trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage.
--J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous
irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une
résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne
retourniez vivre près de madame de La Taillade.
Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient
trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à
examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec
celle qui portait son nom.
Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et
en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce
quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de
si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la
rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la
boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait
l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de
l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine
et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se
réfugier dans la mort.
«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre
projet!»
Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le
plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter
qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années
auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la
grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait
croire qu'on ne pourra jamais se consoler.
Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint
de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que
résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où
l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et
qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser
sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle
absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront
éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie,
n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!... Ah! l'indécision, le
doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment
insensibles dans la paix de l'Éternité.
Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité,
pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était
coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de
l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité
lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston,
de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la
réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier
avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation,
sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une
expérience chèrement acquise, l'oeuvre déjà vainement tentée?
«Pars, crie l'orgueil.
--Reste,» murmure la raison.
Le soleil se couchait; Gaston, indécis, semblait oublier l'heure. Tout à
coup un sourire effleura ses lèvres; il venait de se souvenir
qu'autrefois, à cette même place, Bouchot, ne sachant quel parti
prendre, avait proposé d'en appeler au sort. Le sort, en se prononçant,
avait donné à l'artiste les moyens de devenir célèbre.
Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air.
«Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.»
Il se baissa avec hésitation, curieusement épié par un passant.
«Face, murmura-t-il; soit, obéissons.»
Il se dirigea à la hâte vers les Champs-Élysées, lança dans le chapeau
d'un pauvre stupéfait la pièce d'or qui lui avait servi à consulter le
hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu à peu
son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait à
remettre au lendemain sa première visite.
«Pas de lâcheté!» pensa-t-il.
Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait à l'interpeller,
mais qui se découvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule,
gravit l'escalier, et s'arrêta soudain à la vue du vicomte de
Champlâtreux. Celui-ci fit un pas en arrière, comme pour rentrer dans
l'antichambre. Gaston, affreusement pâle, le regardait frémissant.
Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste
impérieux.
«Pas un mot ici,» murmura-t-il.
Et, machinalement, il regarda le gandin s'éloigner.
Le jeune marquis avait encore deux degrés à franchir, son coeur battait à
lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa démarche lui
apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de
l'espérance, un moment entr'ouvertes, se refermaient à l'improviste pour
le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait
immobile.
L'amertume et le dédain se peignaient tour à tour sur ses traits. Quelle
résolution allait-il prendre? Tout à coup, il fit volte-face, poussa un
soupir; et, pas à pas, comme à regret, il redescendit les marches
au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient à jeter leurs
fleurs de marbre.
Au même instant, Hélène, prévenue de la présence de son mari,
l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus
respectée depuis qu'on la savait séparée de Gaston. Puis la conduite de
ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-même
avait peut-être éclairé la frivole jeune femme qui, pour la vingtième
fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dépité.
Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoquée,
parut devant lui. D'un mouvement fébrile, elle saisit le bras de son
mari.
«Je suis innocente, je vous le jure! s'écria-t-elle enfin. Gaston, ayez
pitié de mon orgueil, écoutez-moi.»
Elle chancela, ses yeux se fermèrent, elle serait tombée si Gaston ne
l'eût soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu à
peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari.
«Sauvez-moi de moi-même, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.»
Il se pencha vers elle et la releva.
Alors, d'une voix émue, souvent coupée par un sanglot, la jeune femme,
s'accusant avec sincérité, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule
sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus obligé de la respecter. En
terminant cette douloureuse confidence, elle réclama de nouveau l'aide
et la protection de son mari.
«Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir
m'attendait ici.»
Puis, s'inclinant vers Hélène, il lui baisa la main.
«Ne parlons plus du passé, dit-il; ma vie vous appartient, Hélène;
tâchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore être heureux.»
XII
APRÈS L'ORAGE.
C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre
heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite
maison de Houdan, le docteur et M. de Champlâtreux jouent aux échecs.
Graves, silencieux, ils méditent les coups. Près de la vaste cheminée où
le bois flambe en pétillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand
fauteuil. Près d'elle, tout près d'elle, Aimée, un peu pâle, oublie de
pousser l'aiguille plantée dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le
petit chasseur, toujours en vedette sur la crête du toit, oscille à
peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami.
Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est
présenté. Mademoiselle relève la tête, les regarde et les écoute. Ses
cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les
arbres. Son visage a quelques rides légères, elle sourit de l'animation
des deux partenaires; toujours son beau sourire mélancolique et doux.
Les joueurs sont retombés dans leurs calculs sur la marche de la reine
ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aimée qui tressaille et semble
s'éveiller.
«À qui songes-tu? lui demande-t-elle à mi-voix.
--À Henri, répond la jeune femme en rougissant.
--Il sera ici demain.
--Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici à demain.
--Mais tu as vu ton mari il y a six jours!
--N'y a-t-il que six jours? J'aurais parié pour un mois.»
Catherine survient, elle s'approche d'Aimée dont elle baise les cheveux.
-«Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se
régalerait joliment; ma crème est réussie.»
Au premier étage, assis devant une table couverte de livres et de
papiers, Gaston, les deux mains appuyées sur un fauteuil, paraît perdu
dans une méditation. Une portière se soulève, Hélène, mise avec une
élégante simplicité, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tête de
son mari et l'embrasse à l'improviste.
«Monsieur le rêveur ne songe-t-il pas à nous rejoindre au salon? dit la
jeune femme en pressant sa joue fraîche contre celle de son mari.
--Monsieur le rêveur songeait à toi, ma belle marquise.
--Il m'aime?
--De toute son âme.»
Comme un enfant câlin Hélène s'appuie sur son mari, et tous deux
oublient si bien l'heure que Catherine doit les prévenir que
Mademoiselle attend.
On allait se mettre à table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une
folie subite, se mit à pivoter sur sa tige de fer avec un grincement
joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec
son entrain accoutumé. Au même instant le marteau de la porte retentit à
coups pressés.
«C'est lui, crièrent les convives d'une seule voix.»
Aimée, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie,
s'était précipitée vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par
Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnière.
«Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son
mari des yeux.
--Chère, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre
avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici.
Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid?
--Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est sûrement pas de ma faute, et si
j'avais su que vous arriviez...
--Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame
Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence?
--Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin
de m'éviter la peine de descendre l'escalier.
--Et c'est moi qui ai fait le voyage en dépit de mes cris, dit Hélène,
dont les beaux bras entourèrent le cou de la vieille servante.
--Rien de nouveau à Paris? demanda Gaston à son ami.
--Si; le gouvernement est vexé; ton élection paraît certaine.
--Le progrès, commença le docteur...
--M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur
Fontaine, Mademoiselle mangera son dîner froid.»
Les rires furent si bruyants à cette sortie de la vieille bonne, que le
petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-même,
à la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un
an, s'était mise à retarder avec persistance, comme pour allonger les
jours maintenant qu'ils étaient heureux.