Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
PLAISIRS D'AUTO
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
DANS LA =BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER=
à =3= fr. =50= le volume.
=Vénus ou les deux risques= 1 vol.
=Les Embrasés= 1 vol.
=Sésame ou la Maternité consentie= 1 vol.
=Les Frères Jolidan= 1 vol.
=Les Demi-Fous= 1 vol.
=La Mémoire du cœur= 1 vol.
=Monsieur, Madame et l'Auto= 1 vol.
=Mariage de demain= 1 vol.
CHEZ GARNIER FRÈRES
Mariés jeunes.
Confession d'un enfant du Siège.
Scènes de la vie conjugale.
Scènes de la vie d'officier.
IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:
_Cinq exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande._
Paris--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--20781.
MICHEL CORDAY
PLAISIRS
D'AUTO
PARIS
LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1909
Tous droits réservés.
A
HENRI DESGRANGE
_En dévouée sympathie._
M. C.
PLAISIRS D'AUTO
LES PNEUS
Blottis côte à côte au creux de la limousine, ils partent pour les
lacs italiens, après un mois de mariage. Car ces amoureux sont mariés.
Excusez-les. C'est tellement mal porté, des mariés qui s'aiment! C'en
est presque inconvenant. Mais il faut les prendre comme ils sont. Ils
sont heureux.
O la joie de s'envoler librement, de n'être plus prisonnier du rail,
esclave de l'heure, de rouler dans ce boudoir tiède, intime, parfumé,
d'emporter son _home_ avec soi!
Faut-il vous les présenter? A quoi bon? Ils se voient parfaits. Ne les
détrompons pas. Elle a vingt ans. Il en a trente. Et c'est un couple
d'amants qui filent à soixante à l'heure.
Ils viennent d'échapper aux routes écorchées, aux lèpres de la
banlieue. La forêt de Sénart les accueille. C'est l'automne. Mais un
automne perlé, qui veut qu'on le regrette, mélancolique et charmant
comme le geste d'adieu d'une jolie femme.
Pan! Un coup de pistolet claque derrière la voiture. Elle s'arrête.
Hein? Quoi? Qu'est-ce? Une attaque? Voilà justement l'endroit où le
fameux Courrier de Lyon... Mais non. Un simple éclatement de pneu. A
la roue arrière droite. Déjà le mécanicien ouvre les coffres, jette
sur la route les leviers, le cric, la pompe, la chambre neuve.
--Combien de temps? interroge Monsieur.
--Vingt bonnes minutes.
Juste assez pour pousser une pointe sous bois. Qu'en dit Madame?
Madame bat des mains. Fameuse idée. Et les voilà partis à travers la
futaie de platanes et d'érables. Dans l'herbe fine, les premières
feuilles mortes craquent sous leurs pieds. Elles ont le ton, elles
font le bruit de ces gâteaux légers que les enfants appellent du
plaisir ou des oublies. Les arbres jettent les uns vers les autres
leurs branches éplorées qui se mêlent et s'étreignent comme des bras
d'amants. Toute la forêt n'est qu'un enlacement. Elle semble murmurer,
dans le calme et la solitude propices: «Faites comme moi: ne soyez
qu'une caresse». Et les feuilles piquées dans l'herbe murmurent aussi:
«Nous sommes l'oublie et le plaisir. Venez à nous.» Mais comment
donc!...
Quand ils débouchent vivement sur la route, pressés par la crainte du
retard, le mécanicien n'a même pas achevé de regonfler son pneu. Il
donne les derniers coups de pompe.
En route! Légèrement alanguis, la main dans la main, ils goûtent les
délices de la vitesse. Ils se reposent d'une volupté dans une autre.
Les paysages raient les glaces: plaines de la Brie, maisons de Melun.
Puis, de nouveau, la route coule entre deux hautes rives boisées.
C'est la forêt de Fontainebleau.
Mais à peine la voiture s'y est-elle engagée qu'elle décrit une
brusque embardée, se redresse et stoppe en douceur. Encore un pneu
qui vient de rendre l'âme! La roue avant droite. Monsieur commence à
s'inquiéter. Serait-ce la guigne! Va-t-on éclater ainsi tous les vingt
kilomètres, c'est-à-dire toutes les vingt minutes? Le mécanicien, qui
souque sur son levier, bougonne:
--Parbleu. C'est des chambres réparées. Ça ne tient jamais comme des
neuves.
Monsieur n'est pas grand clerc en automobile. Il se renseigne:
--Alors, avec des chambres neuves?
--Ah, dame! Y a moins de chance de crever.
Voilà une bonne parole. Et puis, personne ne les attend, après tout.
Et il y a des haltes exquises, n'est-ce pas? Son regard croise celui
de Madame. Ils se sont compris. La forêt leur fait des petits signes.
Cette fois, ce sont des chênes, encore verts et feuillus, qui les
enveloppent de l'immobile enlacement de leurs branches. C'est de la
mousse qui déroule sous leurs pieds son tapis touffu. Même, de petits
buissons se dressent en écran, pour les mieux isoler du monde. Le
moyen, je vous prie, de résister à tant d'invites?
Lorsqu'ils reparaissent à l'orée du bois, Madame souriante et Monsieur
recueilli, le mécanicien vient juste d'achever sa besogne. Il range
ses outils dans les coffres. Peut-être a-t-il travaillé plus vite? A
moins que...
Entre ses paupières appesanties, Monsieur perçoit dans un brouillard
le château de Fontainebleau, la célèbre Cour des Adieux, l'escalier en
fer à cheval. Il a pour l'Obélisque un regard noyé. Puis la voiture,
impatiente d'avoir trépidé sur le pavé du Grand Roi, s'élance de toute
son ardeur dans la vaste brèche ouverte par la route de Moret.
Pan! Encore un coup de pistolet. Encore un pneu crevé. L'arrière
gauche cette fois. Ah! mais... Ah! mais... Monsieur ne cache plus son
ennui. Vraiment, éclater tous les quinze kilomètres, c'est trop.
Le mécanicien est furieux aussi. Accroupi devant sa roue:
--Encore une chambre réparée. Quand je disais que ça ne tenait pas...
Saleté de fourbi, va!
Quant à Madame, elle est ravie. Ces arrêts forcés l'enchantent.
Parbleu! Et, ingénue, coulant sous ses cils baissés un regard vers le
bois qui borde la route:
--Tiens, ce sont des sapins, cette fois...
L'allusion est transparente. O terrible candeur! Elle ne sait pas
qu'il est des limites aux forces humaines, et qu'au moins un temps
moral est nécessaire à les récupérer. Comme c'est court, quinze
kilomètres en auto. Redoutable ignorance! Elle croit qu'on peut
s'égarer en forêt chaque fois qu'un pneu éclate, aussi aisément que le
mécanicien regonfle une chambre neuve. Que diable, si l'on crevait six
fois! Enfin, il s'agit de faire galante mine.
