retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un
séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le
fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans
l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait
ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.
Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit
une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à
l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux,
les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons
vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant
lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait
si souvent décrite.
«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son
caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez
supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son
tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une
série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière
franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas.
Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt
triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit,
votre coeur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature,
dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des
rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des
perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez
gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux,
siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même
en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous
intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les
hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite
chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous
donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant,
sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le
grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je
voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le
docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi
Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais
belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît
spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de
laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque
matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le
paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»
L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa
canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:
«J'aime Mlle Aimée!»
«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah!
j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges?
Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations
s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette,
ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux
là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et
que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot!
Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux;
ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de
cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable
qu'on veut bien le dire, les coassements.»
Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit;
la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés
par l'artiste.
«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son coeur, c'est gravé
là.»
Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement
d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de
_Giselle_ autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa
canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant
son gourdin.
«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il
heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse
joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le
gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un
monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les
étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse
les reins.
Allons, enfants de la patrie!
Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»
Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et
son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il
n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies
d'aubépine en fleur.
IX
AIMÉE.
Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux
venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur,
mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment
d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux
l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au coeur, vit
un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il
faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea
le cours des pensées de l'artiste.
«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui
cachais que j'ai une boîte à musique dans le coeur.»
Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.
«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle
Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier
d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est
capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge?
car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes
sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son coeur?
Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et
surtout de la tenue.
--C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas
rencontré M. Gaston?
--Gaston est donc sorti?
--Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous
rejoindre.
--Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et
que je désirais lui parler?
--Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler
Mademoiselle.
--Ne la dérangez pas... Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien
solennels dans la vie.
--Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?
--Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de
l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi
avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en
voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je
rire ou dois-je pleurer?
--À propos de quoi?
--Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou
un non; consultez votre expérience et répondez.
--Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le
monde y perdrait si vous changiez de caractère.
--J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée
est-elle au salon?
--Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de
coutume.
--Est-ce que tous ses malades sont morts?
--Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.
--Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience.
Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?
--Non, monsieur.
--Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»
La vieille servante parut réfléchir.
«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a
bien assez des siens propres.
--Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.
--Le mariage, monsieur Bouchot,--Mme Hoddé me le disait encore l'autre
jour,--c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on
prétend qu'il n'y en a pas.
--Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral
solide; continuez.
--Voyez-vous, monsieur Bouchot,--n'allez pas croire au moins que ce soit
pour vous que je le dis:--mais le meilleur des hommes ne vaut pas les
quatre fers d'un chien.
--Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?
--Oui, monsieur.
--Alors concluez.
--La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut
m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier,
pas même à mon plus cruel ennemi.
--Mais à vos amis, Catherine?
--À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.
--Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?
--Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce
qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me
faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?
--Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre
opinion; je suis fixé.
--Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du
coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le
gredin.
--Comment l'avez-vous guéri, Catherine?
--À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je
rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M.
Gaston et à vous.
--Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La
Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne
voudrais pas vous rendre rêveuse.»
Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une
tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.
«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se
dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien
lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser
entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son
goût.
«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait
de Gaston?
--Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par
vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc
bien que vous avez le temps de vous dorloter?
--Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?
--Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien
avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore
ému.
--C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin
qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de
la question, mais elle le voit bien.
--Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas
de votre avis.»
Le docteur se mit à rire.
«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a
presque assommé.
--Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!
--Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette
alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se
sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon
indissoluble?
--Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître
que vos impressions personnelles.
--Il y a des anges...
--Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.
--Mais il y a aussi des démons.
--Ne parlons que des anges, mon parrain.
--J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous
pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?
--Vous allez vous calomnier!
--Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est
froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux
passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les
cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que
l'autre tire à gauche.
--Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.
--On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser
prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu
découvres.
--Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment
les femmes, de père en fils.
--L'amour n'a rien à voir avec le mariage.
