baromètre montait au beau.) Le

moteur donnait bien. Pichat respirait à pleines narines. Il accéléra,

comme pour se porter au-devant des pures délices de l'heure.

L'aiguille indiqua 70. C'était à peu près tout ce que pouvait donner

d'ordinaire sa voiture. Cependant, tenté par la route déserte,

par le beau matin, il poussa encore. L'aiguille avança jusqu'à 72,

jusqu'à 73. Sans doute, l'état du sol et de l'atmosphère était

exceptionnellement favorable. Pourrait-il aller plus encore? Il

essaya. Presque subitement, l'aiguille sauta jusqu'à 80. Ah! déciment,

tout se conjurait pour établir un record. La forte griserie de la

vitesse lui montait au cerveau. L'aiguille avançait toujours, par

saccades: 85, 90. Soudain, elle atteignit 100!

O prodige! il atteignait le 100 à l'heure. Lui aussi, il en

connaîtrait donc les voluptés... Le vertige l'arrachait à lui-même. Il

ne cherchait même pas à s'expliquer le miracle. Il roulait dans un

rêve d'orgueil absolu, une sérénité brutale d'astre lancé dans

l'infini. La campagne ne lui semblait plus que des stries brunes,

jaunes et vertes.

L'aiguille marqua 110, puis 115. Détrônés, les rois de la route! Pas

besoin d'autodrome, de circuit gardé, de monstres, pour atteindre des

vitesses de course. Saoul de gloire, Pichat criait des mots que le

vent arrachait à ses lèvres.

D'un bond, l'aiguille sauta jusqu'à 125. Pichat se cramponna au

volant. Ah! mais... Jusqu'où irait-il ainsi? Un virage approchait. Il

ne s'agissait pas de se tuer bêtement. Il voulut ralentir. Atroce

sensation: l'aiguille ne broncha pas! La vitesse restait constante!

Pendant une seconde, Pichat crut devenir fou. Son cerveau craquait

d'épouvante. D'instinct, il bloqua ses freins... Et, en quelques

mètres, la voiture s'arrêta. Alors, dans une grande détente de tout

l'être, Pichat s'aperçut, enfin, que son indicateur de vitesse était

détraqué.

LA MAUVAISE VOIE

Ouf! Journée finie... Sur sept visites, Mme Agil a trouvé trois portes

closes. Une grippe, un deuil, une migraine. Une vraie chance.

Il était écrit qu'elle serait libre de bonne heure, décidément. Mais

que va-t-elle faire de ses loisirs? Ira-t-elle chez la vieille tante

Félicie, ou chez l'ardent La Postolle?

Et tout en descendant l'escalier de la dame à la migraine, elle

délibère. Bien touchant, le mot qu'elle a reçu le matin même de la

pauvre tante, cloîtrée au logis, rivée au fauteuil par les premiers

froids et qui demande l'aumône d'un petit papotage au coin de feu,

les visites faites. Non moins éloquent dans sa brièveté, le _bleu_

arrivé à midi et signé des initiales de La Postolle, où il implore

pour cinq heures un rendez-vous... le premier!

Sur le seuil, tout en regardant couler le boulevard Malesherbes, elle

balance encore. La nuit vient. L'allumeur de réverbères aussi. Ils

font un match, à qui sèmera le plus d'étoiles. Le dôme de

Saint-Augustin monte sur le crépuscule _liberty_.

La limousine de Mme Agil est allongée au ras du trottoir. Songer que

cette voiture-là va l'emmener dans la bonne ou la mauvaise voie et que

Paul, le mécanicien, sera l'instrument du Destin... car elle

chercherait vainement à se le dissimuler: son sort se joue en cet

instant. Elle est à la fourche.

D'un côté, c'est la route droite, familière, bien unie, bien plate,

sans autre fleurette à cueillir que le bleuet d'une bonne action.

De l'autre, c'est la route interdite, inconnue, sinueuse, accidentée,

peut-être tragique, bordée d'abîmes, propice à la chute, mais parée--à

en croire La Postolle--de fleurs si voluptueuses...

