à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses
bras et l'y tint longtemps pressé.
«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.
--Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune
marquis d'une voix altérée.
Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la
vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque
Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière,
proposa de prendre un peu de repos.
«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en
pressant la main de son ami.
--Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des
siècles, rien que pour vider le trop plein de mon coeur. Mais je suis
généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi,
je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton
parrain à m'accorder son vote.»
Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage
de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de
passer devant ses yeux.
«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»
X
GASTON PREND SA REVANCHE.
Gaston ne dormit pas.
Tantôt résigné, tantôt désespéré, il comptait les heures une à une, se
promenant de long en large, s'arrêtant parfois pour ne plus entendre que
l'impassible tic-tac de la vieille horloge. Le coeur meurtri, l'âme
accablée par une immense douleur, il maudissait le monde et la vie. Mais
la droiture de son caractère, aussi bien que l'affection qu'il portait à
Bouchot, lui traçait son devoir, et il n'était pas homme à hésiter. Il
devait hâter l'union de son ami et d'Aimée, puis s'éloigner au plus vite
pour étouffer sa passion coupable et la cacher aux yeux perspicaces de
ceux qui l'entouraient. Cette résolution, il eût voulu l'exécuter sur
l'heure. Quelle fatalité présidait donc aux événements de sa vie? Quoi,
après la catastrophe qui l'avait rejeté sanglant, désolé sons le toit de
Mademoiselle, alors qu'il aspirait au calme, au repos, à l'oubli, voilà
qu'un orage imprévu venait l'assaillir et livrer de nouveau son âme à la
douleur!
Rival de Bouchot! cette idée l'irritait. Le secret de son tardif amour,
aussi bien que de celui de l'artiste, s'expliquait facilement. D'abord,
dans la jeune fille transformée par l'âge, les deux amis avaient
continué à voir la petite compagne qu'ils considéraient comme une soeur.
Mais le temps et la douleur, en mûrissant Aimée, avaient développé ses
qualités morales. Si la beauté d'Hélène troublait les sens, la petite
fille du docteur, avec son regard profond, sa grâce et son naturel,
faisait des conquêtes moins rapides, mais plus durables. Aimée, à son
insu, sans coquetterie, séduisit à la fois les deux convalescents, dont
l'âme, en dépit de la diversité de leur humeur, était si propre à
comprendre la sienne.
Le jour parut; Gaston regardait sans voir, écoutait sans entendre; son
âme seule veillait et souffrait. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait le
ramena à la réalité; il secoua la tête à la vue d'un rayon de soleil qui
dorait les vitres de sa fenêtre et se leva.
«Quels terribles adversaires que l'amour et l'amitié lorsqu'ils se
mettent à lutter, pensa-t-il. Ma raison a beau faire, il n'y a qu'une
route à suivre; il faut, dussé-je en mourir, que Bouchot soit heureux.»
Vers sept heures il gagna le jardin, il y trouva Mademoiselle, toujours
matinale.
«Qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en le voyant pâle, défait, les yeux
rouges.
--Je n'ai pu dormir, répondit-il avec un peu d'embarras.
--On te croirait malade; remonte chez toi bien vite, je vais recommander
à Aimée de ne pas s'approcher de son piano de la matinée, et tu
reposeras jusqu'à l'heure du déjeuner.
--C'est inutile, chère tante, je vais vous dire adieu tout à l'heure, je
pars.
--Pour Maulette?
--Pour Paris.»
Mademoiselle regarda son neveu comme pour s'assurer qu'il parlait
sérieusement; puis elle se laissa tomber sur un banc. Gaston s'assit
près d'elle, silencieux, préoccupé. Il appuya soudain la tête sur
l'épaule de celle qui lui avait servi de mère et ne put contenir un
sanglot.
«Tu souffres? que t'arrive-t-il, bon Dieu? confie-moi vite la cause de
ton chagrin. Réponds, réponds-moi donc, cruel enfant, répéta
Mademoiselle dont les larmes coulaient à la vue de la douleur de son
neveu; ne vois-tu pas que tu me fais mourir?»
Gaston se redressa; il essaya de sourire.
