l'heure présente. Ce bon temps-là ne durera pas toujours. Il faudra
bien, un jour ou l'autre, que son René se marie, fasse son nid. Mais à
quoi bon se forger des soucis d'avance, se gâter son plaisir? Elle
devrait, au contraire, s'estimer bien heureuse. Car René a des amis,
des relations, toute une vie à lui, qu'elle ignore. Et il aurait pu
lui faire la part moins belle...
Une autre vie... Elle n'y songe jamais, à ce pan caché d'existence,
sans un sursaut ombrageux qui la blesse. Mais quoi? Ne doit-elle pas
s'incliner devant une loi fatale? Elle sait bien qu'elle ne peut pas
avoir son fils tout entier à elle seule.
Allons! Encore ces idées sombres. Elle en oublie la promenade. Où
est-on? Elle tire la carte de la pochette. Mais voilà qu'elle entraîne
en même temps un carnet couvert en toile cirée noire, un carnet
qu'elle ne connaît pas. Il s'ouvre tout seul à la dernière page
écrite. Mme Evry y jette un regard. Ah! c'est bien de ce ponctuel, de
ce minutieux René, d'avoir tenu registre de toutes ses sorties, d'en
avoir marqué les dates, le but, sans oublier le nombre de kilomètres
parcourus, et même la quantité d'essence consommée.
L'étonnant, c'est qu'il ne lui en ait jamais parlé, et surtout qu'elle
ne l'ait pas trouvé plus tôt. Tiens... Il y a même une colonne, la
dernière, réservée aux noms des passagers. Un moment, Mme Evry est
tentée de refermer le petit carnet. Une sorte de pudeur, de la
discrétion, de la crainte, luttent en elle contre le besoin de savoir.
Mais c'est lui qui l'emporte.
Elle revient aux feuillets du début, court tout de suite à la dernière
colonne de chaque page. Au premier regard, un mot la frappe,
fréquemment répété: «Maman, Maman...» Le cher enfant! C'est elle qu'il
a le plus souvent emmenée. Puis d'autres noms qui lui sont familiers:
Petit, Radenain, Martinet, Gabiraud... Des amis intimes, dont il lui a
souvent parlé, qu'elle a vus même, des ingénieurs de l'usine. D'autres
encore, plus rares, qu'elle ne connaît pas.
* * * * *
Soudain, c'est comme une pointe fine qui lui traverse le cœur... Elle
a découvert, de-ci, de-là, une initiale, une H... Et désormais elle ne
voit plus sur le petit carnet que cette lettre-là.
D'instinct, elle cherche toutes les lignes où la seule initiale figure
à la colonne des passagers. Car nul autre n'accompagne René, le jour
où il sort avec H... Naturellement!
Et elle lit:
«Pierrefonds, 201 kilomètres, 29 litres. H.»
Plus loin:
«Barbizon, 132 kilomètres. 21 litres. H.»
Et tout récemment:
«Dieppe, 398 kilomètres. 55 litres. H.»
Mme Evry soupire. Ah! on ne l'a jamais emmenée jusqu'au bord de la
mer, elle. Son record, comme dit René, c'est Rouen...
Mme Evry a refermé le petit carnet. Comment est-elle faite, cette H,
cette rivale inconnue dont elle ne sait rien, sauf la première lettre
de son prénom? Est-elle jolie? Évidemment. Qui est-ce? Pourvu qu'elle
ne soit pas trop méchante...
Et songer qu'elle s'est assise là, dans cette voiture, sur ses
coussins, à cette même place. Une affreuse amertume, jaillie du fond
de l'être, envahit la pauvre maman. Vainement elle essaye de dompter
le flot qui l'étouffe. Elle le sent lui déchirer la gorge, monter
jusqu'à ses paupières et lui ternir les yeux.