Ce sont des sapins, en effet. Des sapins toujours verts. Heureux
arbres... Et, sur le sol, les aiguilles sèches ont tissé une natte
épaisse et douce où, dès les premiers pas, le pied glisse...
Quand Madame saute sur la route, devançant Monsieur de quelques pas,
le mécanicien, assis au volant, la casquette sur le nez, la cigarette
sous la moustache, lit tranquillement son journal. Il attend. Parbleu!
Ce n'est pas héroïque, de donner trois cents coups de pompe dans un
pneu... Il y a plus difficile...
Et tandis que Madame escalade le marchepied, Monsieur s'approche du
mécanicien et, d'une voix faussement détachée:
--Dites moi, nous avons bien partout des chambres neuves, maintenant?
EXCELLENTES RÉFÉRENCES
--Nous faisons du soixante-seize! s'écria joyeusement Dinval, assis à
côté du mécanicien.
Tout en glissant sa montre au gousset, il se tournait vers les siens,
installés au fond du phaéton. Sa femme et sa fille, presque pareilles
sous leurs cheveux blonds, souriaient doucement, alanguies et séduites
par la vitesse. Et son petit-fils, Claude, un exquis bambin de sept
ans, battait des mains et lançait de grands cris d'alouette ivre
d'espace.
Conquis depuis peu par l'automobile, l'usinier Dinval sortait pour la
première fois dans sa voiture. Il se proposait de gagner Royan par la
route. Le voyage s'annonçait bien. On avait royalement déjeuné à
Chartres. Et maintenant, on roulait en Beauce. L'air bleu et chaud
tremblait sur les moissons mûres. Et nul être vivant n'animait ce
fertile désert.
A côté de Dinval, le mécanicien Edmond murmura quelques mots indécis,
que le vent de la course emporta. Cela semblait une manie, chez lui,
de parler seul. Il était taciturne, l'œil ténébreux, le profil
renfrogné, noir d'une barbe rasée pourtant du matin. D'ailleurs, il
paraissait d'une prudente habileté, à en juger par sa traversée et sa
sortie de Paris. Et Dinval ne lui en demandait pas davantage. Au
surplus, il le tenait de l'agence qui lui avait vendu sa voiture et
qui le lui avait fermement conseillé. Edmond possédait les meilleures
références.
Il parlait, cette fois, à voix plus haute:
--Y a un cylindre qui ne donne plus.
Dinval ne connaissait rien, mais littéralement rien à l'automobile. Le
souci de ses affaires l'avait jusqu'alors absorbé, et à peine était-il
monté une demi-douzaine de fois dans une voiture de tourisme, sans
prêter la moindre attention au mécanisme. Aussi s'inclina-t-il devant
le diagnostic de son mécanicien, tout en s'en étonnant, car le phaéton
conservait sa splendide allure. Edmond, cependant, donnait des signes
d'inquiétude. Tout à coup, relevant la tête, il s'écria:
--Zut! deux gendarmes.
La route, toute droite, était absolument vide... Dinval sentit un
frisson glacé lui couler dans le dos. Son chauffeur avait-il une
hallucination? Ou lui-même n'y voyait-il plus clair? Il demanda:
--Où donc?
--Là, devant nous. A cheval. Ils vont dans le même sens que nous.
Une indicible angoisse envahit Dinval. Son mécanicien devenait fou!
Ils étaient, lui et les siens, à la merci de cet homme... Et il se
savait incapable d'arrêter lui-même la voiture. Que faire?...
Edmond se portait sur sa gauche, puis se redressait. Il ricana:
--Ah! ah! Nous les avons dépassés. Ils n'ont rien dit? Ils ne font pas
de signes?
Il ne faut pas contrarier les fous:
--Non, non, dit Dinval.
Sa terreur grandissait. Le copieux déjeuner, l'ardent soleil
avaient-ils provoqué la crise? Non. Edmond devait la couver depuis
longtemps. Peut-être même y était-il sujet. Et songer que l'on remet
sa vie à ces gens sans rien connaître d'eux, de leur passé! Le
mécanicien parlait dans le vent, d'une voix saccadée. Dinval, espérant
encore une rémission, un retour au bon sens, tendait l'oreille.
--Ah! une charrette de foin qui va déboucher, maintenant. Sale
engeance! Ça se met en travers. Ça recule. Rien à faire. On veut
l'éviter. On va dans le fossé. On se retourne. Tous tués, massacrés.
Et pas moyen de ralentir, à cause des gendarmes. Ils galopent, hein?
Ils nous poursuivent?
Aucune voiture n'apparaissait dans le désert des champs. Dinval ne
répondit pas. Il étouffait d'horreur. Il avait vaguement entendu
parler de ce délire de la persécution qui marque le début de la
paralysie générale. Un fou, un vrai fou les conduisait! Et ces deux
femmes qui continuaient de sourire, dans la quiétude, caressées par
le souffle de la course... Et ce petit Claude, qui applaudissait à la
vitesse! S'ils pouvaient au moins ignorer quelques instants encore
l'horrible situation. Mais Edmond lançait des appels de trompe
désespérés. Mme Dinval, voyant la route libre, demanda:
--Qu'est-ce qu'il y a?
L'usinier se retourna. Sans doute sa pâleur trahit son effroi. Les
deux femmes se levèrent à demi. Elles allaient crier, affoler plus
encore le mécanicien. Dinval se décida. D'un doigt, il se toucha le
front en désignant Edmond du regard. Et de l'autre main, il commandait
impérieusement le calme. Vains efforts, fausse tactique. Un double
hurlement d'épouvante lui répondit:
--Dis-lui d'arrêter!... Arrête-le!...
Le chauffeur entendit les derniers mots. Il baissa la tête:
--M'arrêter? Les gendarmes veulent m'arrêter? Ah! là là! Ce que je
vais les semer!
Et il accéléra l'allure. Par miracle, il gardait toute sa sûreté de
main. L'instinct professionnel surnageait, intact, dans la débâcle de
son cerveau. Et Dinval tremblait que cette dernière lueur ne
s'éteignît. Aussi exhortait-il ses compagnes au silence. Mais elles ne
l'écoutaient pas. Debout, sa femme criait:
--Au secours! au secours!
Et sa voix se perdait dans la solitude des campagnes.
Sa fille étreignait le petit Claude, qui pleurait sans comprendre.
--Arrête! arrête! suppliait-elle.
S'il avait pu, s'il avait su... Il cherchait, le cerveau en fièvre.
