A l'entracte, le baron Suchard poussa la porte qui s'ouvre de la salle

sur «l'Administration». Par un rare bonheur, Mlle Neigeblonde ne

changeait pas de robe du premier au second acte. Il espérait donc

qu'elle ne remonterait pas à sa loge. Il parcourut, chapeau bas, ces

augustes corridors qui sont, avec les églises et le foyer de la danse

de l'Opéra, les derniers sanctuaires au seuil desquels il faille se

découvrir.

Le baron Suchard avait le front lourd et le regard lointain du meneur

de peuples, l'allure essentielle et concentrée du diplomate. Ses deux

assesseurs, le duc d'Alino et le commandeur de Roncevaux, le

députaient près de la jeune sociétaire, afin de pénétrer le secret de

ses rigueurs envers René Sancerre et de l'éclairer sur les effroyables

effets de sa cruauté.

Heureusement, notre ambassadeur possédait une introduction. Il s'était

chargé, au nom de la commission des galas, d'inviter Mlle Neigeblonde

à la soirée que la Société des Automobilistes français offrait à ses

membres huit jours plus tard. Déjà, l'année précédente, elle et sa

camarade Pervanche avaient consenti à venir dire quelques vers. Cette

fois encore, elles ne refuseraient pas d'être l'enchantement de la

fête?...

En effet, Mlle Neigeblonde ne s'y refusa pas. Rencontrée dans un

recoin parmi des habits noirs, elle avait entraîné le président des

Automobilistes français parmi les solennelles solitudes du foyer.

L'éclat brutal du maquillage, les lèvres avivées, la joue rougie, les

cils chargés, n'altéraient pas la frappe nette de cette petite figure

volontaire. La violence même de l'enluminure donnait à sa physionomie

quelque chose d'artificiel et de barbare. On eût dit une poupée de

cire, cruelle et délicieuse.

Encouragé par ce premier succès, le baron Suchard tenta de pousser

plus avant. Il rappela à Mlle Neigeblonde son triomphe de l'an passé,

le charme qu'elle avait jeté sur l'assistance entière. Heureux ceux

qui avaient pu s'arracher à l'ensorcellement!... Tous, hélas! ne s'en

étaient pas délivrés. Le meilleur, le plus grand d'entre eux, restait

frappé...

Les lèvres de Mlle Neigeblonde, qui ressemblaient à deux vifs pétales

de géranium, se plissèrent dans un sourire:

--Sancerre...

--Ah! Mademoiselle, s'écria le président, comment pouvez-vous

prononcer en souriant le nom de cet infortuné qui excite la pitié de

tous ses amis? Soupçonnez-vous même l'état où l'a réduit son malheur?

Et il peignit l'atelier d'essai envahi de toiles d'araignées, la table

de travail enlisée de poussière.

--C'est à ce point, poursuivit-il, que si nous ne gémissions pas sur

lui, nous gémirions sur nous. Car le marasme où il a sombré est un

désastre national...

Le geste navré, balayant l'avenir, il montra que c'en était fini de

ces découvertes qui faisaient la gloire et la richesse du pays.

Mlle Neigeblonde paraissait plus flattée qu'émue:

--Vous croyez? dit-elle.

Le baron Suchard répliqua gravement:

--Si je n'en étais pas certain, me serais-je permis de déplorer devant

vous que notre ami n'ait pas su vous plaire?

--Il ne me plaît ni ne me déplaît.

Le président eut un élan du buste:

--Dois-je en concevoir quelque espoir pour lui?

Un nouveau sourire fit éclore les deux pétales de géranium:

--Mais pas du tout!

Décontenancé, il gémit, d'un ton amoureux:

--Pourquoi?

Mlle Neigeblonde se dressa comme pour rompre l'entretien et, nette:

--Parce que...

Le baron Suchard était tellement troublé qu'il remit son chapeau avant

d'avoir rejoint la salle. Un regard de l'huissier le rappela au

respect. Réincrusté dans son fauteuil, il médita sur son échec. On

rétorque une raison, on combat un argument, on franchit, on tourne un

obstacle. Mais que répondre à un «parce que...»? On ne peut pas

réduire le vide, étreindre le néant. Ce «parce que» était sans

réplique. Donc il était invincible. «Parce que» ne signifie rien et

répond à tout. C'est la devise du caprice et du bon plaisir. Après

tout, pourquoi Mlle Neigeblonde ne l'eût-elle pas prise? Au surplus,

en vraie coquette, elle devait avoir le génie de la contradiction.

