Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage

de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de

secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée,

et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son

offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil.

Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son

univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle

éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du

ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil,

corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait

l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait

l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours

un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à

sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le

plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une

serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux

éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où

elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.

«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.

--Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les

serviettes sous le menton.

--Était-il plus sage que moi?

--Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»

Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie,

vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un

oiseau; mais vaillante à l'oeuvre, ne reculant devant aucune tâche, et

capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents

lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop

ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à

la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel

ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour

de lui.

Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor.

De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée

quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les

côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur,

que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant

dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard

rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point

d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une

façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une

haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les

deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait

Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait

encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les

corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois

Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un

fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.

Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et

sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait

parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le

docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus

lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire

interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il

faisait danser le pas de _Giselle_.

«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.»

Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort

affreuse de son père, et il détournait la conversation.

Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée,

qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle

dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne

négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au

cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter

contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser,

agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien

à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens,

ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans

qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart

d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.

«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé

ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur?

--Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent

entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la

Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.

--Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée.

--Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.»

Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée,

devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis

s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une

robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait

les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait

au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en

faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se

remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins

gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté,

Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être

si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et

Gaston cessa de la tutoyer.

L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir

à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.

«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de

t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris,

les réputations solides ne s'improvisent pas,--j'en sais quelque

chose,--et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici,

publie un livre; l'heure d'agir est arrivée.

--Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir

parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.

--Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils

rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées?

--Si, certes.

--A l'oeuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares,

radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent

l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!»

Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient

sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui

acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau

de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait

heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son

obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.

Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au

château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On

parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé

M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux

portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques

mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner,

entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la

messe, suivie de deux grands laquais en livrée.

«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de

l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune

châtelaine.

--Je crois bien! D'abord elle est plus grande.

--Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste

de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une

couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop

petite.

«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle.

Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement

la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet.

Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où

Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils

rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin

et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le

docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il

s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait

avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la

beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte,

échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille

levait à peine les yeux.

«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en

voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous

rendrez heureux, moi et ma fille.»

Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre

en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le

salua de son plus doux sourire.

«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écria

Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.

--Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air

joyeux.

Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son

cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image

de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.

Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.

«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux

yeux.»

Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une

impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune

fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la

persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec

ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec

les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son

indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il

devait aimer.

Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin

de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que

conduisait lui-même le père d'Hélène.

«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous

enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit

pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»

Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.

«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures

et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le

temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune

raison.»

Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la

grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le

mot _marquis_ en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de

se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa

toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de

son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et

profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci

la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur;

une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se

repliant sur elle-même.

Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour

mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et

Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le coeur.

Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle

Pellegrin.

Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée

dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les

distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on

naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de

tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet

de monter sans effort;--elles arrivent, comme on l'a dit des hommes

d'esprit, elles ne parviennent pas.--Hélène atteignait sa dix-huitième

année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur

nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la

maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu

au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de

fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite

de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser.

Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du

titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne

connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait,

à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il

n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;--lui qui rêvait autrefois

l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait

Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de

vierge, dont les regards l'ensorcelaient.

Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait

devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à

pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble

pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation.

Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène,

comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la

fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.

«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir

renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.

--Et vous? demanda Gaston ému.

--Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du

chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.

Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.

«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter

mon nom?»

La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit.

Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair

ardent qui le rendait fou.

Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite,

irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut

céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se

rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint

d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché

ce mariage.

Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là

l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite

à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine

et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin

un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille

se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient

de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses

cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un

côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se

soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées,

transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère

aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés

chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir.

«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il

était sous sa main.»

Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou

trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis,

Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup

d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit

atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt

établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie,

et pleura avec amertume.

«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous

aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!»

Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle

veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans

cette enfant si chère à son coeur, elle retrouvait la douloureuse

histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir,

sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait

troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.

Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son

tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui

s'accusaient chacun de son côté.

«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec

amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le coeur d'une jeune

fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été

l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant.

--Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais

l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de

s'écrouler.»

Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever

le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son

grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de

Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier

sa peine à quelqu'un qui la comprenait.

Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y

assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis

que son neveu prenait la route de l'Italie.

A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si

expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse

eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne,

Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait

Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle

chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les

douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la

vie.

Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M.

Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille.

Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de la

distraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entre

Mademoiselle et lui.

«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.

--Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le

temps ne nous appartient plus.

