D'ailleurs, dans cette union hâtive, que la surprise des sens d'un côté

et le calcul de l'autre avaient conclue, tout semblait devoir séparer

les deux époux. Gaston se sentit d'abord un peu dépaysé dans le monde

avide de plaisirs où sa femme le lança. Il avait passé l'âge où la

toilette est une des grosses affaires de la vie, et parader au bois,

écouter vingt fois un même opéra, causer chevaux, scandales, modes,

actrices, maris trompés, ou débiter des madrigaux aux amies de sa femme

ne pouvait convenir à son esprit mûr. Le caractère chevaleresque de

Gaston l'amena bientôt à mépriser la vie mondaine, bruyante, dissipée,

dont il essaya pendant deux ou trois mois. Comme le premier venu, il

était obligé de se faire annoncer chez la marquise, et les hommes et les

femmes dont il la voyait entourée lui déplaisaient pour la plupart. Trop

raide avec les uns, pas assez insolent avec les autres, il déplaisait à

son tour. Il voulut expliquer à Hélène la vie telle qu'il la comprenait;

la jeune femme se récria; quelques escarmouches eurent lieu; elle le

laissait libre, et ne croyait pas trop exiger en demandant la

réciprocité. Gaston se parqua chez lui et chercha dans la continuation

de ses études une diversion à ses chagrins domestiques.

Peu à peu, une séparation tacite s'opéra entre les deux époux, et la

marquise se rendit seule aux fêtes où Gaston s'excusait de

l'accompagner. Hélène, sans se l'avouer tout haut, trouvait vulgaire ce

gentilhomme vêtu sans aucun souci de la mode du jour, à l'esprit doux,

conciliant, auquel les caquets du monde répugnaient, et qui semblait

faire bon marché de son titre. Ni par son éducation ni par ses

instincts, la jeune femme ne pouvait comprendre ce qu'il y avait d'élevé

dans ce caractère concentré, dont le coeur renfermait des trésors de

tendresse, et qu'il fallait simplement aimer pour le rendre heureux.

Plus âgé, Gaston eût pris son parti de la façon de vivre à laquelle le

condamnait Hélène; mais le malheureux l'aimait, il était jaloux. Il fit

plus d'un effort pour la ramener à lui; la jeune femme ne manquait pas

d'esprit, il essaya de l'intéresser à ses travaux, à ses rêves de

gloire, de l'acclimater dans le milieu intellectuel dont il s'était

entouré; mais ces hommes, un instant empressés auprès de la femme de

leur ami, revenaient bien vite aux sérieuses préoccupations de leurs

études. Ils ennuyèrent la marquise, qui tourna en ridicule leur mise,

leurs idées, leurs petites ignorances des lois du monde. Elle s'amusa à

incendier une de ces graves cervelles, attacha le savant à son char,

l'entraîna dans son salon, où, comme disait Bouchot, «l'ours essaya de

sauter parmi les singes, oubliant qu'il était de force à les étouffer.»

Un enfant, par sa naissance, eût pu rattacher l'un à l'autre le coeur des

deux époux, en éveillant dans celui d'Hélène le plus grand des

sentiments--l'amour maternel. Comme si une fatalité se fût opposée à

leur bonheur, leur union demeura stérile. A défaut de l'enfant, un

médiateur, assez clairvoyant pour deviner leurs erreurs mutuelles, eût

pu les éclairer et les empêcher d'élargir l'abîme qui les divisait. Mais

qui pouvait remplir ce rôle? Ce n'était pas le docteur qui ne

connaissait rien de la vie du monde; ce n'était pas non plus

Mademoiselle qui, navrée par les confidences de son neveu, se sentit

plus triste encore en regardant Aimée, sacrifiée sans que Gaston fût

heureux. Restait Bouchot, le seul peut-être qui devinât la situation et

ses conséquences probables. Par malheur, les allures de l'artiste

irritaient la marquise, et Gaston, qui n'avait d'ailleurs rien de caché

pour son ami, se faisait un devoir de taire les déceptions de son

ménage.