Plus on s'obstinait à la conquérir, plus elle devait se fortifier dans

sa résistance. Et même peut-être éprouvait-elle plus de jouissance à

se refuser qu'à se donner...

Dehors, tout en cherchant son coupé, le baron Suchard soupira. Au long

du trottoir, des voitures Sancerre, vides et discrètement fleuries,

attendaient vainement que Mlle Neigeblonde voulût bien choisir.

Le lendemain, le président exposa à ses deux collègues de la

sous-commission le piteux résultat de son ambassade et sa ferme

conviction sur Mlle Neigeblonde.

Le commandeur de Roncevaux flamboya. C'était un petit homme tout en

nez, la bouche et les sourcils crispés, les yeux phosphorescents. Une

seule mèche en virgule s'enlevait au milieu de son crâne. Il s'écria:

--Eh bien! puisqu'elle ne veut pas monter de plein gré dans une des

voitures qui l'attendent, il faut l'y jeter de force! Oui, oui, un

enlèvement. Quoi? Ce ne serait pas le premier. Et au besoin, le

bâillon, le narcotique! Ah! ah! je suis pour les grands moyens, moi,

parfaitement! Il faut que ce jeune homme soit délivré de ce cauchemar,

de cet envoûtement, qu'il assouvisse, une fois pour toutes, sa

passion, qu'il puisse enfin se consacrer de nouveau tout entier à ses

travaux, à ses découvertes, à son pays. A la baïonnette! A la

baïonnette!

Un souci personnel fouettait sa fougue généreuse. Amateur passionné

d'auto, il lui fallait tous les six mois un nouveau modèle. Et il

envisageait avec horreur l'avenir morne et sans surprise que lui

préparait l'inertie du grand inventeur.

Le duc d'Alino, colossal et barbu, haussa les épaules. Au fond, il

restait partisan du _statu quo_. Secrètement ravi de grossir les

difficultés, il dit avec une bonhomie féroce et une feinte conviction:

--Si vous tenez absolument à ce que cette petite femme tombe, il faut

miner le terrain sous ses pas ou tout au moins lui enlever ses points

d'appui. L'un de ses protecteurs est sous-secrétaire d'État à la

Voirie. Eh bien, flanquez-le par terre. Mais comme il est

personnellement inattaquable, il vous faut jeter bas tout le

ministère. Ah! dame, ce ne sera pas une petite affaire. Nous ne sommes

plus au temps où, quand l'un des ministres faisait un faux pas, tous

s'écroulaient, comme des capucins de cartes. Fini, les capucins!

Aujourd'hui, c'est le régime du dentiste. On remplace une dent

mauvaise par une bonne, sans changer tout le râtelier. Aussi, ça sera

dur d'enlever le morceau. Enfin, on y arrivera tout de même.

Le baron Suchard, homme aimable et pacifique, murmura:

--Vous exagérez...

--Son second protecteur, reprit le duc, spécule principalement sur les

sucres et les cuivres. On peut le taquiner des deux côtés. Quant aux

sucres, en criant à l'accapareur, on est à peu près sûr de tomber

juste. De même, lorsqu'on crie au voleur dans une foule, on voit

toujours s'enfuir une demi-douzaine de personnes. Dame, il y aura

peut-être bien quelques suicides, mais on ne fait pas d'omelettes sans

casser des œufs. Quant aux cuivres, il suffirait de dénoncer ses

empiètements et ses intrigues au Cameroun. Cela n'ira pas sans quelque

grabuge diplomatique. L'éternelle question du partage de l'Afrique se

posera de nouveau à l'état aigu devant l'Europe. Sera-ce l'occasion

d'un conflit tant de fois évité? Peut-être? Mais, qui veut la fin veut

les moyens.

Ainsi, par l'énormité de l'entreprise, il entendait en démontrer

l'inanité. Très sincèrement, il était d'avis de laisser la jeune femme

libre d'elle-même. Et puis, tous les constructeurs, depuis des années,

étaient obligés de suivre René Sancerre dans ses incessants progrès,

de renouveler continûment leur outillage et leurs modèles. Ils en

perdaient le souffle. Et ma foi, pour eux, une petite halte n'était

pas sans agrément...

Découragé, anéanti devant ces folles suggestions, ces éventualités

formidables, le baron Suchard s'affaissait. Quoi? La violence et le

rapt, ou la crise, le scandale, la guerre, pour vaincre un «parce

que...»? Mieux valait y renoncer.

