M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps

pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.

«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»

Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et

l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança

dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points

lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée

de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur,

puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit

et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la

place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par

Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils

s'envolèrent.

«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le

hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me

pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus

tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»

Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs

lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il

chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé,

et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour

de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en

route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.

Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de

Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en

compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son

atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le

tableau auquel il travaillait.

«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.

Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:

«Ça ne va pas.»

Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.

«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né

dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais

d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux

pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un

anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce

M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les

journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme

qu'il choisira.»

La sonnette de la porte extérieure retentit.

«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi

m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»

M. de Champlâtreux parut.

«Eh bien, monsieur?

--A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.

--Il est temps de partir alors.

--Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première

fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à

l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie

à un malaise étrange.

La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de

Beauchesne.

«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.

--Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que

j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps

encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et

parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison

pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se

penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice

m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de

figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de

leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et

c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»

La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur

dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans

une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi

pour servir de champ clos.

René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant.

Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser

le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins

de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien

disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha,

allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.

«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux

sauver Gaston.»

Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.

«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René,

insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires

ne pourra plus tenir son arme.

--Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde

qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du

vicomte que vous parlez?

--Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.

Les fers furent engagés.

L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se

bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux

abaissa son arme.

«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.

--Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la

manche se teignait de sang.

Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à

coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son

arme pour la seconde fois.

«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.

Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité

subite.

«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»

Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.

Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol,

s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le

front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins,

émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur;

son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.

«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait

contre les sanglots, souffres-tu?

--Non, monsieur, seulement j'ai froid.»

Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de

Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'oeil fixe, les cheveux au

vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la

fortune venait de trahir.

En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.

«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.

Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.

«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez

fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»

Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de

Bouchot.

Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que

les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver

mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître,

qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On

étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la

blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne

lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant

l'opération.

«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.

--Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de

mes confrères.»

M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés,

paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une

nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue

de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il

demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard

anxieux l'interrogeait.

«Il s'est battu,» murmura le vieillard.

Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé,

sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec

une intonation déchirante.

L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux

avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le

reconnaître.

«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te

souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever

aussitôt.

«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu

ne me laisseras pas mourir, dis?»

Et il perdit de nouveau connaissance.

Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot

s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute

affreux lui traversa l'esprit.

«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom

de celui qui a tué Bouchot.»

Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens

écoutaient la respiration de l'artiste.

«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.

Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.

Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami

et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un

message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors

s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les

yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de

venger Bouchot.

VI

COMMENT ON VENGE UN AMI.

Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M.

de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se

croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé.

Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du

vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses

soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'oeil éteint, le corps

tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel

il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait

encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches

successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du

docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.

Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient

concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte,

pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et

l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils

un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur

lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer

à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais

le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette

dette sacrée.

Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la

majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son

époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder,

et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec

indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard

n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et

ignorée. Il croyait son coeur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il

ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux

caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils

vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la

douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit

apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions

naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le

vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour

faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il

n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour

le bien restent fidèles à elles-mêmes.

Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et

le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils.

M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se

présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du

langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste

vénérait son protecteur.

Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était

près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études

de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas

confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de

Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les

deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent

assuré leur tranquillité.

Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille

pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de

ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M.

de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils

adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage

montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour

attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il

l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de

remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une

impiété dont Dieu le châtiait.

«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon coeur ne devait-il pas

être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui

me traite comme un mort?

De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle

s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait

ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se

couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.

Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère

bouillonnait dans son coeur, il se sentait animé d'une haine mortelle

contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il

interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire

de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été

l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image

de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston.

Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses

vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et

dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités

jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle

inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son

duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?

«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a

voulu venger mon honneur!»

N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie

d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour

se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où

souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les

heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.

«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»

Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait

sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.

«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il

faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le

cher être qui dort là.

--Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si

la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»

Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux

émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique

vieillard; il s'endormit.

Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui

s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans

la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent

accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence

seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la

chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée

sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois

portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune

encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,--c'était sa mère que l'artiste

avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait

paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée,

frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme

Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui

désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.

Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.

«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.

Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.

«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.

L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.

«La fièvre,» pensa Gaston.

Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le

tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.

«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.

Au bout d'un instant, il ajouta:

«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»

Le coeur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit

du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à

coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de

Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression

de colère qui animait le visage de Gaston.

«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de

son petit cousin.

--Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette

raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la

fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais

marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à

l'heure votre maître vous appelait.»

Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à

la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le

hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.

«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»

Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin

et s'élança dans la rue. Il neigeait.

Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît

jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la

tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le

provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène

coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il

avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta

au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux,

qui n'était pas encore arrivé.

Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son

hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer

de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau;

mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il

voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était

cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation

allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène,

situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa

près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière.

Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de

Champlâtreux assis à ses pieds.

À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre,

le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent

d'épouvante; le vicomte se retourna.

Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont

la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit.

René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et

balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier,

elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le

fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se

détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son

adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.

«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.

--Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»

Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de

rage.

«À demain! cria-t-il.

--Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.

La marquise se leva chancelante.

«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la

dernière fois.»

Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux

acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son

mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas,

repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte,

pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au

contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la

flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.

«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un

châtiment...»

La marquise l'interrompit.

«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.

--Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre

amant, répondit-il avec mépris.

--Je vous jure...

--C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la

vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte

ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est

votre amant qui l'a tué.

--C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez

folle.»

Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle

baissa la tête avec effroi.

«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous,

laissez-moi vous expliquer...

--A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous

entendre.

--Je suis innocente.

--Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur

vos mains.

--Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux...

--Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai

besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»

La marquise se redressa avec dignité.

«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.

--C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.

--Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M.

des Étrivières a été le provocateur.

--Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et

il a donné sa vie pour le défendre.

--Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.

--Afin de sauver votre amant.

--Vous êtes injuste et cruel, monsieur.

--En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent

face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous

mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et

dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de

tuer M. René de Champlâtreux.»

Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.

Pile et face · 第 16 / 20 段