Appuyer sur l'une des pédales? Mais laquelle? Il croyait savoir qu'une
pression exercée sur l'une d'elles accélérait même la marche. Pousser
l'un des leviers? Mais lequel encore? Et puis, pour toutes ces
manœuvres, il eût fallu faire violence au mécanicien, chasser son
pied ou se pencher sur lui, entrer en lutte, risquer le faux mouvement
qui les eût jetés au fossé à quatre-vingts à l'heure, provoquer
l'exaspération totale qui eût fait perdre au chauffeur sa lucidité
dernière...
Ou encore percer le réservoir d'essence, atteindre un organe vital
sous le capot, couper un fil, une tuyauterie sous le plancher? Mais
d'abord il ignorait tout de l'anatomie de sa voiture. Et, toujours,
ces recherches, ces tentatives eussent achevé d'irriter le fou, jaloux
de conserver sa vitesse, d'échapper aux gendarmes imaginaires...
Courbé sur son volant, effroyable à voir, Edmond murmurait:
--Ils ne m'auront pas, ils ne m'auront pas!...
Un cri de Mme Dinval fit faire volte-face à l'usinier: sa fille
tentait d'ouvrir la portière, de sauter en pleine marche... A
grand'peine il parvint à la retenir, lui jurant qu'il avait trouvé le
moyen d'en finir.
En réalité, il hésitait encore. Dans sa poche, sa main se crispait sur
le revolver qu'il avait emporté pour la marche la nuit. Tirerait-il
simplement sur les pneus? Mais on assurait qu'un brusque éclatement, à
de telles allures, entraînait l'embardée fatale. Allait-il, son arme à
la tête du forcené, le sommer de s'arrêter sous peine de mort? Mais
son geste irait peut-être à rencontre du but: Edmond, terrifié, était
capable de donner un faux coup de volant. En tout cas, il ne pouvait
pas exécuter sa menace, car, le fou supprimé, la voiture continuerait
sa marche, et, cette fois, sans conducteur...
Et, soudain, une inspiration le traversa. Il se retourna, debout, et
tira par deux fois en l'air. Puis, d'une voix qu'il s'efforçait de
rendre triomphante:
--Bravo, j'ai abattu les deux gendarmes!
Fut-ce la commotion? Le fou crut-il à la mort de ses ennemis? Hébété,
comme un homme soudain sorti de l'ivresse, il freina machinalement.
Et, avant même que la voiture fût arrêtée, tous quatre s'en évadèrent,
s'en éloignèrent à toutes jambes, les bras en avant, comme en ces
catastrophes de chemin de fer, où les survivants fuient, dès le choc,
le lieu du sinistre et s'essaiment dans la campagne...
LES BILLES
--Monsieur, il y a une automobile en panne presque devant la maison...
Le jardinier m'apporte la nouvelle.
--Bien. Merci. J'y vais.
Pauvres chauffeurs!... Arrêtés dans ce petit village, à cinq heures
d'un soir d'hiver... Comme c'est jovial! A tout hasard, je vais me
mettre à leur disposition.
Autour de la masse noire du phaéton, mal éclairée par une lanterne
posée sur le sol, deux ombres veillent, très en fourrures. Aucun
curieux alentour. La nuit a vidé la roule. Le dernier troupeau de
moutons rentre, décelé seulement par son piétinement confus, ses
bêlements mélancoliques.
J'approche. L'essieu arrière est soulevé par le cric. L'auto lève la
jante.
Accroupi devant une roue, un gentleman-chauffeur dévisse un chapeau de
fusée. Les mains aux genoux, sa compagne se penche sur lui.
J'offre mes services. On m'en remercie de bonne grâce. Mais ils sont
inutiles. Il s'agit simplement d'une bille cassée, qu'il faut extraire
avant qu'elle n'étende ses dégâts.
Ma foi, je vais assister à l'opération. Je suis curieux de voir l'état
du roulement. Et puis, on ne sait pas. Au dernier moment, on aura
peut-être besoin d'eau, de carbure ou d'essence. On sera bien content
de me trouver. Et surtout, c'est si amusant, si passionnant, de
déchiffrer ce problème vivant, de chercher ce que peuvent bien être
ces inconnus que le hasard a jetés devant votre porte, de soulever un
coin du voile.
* * * * *
Le gentilhomme-mécanicien vient d'arracher la goupille et s'apprête à
dévisser l'écrou. Sans cesser son travail, il interroge sa compagne:
--Dis donc, te rappelles-tu combien nous devons en trouver, des
billes? La dernière fois qu'on a démonté l'autre roue arrière, nous
les avons comptées. Tâche de te souvenir.
Madame, en signe d'extrême attention, appuie l'index au bout de son
petit nez:
--Il me semble bien que c'était quinze.
Et lui:
--Quinze! Jamais de la vie!... D'abord, c'était un nombre pair. J'en
mettrais ma main au feu. Et puis, il y en avait certainement plus de
quinze.
Piquée, elle réplique:
--Alors, ce n'était pas la peine de me le demander.
Lui, tout en tournant sa clé anglaise:
--Si! Tes souvenirs auraient pu confirmer les miens...
--Et, dans ce cas, ils auraient été exacts, naturellement!
--Dame!
--Il est tout de même singulier, reprend la dame, qu'il faille être
de ton avis pour avoir raison, et qu'on ait l'air de dire des bêtises
dès qu'on ne pense pas comme toi!
Pas de doute: ils sont mariés. Cette aigre-douceur, cette intime
hostilité en témoignent. Ce sont des gens qui n'ont plus à se ménager,
qui s'expriment avec une franchise toute conjugale. Irrités par la
panne dans la nuit, ils déchargent leurs nerfs tendus. Leur
électricité s'écoule par leurs pointes.
Discret, je m'écarte, je m'enfonce dans l'ombre. «Allez, allez, faites
comme si je n'étais pas là. Détendez-vous, débarrassez-vous de ce qui
vous gêne. Un brin de dispute, il n'y a rien de tel pour rafraîchir le
cerveau. Et puis, c'est si bon, après, de se réconcilier!» Ils suivent
mes conseils. La querelle continue:
--Je te dis que je suis sûre du nombre quinze!
--Et moi, soutient Monsieur, je parie pour seize au moins.
Voilà un nouveau jeu. On choisit un roulement. Chacun évalue le nombre
de billes qu'il contient. Et l'on ouvre.
--Passe-moi un journal, ordonne Monsieur.
Il l'étend soigneusement sur le sol. Il ne s'agit pas, en effet, de
laisser des billes s'égarer sur la route. Quel désastre! C'est le
résultat faussé, le pari nul.
* * * * *
Monsieur a pris la roue à deux mains et l'attire à lui par petites
secousses. Mais le journal est trop petit. C'est un drap qu'il aurait
fallu. Les billes coulent dans les plis du papier, s'éparpillent sur
le sol...