«Ce n'est rien, chère tante, dit-il, rien qu'un enfantillage. Au moment
de vous quitter, je me suis souvenu de cette époque où l'on m'a entraîné
loin de vous, et toutes les anciennes blessures de mon coeur se sont
rouvertes.»
Mademoiselle secoua la tête d'un air de doute.
«Il se passe quelque chose que tu veux me cacher. Ce départ, tu n'y
songeais pas hier.»
Gaston demeura muet.
«Voyons, continua Mademoiselle qui l'attira sur sa poitrine comme
lorsqu'il était petit, confesse-toi, je réussirai peut-être à te
consoler. Ce n'est pas pour un enfantillage qu'un homme comme toi
pleure. Tu aimes encore Hélène, tu souffres de ne plus la voir, et c'est
elle que tu vas chercher?
--Non, s'écria Gaston, je ne puis plus que maudire celle que vous venez
de nommer.
--Je le regrette, mon pauvre ami; elle est ta femme, après tout, et ce
sont les plus belles années de votre existence à tous deux qui vont
s'écouler dans l'isolement. Voyons, n'est-il aucun moyen de vous
rapprocher.
--Je ne l'aime plus.
--Reste près de moi, alors; que vas-tu chercher à Paris?
--La gloire, répondit Gaston; il est temps que je vous rende fière de
votre neveu.
--Je le suis, répondit Mademoiselle qui le baisa au front. Toute mon
ambition est satisfaite lorsque tu es là près de moi, que je m'appuie
sur ton bras et que je sens combien tu m'aimes.
--Mais vous avez l'âme trop haute, chère tante, pour vouloir que je me
condamne à l'oisiveté. Il est un vide dans mon coeur qu'il me faut
combler, puisque l'amour ne doit plus le remplir. Je veux essayer d'être
utile.
--Vous autres hommes d'imagination, répondit Mademoiselle, vous placez
le bonheur si haut que vous réussissez rarement à l'atteindre, et vous
rendez le sort responsable de vos déceptions. Ce n'est pas un blâme que
j'exprime, dit-elle à un mouvement de Gaston, c'est un regret. Du reste,
tout ce qui pourra te distraire, je le trouve bon. Va donc, mon pauvre
enfant, mais reviens vite; personne n'est heureux ici lorsque tu es
absent.»
Elle demeura un instant pensive, puis elle ajouta:
«Ta détermination a donc été prise ce matin? hier au soir, tu parlais
d'accompagner ton parrain à Dreux.
Gaston prononça le nom de son ami.
Mademoiselle sourit tout à coup.
--Ah! dit-elle, me voila soulagée et je suis sûre de te revoir bientôt;
M. Bouchot te ramènera.
--Il me ramènera, répéta machinalement Gaston.
--Oui, sans doute; tu peux bien me mettre dans la confidence, il aime
notre petite Aimée, n'est-ce pas?»
Gaston dut faire un effort suprême pour cacher son trouble.
«Oui, répondit-il; mais elle?
--Je puis te confier l'autre moitié du secret; tu ne la trahiras pas:
elle aussi, l'aime. Quand je songe que, pendant dix années, c'est toi
que j'ai rêvé comme mari de ma chère Aimée. Dieu, les beaux châteaux en
Espagne que je construisais, dans ce temps-là! Un jour, tu as soufflé
dessus, il n'en a pas fallu davantage pour les détruire de fond en
comble. J'en ai pleuré, car cette union... Mais à quoi bon rappeler un
passé irrémédiable? Voyons, est-ce que cela ne te fait pas plaisir de
songer que ton ami se charge du bonheur d'Aimée?
--Allons, pensa Gaston qui fit quelques pas; comme le gladiateur
antique, sachons sourire avec une blessure mortelle au coeur.
--Où vas-tu? demanda Mademoiselle avec vivacité.
--Appeler Bouchot et lui apprendre que son amour est partagé.
--Reste, s'il te plaît; tu sembles oublier que c'est un secret que je
t'ai confié. Laisse agir ton ami, c'est à lui qu'il appartient de porter
le premier la parole, et son habit noir d'hier trahissait des intentions
qui se révéleront probablement aujourd'hui. Tout ce que je te permets,
c'est de l'encourager au besoin.»