Cependant, il faut prendre un parti, donner une adresse à Paul. Oh!

Elle ne craindrait pas de se faire conduire à la porte même de La

Postolle. Elle sait qu'il habite dans la maison de sa couturière. Et

lui aussi le sait. C'est peut-être ce qui lui a donné l'idée de lui

faire la cour...

Paul l'a vue. Il met en marche. Que ce garçon est donc prompt! Mais

elle n'est pas encore décidée... Ah! va pour la tante Félicie!

--123, boulevard Pasteur.

Après tout, il sera toujours temps de changer en route. Pauvre tante,

elle va être si contente. Presque impotente, à demi ruinée, après

avoir été, paraît-il, si fringante, si adulée. Pour elle, chaque

visite est un cordial. Dès qu'on entre dans sa chambre, sa figure

s'éclaire, son teint monte, ses yeux brillent, on a la sensation

d'être le soleil. Elle aime la jeunesse, la beauté. (Eh bien, madame,

et cette modestie?) On lui apporte Paris. Elle en respire le parfum

dans les remous de la fourrure, dans les fleurs du chapeau... Oui,

c'est une bonne action.

Par exemple, quelqu'un qui la trouvera mauvaise, c'est la Postolle.

Car enfin elle lui a donné de l'espoir, elle s'est presque laissé

traquer, à force d'être poursuivie... Et pourquoi? Parce que c'est

l'avocat à la mode? Parce qu'il a la barbe et la langue dorées? Un

renom galant? On prétend qu'il magnétise les femmes qu'il convoite. Il

les envoûte. Mais Mme Agil ne se sent pas encore envoûtée. La preuve,

c'est qu'elle échappe à la tentation.

Pourquoi faillit-elle y céder? Est-ce que son mari lui répugne? Non.

Bien sûr, ce n'est pas un troubadour. Il est correct, flegmatique,

capable de poussées tendres, et fait de l'argent pour sa femme. Un

mari goût américain. Au demeurant, un bon compagnon de vie.

Alors?... Eh bien, la vérité, c'est qu'elle rougit d'être une

exception. Les livres, le théâtre, le monde lui cornent aux oreilles

les joies de la trahison, l'unanimité de l'adultère. Qui sait? Elle

est peut-être seule à n'avoir pas trompé son mari. C'est scandaleux.

Elle a fait souvent ce rêve atroce de se promener sur le boulevard,

sans voile. Cette sensation de cauchemar, elle l'éprouve à se

promener dans la vie sans amant.

Oh! le romancier Prosper Marchandon ne le lui a pas envoyé dire. Avec

ces yeux, ces lèvres, cette taille, on n'a pas le droit d'être

conjugale et popote à ce point. Et il vous l'a proprement traitée de

pot-au-feu, de bœuf nature, de petite marmite. Quelle honte! Elle

veut cesser d'être une petite marmite, voilà.

Cependant, la voiture roule. Elle débouche à la Madeleine, s'engage

parmi la fête de lumières de la rue Royale. La rue Cambon, où habitent

La Postolle et la couturière, est toute proche. Il est temps encore.

Pour quelle heure ce fameux rendez-vous? Mme Agil cherche le _bleu_ de

La Postolle. Où diable l'a-t-elle fourré? Elle l'avait encore dans son

gant en descendant le dernier escalier. Qu'en a-t-elle fait? Ah! oui,

elle l'a roulé en boule une fois dans la limousine. Et puis? Peut-être

jeté machinalement dans le vide-poche accroché à la paroi, près du

cornet acoustique? Non. Mais c'est absurde. Ce billet signé

d'initiales n'était-pas très compromettant. C'est égal, on n'aime pas

à laisser traîner ces chiffons-là. Sur le tapis? Sur elle? Sur les

coussins? Non.

Un grand vide sombre: la place de la Concorde. La voiture va se lancer

parmi les steppes de la rive gauche. Oh! Tant pis, il faut voir La

Postolle, l'avertir que son autographe est égaré, parer avec lui à

l'éclat possible...