Tous deux aussitôt de les ramasser. Je m'offrirais bien à les aider,
mais je sens que je leur serais suspect. Ils entendent ne s'en
remettre qu'à eux-mêmes. Et il faut voir la frénésie de leurs
recherches, leur ardeur à découvrir, à la pauvre clarté de la
lanterne, les perles d'acier toutes noires dans leur robe de cambouis!
Monsieur surtout y met une fougue, un acharnement... Dame, cela
s'explique, puisqu'il a intérêt à trouver le plus grand nombre
possible de billes.
Sur le journal bien étalé, ils réunissent leurs trésors. Ah! les
fragments de la bille cassée... D'autres, qui commençaient à être
mordues, qui ne semblent plus bien rondes.
C'est Monsieur qui compte, mais je vous jure que Madame le tient à
l'œil.. Treize, quatorze... Elle se redresse, dépitée. Elle a perdu.
Il en reste encore plusieurs.
Monsieur poursuit, triomphant: dix-sept, dix-huit!... Il n'espérait
pas une victoire si complète. Un moment, il en est même un peu
déconcerté. Mais sa surprise ne dure pas. Il l'avait bien dit qu'il y
en avait plus de seize... Il y a comme cela des personnes qui ne
veulent jamais vous croire, qui prétendent tout savoir. Que ça leur
serve de leçon, pour une autre fois...
Pauvre petite Madame! J'ai presque envie de la consoler. Vraiment, son
mari pourrait avoir le triomphe plus modeste. Mais elle est bonne
personne. Car, sans répliquer, tandis que son mari nettoie la roue,
elle essuie avec un chiffon les dix-huit billes.
Et, tout à coup, elle se précipite vers la lanterne, l'apporte
au-dessus des perles noires, les examine, les palpe tour à tour, et
part du plus fol, du plus radieux, du plus éblouissant éclat de rire
qui jamais ait jailli dans la nuit;
--Ah! ah! ah!... il y a trois billes... ah! ah! ah!... qui ne sont pas
des billes... Ce sont des choses... que tu as ramassées... sur la
route... des choses de mouton... oui, oui, de mouton... Ah! ah! ah!
ah!...
LES MILLIARDAIRES
Il s'est arrêté déjà pas mal de voitures, devant notre grille. Je ne
parle pas, naturellement, de celles de nos amis qui veulent bien venir
nous voir, mais de celles que la panne a obligées de faire escale à
notre porte.
Je viens de conter l'histoire de ce couple de chauffeurs arrêtés dans
nos parages et qui, laissant choir un collier de billes, en
retrouvèrent plus qu'ils n'en avaient perdu, pour la bonne raison
qu'ils ramassèrent en surplus quelques inconvenances de moutons
roulées dans la poussière... Et ce gentilhomme qui, trompé par notre
tenue champêtre, nous prit pour les jardiniers... Et cet autre qui
nous emprunta le téléphone pendant une panne de pneu et qui attendit
deux heures et demie la communication!...
Pourquoi tant d'autos ont-elles stoppé en vue de notre maison? J'ai
souvent creusé le problème. Et j'ai trouvé plusieurs raisons. D'abord,
nous avons un superbe caniveau dans notre voisinage. Pour l'écrou qui
ne tient plus que par un filet, pour le clou qui déjà pousse sa pointe
dans la chambre, la secousse est décisive. Autre raison: sans nous
vanter, le site est hospitalier. Et peut-être décide-t-il à l'arrêt le
chauffeur qu'un bruit insolite inquiétait déjà depuis quelque temps.
Enfin, n'oublions pas qu'autour de nous tout est mystère. Qui sait si
la machine ne vit pas complètement, une fois que nous l'avons mise en
marche, si nous ne lui donnons pas la pensée en même temps que le
mouvement, si les autos ne flairent pas ceux qui les aiment, si elles
ne devinent pas, là, derrière cette grille, des gens qui les fêteront,
qui les admireront, qui seront heureux de les entourer, et si elles ne
décident pas: «Allons, un bon mouvement, arrêtons-nous!»
A vrai dire, nous ne les aimons pas seulement pour elles-mêmes, mais
aussi pour leurs passagers. Ce qui nous excite, c'est de les
identifier. Qui sont-ils? Que font-ils? Le policier qui sommeille en
nous se réveille à chaque passage d'auto. Chaque voiture qui s'arrête,
c'est une énigme qui se pose devant la porte.
Ah! quelquefois, la sagacité du chercheur de rébus est mise à rude
épreuve. Un soir de cet hiver, une grosse limousine stoppa vers six
heures à quelques pas de la grille. Elle venait de franchir le fameux
caniveau en vitesse, et sa chambre arrière droite en avait profité
pour se donner de l'air.
On réparait. Deux gros phares, posés sur le sol, éclairaient le
mécanicien à l'ouvrage et les œuvres basses de l'imposante voiture.
En contraste, au-dessus de cette zone lumineuse, la nuit apparaissait
opaque, bien qu'elle fût en réalité assez claire. Peu à peu le regard
s'accoutumait à l'obscurité. Autour de la limousine, quatre ombres
veillaient. Deux larges silhouettes d'hommes, deux fines silhouettes
de femmes, toutes quatre élégantes et comme découpées dans quelque
catalogue de tailleur sportif.
Ces messieurs fumaient des cigares importants. Et chaque fois que
s'embrasait la rosette de feu, elle éclairait leur face sévère,
complètement rasée. De riches Américains, sans doute.
Ils restaient silencieux. En attendant que leurs propos vinssent
confirmer mon hypothèse, je rôdai autour de la voiture. Une petite
plaque de métal m'en révéla la marque, une très haute marque.
D'ailleurs, dans ses moindres détails, s'affirmait le luxe le plus
intelligent, le plus minutieux et le plus raffiné.
Certes, j'avais affaire à de très grands touristes. Pourtant, je ne
pus me défendre d'une certaine surprise lorsque j'entendis celui des
deux milliardaires qui semblait commander à bord dire au mécanicien:
--Tu y vois clair?
Après tout, ce tutoiement pouvait s'expliquer. Façons de grand
seigneur. Napoléon tirait bien l'oreille à ses grenadiers.
Mais quelle ne fut pas ma stupeur quand, un instant après,
le mécanicien--rigoureusement vêtu de cuir des pieds à la
tête--interpella à son tour le patron:
--Édouard, passe-moi donc le gros levier...
Le chauffeur tutoyait le milliardaire! Loin de moi la pensée de blâmer
en principe un tel langage, qu'au contraire bien des arguments
pourraient justifier. Mais je suis contraint de reconnaître qu'il
n'est pas encore passé dans nos mœurs. J'imaginai donc les diverses
circonstances spéciales qui pouvaient l'expliquer.