Gaston se rassit; il parut oublier la présence de sa tante.
«Quoi! dit-elle, la pensée de voir heureux tous les êtres qui te sont
chers ne suffit pas à te dérider?
--Le mariage m'apparaît sous un jour si sombre, ma chère tante, que je
suis tenté de plaindre ceux pour lesquels vous croyez devoir vous
réjouir.
--Je comprends l'amertume de tes souvenirs, répondit Mademoiselle d'une
voix grave; mais je sais aussi que tu as une grande âme, et que le
bonheur des antres ne saurait te porter ombrage. Nous savons souffrir,
toi et moi, car Dieu ne nous a pas épargné les épreuves, et cependant il
en est d'autres que sa main traite encore plus sévèrement. Te voilà
veuf, continua-t-elle avec affection, tu as aimé sans être payé de
retour. Eh bien, tu vivras comme ta vieille tante, qui possédait un coeur
que l'on a dédaigné comme le tien. Aujourd'hui nous n'avons plus guère
qu'un malheur à redouter, c'est que Dieu ne nous ravisse l'un à
l'autre.»
Gaston s'empara de la main de Mademoiselle.
«Je dois te précéder, continua-t-elle un peu émue, dans ce monde où je
rendrai compte à ta mère de ton bonheur dont je m'étais chargée. Si je
n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne l'a pas voulu, tu me rendras toi-même
témoignage. Ne te chagrine pas; je le ferai le plus tard possible, ce
terrible voyage. J'en voulais venir à ceci: je comprends tes idées
d'ambition, ce n'est pas à Houdan qu'on peut devenir célèbre; pars donc,
mais reviens souvent, tu ne m'auras pas toujours, et je serai bien aise
moi-même d'embrasser de temps à autre le petit enfant que j'ai bercé.»
Gaston se précipita aux genoux de sa tante et lui couvrit les mains de
baisers.
«Allons, dit Mademoiselle en le relevant, la tristesse est contagieuse;
je voulais te consoler, et c'est moi qui me suis laissé attendrir.
Heureusement que ton parrain n'est pas là pour nous gronder. Je me
retire; nous avons besoin l'un et l'autre de reprendre notre
sang-froid.»
Mademoiselle s'éloigna, gravit avec lenteur les marches du perron, et se
retourna pour sourire à son neveu, qui la contemplait immobile.
«Je vais t'envoyer Aimée, lui cria-t-elle au moment de disparaître.
--Noble et sainte femme! murmura Gaston; quoi qu'il arrive, ton fils
adoptif sera digne de toi.»
Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle
qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le
torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix
cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston,
était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au
bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme
il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte
de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se
sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut
avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus
impérieuse des passions humaines: l'amour.
«Ah! pauvre coeur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes
battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à
ma conscience.»
A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille,
avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et
Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute
voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à
Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que
l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour
lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en
souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la
pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce
fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux,
demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur
s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres
tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux,
il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.
«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même,
je te laisse libre.
--Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un
immense mouchoir à carreaux.
--Et qu'a-t-elle dit?
--La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»
Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on
ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter
l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir,
alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la
maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans
le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le coeur de son ami.
Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot
monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se
révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les
plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée.
Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps
comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de
Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de
celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque,
appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être
sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le
soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot
plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait
s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.
Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était
imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement,
les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps
à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard
à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises,
elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé,
qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et
morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en
l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.
Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt
avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se
retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il
se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son
désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la
force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de
son coeur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa
rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille
église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.
«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis,
le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser
Bouchot.
Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà
chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards,
d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à
Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que
l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne
ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait
sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises,
autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des
vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers
le ciel, et l'on s'agenouilla.
Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand
christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée,
ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule
gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba
le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à
coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents,
graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans
honte et son coeur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus
vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix
fraîches des enfants de choeur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive
dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé,
perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot
exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa
misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée,
consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être
qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang
qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa
dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston.
«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai
jamais que l'égaler.»
Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le
regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle
frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère
qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel
sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux
cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le
serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot.