Bien que le monde qui la comptait au nombre de ses étoiles s'occupât

beaucoup d'elle et lui prêtât plus d'une galanterie, Hélène n'avait à se

reprocher que de légères inconséquences. On nommait, comme ayant pu être

ses amants, deux ou trois amoureux qui rôdaient au bois autour de sa

voiture; mais personne, à moins de mensonge, n'eût pu formuler une

accusation précise. En somme, la marquise subissait les médisances

auxquelles peu de jolies femmes échappent à Paris, et nous connaissons

tous le monsieur ou la dame au sourire malicieux, aux demi-mots perfides

qui ne disent rien et font tout supposer à des auditeurs pleins de foi

pour les fautes du prochain. A sa rentrée dans le monde, où ses amies de

pension l'avait introduite alors qu'elle était encore jeune fille, on

s'étonna bien un peu de l'abandon dans lequel son mari laissait la

marquise, puis on n'y pensa plus. Les deux époux, en gens qui savent

vivre, cachaient leurs secrètes mésintelligences aux yeux de ceux qu'ils

fréquentaient, et gardaient en toute occasion le décorum exigé par les

convenances.

«Quoi, chère, votre mari ne vous accompagne pas?

--Il doit venir me chercher, répondait la marquise, si toutefois il s'en

souvient d'assez bonne heure.

--Son couvert est mis.

--Faites-le enlever bien vite; les savants, est-ce qu'ils ont le temps

de manger?

--Cependant si M. de La Taillade arrive?

--Ce sera au dessert; nous lui dirons qu'il a dîné, et il nous croira.»

On souriait, et durant la soirée nul ne songeait plus à Gaston. Bientôt

même on cessa de s'informer de lui.

A la longue, la vie oisive, frivole, toute de plaisirs que menait la

marquise pouvait la fatiguer, et le jour où l'ennui la prendrait, ce

n'étaient pas les faibles liens qui l'attachaient à son mari qui

pourraient la défendre d'un entraînement. Parmi la foule d'adorateurs

qui la poursuivaient de leurs soupirs, il n'en fallait qu'un pour la

compromettre d'une façon sérieuse.

Gaston pressentait parfois ce danger, mais son caractère loyal écartait

cette pensée injurieuse pour celle qui portait son nom. Hélène, froide,

hautaine, légère, avait des défauts sans doute; mais supposer qu'elle

pût manquer à ses devoirs, c'était franchir un abîme devant lequel

reculait le noble esprit de Gaston.

Maintenant, les sens apaisés, revenu à la raison, il découvrait avec

terreur que son amour s'affaiblissait. Dans celle qui devait être à

jamais sa confidente, un autre lui-même, la compagne de sa vie, il ne

voyait plus qu'une belle statue que rien ne pourrait animer, puisque sa

passion fougueuse y avait échoué.

Un jour, il se fit annoncer chez sa femme; Hélène, prête à sortir,

mettait ses gants devant un miroir; elle était ravissante sous la

fraîche toilette qu'elle semblait étrenner.

«Ne pouvez-vous m'écouter un instant? lui demanda Gaston d'un ton ému.

--Oui, certes, répondit-elle en approchant son front des lèvres de son

mari, formalité qu'elle ne manquait jamais d'accomplir.

--Hélène! dit-il en l'entourant de ses bras.

--Êtes-vous fou?» s'écria la jeune femme, qui se dégagea avec vivacité

pour rajuster les plis de sa robe.

Son air indigné fit sourire Gaston; puis il secoua la tête avec

tristesse.

«Parlez vite, dit-elle, je me rends au bois; si ce que vous avez à me

dire est long, accompagnez-moi.

--Pour voir cinquante jeunes fats papillonner autour de votre voiture;

non, ils me rendent jaloux.

--Vous avez bien tort. Est-ce là tout ce que vous vouliez me dire?

--Je voulais vous parler sérieusement.

--Sérieusement, répéta la jeune femme avec une moue délicieuse; mais

n'est-ce pas la seule façon dont vous sachiez parler?

--Surtout lorsque je vous affirme que je vous aime, Hélène.

--Je vous aime bien aussi, et je vous aimerais davantage si vous étiez

plus raisonnable. A propos, avez-vous vu mon nouveau coupé?»

Un timbre résonna.

«Une visite, s'écria la marquise avec dépit, j'arriverai tard et je ne

verrai pas si Mme de Rochepont ose se montrer dans la nouvelle voiture

de sir William;--tout un scandale, cher.