Vint le soir de la fête. Le baron Suchard gardait un front soucieux,

une mine accablée. Et quand Mlle Neigeblonde parut, sa petite tête

nette et volontaire dressée au naturel sur ses épaules délicieuses, il

sentit lui monter du fond de l'être une rage coupante d'amant évincé.

Songer que pour émouvoir, pour toucher ce cœur qu'on devinait si

proche sous la souple armature du corsage, il faudrait des

bouleversements à faire crouler le monde, des cataclysmes à faire

craquer la terre!

Ah! pourquoi René Sancerre, au lieu de s'attaquer à Mlle Neigeblonde,

ne s'était-il pas épris de sa camarade, Mlle Pervanche? Rien qu'à voir

sa face tendre, son petit nez déluré, ses yeux humides, son allure bon

garçon et son galbe généreux, on sentait qu'elle eût compris et

consenti le sacrifice que tout un pays eût attendu de son esprit et de

sa bonté.

Justement, elle accourait vers le président:

--Monsieur, monsieur, quelqu'un ne pourrait-il pas me faire répéter

dans un petit coin? C'est stupide, mais j'ai un trac fou. J'ai peur de

ne plus savoir... Me voyez-vous rester en panne, devant des

chauffeurs?

René Sancerre passait, fantômal. Alors, une inspiration foudroya le

baron Suchard. Pour un peu, il se fût jeté à genoux, afin de rendre

grâce à la Providence des «Pétroleurs». Il appela:

--Sancerre!... Rendez-moi donc le service de faire répéter Mlle

Pervanche. Vite, vite. Vous n'avez pas un instant à perdre. C'est

bientôt son tour. Tenez, là, vous serez tranquilles.

Il les poussait, les installait dans un petit salon dont les baies

ouvertes donnaient sur la salle des fêtes. Ah! certes, il n'espérait

pas que le triste amant se laissât prendre aux attraits de Mlle

Pervanche. Aucune femme n'existait pour lui, hors Mlle Neigeblonde.

Non, ce n'était pas cela qu'espérait le bon président.

Et pourtant, ils formaient un couple charmant, sur l'étroit canapé,

lui penché sur son livre, elle lui adressant les vers d'amour avec

les accents et les gestes de la passion, pas fâchée, peut-être,

d'outrer ce rôle près du soupirant de son amie Neigeblonde.

Fut-elle mise en verve par la répétition? Les automobilistes français

préféraient-ils sa grâce épanouie et bien vivante à l'âpre talent de

Mlle Neigeblonde? Gardaient-ils à celle-ci une obscure et mâle rancune

de sa cruauté envers Sancerre? Le certain, c'est que Mlle Pervanche

obtint nettement plus de succès que sa camarade.

Oh! le regard noir que darda Mlle Neigeblonde, vers son amie, tandis

que Pervanche remerciait en saluant, la gorge en offrande...

Le président se frottait les mains. Il prit la gerbe de fleurs

préparée selon l'usage, la fourra dans les bras de Sancerre:

--Mon cher ami, soyez donc assez aimable pour l'offrir à Mlle

Pervanche. Vous l'avez fait répéter... C'est tout indiqué.

Sancerre s'exécuta. Toute chaude encore de l'ovation, l'actrice le

remercia avec des mines et des mots câlins. Mlle Neigeblonde prit la

porte sans prévenir, à la japonaise.

Le baron Suchard s'usait les mains de satisfaction: «Et allez donc!

La coquette est jalouse...»

Le lendemain soir, les trente chevaux de la limousine Sancerre,

accoutumés depuis si longtemps aux vaines attentes, sur la place du

Théâtre-Français, remarquèrent qu'ils ne partaient point à vide. Pas

bien lourde, la surcharge. Une petite personne qui s'était furtivement

coulée dans la voiture, et d'autant plus légère qu'elle allait

accomplir une bonne action. Mieux éclairée sur elle-même par cinq

minutes de jalousie que par un an d'hommages, Mlle Neigeblonde courait

rendre à René Sancerre la vie et la gloire, dans un baiser.