Peut-être le mécanicien avait-il sauvé la vie de son maître, et cette
familiarité était-elle autorisée par la gratitude? Peut-être était-ce
un parent pauvre, un camarade de collège retrouvé, un ami dans le
besoin, un frère de lait?
Mais le chauffeur grimpait sur le toit de la limousine, débouclait les
courroies de la malle à pneus et s'apprêtait à lancer une enveloppe
sur la banquette gazonnée de la route. Alors, interpellant les deux
dames qui causaient à l'écart:
--Attention, là, les mômes, gare aux arpions!...
Comment? comment? Les femmes aussi étaient ses cousines, ses sœurs de
lait, ses camarades de collège?
Pour un amateur de charades vivantes, j'étais bien servi... Et c'est
que, non content de tutoyer ces grandes dames, il les rudoyait, il les
menait à la baguette.
--Allez, Louise, aboule la tinette.
Ainsi dénommait-il l'étui à talc.
Et comme la seconde voyageuse lui masquait l'un des phares:
--Dis donc, Marie, ton père n'était pas vitrier...
Il entendait par là qu'elle n'était pas de verre.
J'en avais les jambes fauchées.
Cependant le mécanicien déléguait ses pouvoirs au milliardaire. Et,
lui passant la pompe:
--Allez, turbine, c'est bien ton tour.
On se serait cru transporté en l'an 3000.
Ramassant la chambre à air et son sac, il les tendit à l'une des deux
femmes:
--Tiens. Replie ça, et grouille-toi.
Et, pour stimuler son zèle, il lui allongea sur la partie la plus
potelée de son anatomie--à en juger du moins par le son ferme et
plein--une claque amicale.
Singuliers chauffeurs... Si encore le mécanicien n'avait pas été vêtu
en professionnel, tandis que les autres affectaient des allures
somptueuses de grands touristes, j'aurais pu croire à quelque bande
joyeuse... Me mystifiaient-ils? Était-ce une gageure? Ou de ces
voleurs mondains qui opèrent dans les villes d'eaux et raflent à
l'occasion une automobile?
Mais ils n'auraient pas étalé une âme si tranquille. Eussent-ils dû
rouler sur la jante, ils ne se seraient pas arrêtés devant une maison.
Et peut-être eussé-je balancé longtemps encore, si l'une des
voyageuses n'avait pas essuyé, du revers fourré de son opulent
manteau, la poussière du garde-crotte.
--Oh! dit la seconde, si Madame te voyait...
A quoi la première:
--Penses-tu qu'elle va me voir, d'Algérie!
Tout s'éclairait! Dans la tenue et l'auto des patrons en voyage,
l'office s'offrait une balade...
LE TEMPS DES PANNES
Somptueuse et miroitante, la limousine attendait au ras du trottoir.
Ses panneaux semblaient taillés dans un sombre saphir. Belle encore,
Mme Rosay parut sous le porche. Une femme de chambre, chargée de
bagages à la main, en meubla l'intérieur de la voiture. Rosay, le
célèbre peintre, les suivait, alourdi par l'embonpoint. Il dit
simplement:
--Orléans. Grand-Hôtel.
Et, la portière refermée sur lui, l'auto partit.
Il était neuf heures d'un matin d'avril. Un de ces premiers jours où
la terre ose se montrer toute claire et nue aux regards du soleil,
sans s'envelopper de ces brumes que naguère sa pudeur coquette se
laissait arracher. Affranchie de la banlieue, la voiture en pleine
marche s'élançait comme à la conquête du printemps. Souple et
discrète, on l'aurait crue immobile, si le paysage n'eût rayé les
vitres. Coulés au creux des capitons épais, le peintre et sa femme
rêvaient.
Ah! qu'il était loin, le temps des premières sorties, de leurs
premières ferveurs automobiles... Il se trouvait que leur fortune
avait coïncidé avec celle de l'auto. Même essor. Pour Rosay, les
premiers rayons de la gloire--plus doux, a dit Vauvenargues, que les
premiers feux de l'aurore--étaient contemporains de la fameuse course
Paris-Bordeaux. Sur ses premiers succès d'argent, il s'était offert un
tri-remorque. Une six-chevaux avait commémoré sa seconde médaille. Et
maintenant qu'on payait ses toiles au poids des billets de banque, il
roulait dans la plus irréprochable des limousines.
Ah! désormais plus de pannes, plus d'incidents, plus d'imprévu. On
marchait avec la régularité d'un train. D'avance, on aurait pu tracer
l'horaire: Arrivée à Orléans pour midi. Déjeuner jusqu'à deux heures.
A quatre heures tapant, on serait chez soi, au château des Aubiers.
* * * * *
--Te souviens-tu, dit Rosay, de notre fameuse panne de tricycle, à
Courlon? Il était onze heures du soir. Personne ne voulait nous
ouvrir. Nous avons dû passer la nuit dans la gare. Tu as dormi dans un
fauteuil de la salle d'attente des premières.
--Si je me rappelle! J'entends encore la petite sonnerie électrique
qui grelottait au matin et qui avait l'air d'avoir si froid...
--Dis donc, et ce jour, dans le Jura, où nous avons poussé à nous deux
la voiturette jusqu'au village, sous la radée? Ah! que l'omelette nous
a paru bonne, après ce coup de chien-là!
--Oui, le carburateur était noyé, n'est-ce pas?
--Je te crois qu'il était noyé, l'animal. Mais quelle fierté de
découvrir la panne et de repartir. A ces moments-là, on se sentait
grand comme le monde, on trônait au volant comme un roi.
--Et la panne de différentiel, près du moulin?
--Où j'ai fait braser le pignon par un maréchal-ferrant? Sept heures.
Un record. Tu te rappelles la jolie chambre qu'on nous avait prêtée,
dans le vieux moulin, pour attendre que le forgeron eût brasé?...
Elle dut se souvenir, car elle rougit et soupira.
Rosay fit claquer ses doigts.
--Ah! sacrédié, c'était le bon temps, au fond. Tout ça jetait de la
fantaisie dans le voyage. Tandis que maintenant, quoi? C'est le
_sleeping-car_. On part, on arrive. Plus d'alertes, plus de hasard,
plus de victoires sur la guigne. On en est à souhaiter qu'un pneu
crève pour flanquer un peu d'imprévu en travers de la route...
Un instant, ils se turent. Leurs yeux erraient sur le site où, dans la
blonde lumière, les branches gonflées de vie dardaient la petite
flamme verte des jeunes feuilles.
--Oui, répéta lentement Mme Rosay, c'était le bon temps...
