«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua

Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer

vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais

quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire

un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes

égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai

aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous

votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans

l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne

jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une

honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»

Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la

marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement

près de la cheminée.

«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée,

j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.

--Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.

--Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.

Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve...

--Monsieur!

--Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là,

près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.

--Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant

vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais

voulu vous rendre heureux.

--Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne

m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous

vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez

aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien

de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa

loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la

veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de

Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune

femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne

mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette

heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre

côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que

votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre.

Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu

marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre

coeur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos

pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à

défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre

vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la

raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez

pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le

naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des

oisifs et des sots... Mais brisons là; que je succombe demain ou que le

sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel... vous êtes

libre.»

Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle

entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.

«Gaston!» cria-t-elle enfin.

Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle

tenta d'appeler encore et s'évanouit.

Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet

de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans

accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha

vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M.

de Champlâtreux.

Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé;

le comte courut vers lui.

«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.

--Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à

ausculter le patient.

M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de

lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.

Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.

«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.

--Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi;

nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri

poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent

vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés

sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.

Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie

illumina les traits de son filleul.

«Bouchot! s'écria-t-il.

--Il repose.

--Vous le sauverez, mon parrain?

--Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?

--Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»

Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le

marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.

VII

LA PETITE MAISON DE HOUDAN.

La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver

rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les

arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils

prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe

de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue,

ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du

soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au

fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée

disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un

pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un

vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait

leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.

Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée,

mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.

«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.

--Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque

chaud.»

En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le

bras à Bouchot.

«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits

pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.

--Souffres-tu donc?

--Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de

votre diète, j'ai l'haleine courte.

--Dans huit jours tu mangeras à ton gré.

--Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous

parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain,

que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.

--C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te

contenter d'une aile de poulet.

--Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»

L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston,

descendit les marches du perron..

«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que

vous doutez de mes forces.

--C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin

pouvoir marcher seul.»

Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent

assis côte à côte au soleil.

«Qui veut la chancelière? cria Catherine.

--Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous

voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.

--M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.

--Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous,

Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en

question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le

mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.

--Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi

capable que toi d'apprécier un bifteck?

--Tu es affamé?

--Autant que toi pour le moins.

--Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas

en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna

vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez

confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.

--Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.

--Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.

--Vous sortez de table.

--Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.

--Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.

--Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.

--Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.

--Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas

trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à

ouvrage?

--Non, monsieur.

--Je vois pourtant quelque chose de rouge.

--C'est ma tapisserie.

--Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie?

demanda l'artiste à son ami.

--Tu es fou!

--Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le

jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande

une soupe aux choux!... Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à

Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'oeuf à la coque

dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon

parrain, à vous honorer de ma pratique.

--Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au

revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous

toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de

Champlâtreux?

--Oui, certes, mon cher docteur.»

Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua

courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents...

«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la

béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre

infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.

--Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui

soupira.

--Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux?

Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me

trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en

regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.

--Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.

--Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir

par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.

--Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot;

entre vous et Gaston, mon coeur n'établit guère de différence, et je suis

sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.

--Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à

moi seul.

--Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.

--Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis

quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de

Champlâtreux.

--Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.

--Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me

créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de

posséder une soeur qui vous ressemblât.

--Je serai votre soeur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.

--Ma soeur de charité; vous l'êtes déjà.

--Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?

--Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que

vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»

Aimée rougit légèrement.

«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça

paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le

décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul

mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.

--Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.

--C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a

beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre?

Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des

Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence

m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade,

ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère,

dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait

mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de

Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père,

sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de

l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne

sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère

tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous

un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble

sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il

en baisant la main de Mademoiselle.»

Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.

«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu

votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence

m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il

me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle

sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon

cousin.

--Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve

mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au

besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.

--Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes,

tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une.

Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?

--Tu vas dire quelque folie.

--Tu me connais bien mal.

--Parle, alors.

--Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.

--Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.

--Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands

bois, par exemple.

--Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?

--Oui, certes, ma charmante soeur.

--Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui

marchait à petits pas.

--Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me

croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle

sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide

vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide

parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai,

une bouteille vide?

--Pas trop, répondit Aimée.

--Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.

--Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.

--Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit

en riant la jeune fille.

--Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?

--La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle

paraît, tu te croiras en plein soleil.

--Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»

L'artiste fit un mouvement d'épaule.

«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons

plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.

--D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!

--Des oeuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»

À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité.

Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa

blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il

retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues

courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà

de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection

venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.

VIII

BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.

Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés,

Mademoiselle était demeurée silencieuse.

«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son

vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son

amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais

si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était

qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux

ne la ranimât à l'improviste?

--Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous

devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.

--Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir

nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant

l'heure.»

Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en

duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se

jeta dans les bras de Mademoiselle:

«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour

vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus

d'amour et je puis le revoir sans danger.

--Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.

--Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de

guérir de ma folie.

--Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.

--J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je

prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même

aujourd'hui que j'ai l'expérience.

--Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la

première semaine qu'il passera ici.

--Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à

partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles

épreuves.»

À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et

qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir

venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.

--Ton émotion m'a inquiétée.

--Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous

sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des

Étrivières chez eux.

--C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

--Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?

--Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.

--Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le

dire et de m'éloigner.

--Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour

que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»

Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son

visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression

que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards

veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien

prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait

partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait

en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait

à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel

que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite

maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.

«Je viens d'examiner mon coeur, dit-elle, et de lui faire passer un

examen scrupuleux.

--Et quel a été le résultat?

--C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.

--Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.

--Je ne crois pas, bonne amie.

--Tu l'aimes encore?

--Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais

depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais

peur, c'était de lui.

--Que veux-tu dire?

--Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être

remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.

--Sérieusement?

--Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur

que je soupçonnais.

--Lequel?

--C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une

semblable nouvelle m'eût impressionnée.

--Et aujourd'hui?

--Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le voeu sincère

de le voir retourner près de la marquise.

--Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment

as-tu appris?...

--Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde,

pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu

le soigner aussi bien qu'ici.

--Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.

--Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir

près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.

--Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne

pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet.

Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs

secrets ne nous appartiennent pas.»

Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?

--Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je

songeais à quelqu'un...

--Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.

--Voyons!

--Vous songiez à M. des Étrivières.

--Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

--Mon grand-père l'aime beaucoup.

--Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

--C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon

consentement.

--Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

--Bien sûr; cependant... faut-il vous le dire, bonne amie?

--Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

--Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une

éloquence dont il ne paraît pas se douter.

--Tu crois qu'il t'aime?

--Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

--Te déplairait-il?

--Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas

désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

--M. Bouchot est joli garçon.

--Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de

Gaston ni de son ami.

--Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en

avant.

--N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut

prendre garde surtout au post-scriptum?

--Oh! mais, voilà un symptôme.»

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant;

seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

--Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui

nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce

bonheur-là.»

C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux

la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout

se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence

de la vive jeune fille faisait battre son coeur avec force, circuler son

sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier,

presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du

salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur

un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif.

A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait

s'emparer de lui.

«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

--Tu veux dire à quoi?

--Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?

--Au passé, à l'avenir, à la gloire.

--Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.

--Je songe à Hélène.

--Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir

et matin de nos nouvelles.

--Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir

elle-même.

--Sa position est difficile, il faut être indulgent.

--Tu la crois donc à la Mésangerie?»

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle

nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

--Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as

accusée à tort, et elle attend sans doute...»

Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête

officielle où la marquise avait brillé.

«Décidément, elle n'a pas de coeur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort

de t'occuper d'elle.

--Je dois la mépriser?

--Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.

--C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.

Pile et face · 第 17 / 20 段