Et la tante Félicie? Eh bien, elle est de revue. Elle ne s'envolera

pas, puisqu'elle est clouée à son fauteuil. Et puis, que voulez-vous,

c'est l'envoûtement.

Mme Agil décroche le cornet acoustique qui, sur sa lyre de nickel,

s'érige gracieux comme un petit vase à fleurs.

--Paul, passez d'abord 90, rue Cambon.

Déjà la voiture a franchi la Seine. Elle bondit sur le quai désert.

Tiens? Paul ne s'arrête pas. Sans doute il va virer au prochain

croisement. Mais non. Il tourne l'Esplanade, s'y jette à une allure de

course. Serait-il devenu sourd?

Ah! mais, ah! mais... De nouveau, Mme Agil décroche le cornet:

--Eh bien, Paul, vous n'avez pas entendu? Rue Cambon, 90.

Ah bien oui! Il dévore la chaussée, ne fait qu'une bouchée du

boulevard des Invalides, vire sur deux roues, lampe d'un trait

l'avenue de Tourville et continue de présenter à sa patronne anéantie

le dos satisfait et béat du monsieur qui «en met».

Brouf! L'avenue de Breteuil. C'est fou. Est-ce une mauvaise

plaisanterie? Est-ce que ces larges voies solitaires, ces immenses

espaces libres l'excitent et lui font perdre la tête? Où

l'emmène-t-il? Et La Postolle qu'il faut absolument voir pour ce

_petit bleu_ perdu. Mme Agil veut crier, descendre. Elle baisse la

glace.

Mais la voiture s'arrête devant la maison de la tante Félicie et Paul

se précipite à la portière.

C'est qu'il a l'air content de lui! La lanterne éclaire en plein sa

face sereine et réjouie. Pour un peu il s'écrierait: «Hein, nous avons

rudement marché. Nous n'avons pas perdu de temps!»

C'est trop fort!

--Eh bien, Paul, qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce que je vous ai

dit?

Et lui, paisible:

--Madame m'a dit avenue de Breteuil.

--Mais en route?

--En route? Madame ne m'a rien dit du tout.

C'est affolant.

--Comment! Mais j'ai crié deux fois dans l'acoustique, à en perdre le

souffle.

Et Paul, toujours placide:

--Dans l'acoustique? Eh bien, c'est qu'il ne marche pas.

Tranquille, il monte dans la voiture, décroche le cornet, l'explore du

poinçon de son canif et en retire une petite boulette de papier bleu.

Le _bleu_ de La Postolle! Cueilli par le cornet, et non par le

vide-poche.

--Donnez! donnez! exige Mme Agil.

Quel trait de la Providence! Le _petit bleu_ lui-même l'empêchant

d'aller au rendez-vous!

--Il était bouché, déclare paisiblement Paul. Alors, madame voulait

aller?...

Ah! non, non, décidément, si singulières qu'elles soient, les voies du

Destin sont trop claires et trop impérieuses pour qu'on tente de leur

échapper...

--Nulle part. Je monte chez ma tante Félicie.

LE CHAPEAU

Mme Agil, en personne, va chercher son nouveau chapeau chez la

modiste. Il est prêt. Elle s'en est assurée d'un coup de téléphone. On

aurait pu le lui apporter. Mais on n'est jamais si bien servi que par

soi-même. Les trottins ne trottinent pas toujours. Ils flânent

quelquefois. Il suffirait d'un quart d'heure de retard pour que le

chapeau n'arrivât pas pour le dîner. Et alors, ce serait la

catastrophe.

Songez donc que Mme Agil dîne ce soir même au Café de Paris. Une

petite fête entre amis. Quatre couples. Et vous pensez si chacune des

chères camarades va reluquer le chapeau de sa voisine. Il s'agit donc

d'avoir sur la tête quelque chose de chic, de seyant, de signé par la

bonne faiseuse, quelque chose qui soit à la mode, à l'extrême-pointe

de la mode, quelque chose de radieux, d'éblouissant, à faire pâlir de

jalousie les tendres amies.