Pourtant, ne la prévoyait-elle pas, tout à l'heure même, cette
existence cachée? Elle reconnaissait bien que son enfant ne pouvait
plus lui appartenir tout entier. Il faut partager son cœur... et sa
voiture. C'est la vie. Allons, du courage, et tâchons de montrer belle
mine. Et, relevant son voile d'un geste résolu, Mme Evry tendit son
visage au vent de la course. Rien de tel pour sécher les larmes.
LA BEAUTÉ
Laura de Pelz était, à vingt-cinq ans, d'une beauté sans égale. Née
d'un de ces mariages qui unissent l'or d'outre-mer à la noblesse
continentale, elle alliait en elle la vigueur américaine et la grâce
française. Son visage était lumineux à force de splendeur. A vingt
pas, elle magnétisait l'attention. Et elle laissait derrière elle un
sillage de têtes retournées, de regards qui ne savaient plus se
détacher d'elle, dans un silence de stupeur admirative.
Chose rare, l'esprit invisible valait chez elle la forme sensible.
Même harmonie, même éclat, même élégance, même netteté pure. On eût
dit que la nature avait voulu fixer en cette créature l'idéal humain.
Décidée à n'épouser, parmi tous ceux qu'attiraient sa fortune et sa
beauté, que celui qui lui plairait, celui qui «ferait sonner son
cœur», elle menait une ardente et libre existence.
L'auto la séduisit vite. Habituée à satisfaire tous ses caprices, elle
voulut conduire elle-même. Et, aussitôt initiée, elle s'élança sur les
routes. On connut bientôt sa voiture: deux baquets sur un puissant
châssis.
Elle gardait le visage découvert, moins pour le montrer que pour
savourer pleinement l'ivresse de la course. Et c'était un spectacle
unique que de la voir passer, toute droite, les mains appuyées en
force au volant, la face illuminée de joie et de beauté entre les
fourrures sombres de la toque et du manteau, écrasant de sa silhouette
souveraine le mécanicien assis à ses côtés. Invinciblement, on
songeait à une divinité païenne. Non plus Diane chasseresse, mais
Diane chauffeuse.
* * * * *
Un jour, à Aix-les-Bains, comme elle parcourait un journal dans le
salon de l'hôtel, le récit d'un accident d'automobile tomba sous ses
yeux. La veille, au matin, un touriste s'était tué en descendant les
âpres lacets du Mont-Cenis, sur le versant italien. A un tournant, sa
voiture était partie au ravin. Laura de Pelz s'émut. Elle-même avait
passé le col en sens inverse dans cette même matinée de la veille.
Ainsi, l'une des autos qu'elle avait croisées contenait certainement
ce voyageur. Elle avait dû le voir. Il était insouciant, joyeux, plein
de vie. Et quelques heures, peut-être quelques moments après, il
s'écrasait au fond du précipice...
Six mois plus tard, Laura de Pelz, en route pour Biarritz, traversait
la Beauce, quand un cri terrible partit derrière elle... Une auto,
qu'elle venait de croiser, avait fait panache et gisait dans le fossé.
La jeune femme courut au secours. Le mécanicien, sain et sauf, mais la
voix et le geste affolés, s'agenouillait près de son patron étendu
sur l'herbe. C'était un homme jeune, blond, tête nue, la barbe en
pointe, enveloppé dans un cache-poussière noir. On ne lui voyait
aucune blessure, mais il avait l'apparence de la mort. Cependant, son
cœur battait encore.
Tout en s'efforçant de le ranimer, Laura de Pelz s'informait. Que
s'était-il passé? Mais le mécanicien était encore hébété par le choc.
Il ne savait pas. Monsieur conduisait. Lui regardait ailleurs à ce
moment-là. Tout d'un coup, il avait senti la voiture embarder. Et
comme on marchait à 70...
La jeune femme s'offrit à transporter la victime jusqu'à la ville
prochaine, bien que son auto n'eût que deux baquets. Heureusement, une
limousine stoppa, dont les passagers consentirent à prendre le blessé.
