hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation
ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment
dans ses nuages.»
--L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à
réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se
leva comme frappé d'une idée subite.
«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses
intimes; en avant la grosse cavalerie!»
Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq
heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.
La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la
jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une
causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à
ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs
vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et
d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase
de la Chine.
«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma
petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers
l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire
vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique.
--Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place;
j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame,
reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.
--Et vous serez longtemps absent?
--C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de
répondre pour moi.»
La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de
Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui
retombait jusque sur sa poitrine.
«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste,
rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je
vous jure cependant que je suis de vos amis.
--Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?
--N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit
Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous
avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais
une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?
--Pourquoi cette étrange question?
--Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce
petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui
partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce
qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont
eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette
minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis
profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience?
--Je ne comprends pas où vous voulez en venir?
--À causer avec vous de votre bonheur futur.
--De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement.
--Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez
son nom, dit encore l'artiste qui sourit.
--Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur?
--Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres
de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne
harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.»
La marquise se redressa sur son fauteuil.
«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève.
--Il ignore ma démarche, je vous le jure.
--Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois
vous rappeler que c'est dangereux.
--Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.
--Je vous écoute.
--Et vous me comprendrez?
--Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir
que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.
--Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la
langue française. Avez-vous des ennemis, madame?
--Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie.
--Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne
pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le
plus au monde dépend de vous.
--Votre ami se plaint-il de moi?
--Il souffre, madame; il est jaloux.»
Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.
«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis
avec la jalousie de M. de la Taillade?
--Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une
dénonciation anonyme.
--Et... de quoi m'accuse-t-on?
--D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.
--Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.
--Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.»
La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par
saccades.
«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée.
--Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous
l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans
penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais...
--Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont
la main saisit un cordon de sonnette.
--Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un
misérable comme M. de Champlâtreux.»
La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.
«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid.
Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop
tôt.»
Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à
garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique
disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole.
«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton
pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au
risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez
tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement
d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain,
après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux
en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.
--Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un
ton dédaigneux.
--Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le
connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je
suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous
sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons
souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son coeur font
saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est
à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.»
Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il
cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui,
et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne
pouvait s'empêcher de pleurer.
«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à
moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune... il
lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes?
Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en
bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième,
renoncer à mes amis?
--Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe
est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir
descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide
et pourtant si occupée?... Si vous consentiez à m'accepter pour
conseiller...
--Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et
l'écorce il ne faut pas mettre le doigt?
--Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je
réussis à vous rapprocher de Gaston!
--Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune
femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.
--Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de
Champlâtreux.»
Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une
légère rougeur.
«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc
l'ennemi de celui qui le porte?
--Je me contente de le mépriser.
--Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans
doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie.
--Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon,
c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque
celui qui le porte en est indigne.
--Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme
d'honneur?
--Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous
bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel
magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien
peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la
vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous
ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au
contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre--ces dons
du hasard--consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas
dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du
titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.»
La marquise s'était redressée frémissante.
«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix
saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur?
--Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.
--La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel
vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien
vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que
vous faites se nomme une lâcheté.
--Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela.
--Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix
brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et
c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous
n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti.
--Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.»
La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.
«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique.
Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le
jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée.
«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai
pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.
--Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa
chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.»
Bouchot manoeuvra de façon à lui barrer le passage.
«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour
éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez
donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.»
Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses
doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.
«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton
narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de
mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que
personne vous pouvez lui affirmer la véracité.
--Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous...
--Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale
impossible.»
Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.
«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme
de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses
bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être
son amant, ce qui était faux...
--Monsieur!
--Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore
que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son
grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure
présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en
faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais...
mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de
lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du
coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au
défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur.
--Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche.
--Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez
demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.»
L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir.
«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.»
Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.
«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je
vous tue.
--Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon
ami.
--Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une
campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M.
René aura de la peine à _rarranger_ ses petites affaires, et il a raison
de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise
n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez
bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une
déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon
coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour
coeur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour... C'est drôle, je vais
me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et
qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et
il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je
montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron
déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à
demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne
reverrai peut-être jamais Gaston.»
V
À LA VIE, À LA MORT.
Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la
rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les
catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son
entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il
avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable
railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas
à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.
«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.
--Chez qui? Je tiens à lui parler.
--Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste
pour un des familiers de son maître.
--Hum! j'y suis... Donne-moi l'adresse.
--Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois...
--Comment, si tu dois? Mais tout de suite.
--Et si mon maître me chasse?
--Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller»
Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de
chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt
dans un charmant boudoir.
«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le
baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me
prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui
j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.»
Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle
elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de
bagues.
«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en
face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?»
Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.
«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été
donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.
--Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais
reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?
--Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les
années, comme les enfants.
--Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait
les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des
cruautés de Mme de La Taillade.
--Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant,
somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine
l'avenir?»
Tout à coup il se frappa le front.
«Alice? s'écria-t-il.
--Eh oui, répondit la jeune femme.
--Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais
guère que j'allais vous retrouver ici.
--Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre
main?
--Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait
d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.
--Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous
connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer...
--Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que
vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main
et s'embrasser.
--A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot
joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes
lorsque vous vous êtes connus?
--Nous commencions à marcher... Ah! petite Alice, continua le peintre,
cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle.
--Vous ferez mon portrait?
--Oui, c'est-à-dire... Bon, j'oubliais... Je voudrais vous parler,
Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous
relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?
--Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.
--La petite Léonie m'a chargé...
--Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna
l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des
Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable!
--Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi,
j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas
d'oreilles?
--Non; vous m'inquiétez, parlez vite.
--Voulez-vous être mon témoin?
--Vous vous mariez?
--Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.»
Le baron recula d'un pas.
«Avec qui, bon Dieu?
--Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.
--Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous
battez-vous?
--J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai
pas été aimable.
--Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes
l'offenseur?
--Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.
--Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon
cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second
témoin?
--Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je
m'en contenterais tout de même.
--Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en
face de René!
--Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au
fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je
pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la
bedaine.
--Y a-t-il eu des voies de fait?
--Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!
--Nous tâcherons d'arranger l'affaire.
--Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à
pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi,
vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.
--Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée;
vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?
--Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que
l'appétit laisserait à désirer.
--Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie
maîtresse que moi, votre Faruc?
--Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice,
c'était son oncle.»
L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.
«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse
affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous
avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.
--Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à
oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus
droit qu'au mépris.
--Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route,
tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je
vous plains.»
Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.
«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon coeur d'autrefois.»
Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le
ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous
les pieds avec un bruit sec.
«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?
--Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se
débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?
--Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»
Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au
contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son
humeur.
«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec
intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?
--M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua
la tête.
--Je me sens fatigué, en effet.
--A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.
--Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous
irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»
M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa
avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot
parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le
bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que
nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:
«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une
promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont
obligé.
--Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à
l'avance; confesse-toi sans crainte.
--Je me bats demain.
--Tu te...»
Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et
demeura un instant sans pouvoir parler.
«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.
--Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après
tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si
poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.
--A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.
--Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»
M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui
raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise
et la scène imprévue qui s'en était suivie.
«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?
--Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre
lui-même.
--Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr,
Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves coeurs, continua-t-il, je ne
sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»
M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la
chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son
oeil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure,
dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.
Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.
«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.
--Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de
mon adversaire ne se présenteront que demain.
--Tant mieux; je serai ton second.
--Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.
--Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu;
je le désire, je le veux.
--J'ai déjà vu M. de Beauchesne.
--Un jeune homme.
--Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher
de sourire.
--Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te
l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»