LA GUIGNE

Il fait beau. L'auto glisse. On boit le ciel. Ah! ce voyage s'annonce

bien. Décidément, les Trutat ont eu là une fière idée d'emmener leurs

amis Macin dans leur voiture. Dix jours de randonnée. On grimpe le

Jura, on se laisse couler en Suisse, on contourne le Léman, on rentre

par la Bresse. Des gens charmants, ces Trutat. Le mari est gai,

commode, débrouillard, bon vivant. La femme est un peu froide

d'apparence. Mais ce glacis léger cache une nature tendre. Quand on

n'a pas d'auto, des amis pareils sont une bonne fortune.

On est parti après déjeuner. Trutat adore tracer des itinéraires,

préparer les étapes. Une âme de fourrier. Ainsi, on doit dîner et

coucher à Avallon. Et tout laisse prévoir qu'on suivra le programme.

Pagne! Un éclatement. L'arrière-droit. La voiture stoppe. Et une jolie

déchirure, encore. Il va falloir changer l'enveloppe et la chambre.

Trutat plaisante. Ces ennuis-là arrivent à tout le monde. Ça permet de

se dégourdir les jambes... Mais, au fond, il n'est pas content. Voilà

ses projets perturbés. Dînera-t-on à Avallon?

On y dînera certainement en retard. Car, trois lieues plus loin, une

soupape casse... Trutat fait encore bonne figure. A peine laisse-t-il

échapper quelques signes d'agacement. Et c'est d'un ton jovial, avec

une grande tape sur l'épaule, qu'il décoche à Macin:

--Dites donc, est-ce que vous porteriez la guigne, par hasard?

Un petit froid. Macin, homme susceptible, est tenté de se cabrer.

L'injustice le révolte. Mais il est l'invité. Il se refrène, grimace

un sourire et se contente de repousser l'accusation en trois gestes et

trois mots:

--Oh! cher ami, pouvez-vous croire?...

Et l'incident est oublié dans la joie de reprendre la route, de

s'élancer bien vite. Si vite, qu'avant Avallon, on recrève...

Cette fois, Trutat ne masque plus son dépit. Il sacre, peste, va,

vient, et soudain, passant devant les Macin qui se tiennent

discrètement à l'écart, il grince d'un ton qui voudrait être badin:

--Décidément, je crois que vous portez la guigne.

Encore! Ma foi, Macin a beau être l'invité, il proteste:

--Mais c'est absolument faux, mon cher. Je vous assure que...

Mme Trutat le coupe. Et, de son petit air de pince plate:

--Oh! ce n'est pas de votre faute, cher Monsieur. Mais il y a des gens

comme ça, qui n'ont pas de chance en auto.

--Un porte-veine à l'envers, appuie lourdement Trutat.

C'est trop fort! Macin se rebiffe:

--Mais, chère Madame, ce n'est pas la première fois que nous montons

dans une automobile. Et je vous donne ma parole qu'il ne nous est

jamais rien arrivé.

Et prenant sa femme à témoin:

--Enfin, tu te rappelles... Dans les Vosges avec les Bonissart, à

Dieppe avec Coconnier, à la Sarthe avec les Chenot... Rien, jamais

rien.

Mais Trutat s'entête:

--Qu'est-ce que vous voulez? Il y a commencement à tout.

Heureusement, le mécanicien a réparé. Le vent de la course évapore la

querelle. La vitesse a ceci d'excellent qu'à partir de 70 à l'heure

les passagers se taisent. C'est comme un ange qui passe.

* * * * *

Mais Macin n'a pas digéré l'injuste algarade. Et, le soir, dans le

tête-à-tête de la chambre d'hôtel, une fois couché, tandis que sa

femme se déshabille, il se détend, il explose:

--Non, est-ce assez imbécile! A-t-on jamais inventé quelque chose

d'aussi stupide, d'aussi épais? Vous rendre responsable des pannes!

On porte la guigne! Comme c'est fin, comme c'est malin! Et impossible

de répondre. On est muselé. On est dans leur voiture. C'est justement

pourquoi Trutat n'aurait pas dû me monter ce sale bateau. C'est d'un

goût infect. Alors, c'est de ma faute si leur tacot crève ses pneus et

casse ses soupapes? C'est admirable! Il n'avait qu'à la mettre au

point, sa tinette, et flanquer partout des chambres neuves. Non. C'est

ma faute. Mufle, va...

Mme Macin est dans cet indulgent état d'esprit d'une femme qui vient

d'ôter son corset. Et tout en se caressant les hanches à travers sa

chemise encore plissée:

--Que veux-tu mon ami, c'est instinctif. On cherche toujours un bouc

émissaire.