Et comme il n'avait pas encore repris conscience quand la voiture
s'éloigna, il emporta son secret avec lui. Laura de Pelz, bouleversée,
quitta la place sans connaître la cause de l'accident.
* * * * *
Or, l'année suivante, entre Auxerre et Avallon, la catastrophe se
renouvela, identique: l'auto qu'on croise et qui, vingt pas plus loin,
fait panache. Elle était montée par son seul conducteur. Celui-là
n'avait même pas crié, tant la culbute fut brusque. Mais, depuis
l'aventure en Beauce, le mécanicien de la jeune femme tournait
d'instinct la tête à chaque auto. Et il n'avait dû qu'à cette
circonstance de découvrir l'accident.
Cette fois, l'homme s'était traîné, puis assis sur le revers du fossé.
Il portait les deux mains à son front. Du sang collait ses cheveux et
ruisselait entre ses doigts. Se roidissant contre l'horreur, Laura de
Pelz donnait des ordres, prodiguait ses soins. Quelle fatalité pesait
donc sur elle, la mêlait, deux fois en moins d'un an, à deux
catastrophes presque identiques?...
Cependant le blessé respirait à profondes haleines, s'efforçait de
reprendre vie. Il était svelte et fin, vêtu avec recherche. Sa
moustache et ses cheveux grisonnaient. Il remerciait et s'excusait
tout ensemble, en mots encore vagues et confus, comme ceux qu'on
prononce en rêve. Laura, obscurément anxieuse, se pencha sur lui:
--Comment est-ce arrivé?
Alors un sourire passa sur les lèvres exsangues du blessé. Et il
balbutia, avec une galante audace:
--J'ai voulu... tourner la tête... pour vous regarder... plus
longtemps...
Laura de Pelz se redressa, folle. Quel trait de lumière! Alors, ce
jeune homme, en Beauce, l'an dernier, et sans doute aussi celui
qu'elle avait croisé au Mont-Cenis, et d'autres encore qu'elle
ignorait... Tous avaient affronté le péril pour la contempler quelques
secondes de plus, parce que leurs regards ne pouvaient plus se
détacher de son visage... Effroyable hommage! Elle s'inspira soudain
une crainte sacrée. Son image délicieuse lui parut à jamais
redoutable. Ainsi, à tous les drames attachés à la beauté, jalousies,
rivalités, convoitises, à ces appétits de pouvoir et d'argent qui ne
servent, au fond, qu'à la conquête de la femme, à toutes ces
frénésies déchaînées, le progrès ajoutait une fatalité nouvelle.
Désormais, des hommes pouvaient mourir de regarder seulement la
beauté...
NOMS D'HOTELS
Au fumoir.
--Alors vous partez pour le Midi, par la route, veinard?
--Et à petites journées. C'est un principe.
--Cigares?
--Je me laisserai séduire par un jeune Henry Clay... Et je m'arrête
dans les bourgs plutôt que dans les villes. C'est encore un principe.
Je préfère la bonne et grasse auberge de village à l'aigre hôtel de
sous-préfecture.
--Ah! ah! Vous êtes pour la branche de genévrier pendue à l'enseigne
de fer forgé, pour le _Cheval Blanc_ et pour le _Lion d'Or_!
--Un doigt d'armagnac?
--Un doigt d'enfant, alors.
--Comme c'est curieux, que les auberges et même les hôtels aient gardé
ces vieux noms: la _Poste_, le _Cheval Blanc_, qui sentent la
diligence, l'écurie et le crottin... Ou d'autres, l'_Écu_, le _Grand
Cerf_, qui rappellent des coutumes abolies, des temps périmés...
D'autres même qui ne riment à rien du tout, comme la _Cloche_, le
_Chapeau Rouge_, ou qui sont inconsistants et vagues, comme
l'_Europe_, les _Voyageurs_... Et qu'aucun, après dix ans, ne
s'inspire encore de l'automobile!