--Vous occupez-vous donc de Mme de Rochepont?

--Et de qui voulez-vous que je m'occupe?

--De vous, de moi, et non d'une femme dont vous devriez ignorer le nom.

--Pourquoi? Parce qu'elle a des amants?

--Parce qu'elle a un mari,» reprit Gaston.

Les paupières d'Hélène s'abaissèrent avec lenteur et sa langue humecta

ses lèvres. Elle avait à chaque instant de ces gestes, de ces regards

qui faisaient rêver en elle une folle et ardente maîtresse.

Un domestique lui remit une carte.

«J'y vais, dit-elle. Sans vous, continua-t-elle en s'adressant à son

mari, je serais partie depuis un quart d'heure.

--Il m'arrive si rarement de vous mettre en retard, que je regrette

votre peu d'indulgence. Pourrai-je vous voir ce soir?

--Sans doute; c'est-à-dire non, je dîne en ville.

--Mais vous rentrerez, je suppose?

--Si je ne suis pas trop fatiguée, je vous ferai prévenir.»

Gaston baisa la main de sa femme, se retira soucieux, et se promena

longtemps de long en large. Il sentait l'indifférence envahir son coeur,

et il voulait tenter un effort suprême pour ramener la marquise à lui.

Le soir même, nonchalamment étendue sur une dormeuse, Hélène dut

l'écouter. Il se mit à genoux près d'elle, lui prit la main, raconta les

souffrances qu'il endurait, tenta de lui faire comprendre le néant de

l'existence à laquelle elle se condamnait, et lui peignit, en traits

éloquents, la félicité dont ils pourraient jouir en vivant l'un pour

l'autre, puisque le sort les avait liés pour l'éternité. Il proposa

d'aller passer à la Mésangerie un mois ou deux, afin de retremper leur

amour à sa source, puis de renoncer à Paris ou du moins à la vie

mondaine. Hélène l'interrompit en haussant les épaules avec dédain.

«Savez-vous, dit-elle, que vous devenez ridicule?»

Gaston recula; il regarda longtemps sa femme qui, enveloppée d'un

peignoir de dentelle, souriait impassible. Il se sentit plein de mépris

pour cette créature si belle, si parfaite de corps, au visage à la fois

si calme et si ardent, et dont le caractère lui semblait une énigme

insoluble. Il se retira à jamais guéri de son amour, mais emportant au

coeur une blessure inguérissable, la certitude que le bonheur de sa vie

entière était perdu.

A dater de ce jour, les deux époux vécurent étrangers l'un pour l'autre,

sans que le monde devinât la profondeur de leurs dissentiments. Gaston

se plongea plus que jamais dans l'étude, et, pressé par Bouchot, il

publia un ouvrage politique, qui, deux ans plus tard, devait avoir un

grand retentissement, mais qui passa d'abord inaperçu. L'auteur

découragé douta de lui-même, et son humeur s'assombrit. Il est vrai que

René de Champlâtreux était devenu l'un des familiers de la marquise, et

que le jeune beau portait ombrage à Gaston.

Bouchot, qui par humeur fréquentait beaucoup plus le monde que son ami,

s'inquiéta, dès les premiers jours, des assiduités de M. de Champlâtreux

près de la marquise. Hélène, dont il admirait la beauté, ne séduisait

guère l'artiste qui, bien que ne sachant rien de positif sur les

relations des deux époux, connaissait assez Gaston pour comprendre que

son intérieur n'était pas heureux. Cent fois le trouvant triste,

absorbé, il prit la résolution de l'interroger, de lui arracher un aveu

sur la cause de son chagrin; mais à la moindre allusion à ce sujet

délicat, Gaston devenait sérieux, détournait la conversation et feignait

la gaieté. Bouchot, pour la première fois de sa vie, voyait souffrir son

ami sans pouvoir le consoler.

Tout en fumant sa pipe, au retour du bal de la marquise, l'artiste

s'était mis à songer à l'attention accordée par la femme de son ami à M.

de Champlâtreux. Cette attention, il ne devait pas avoir été seul à la

remarquer; l'honneur de Gaston courait donc un danger. D'un autre côté,

le souvenir de l'agitation fiévreuse de ce dernier, son retour subit de

Houdan, le nom de René qu'il avait prononcé avec colère, l'entrée de la

marquise au moment où il allait peut-être enfin soulager son coeur, tous

ces incidents éloignaient le sommeil des yeux de l'artiste inquiet. Il

eût voulu hâter la marche des heures pour voir arriver son ami, lui

arracher enfin son secret. Si Gaston n'était encore que jaloux, Bouchot,

comme il l'avait dit, essayerait de le débarrasser de M. de

Champlâtreux.