Midi. On arrivait à Orléans. A l'hôtel, un menu banal et nombreux
défila vite, comme au buffet. Rosay s'agitait, travaillé de souvenirs
et de printemps. Après le déjeuner, il fit un tour jusqu'au garage, le
teint enflammé, le cigare aux dents. Quand la voiture repartit, il
semblait plus calme.
Pourtant l'auto gardait son allure imperturbable. Nul pittoresque à
l'horizon. A chaque tour de roue, le peintre devait regretter
davantage les menus incidents qui, jadis, pavoisaient la route.
* * * * *
Tout à coup, le doux bruissement de soie du moteur cessa. L'auto
parcourut encore quelques mètres, puis stoppa. Surpris, le mécanicien
bondit sur sa manivelle, essaya de remettre en marche. Vains efforts.
Alors, humilié, rageur, il souleva le capot. C'était bien la première
fois que sa voiture lui jouait un tour pareil.
Quant au patron, il semblait joyeux. Il sauta sur la route, alluma son
cigare, aida galamment sa femme à descendre:
--Eh bien, nous qui la regrettions... La voilà, la panne, la joyeuse
panne de jadis. Ça nous rajeunit... pas vrai?
Mme Rosay refléta la mine épanouie de son mari:
--Oui, oui, ça nous rajeunit.
Elle ajouta, vaguement inquiète:
--La voiture est pourtant de marque. Qu'est-ce que tu crois qu'elle a?
Le peintre eut un geste insouciant:
--Bah! nous le verrons bien. L'important, pour le moment, c'est de
savoir où nous sommes. Ça ne te paraît pas admirable, avec ces grandes
vitesses, de tomber là comme du ciel, d'ignorer absolument où l'on se
trouve?
--Si, si, dit-elle. En tous cas, ce n'est pas très habité.
En effet, de quelque côté qu'on tournât les yeux, c'était la plaine
rase. On se serait cru en mer. Mais Rosay restait de belle humeur:
--Peut-être qu'un pli de terrain, un vallon, se dissimule à cent pas
d'ici. Partons à la découverte, veux-tu? Qui sait? Nous découvrirons
peut-être un vieux moulin... Hé! hé!
Mais elle hocha la tête, avec un sourire un peu mélancolique:
--C'est que je ne suis plus très habituée à la marche. Ni toi. Nous
n'irions pas loin.
A son tour, il s'assombrit légèrement:
--Tu as raison, dit-il.
Alors, elle, pour le rasséréner:
--Cherchons plutôt la panne, comme au bon vieux temps. C'est ça qui
nous rajeunira!
Il avoua:
--Évidemment, évidemment... Se baisser, ce n'est rien. Mais c'est
qu'il faut se relever, ensuite. Je t'assure, jouissons de l'imprévu,
allons à l'aventure. La voiture nous rejoindra.
--Si la panne est vite trouvée, répliqua-t-elle. Sans quoi, nous
pouvons être pris par la nuit. Ah! nos domestiques n'y vont rien
comprendre, au château. Et ce qu'ils clabauderont! Ce que nos
voisins, les Dutin et les Marand, avec leurs malheureux tacots, vont
se moquer de nous!...
Il semblait tout déconfit, le grand peintre:
--Ah! je t'ai connue plus vaillante... Et jadis, la panne ne
t'inspirait pas ces réflexions-là...
--Que veux-tu, mon ami, il y a dix ans. Et dix ans, à nos âges...
D'un geste dépité, il jeta son cigare. Et décisif, il dit au
mécanicien:
--Regardez vos tuyaux d'essence.
Cette voix singulière? Ce ton de certitude?... Est-ce que par
hasard?...
Mme Rosay courut vers son mari. Et, lui prenant les bras, le regardant
en face, elle balbutia, bouleversée:
--Écoute... c'est toi... n'est-ce pas?... qui t'es arrangé... pour que
la voiture s'arrête... comme au temps des pannes?...
Eh bien, oui, c'était lui. Une pincée de gravier jetée dans le
réservoir, pendant la halte d'Orléans. Ah! ce vain, ce ridicule, ce
touchant effort de ressusciter sa jeunesse, de remonter le cours des
ans... Et tout à coup, les yeux humides, ils se prirent les mains,
bien fort:
--Ah! ma pauvre vieille...
--Mon pauvre vieux!
FUMÉE
Laferme ne dérageait pas. Ah! quel métier que celui de chauffeur...
Non, mais c'est vrai, toutes les déveines lui tombaient à la fois sur
le dos... Les contraventions, les grincheries du patron, tout, tout.
Tenez, la dernière histoire. Ça se passait place de l'Étoile. Ce n'est
pas assez de rouler tous dans le même sens, comme aux petits chevaux.
Faut encore contourner d'une certaine manière leurs sacrés îlots de
palissades. Laferme en prend un du mauvais côté, sans malice.
Aussitôt, un agent sort de terre, naturellement. Mais voilà-t-il pas
que cet entubé-là se jette devant la voiture pour la faire arrêter:
«Ah! bien, vous êtes encore intelligent, vous, s'écrie Laferme
indigné en bloquant ses freins. Y avait de quoi vous faire tuer.» A
quoi l'agent: «Je vais vous faire voir si je suis intelligent, moi, en
vous collant un procès-verbal.» Et c'est qu'il l'avait fait comme il
l'avait dit, l'animal.
Et tout qui lui jouait des tours. La déveine à jet continu, sous
pression. Des séries de clapets qui cassaient comme des allumettes,
des pneus qui crevaient à tous les virages, la magnéto qui faisait sa
jolie femme, qui marchait, qui ne marchait pas, sans savoir pourquoi.
Et les manies des patrons, par-dessus le marché. Madame qui trouvait
qu'on allait trop vite et qui vous soufflait dans l'oreille par
l'acoustique: «Pas si vite, Laferme!» Tandis que pour Monsieur on
allait toujours trop lentement: «Pressez un peu, Laferme.»
Sans compter les amis de Monsieur et de Madame, qu'il fallait ramener
chez eux, le soir, quand on croyait sa journée finie. Pourquoi pas
aussi les coucher, leur border leur couverture? Ils ne pouvaient donc
pas prendre de taxis? Des rasqueux, des pingres, pour la plupart,
durs à la détente, qui remplaçaient trop souvent le pourboire par un:
«Bonsoir, Laferme!» lancé d'un petit ton protecteur. Si ça faisait pas
suer!
Vrai, Laferme avait soupé du truc. Y a des moments, comme ça, où tout
tourne mal, où on est dégoûté de tout. Ah! dans ces moments-là,
faudrait pas qu'on vous embête.
* * * * *
L'un de ces familiers qu'il fallait reconduire se nommait Mondoubleau.