--D'autant, dites donc, que les hôteliers lui doivent une fière
chandelle, à l'automobile, une rude bougie! Depuis cinquante ans
qu'ils tournaient de l'œil comme des poissons sur le sable...
--C'est d'autant plus curieux que les chemins de fer, eux, ont été
plus favorisés. Ils ont immédiatement influencé les noms d'hôtel. La
moindre station a tout de suite possédé son _Hôtel de la Gare_.
--Et nous n'avons aucun _Hôtel du Garage_!
--Pas même une auberge de la _Panne_!
--J'aimerais mieux la _Bonne Panne_!
--Vous blaguez, mais la question est peut-être plus importante qu'elle
n'en a l'air. Si extraordinaire que cela paraisse, il suffit de
changer le nom, la marque, l'apparence extérieure d'un être ou d'une
chose, pour que cette chose ou cet être change foncièrement. Dès qu'un
quidam arbore un ruban à sa boutonnière, il met plus de dignité dans
sa vie. Une tenue correcte nous redresse; un vêtement lâche nous
incite au laisser-aller. Un titre, un diplôme n'ajoutent rien à la
valeur d'un individu, et cependant ils la stimulent. Prenez une
attitude ou une face joyeuse, et, s'il faut en croire les
physiologistes, il vous viendra des pensées joviales. De même, dans
les sillons d'un front plissé, germeront des idées noires. Ainsi, au
rebours de l'opinion admise, la forme peut réagir sur le fond.
--Alors, si je vous ai bien compris, du jour où nos aubergistes
donneront à leur maison des noms empruntés au vocabulaire automobile,
ce jour-là, des chambres Touring Club écloront aussitôt derrière leur
façade?
--Ce ne sera peut-être pas si foudroyant. Mais rien ne vous dit
qu'alléchant le chauffeur par leur enseigne, ils ne chercheront pas à
le retenir par des attentions plus solides... que, l'ayant attiré, ils
ne soient pas entraînés peu à peu à écouter ses désirs et à satisfaire
ses vœux.
--Qu'est-ce que vous chantez? Mais il en existe, des noms d'hôtels
empruntés à l'automobile...
--Allons donc?
--Eh bien! et l'_Hôtel des Réservoirs_?
--Horrible!
--Pour des esprits lents ou distraits, il faudrait mettre au moins des
_Réservoirs à Essence_.
--Et l'innombrable _Hôtel Continental_?
--Pas de réclame! Assez, la publicité!
--Et la _Clé_, et la _Couronne_?
--Vous jouez sur les mots.
--Dame, en attendant le bridge.
--Encore un petit cigare?
--Non merci. _Non bis in idem._
--Qu'est-ce que ça veut dire?
--Que deux cigares font mal à l'estomac.
--Sans blague, comment voyez-vous la substitution?
--Très franche. Je forgerais de toutes pièces des enseignes nouvelles.
L'_Hôtel de l'Embrayage_, ça gazouille. _Magnéto Hôtel_ vous a l'air
exotique. L'auberge du _Bon frein_ serait de tout repos. Ou je
m'inspirerais des noms existants, mais de loin. Au lieu du _Cheval
Blanc_, du _Cheval Noir_, je mettrais l'_Auto Blanche_ et l'_Auto
Noire_. Au lieu d'_Hôtel des Voyageurs_, _Hôtel des Chauffeurs_.
--Je ne suis pas de votre avis. Je ne trancherais pas dans le vif. Je
truquerais, je biaiserais. Je trouverais des noms nouveaux qui aient
la même allure, la même consonnance que les noms anciens, afin de ne
pas trop dépayser le client, ni changer ses habitudes.
--Bigre, vous cherchez la difficulté!
--Mais non. Ainsi, tenez, le _Chapeau Rouge_ deviendrait le _Capot
Rouge_.
--Ça peut se défendre.