Et maintenant, vous pouvez mesurer la force et l'étendue du malheur

qui frapperait Mme Agil si elle n'entrait pas en possession de son

nouveau chapeau. Ce serait la honte, le déshonneur. Ce serait à vomir

la vie.

Toutes ces réflexions, Mme Agil les roule dans sa petite tête, tandis

que sa limousine l'emporte chez la modiste. Il est grand temps.

Bientôt sept heures. Derrière les vitres, c'est décembre hostile, le

vent, la pluie glacée, la boue. On n'avance pas. Partout des

encombrements, des barrages, des travaux. Pour tromper l'attente, Mme

Agil, les yeux clos, évoque son nouveau chapeau tel qu'il lui apparut

aux essayages, son ample forme tendue de satin luisant, ses panaches

majestueux, toute son opulente splendeur qui donne au visage on ne

sait quelle grâce affinée, quelle lumineuse douceur.

Enfin, la voiture s'arrête. Traverser le trottoir sous la radée, se

jeter dans l'ascenseur, se ruer chez la modiste, autant de gestes que

Mme Agil accomplit dans la lièvre et le rêve. Il est prêt! Elle le

tient. Elle l'aura pour le dîner. On l'ensevelit religieusement dans

un carton vaste comme une châsse. Et, suivi de Mme Agil frémissante,

un groom le descend jusqu'à la voiture.

* * * * *

Et c'est alors que le drame éclate dans toute son horreur. Le carton

n'entre pas dans la limousine! Il est plus large que la portière.

Ainsi l'a voulu la mode, la tyrannique mode. Ah! le groom, le

mécanicien et Mme Agil elle-même ont beau essayer tour à tour, de

biais, de face, de profil, par-dessus, par-dessous. Le carton ne veut

rien savoir.

Il y a là, pour la malheureuse, sous la pluie glacée, parmi les remous

affairés des passants, quelques secondes d'angoisse affolée que je ne

souhaite à personne. Elle imagine le dîner au restaurant. Elle s'y

voit avec le même chapeau que la dernière fois, sous les regards

méprisants et ravis de ses bonnes amies. La pensée la traverse de

s'enfuir à pied, l'énorme carton au bras. Hélas! elle n'arriverait

jamais assez vite. Sept heures passées, déjà! Que faire?

Mais la vie tient en réserve, pour ces moments extrêmes, des

ressources insoupçonnées d'énergie. A ces minutes décisives, où se

révèlent les vrais caractères, l'instinct, le tout-puissant instinct

se réveille et souffle les mots qu'il faut. Mme Agil fut à la hauteur

des circonstances:

--Placez-le à côté du chauffeur! dit-elle.

En effet, n'était-ce pas la bonne, la simple solution? Du moins la

pauvre petite Mme Agil se flattait de ce fol espoir. Mais il fallut

bientôt déchanter. Des craintes, qu'elle n'avait pas entrevues dans le

premier instant, l'assaillirent dès que la voiture fut en marche.

La pluie, malgré la glace et l'auvent, allait peut-être pénétrer le

carton, abîmer le chapeau? Si le vent emportait le couvercle? Si, dans

un virage un peu brusque, l'énorme monument basculait, roulait sur la

chaussée, dans la boue, sous les pas des chevaux, les roues des

voitures? Son chapeau sous un autobus!

* * * * *

Les yeux sur le carton, la bouche à l'acoustique, elle multipliait les

recommandations à son chauffeur. Mais je ne sais quoi d'indécis,

d'hésitant, d'inquiet dans l'allure de ce dernier, vint bientôt

ajouter à sa propre angoisse...

Le mécanicien qui n'a jamais conduit une limousine, dans Paris, un

soir de décembre, en ayant à sa gauche un chapeau modèle 1909, châssis

long, emballé dans un carton, ne peut pas imaginer les difficultés

d'une pareille tâche. Non, il ne peut pas concevoir l'état d'âme du

chauffeur de Mme Agil.

Plaisirs d'auto · 第 4 / 9 段