Mais on l'appelait plus communément le miroir convexe, ou même le
convexe, parce qu'il avait une bonne grosse balle toute ronde,
ingénue, où se reflétait le ciel, telle une boule de jardin. Il usait
de la limousine de ses amis à discrétion. Il était pour l'auto ce
qu'est le pique-assiette pour la table. C'était le pique-voiture. Au
demeurant, le plus inoffensif pique-voiture du monde.
Jusqu'ici, Mondoubleau n'avait jamais osé donner de pourboire à
Laferme, qui lui apparaissait comme le plus irascible et le plus fier
des chauffeurs. Il se réservait pour un cadeau plus important et plus
flatteur.
Justement, l'un de ses amis, ingénieur des Tabacs, venait de lui
signaler certains havanes excellents, avantageux, dont il fallait
profiter. Car il en est des cigares comme des vins. Pour une même
marque, un même cru, certaines années sont savoureuses, d'autres
médiocres, sans qu'on sache exactement pourquoi. Vite, Mondoubleau en
avait acheté un certain nombre de boîtes, dont il ferait autant de
cadeaux.
Et Laferme serait des élus. Bien souvent, le brave pique-voiture
l'avait surpris la cigarette sous la moustache. Les havanes, longs
comme des torpilleurs, vernis et pleins comme des châtaignes,
ceinturés d'or, l'éblouiraient. Et puis, c'était une attention. Cela
valait mieux que de vulgaires pourboires. Ah! Laferme serait content,
bien content. Et déjà Mondoubleau croyait voir la sévère figure du
chauffeur s'épanouir, s'illuminer. Il croyait entendre les
remerciements balbutiés, les: «Ah! c'est trop, vraiment, Monsieur
Mondoubleau, c'est trop!...»
* * * * *
Les patrons de Laferme avaient pris leurs quartiers d'été à
Saint-Cloud, où Mondoubleau ne tarda pas à leur rendre visite. Il
savait que le chauffeur viendrait le chercher et le ramènerait à la
gare. Excellente occasion de reconnaître ses services. Il emporta donc
la fameuse boîte de cigares, se réservant de choisir l'instant propice
à la glisser dans les mains de Laferme.
Ce fut vers quatre heures. Le chauffeur travaillait à sa voiture. Son
radiateur fuyait. L'auto, dans la remise, avait fait un petit rond
mouillé sous elle, comme un chien mal élevé. Oh! une fuite de rien.
Mais ça pouvait grandir. Ça grandirait avec la déveine. Tout, je vous
dis, tout s'en mêlait. Et comme on allait sortir, fallait boucher à la
céruse. Ah! la sacrée camelote de malheur!
Mondoubleau s'avança. Sa face en boule de jardin s'épanouissait,
radieuse. Laferme lui trouva cependant un petit air malicieux tout à
fait inhabituel, l'air d'un monsieur qui mijote une blague.
Ah! il tombait bien, ce grigou qu'on trimbalait à l'œil! Il arrivait
au bon moment, au milieu des enquiquinements. Qu'est-ce qu'il voulait
encore?
Les mains derrière le dos, Mondoubleau s'approcha. Et, d'un petit ton
narquois, plein de sous-entendus, il détacha:
--Vous fumez, Laferme?
Bon Dieu! de quoi se mêlait-il, ce gros imbécile-là, avec sa gueule en
clair de lune? Ce n'était pas assez d'être dans la mélasse, fallait
que des raseurs viennent vous rappeler vos embêtements! Ah! tant pis,
celui-là paierait pour les autres. Et, rageur, les bras croisés, la
moustache en bataille, campé devant Mondoubleau, il éclata:
--Eh bien! oui, quoi, je fume. Je le sais bien, peut-être! C'est-il de
ma faute, à moi, si mes segments sont déplacés et si l'huile arrive
dans mes cylindres? Mais c'est vraiment pas le moment de s'offrir ma
tête quand voilà encore mon radiateur qui perd. C'est vrai, ça
aussi... On est dans la bouillie jusqu'aux yeux et faut encore que
des particuliers qui n'y connaissent rien viennent vous barber avec
des: «Vous fumez, Laferme?» Bien sûr, que je fume. Mais vous êtes bien
content tout de même de vous faire balader dans ma voiture, malgré la
fumée. Ah! ça vous épate, que je rouspète. Mais j'en ai ma claque,
moi. Et puis, si vous n'êtes pas content, vous pouvez aller le dire au
patron. J'y flanque ma démission, que ce ne sera pas long. J'ai de la
patience, mais j'aime pas qu'on m'embête. Ah! mais...
Les mains derrière le dos, le pique-voiture roulait d'énormes yeux
ronds, embouti.
LES LETTRES
Dès notre arrivée chez les Bonnechose, à Saint-Germain, nous les
trouvâmes très agités, le teint gris, le regard ailleurs. Ce sont des
gens inquiets par nature. Tout leur est souci. Chez eux, on vit dans
l'angoisse. C'est l'air de la maison. A peine les eûmes-nous
interrogés sur leur crainte du moment, qu'ils se débridèrent.
Ils avaient mis à la disposition de leurs enfants--leur fille et son
mari, l'usinier Gaston Bréau--leur chauffeur et leur auto pour un
petit raid à la mer. Dieppe et retour en trois jours. Les Bréau
étaient partis la veille. Et, naturellement, les Bonnechose
appréhendaient mille catastrophes.
Un fait indéniable justifiait en partie leur inquiétude: Laferme, le
chauffeur, n'avait pas de chance. Non pas qu'il fût animé de mauvaises
intentions, ce garçon. Mais il avait la guigne. Il lui tombait des tas
d'anicroches qui eussent épargné le voisin. L'homme qui écrase un
chien de dix louis en voulant éviter une poule de cinquante sous. Le
mécanicien soigneux qui n'oublie pas une goupille de rechange mais qui
reste en panne d'essence. Les Bonnechose n'arrivaient à conjurer le
mauvais sort qu'à force de recommandations et de prudence. Et, malgré
tout, que de petites indemnités, que de menues contraventions! Ah!
leurs enfants ne s'en tireraient pas sans accroc...
Je leur représentai que Bréau et sa femme étaient également gens
avisés et sages. Eux aussi parviendraient à neutraliser la déveine.
Ah! bien oui. Autant vouloir persuader des murailles. Non, non, les
Bonnechose n'étaient pas tranquilles. Ils ne voulaient pas être
tranquilles.
Nous nous regardâmes, piteux. Nous devions villégiaturer quelques
jours chez les Bonnechose. Le séjour ne serait pas jovial. Nous
allions vivre, jusqu'au retour des Bréau, dans l'alerte et le sursaut,
dans une atmosphère de cylindre en action, tour à tour oppressante,
explosive et détendue.
Dans l'après-midi, on apporta une dépêche à nos hôtes. Leurs doigts
tremblèrent sur le papier bleu. Peut-être ce pli annonçait-il un
drame? Personne ne respirait plus.