--Je lui en ficherai, moi, des boucs. Il n'avait qu'à s'en prendre à

lui. C'est lui, le bouc. Ah! je voudrais trouver quelque chose pour

lui river son clou... D'autant que ça va recommencer tous les jours,

pendant dix jours! Gai...

Madame se coule près de son mari.

--Songe qu'il nous invite, qu'il nous emmène...

Vaine sagesse. Monsieur s'obstine:

--Raison de plus pour ne pas nous froisser. Ah! je voudrais lui faire

toucher du doigt sa sottise, lui mettre le nez dedans...

Mais Madame s'entête aussi. Subtile et caressante, elle s'efforce

d'orienter l'attention de son mari vers des voies plus aimables:

--N'y pense plus, chéri.

Un silence. Et alors qu'elle semble réussir, que Monsieur paraît

oublier sa soif de vengeance pour des soins plus immédiats, il murmure

encore:

--Ah! Je lui montrerai, moi, si je porte la guigne... la guigne... la

gui...

* * * * *

On part le lendemain matin par un temps indécis. Le programme exige

qu'on déjeune à Châlons. Macin s'est composé un visage impassible et

fermé. Cependant, chose curieuse, il semble s'éclairer soudain à la

vue du ciel assombri et gros de menaces. Et quand, sur la route, les

premières gouttes tombent, il se frotte les mains. On s'arrête, on

dresse la capote. Mais la pluie augmente. Alors Macin sourit tout à

fait. Du doigt, il montre à Trutat assis devant lui la folle radée qui

crépite sur le capot, et frappant son ami d'une cordiale tape sur

l'épaule:

--Dites donc, mon cher, est-ce que par hasard vous porteriez la

guigne?

L'autre sursaute:

--Moi?

Très calme, Macin poursuit:

--Dame! Il y a des gens qui apportent partout le mauvais temps avec

eux...

Trutat monte, s'indigne:

--Mais je n'en suis pas, de ces gens-là!

Lui aussi prend sa femme à témoin.

--Jamais, dans nos randonnées, nous n'avons eu de pluie, n'est-ce pas?

L'Auvergne... la Côte d'Azur... Biarritz...

Macin, inexorable:

--Il y a commencement à tout... Oh! Ce n'est pas votre faute. Pas plus

que celle des gens qui portent la guigne à la voiture...

Cette fois, Trutat a compris. Et comme, justement, la pluie a cessé,

il sourit, bon diable au demeurant:

--Ah! le sale biscornu, qui prend mal les blagues. Il a voulu sa

revanche. Chacun sa manche, hein?

--Oui, dit Macin en lui tendant la main. Mais, si vous m'en croyez,

nous ne jouerons pas la belle.

Et le voyage continua.

LE CHAUFFEUR EST GARANTI

L'agence Collinot--la Motor-Agence--impressionna Mme Beaurain. Ce

magasin encombré de grosses voitures miroitantes, ces commis aux

façons d'attachés d'ambassade, la belle assurance et la gauloise

moustache de Collinot lui-même, tout intimidait l'excellente femme.

Son mari s'était enrichi dans la nouveauté. Selon l'usage, elle lui

avait survécu. Elle menait une existence large, douillette pour elle

et bienfaisante aux autres. Maintenant que l'automobile avait fait ses

preuves et paraissait au point, Mme Beaurain se décidait à en tâter.

Elle expliqua ses désirs. Une bonne petite voiture pour la ville et la

campagne, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps, une voiture

facile et douce, sans emballement ni caprice, une voiture pour dame

âgée. Sans doute la maison, pourrait aussi lui fournir un mécanicien?

Collinot l'écoutait, les mains aux hanches et les jambes écartées. Il

déclara, péremptoire:

--J'ai votre affaire.

Il avait toujours l'affaire de ses clients. De quelque marque, de

quelque forme que vous exigiez une voiture, il a toujours votre

affaire. Et vous lui demanderiez une maison, un dirigeable, un

dromadaire, qu'il aurait encore votre affaire.

Et le joli, c'est qu'il a réellement votre affaire. Apre et dur comme

une lime, mais droit comme elle, cet homme est incapable d'une

fourberie. Vendant cher, il se paye le luxe d'être honnête. Et Mme

Beaurain n'ignorait pas sa réputation de probité et d'avarice

rigoureuses, sa façon de tenir haut sa tête et ses prix.

Il lui dénicha un landaulet de la bonne marque et de récent modèle.