--Vous êtes léger, mon parrain.
--Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et
notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas
difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à
l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je
prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en
progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement
élargi. Tu veux te marier?...
--Oui, mon parrain.
--De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une
spéculation.
--Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.
--Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu
l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:
L'illusion te berce, et ton oeil enchanté
Prête des traits charmants à la difformité.
Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes
les qualités, toutes les vertus.
--Ce n'est pas un rêve...
--Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des
voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors
de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a
imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés...
--Vous y êtes, mon parrain.
--Tu te maries...
--Le plus vite possible, répondit Bouchot.
--Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau
tombe, l'amour s'affaiblit, meurt...
--Jamais, il est éternel.
--Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre...
--Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne,
douce, aimante?
--Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant,
dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus
profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en
supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux...
--Aïe! aïe! cria Bouchot.
--Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.
--Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.
--Quelle boîte à musique?»
Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter;
l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.
«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des
encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et
Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux.
Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire.
Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de
célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»
Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les
belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la
balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur
sa main fine et blanche.
«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique
est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les
bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages
avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent
donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de
monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce
n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du
vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent
sur douze ou sur quatorze pieds.»
Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on
l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard,
venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en
souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une
exclamation de surprise le salua.
«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.
--Non pas, ma chère tante.
--En soirée chez le percepteur? dit Aimée.
--Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le
permettez.
--Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.
--Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels,
où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.
--Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de _Giselle_.
--C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais
dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin
de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le
troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes,
j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.
--Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des
Étrivières.
--J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un
second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe
attendait.
--Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!
--Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche
surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou,
pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si
haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les
augures romains portaient la cravate blanche.»
Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui
excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui
contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa
plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas
être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de
celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait.
Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et,
selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il
eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au
lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.
Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu;
Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui
brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste,
comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait
les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par
Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait;
Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela
Bouchot, qui prit la place de son ami.
Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au
passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune
fille, dont le doigt le menaçait en riant.
«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.
Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande
indignation de Mademoiselle.
«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir,
mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont
tombés.
--C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.
--Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la
dixième fois ce soir? demanda Gaston.
--Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la
primeur.»
Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.
«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous
fait exprès, mon filleul?
--Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante,
vous avez perdu par ma faute.
--Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»
Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura
silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait
son ami. Aimée se rapprocha de lui.
«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec
hésitation.
--Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.
--Parlez-vous sérieusement?
--Certes, selon mon habitude.»
Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.
«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.
--Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au
moins?
--Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre
à mon chétif individu.
--Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?
--Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans
votre coeur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.
--Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.
--Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même;
je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce
que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun
motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le coeur si
gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?
--Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le
lendemain, je ris de mon enfantillage.
--Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le
contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.
--Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous
distraire.
--Je vous en prie même.»
Aimée préluda; elle joua l'ouverture de _Lucie_, puis un morceau de la
_Norma_ affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de
ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une
larme qui, de son coeur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en
aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une,
elle cessa de jouer.
Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses
grands yeux bleus si brillants et si purs.
«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.
Puis, secouant la tête, il reprit:
«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai
attristée. Me pardonnez-vous?»
Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards
se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir;
ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils
s'aimaient.
Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que
l'artiste, dont le coeur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser
tous ceux qui l'entouraient.
Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec
effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut
se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui
n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre
de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit
et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était
Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et
plaisantait.
«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.
--Et toi sur une bonne, mon cousin.
--Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la
tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux
vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe
sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque
chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter
la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre,
indépendant; à moi l'avenir.
--Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un
admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence.
Remets-toi à l'oeuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais
elle sonne.
--Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a
des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à
se tourner de mon côté.
--Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus
qu'une chaumière pour y cacher un coeur que j'ai trouvé.
--Que veux-tu dire?
--J'ai fait une singulière découverte.
--Confie-la moi bien vite.
--Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la
circonstance.
Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.
«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous
faire part que j'aime Mlle Aimée.»