--M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.

Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.»

--M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit.

Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même:

«Comme il aime Gaston!

--Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.»

Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les

jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M.

Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard,

Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille

livres de rente.

«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.

--Je voulais être marquise,» répondit-elle.

Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:

«Me pardonnes-tu?»

Il la pressa contre son coeur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de

troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur.

III

UNE PARISIENNE.

Hélène n'aimait pas Gaston. Il n'était que trop vrai qu'elle l'avait

épousé pour devenir marquise. Cependant une jeune fille, à moins qu'elle

n'ait un amour au coeur, ne peut passer entre les bras d'un homme jeune,

beau, sympathique, sans en garder un souvenir éternel. Aussi quelques

mariages de convenances aboutissent-ils à un à peu près de passion, mais

non à la passion elle-même, comme on l'affirme souvent. L'amour vrai

précède la défaite et ne la suit jamais. Gaston, durant les premiers

mois de son union avec Hélène, put donc se croire aimé et voir le coeur

de sa jeune femme à travers l'ivresse du sien; mais la nouvelle marquise

ne tarda guère à se fatiguer d'un tête-à-tête dont son mari rêvait

l'éternité.

À défaut des plaisirs du monde d'où son deuil l'éloignait, elle en

souhaita le semblant, c'est-à-dire les visites, les promenades, les

courts voyages, les réunions. Dix mois après la mort de son père, au

moment où l'hiver commençait, elle mit de côté les robes sombres,

s'installa dans le splendide hôtel des Champs-Élysées, et se transforma

aux yeux de Gaston, à la fois ravi et attristé.

Comme un enfant qui voit un papillon aux couleurs brillantes s'échapper

d'une noire chrysalide, le jeune marquis demeura émerveillé de la

métamorphose subite d'Hélène, devenue du jour au lendemain une élégante

à la mode. Il crut rêver d'abord, mais son réveil fut prompt. Il n'est

guère facile d'être avec dignité le mari de la reine, et Gaston

s'aperçut vite que posséder quinze mille francs de rente--il en

abandonnait cinq à Mademoiselle--alors qu'on est l'époux d'une femme qui

en possède trois cent mille, crée pour une âme fière une situation

presque intolérable. La marquise combattit d'abord avec assez de

délicatesse les scrupules de son mari. Était-ce sa faute à elle si elle

avait trouvé la fortune dans son berceau? Devait-elle, pour complaire à

Gaston, renoncer à un luxe qui était pour elle un besoin, à une richesse

qui leur permettrait de faire tant d'heureux? Avec son savoir, son nom,

et la position que lui donnait cette fortune dont il se plaignait,

Gaston pouvait parvenir à tout. Il était encore trop jeune, il est vrai,

pour solliciter un de ces hauts emplois qu'on serait heureux de lui

accorder plus tard, mais sa jeunesse, qui lui valait l'amour d'Hélène,

la regrettait-il donc aussi? Sa passion était-elle feinte, qu'il

refusait de rien devoir à celle qui avait accepté son nom? La sirène eut

des larmes dans les yeux et dans la voix; Gaston, vaincu, la suivit aux

Champs-Élysées, non sans regretter avec sincérité l'existence simple,

modeste, intime, où sa raison plaçait le bonheur.

Hélène, douée d'une beauté si achevée, d'une grâce parfaite, et que la

fascination qu'elle exerçait rendait si dangereuse, était une créature

de marbre pour les sens. De bonne heure, elle avait eu toutes les

curiosités malsaines d'une jeune fille élevée trop librement, et le

mariage fut pour elle une sorte de déception. Sa froideur lui fit croire

à l'inanité des plaisirs licites, et elle en rêva d'autres. Dès lors, le

mot _adultère_ éveilla dans son esprit une idée de volupté terrible,

enivrante, complète, celle-là. Cette ardeur de l'imagination, plus

commune qu'on ne le suppose chez les femmes aux sens engourdis, explique

pour le physiologiste bien des phénomènes moraux qui scandalisent le

monde. Dépravation, dit celui-ci; maladie, répond l'autre; et il a

raison. Certes, un homme plus expérimenté que Gaston eût pu deviner,

combattre, guérir peut-être les dérèglements d'esprit d'Hélène, lui

montrer l'abîme dans lequel elle s'exposait à choir. Mais le jeune

marquis, grave, sérieux, un peu austère, coupait court aux sujets

scabreux affectionnés par sa jeune femme. Il les écartait même dans la

crainte de souiller la pureté de celle qui portait son nom.

Pile et face · 第 13 / 20 段