--La _Bille d'Or_ remplacerait la _Boule d'Or_. Au lieu des _Trois
Rois_, les _Trois Courroies_. Au lieu de la _Chasse_, le _Châssis_.
--Ça pourrait devenir un petit jeu de société.
--Il suffira quelquefois de changer une lettre. Au lieu des _Deux
Pigeons_, les _Deux Pignons_.
--Et même d'en intervertir deux. Le _Cadran Bleu_ devient ainsi le
_Cardan Bleu_.
--Oh! Messieurs, je crois que c'est le moment d'aller rejoindre ces
dames.
--Passez donc.
--Après vous.
--Je n'en ferai rien.
--Dites donc, par quoi remplacerez-vous le _Lion d'Or_?
--Le _de Dion d'Or_.
--Et l'_Hôtel de l'Écu_?
--Parbleu! _Hôtel de l'Accu!_
LA SOUS-COMMISSION NEIGEBLONDE
«--Messieurs, nous abordons un sujet excessivement délicat. Il est
bien entendu que nous nous constituons en Comité secret. Je dirais
aussi en Comité de Salut Public, si je ne craignais d'évoquer de
fâcheux souvenirs et de froisser de respectables convictions...»
Les dix commissaires saluèrent d'un sourire. Ces apôtres du progrès
étaient tous attachés au passé. Ils s'étaient réunis, vers cinq heures
d'un soir d'hiver, à la Société des Automobilistes Français,--les
_pétroleurs_, comme ils se nommaient plaisamment, par antiphrase,--dans
un de ces nobles, chauds et lumineux salons dont les hautes fenêtres
regardent la place de l'Étoile.
L'orateur n'était autre que le baron Suchard, président de la Société.
Son aménité, sa courtoisie, son zèle justifiaient le choix de ses
collègues. L'assemblée dont il ouvrait la séance s'appelait la
Commission d'Initiative. Elle s'était ainsi nommée pour bien montrer
qu'elle n'avait rien de commun avec une commission parlementaire,
qu'elle en répudiait les lenteurs administratives et qu'elle marchait
droit au but, si hardie, si scabreuse même que fût l'entreprise. Elle
allait en donner une preuve nouvelle.
«--... Car il s'agit bien du salut public, des intérêts sacrés du
pays, reprit le baron Suchard. Permettez-moi de vous rappeler
brièvement les faits.
«Notre Société, qui compte tant d'hommes remarquables, s'enorgueillit
d'un grand homme. Et ce disant, je suis certain de ne blesser aucun
amour-propre, puisque tout le monde s'incline devant son génie et
profite de ses découvertes. Citerai-je les plus récentes? Il y a trois
ans, il nous donnait, coup sur coup, le moteur à turbine et les
alcoolats. Il y a deux ans, la suspension hydro-pneumatique... Bref,
il nous guidait, il nous entraînait. Nous marchions dans ses pas.
Notre chère industrie n'avançait qu'appuyée à son bras. Et comme elle
est le signe même de la prospérité et de la suprématie nationales, on
peut dire que le sort du pays était aux mains de René Sancerre...»
Les mentons approuvèrent. Des «bravo», des «très bien» grondèrent au
fond des gorges.
«--Eh bien, Messieurs, cette prospérité est en péril. Cette suprématie
nous échappe. Sur le terrain des affaires comme sur les circuits de
course, on va nous battre, que dis-je, on nous a déjà battus. Ah!
C'est que René Sancerre ne nous anime plus de son génie. Son élan
généreux ne nous soulève plus. Et nous n'avons même pas l'espoir qu'il
se recueille. Non. J'ai vu son atelier d'essai, sa table de travail:
ils dorment sous la poussière.
«Et pourquoi cet abandon? La plupart d'entre vous connaissent ce roman
qui emprunte à la situation même de son héroïne un caractère
quasi-officiel. En parlant, je ne serai donc pas indiscret.
D'ailleurs, il y a un moment où la médisance devient de l'histoire.