Puis les visages s'éclairèrent: «Bien arrivés», disait le télégramme
de Dieppe. Nous goûtâmes une courte allégresse. Hélas! déjà les
Bonnechose s'alarmaient. Bien arrivés, soit. Mais le retour? Et l'on
vécut dans l'attente jusqu'au lendemain. Or, ce lendemain devait nous
apporter une surprise terrible.
* * * * *
Au courrier du matin, deux lettres arrivèrent au nom de Gaston Bréau.
Pendant l'été, en effet, les deux ménages faisaient maison commune à
Saint-Germain, et Mme Bonnechose triait elle-même la correspondance.
Or, jugez de son émoi à la vue des en-tête imprimés sur les deux
enveloppes: _Mairie de Mesnières_ (_Seine-Inférieure_), disait l'une;
_Mairie de Mesnerettes_ (_Seine-Inférieure_), disait l'autre.
Mesnières, Mesnerettes? On se précipita sur la carte. C'étaient deux
localités voisines, entre Neufchâtel et Dieppe, sur la route que se
proposaient de suivre les Bréau. D'abord, allant à l'extrême, Mme
Bonnechose s'écria qu'il s'agissait d'un accident. Je la rassurai. Ses
enfants n'avaient-ils pas télégraphié qu'ils étaient bien arrivés à
Dieppe?
Mais l'excellente dame avait l'inquiétude abondante et subtile. S'il
n'y avait pas eu accident, il y avait eu au moins contraventions.
Excès de vitesse, excès de fumée. Ce Laferme n'en faisait jamais
d'autres. Et, vraiment, c'était magnifique, ce coup double, dans deux
villages voisins. Ah! cela promettait!
J'essayai encore de convaincre nos amis que ces avertissements doivent
émaner du Parquet ou de la justice de paix, et surtout qu'ils ne sont
pas si rapides. Mais, cette fois, j'échouai totalement. On me rétorqua
qu'un garde champêtre pouvait fort bien mander ses décisions au
délinquant sur du papier à en-tête de la mairie, sans préjudice des
notifications à venir.
Et comme, respectueux du secret des lettres, nous avions tacitement
convenu de ne point toucher aux fatales enveloppes, nous continuâmes
de vivre parmi les doléances. On en respirait, on en mangeait...
* * * * *
Mais la journée nous réservait d'autres vicissitudes. Au courrier de
deux heures, six lettres, vous entendez, six lettres officielles
arrivèrent ensemble, toujours au nom de Gaston Bréau! Ce fut terrible.
Que pouvaient donc lui vouloir les maires de Burettes, Osmoy, Epinay,
Freuleville, Meulers, Saint-Vaast d'Equiqueville?
Derechef, on se précipita sur la carte. Les six villages jalonnaient
encore à la file la route de Dieppe et succédaient à ceux du matin...
Alors, quoi, partout, Laferme faisait des siennes? Il laissait
derrière lui une traînée de scandale, un sillage de contraventions?
Ce que fut le restant de la journée, je vous le laisse à penser.
Jamais on ne dut distiller tant de bile dans une même maison. Ah!
comme villégiature, c'était réussi. On remuait toutes les conjectures,
des plus absurdes aux plus plausibles. Incapables d'en trouver une qui
nous satisfît pleinement, nous nous laissions entamer par
l'inquiétude. Et nous vivions tous dans l'impatience frénétique du
retour, qui nous livrerait la clef de l'énigme.
Enfin, les Bréau rentrèrent. De loin, nous reconnûmes leurs appels de
trompe. On se précipita à la grille. Avant que l'auto ne fût rentrée,
on se rua sur les arrivants. Les questions éclataient en salve:
--Eh bien! que s'est-il passé? Que vous est-il arrivé? Huit lettres
envoyées par des mairies? Accident? Contravention?
Les Bréau éclatèrent de rire:
--Ah! c'est ce pauvre Laferme qui a perdu sa valise. Il l'avait encore
à Neufchâtel. Il ne l'avait plus à Dieppe. Alors nous avons écrit le
soir même, avec un timbre pour réponse, à tous les villages
intermédiaires.
LE PETIT CARNET
Penchée sur la barre d'appui de la fenêtre, Mme Evry, déjà vêtue et
voilée pour la route, attend son fils René. Oh! elle est bien
tranquille: à l'heure convenue, l'auto tournera le coin de la rue.
René, minutieux et ponctuel, ne sera pas en retard. C'est elle qui est
en avance, dans l'impatience de la bonne journée.
C'est une telle joie pour elle, ces sorties dans la voiture de son
René! Depuis deux ans qu'elle est veuve, il s'est montré le plus
tendre, le plus dévoué des fils. Et aussi le plus vaillant, puisqu'il
a repris, dès vingt-quatre ans, l'usine de Saint-Denis, fondée par son
père. Mais elle lui sait gré surtout de ces promenades. Elles lui
apparaissent comme le symbole même des attentions dont il l'entoure.
La veille, ils en étudient ensemble l'itinéraire sur la carte. Et, au
matin, il accourt de Saint-Denis, où il habite et où la voiture est
remisée. De Compiègne à Fontainebleau, de Mantes à Ferrières, ils ont
parcouru la douce Ile-de-France. Souvent, lorsqu'ils s'arrêtaient pour
déjeuner, dans quelque ville, lorsqu'elle descendait de voiture, elle
surprenait un furtif sourire sur le visage des hôtes accourus. Elle
s'expliquait la méprise, sachant qu'elle a gardé une surprenante
jeunesse de lignes; mais quand, le voile enlevé, apparaissait le
diadème dédoré de sa chevelure, le sourire s'attendrissait. On avait
compris. Elle ne s'offensait pas de la brève erreur, flattée dans une
obscure coquetterie, heureuse que son fils ne parût pas emmener une
trop vieille maman.
* * * * *
Un coup de trompe, qu'elle reconnaît au son. La voiture débouche au
prochain tournant. René conduit, à côté de son mécanicien. Il stoppe
et, selon son habitude, lève la tête, envoie de la main un heureux
bonjour. Mme Evry le cueille au vol. Comme son fils est beau! Comme
elle en est fière... Vite, elle se précipite dans l'escalier, monte à
l'arrière du phaéton. La portière claque. En route...
Est-il rien de meilleur, après le vacarme de la rue, la marche
énervante parmi la foule des voitures, les cahots sur le sol écorché
des sorties de Paris, les lèpres de la banlieue, est-il rien de
meilleur que de bondir sur le velours de la route dans le bruissement
frais du moteur, d'aspirer la senteur vive des arbres, de reposer ses
yeux sur le vaste horizon, enfin de s'épanouir à mesure que le site
s'élargit et se pare?