IV

ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.

Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de

toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait

la porte de sa chambre à coucher.

«Madame Hubert!» cria-t-il.

La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir;

ses cheveux commençaient à grisonner.

«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré

tard, cependant.»

La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste

n'était pas défait.

«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété.

--Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je

me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une

autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais

parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un

marquis.

--M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.

--Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.

--Moi, être affligée, parce que...

--Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge,

puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.

--Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste...

--Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste;

moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de

pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé?

--Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé.

--Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.»

Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles,

gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses

adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la

Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin,

et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par

Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de

lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait

mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux

d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de

femme de charge et le soignait maternellement.

Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea

dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un

aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se

tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il

était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la

main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion.

C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue

Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot.

«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse,

es-tu satisfait de ta soirée d'hier?

--Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?

--Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.

--Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le

vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre

petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous.

--Monsieur de La Taillade?

--Gaston, si vous l'aimez mieux.

--Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche.

--Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.

--Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le

vieillard; il y a du génie politique là-dedans.

--Il y a du coeur surtout,» répondit l'artiste.

M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta,

sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près

de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne,

sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes,

et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres

moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes

rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs

pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert

la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et

de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en

apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.

«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

--Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.

--Et ton rêve était triste?

--Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là

sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la

terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu,

maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en

compagnie de Gaston.

--Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris

tous deux sur ses ailes.

--C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,--Gaston

était parti et j'étais bien triste,--j'entrai familièrement chez vous.

Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient

disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des

piles d'argent.

--À quel propos évoques-tu ce passé?

--Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La

neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De

même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre;

peut-être avez-vous oublié ces circonstances.

--Non, dit le vieillard.

--Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler

avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à

une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous

aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les

murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit

par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué

pour en faire un peintre.

--Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil

ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta

voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

--Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour

terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits,

est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez

comblé mon seul voeu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous,

monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que

serais-je devenu?

--Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un

instrument...

--Vous voulez dire une Providence.»

Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.

«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce

jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu

cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche

appuyé sur votre main.

--Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton

application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq

ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait

disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le

bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te

nommer mon fils.

--Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis

que vous... Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que

celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils

voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui

sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour

l'exterminer;--le parrain de Gaston et vous.»

M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre

résonna.

«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me

trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil.

Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit,

j'ai les nerfs tendus.

--Ton coeur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas

besoin de te demander pour qui.

--Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie

à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à

l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de

long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami,

l'étreignit convulsivement et sanglota.

«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir

la force de supporter cette épreuve... Tu me désoles, dit-il à Gaston;

calme-toi, causons.»

Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il

venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un

de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il

voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait

créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes,

émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts

pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé

au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il

n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui

montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait

sans interrompre.

«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle

ne frappait que le corps, au moins.

--À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir

conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière,

celle du ridicule et du déshonneur.

--Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux,

c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer.

--Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette

âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon coeur.

--Cette indifférence doit te rassurer.

--Lis donc!» s'écria Gaston.

Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et

déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on

accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux.

«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?

--Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons.

--L'as-tu montrée à ta femme?

--J'attends... je...

--Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout

réparer.»

Et l'artiste jeta le billet au feu.

«Es-tu fou? s'écria Gaston.

--Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France,

comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent

le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet

anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il

serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu.

Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu

affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y

verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus

séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est

amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose

plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et

jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être

revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les

femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais.

--Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.

--Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami.

Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une

calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu

provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes,

tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari

malheureux.»

Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et

réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à

l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à

la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à

manger.

«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur

de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été

écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je

l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où

tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé

des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras

sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez

Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des

Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour

consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de

dépenser des trésors de verve, de coeur et d'ingéniosité. À peine seul,

l'artiste s'établit sur un fauteuil.

Pile et face · 第 14 / 20 段