Messieurs, à un âge où les jeunes gens n'aspirent qu'au plaisir, René
Sancerre travaillait à notre gloire. Aujourd'hui, le cœur prend sa
revanche sur le cerveau. Notre ami s'est follement épris d'une femme
qui le repousse. Ayons le courage d'être sensibles: il se meurt
d'amour.
«Pour bien vous pénétrer, Messieurs, de la gravité de son cas, vous
devrez vous rappeler le caractère absolu et tenace de René Sancerre.
Ces qualités, qui furent les conditions de son génie, se conjurent
pour le perdre. Elles furent sa force; elles sont sa faiblesse. Il est
l'homme d'un désir. Un autre eût cherché le salut dans la diversion.
Lui s'obstine et s'épuise.
«Rien ne lasse sa patience. Nul d'entre vous n'en ignore ce trait
notoire et pour ainsi dire symbolique. Tous les soirs, une file de
voitures Sancerre s'aligne devant la Comédie-Française. Il y a là des
limousines qui sont des boudoirs, des landaus qui sont des sachets et
des coupés qui sont des bijoux. Ces autos pleines de fleurs attendent
le bon plaisir de Mlle Neigeblonde... Et tous les soirs elles
repartent à vide, cahotant sur le pavé leurs gerbes inutiles comme un
cortège de deuil.
«Messieurs, pourquoi Mlle Neigeblonde se montre-t-elle cruelle à notre
éminent ami? L'homme lui déplairait-il? Il a tout d'un héros. Il est
jeune et glorieux, énergique et tendre, brillant et profond. En lui,
rien n'éloigne, tout attire. Ses usines font de l'or avec de l'acier.
Quelle femme ne serait pas flattée de sa recherche et prompte à la
couronner?
«Mlle Neigeblonde n'aurait-elle de bontés pour personne? Messieurs,
nous nous refuserions à répondre, si deux des élus ne s'en étaient
chargés pour nous. Ils affichent leur bonheur avec tant de
complaisance qu'ils sont seuls à ignorer leur rivalité. Qu'un appui
politique ne soit pas méprisable dans une maison d'État, qu'un appui
financier vienne à point pour arrondir des douzièmes encore un peu
maigres, ce sont choses possibles et dont nous n'avons point à nous
mêler. Mais elles nous autorisent à regretter que Mlle Neigeblonde,
sacrifiant à l'utile, se refuse à l'agréable. On pourrait craindre
encore, il est vrai, qu'en dehors de ses faiblesses professionnelles,
Mlle Neigeblonde ne nourrît quelque grande passion qui la rendit
insensible au reste de l'univers. Messieurs, je suis très tranquille:
comme dit l'autre, cela se saurait.
«Dès lors, la question se dégage et s'impose. Devons-nous assister,
impuissants, à notre désastre? Ou bien devons-nous agir,--et puisque
nous sommes certains que rien ne saurait détourner René Sancerre du
but qu'il s'est donné,--devons-nous agir sur Mlle Neigeblonde?
«Ah! Messieurs, je ne me dissimule pas que la conjoncture est
infiniment délicate. Mais c'est pourquoi j'ai voulu l'exposer à vos
lumières.
«Certes, à première vue, le conflit semble irréductible entre le droit
absolu de Mlle Neigeblonde de disposer d'elle-même et les énormes
intérêts attachés au salut de notre éminent ami. Bien qu'à vrai dire
on soit frappé tout de suite et malgré soi par la disproportion entre
ce caprice de jolie femme et ses formidables conséquences.
«Mais, Messieurs, ces conséquences, Mlle Neigeblonde les a-t-elle
pesées? Peut-être ne voit-elle, dans le désespoir où elle a réduit un
tel soupirant, qu'une marque de son pouvoir, une flatteuse parure.