Quant au mécanicien, justement il s'était présenté la veille à

l'agence un lascar énergique, qui venait se mettre à la disposition

des clients.

Mme Beaurain fondit en remerciements. Et tout en la reconduisant

jusqu'au bec de cane, Collinot conclut:

--L'agréable, voyez-vous, Madame, dans cette combinaison-là, c'est que

le chauffeur est garanti.

--Ah! Le chauffeur est garanti?

--Absolument.

L'excellente dame s'épanouit:

--Ah! bien, voilà qui me rassure et me fait grand plaisir...

* * * * *

Le chauffeur s'appelait Bastien. Mme Beaurain jugea qu'il ne payait

pas de mine. Les sourcils lui tombaient sur les yeux. Le balai noir de

la moustache sortait du nez écrasé. Le menton menaçait. Comme le

mérite se cache parfois sous des dehors ingrats! Car enfin, ce

chauffeur était garanti. Collinot lui-même l'avait déclaré. Une

ingénieuse invention, cette caution du mécanicien. Certaines maisons

garantissent leurs machines en tout ou partie. Mais on n'avait pas

encore songé à se porter garant du chauffeur. Comme le progrès va

vite.

Dès la première sortie, toutefois, elle fut ébranlée. Il lui sembla

bien que Bastien écornait les tournants, montait sur les refuges,

restait sourd aux appels prudents de sa patronne et ne connaissait pas

plus Paris qu'un Caraïbe frais débarqué. Mais elle douta d'elle-même,

n'osant pas douter de Collinot.

La seconde fois, pourtant, Bastien cueillit, en une après-midi et

comme avec la main, trois contraventions: fumée, excès de vitesse,

refus d'obéir au bâton blanc. Mais on sait que les sergents de ville

sont excessifs. Peut-être aussi Bastien se trouvait-il, ce jour-là,

sous l'empire d'une excitation spéciale, d'un malaise passager. Un

homme, c'est changeant comme une femme. Et la bonne Mme Beaurain

espérait encore.

Hélas! non, son excitation n'était pas fugitive. Elle était bel et

bien chronique. Et la source n'en était point secrète. Lorsque Bastien

venait prendre les ordres à la portière, il soufflait une telle

pestilence d'absinthe et de tord-boyau, un relent si condensé

d'assommoir, qu'on tremblait, quand il allumait les lanternes, de voir

son haleine s'enflammer et faire explosion. En voilà un qui marche à

l'alcool!... Mais ce n'est tout de même pas pour cette capacité-là que

Collinot l'a garanti?

Serait-ce pour l'abondance, la somptuosité de ses injures? Cet homme

est chargé d'invectives jusqu'à la gueule. Il mitraille tout, les

agents, les pneus, les cochers, le carburateur, les passants,

l'allumage, les cyclistes, en grasses et vertes bordées, si

retentissantes que, de la voiture, on ne peut pas éviter de les

entendre. On n'a qu'une ressource, c'est de ne pas les comprendre!

Enfin, une foudroyante révélation achève de ruiner les illusions de

Mme Beaurain. La cuisinière, larmoyant dans son tablier, vient se

plaindre des transports de Bastien. Si encore elle était seule à les

subir... (Jalousie, voilà bien de tes coups!) Mais il y en a pour tout

le monde: la femme de chambre, la fille de cuisine, la laitière, la

boulangère. C'est la terreur de l'escalier de service, le satyre du

sixième étage...

* * * * *

Comment l'intègre Collinot a-t-il pu se tromper à ce point? Ma foi,

Mme Beaurain en aura le cœur net. Et la voilà partie--en fiacre--pour

l'agence.

--Comment, Monsieur Collinot, vous qui êtes la sécurité même, comment

avez-vous pu me garantir ce détestable conducteur, ce grossier

personnage, cet ivrogne, ce débauché...?

Collinot en demeure stupide. Et, de très bonne foi:

--Moi, Madame, moi, je vous ai garanti ce chauffeur? Mais je ne l'ai

vu qu'une fois, le jour où il s'est présenté à l'agence.

--Je vous assure que vous m'avez dit: «Le chauffeur est garanti.»

Alors Collinot de se frapper le front et, se soulageant dans un grand

éclat de rire:

--Mais, Madame, je vous ai dit que, dans ce modèle-là, grâce au petit

toit qui surplombe le siège avant, le chauffeur était garanti!

LORD SHEFFIELD

Plaisirs d'auto · 第 3 / 9 段