L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à
partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie
d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix
heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite
maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et
se retira.
Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste,
satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter
et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement
sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur
son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui
l'enveloppait de son beau regard.
«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu
dois être content de toi.»
Gaston, surpris, allait répondre.
«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son
neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons
que de l'avenir. Que comptes-tu faire?
--Retourner à Paris et reprendre mes travaux.»
Mademoiselle parut réfléchir.
«J'aurais voulu te garder près de moi, reprit-elle enfin; mais tu as
raison, ici tu te souviendrais trop. Songe toujours à moi,
continua-t-elle, les mains étendues comme pour bénir, et laisse agir ce
grand auxiliaire de Dieu: le temps.»
XI
FACE.
Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientôt la vapeur
remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea
momentanément son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son
existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la
matière et cherche follement à les braver. C'est alors qu'il rêve de
dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de défier la
foudre on les flots soulevés. Les plaines, les collines, les bois
fuyaient avec trop de lenteur encore au gré de Gaston; peu à peu la
raison reprit ses droits, il se mit à songer.
Immobile, les yeux fermés, il semblait dormir. En réalité, il luttait
contre la brûlante image d'Aimée qui passait et repassait devant ses
yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas été
mortellement atteint par l'épée du vicomte de Champlâtreux; mais il
rejetait bien vite cette pensée comme indigne de lui, comme un crime
envers les coeurs dévoués qui l'aimaient. Le soir même de son arrivée à
Paris, Gaston, établi dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans
l'étude avec l'ardeur de ses premières années, demandant à cette
consolatrice austère l'oubli, que sa volonté impuissante ne pouvait lui
donner.
Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si fréquents
à Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du
paupérisme, brièvement étudiée dans son oeuvre, mais d'une façon neuve,
originale, touchante, émut soudain les esprits. On s'aperçut vite que le
livre, si longtemps oublié ou dédaigné, analysait non-seulement le mal,
mais proposait un moyen pratique de l'atténuer, sinon de le guérir. De
vives polémiques s'engagèrent; de nombreux disciples vinrent se ranger
sous la bannière du jeune maître, qui bientôt dut monter lui-même sur la
brèche pour défendre ses idées. Durant trois mois, il lutta sans
relâche, ardent, convaincu, passionné; mais avec cette hauteur de vues,
cette modération, cette dignité que donnent la conscience, l'amour du
bien et la vérité. Le nom du nouveau champion des vieux abus
gouvernementaux ne tarda guère à devenir populaire, et la célébrité vint
s'asseoir à son chevet. Bouchot, de Florence où il préparait une série
d'oeuvres qui devaient le classer définitivement, applaudissait presque
chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait
Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se déclarait prêt à mourir,
l'avènement du véritable progrès étant accompli.
Gaston, enfin, sûr de sa force, quitta l'arène pour travailler en
silence à l'oeuvre nouvelle qu'il préparait. Était-il heureux? hélas!
non. En dépit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son coeur
tressaillait encore au nom d'Aimée; il se sentait résigné, mais non
guéri. Grâce à son courage, à son devoir si simplement accompli, il
possédait ce repos de la conscience et cette sérénité d'âme que donne
tout grand sacrifice. Peu à peu il réussit à convaincre Mademoiselle que
la blessure qu'il portait au coeur était cicatrisée, et que le travail,
l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi
pour le guérir.
Au fond, malgré sa force de caractère soutenue par la conversation
stoïque de M. de Champlâtreux, le jeune marquis, souvent en proie à
d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue
corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gré de son
vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes nécessaire pour
maintenir l'équilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde où l'on
cherchait à l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa
gravité, sa droiture et même sa réserve étaient des défauts. De temps à
autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait;
mais de leur position équivoque résultait un problème devant la solution
duquel il reculait.
Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise,
vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé.
Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer
le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le
«tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que,
depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts
l'un pour l'autre.
Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était
prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle,
annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de
Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa
présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina
l'état de son coeur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute
heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne
entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas
s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan,
M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui,
Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à
l'humanité dont il avait embrassé la cause:--son départ serait une
désertion.