Sait-elle tous les efforts qu'elle paralyse, tous les espoirs qu'elle
anéantit, toutes les ruines qu'elle prépare, rien qu'en agitant sa
tête charmante en signe de refus? Conçoit-elle qu'elle peut sauver non
seulement un homme, mais une nation, avec un sourire? Se rend-elle
compte qu'en se montrant inhumaine, au sens tendre du mot, elle commet
un véritable crime de lèse-humanité?
«Non, Messieurs, je ne veux pas croire qu'elle ait mesuré ces
répercussions profondes. Et c'est pourquoi j'estime qu'il serait juste
et bon de les lui représenter... Ce n'est pas que j'attende un soudain
sacrifice à la chose publique, un dévouement à la Décius, des
sentiments romains, d'une jeune comédienne qui ne joue même pas la
tragédie. Non. Mais j'en appelle tout de même de Mlle Neigeblonde
aveugle à Mlle Neigeblonde éclairée. Qui sait? Peut-être sera-t-elle
sensible à des influences que nous ignorons _a priori_, à des
promesses qui flatteront ses vœux secrets, ses ambitions cachées et
que votre ingéniosité saura découvrir. Bref, Messieurs, c'est sur
l'opportunité et le sens d'une telle démarche que j'ai voulu vous
consulter et que j'appelle vos décisions.»
Là-dessus, les dix commissaires parlèrent à la fois. Tout de suite, le
débat s'échauffa tellement qu'il en devint fumeux. Le président, homme
aimable, qui craignait toujours, en donnant la parole à un orateur,
d'en désobliger neuf autres, balançait mollement sa petite sonnette.
Des bouches s'ouvraient toutes rondes, dont on n'entendait pas la
voix. Des épaves de phrases émergeaient de ce bouillonnement: «S'agit
pas d'amour, mais d'une complaisance... Par le canal de Claretie...
Couvririons de ridicule... tout droit au ministre... les Beaux-Arts...
concurrence... l'Italie... les Anglais... sous-commission...
enquête...»
Peu à peu, les affinités se groupèrent. Une assemblée se casse
toujours en deux morceaux. Toute idée fait naître une opposition. Ceux
qui, sans en convenir avec eux-mêmes, inclinaient vers le _statu quo_,
se rangèrent sous la bannière du duc d'Alino, homme violent, dont la
conviction rageuse avait admirablement servi la cause automobile, et
qui s'acharnait sur l'obstacle comme un chien sur la culotte d'un
pauvre homme. Il jugea crûment l'action directe:
--C'est un viol sec.
Les partisans de l'intervention se rallièrent au commandeur de
Roncevaux, dont la vieillesse flamboyait et dont la crainte généreuse,
à l'instant du péril, étouffa les scrupules:
--France d'abord! affirma-t-il.
Le baron Suchard était rompu au vacarme. Il excellait à discerner,
sous ces ondes tumultueuses, les courants en marche, à suivre leur
direction et à les canaliser le moment venu. Il laissa donc s'épuiser
l'effervescence, obtint des deux champions des opinions assagies et
les amena sans contrainte à le choisir comme arbitre. Ce fut donc
parmi l'assentiment général qu'il résuma le débat:
«--Messieurs, nul d'entre vous n'est opposé au principe d'une
démarche. Sur ses modalités seules, subsistent des désaccords tout en
nuances. Et puisque les soucis chevaleresques de M. d'Alino et la
bouillante ardeur de notre vénéré commandeur veulent bien me faire
encore une fois confiance et m'offrent de les départager, je crois
déférer au commun désir en vous proposant d'unir nos trois bonnes
volontés pour faire connaître à Mlle Neigeblonde le vœu de
l'assemblée. De la sorte vous serez assurés que votre petite
délégation--qui devra étudier sur place les voies et moyens--ne
péchera, en actes et en paroles, ni par défaut, ni par excès de zèle.»
Il conclut en souriant:
«--Messieurs, je soumets à vos suffrages l'élection de la
Sous-Commission Neigeblonde.»
Tous les bras s'érigèrent, comme autant de désirs.
* * * * *