jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,--ils
exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi
eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire
l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de
canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché
de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise
au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter
des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un
salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même
mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les
conséquences et de prononcer les jugements.»
Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une
fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige
tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de
gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des
arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla
longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis,
à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa
rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa
place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers
le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.
Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures
de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis
que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient
comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace,
satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou
étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent
parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec
convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au
milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce
luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait
son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui
perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un
rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une
valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes
demi-nues, palpitantes, l'oeil voilé, savourant la volupté secrète du
tournoiement et du vertige.
La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part
que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies
femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et
d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace
embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la
peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux
humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est
là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la
fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se
transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles,
dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et
possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons
le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les
hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux,
Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les
tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et
ne s'en détacha plus.
Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade,
atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne,
admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant
son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un
point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène,
autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté,
était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre
en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs
générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur
mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front
était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure
épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux
longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme
intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à
l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection
qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge
vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras
ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa
démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents.
Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans
l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme
rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de
vierge.
Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à
demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux
et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir,
ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous
sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva
soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe
en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À
cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de
nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son
bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.
«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous
ennuieriez.
--Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous
êtes, répondit l'artiste.
--Un compliment?
--Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»
Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.
«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne
dansez-vous pas?
--Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été.
--M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre
jeunesse.
--Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de _Giselle_; mais en
dehors des salons.
--Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.
--Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous
regarder.
--Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu
hautaine, que je me suis occupée de vous.
--Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot
avec vivacité.
--Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.»
Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise
avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.
«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de
mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre
Gaston!... C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs;
est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit,
il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le
monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un
verre de punch.»
À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en
quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour
de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître
celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et
les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse
dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la
maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs,
lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux
favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.
«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?
--Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce
que vous faites les grandes dames maintenant!
--Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.
--Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous
rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de
la calomnie.
--Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner
ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?
--C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion
je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de
Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans,
lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous...
--Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.
--Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos
dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et
cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte
lorsqu'on le lui dira en face?»
Le baron haussa les épaules.
«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?
--Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne
homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher
baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il
ébauchait votre oeuvre. Vous m'écoutez avec impatience... au revoir, je
vais m'offrir du punch.
--J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage,
si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main:
que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre
balance.
--Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la
peinture dans ma personne?
--Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc.
--Vous n'êtes pas dégoûté.»
Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs,
alors établis près d'un buffet.
«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.
--Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire
poser... à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je
ne travaille que pour les femmes honnêtes.
--Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il
ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête
et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous
rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime.
--Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.
--Et vous avez créé un chef-d'oeuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est
plus belle que Justinia.
--Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher?
--Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais
avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une
loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au
premier, sur le devant.
--Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait
vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien
qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise,
et je bats en retraite.
--N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le
baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.»
L'artiste fit un demi-tour.
«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il à
Beauchesne.
--Du nom d'une de vos terres, je suppose.
--Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma
vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.
--Où voulez-vous en venir?
--Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la
peindre en Suzanne.
--Avant ou après le bain?
--Non, pendant.
--Accepté.
--Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon
ce Faruc qui vous intrigue.
--Soit.
--Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de
mettre le tableau au Salon.
--Écoutez donc...
--Oui ou non? dit Bouchot.
--Oui, murmura le baron un peu ahuri.
--Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en
s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger
la morale.»
Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le
coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant
lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être
entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du
monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui
passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le
sourire aux lèvres.
«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et
chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il
donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que
toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait
tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation
d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière
d'or, et cela finit toujours par réussir.»
Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade,
placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame
qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène
regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste
se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une
jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.
«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où
ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et
j'ai besoin de respirer un autre air.»
René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société
parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme
d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de
vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des
femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées.
Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir
besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il
passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse
des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque
d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot
parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais
goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe,
équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout
était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société
élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à
Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande
commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un coeur palpitait
sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même,
et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand
rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de
Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme
d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux
anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son
incontestable bravoure.
Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne
faisait plus parler de lui,--on le disait dominé par une actrice du
Théâtre-Gaulois,--fut présenté chez la marquise de La Taillade. La
futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par
une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec
empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du
danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa
vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à
présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait
s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à
raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont
l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de
son espèce.
Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal
plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le
caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à
l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle
n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère
avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à
sa nature correcte.
«Voyons, se disait Bouchot, tout en manoeuvrant pour gagner l'extrémité
du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez
moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis
aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les
femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de
Champlâtreux.»
Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à
revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient
closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le
cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier,
ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le
front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre,
qu'il ne bougea pas.
Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir
sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche
noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa
barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits
de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient
sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant
d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les
années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de
douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On
sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si
droite, si aimante et si digne d'être aimée.
«Gaston!» dit enfin Bouchot.
Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se
réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.
«Que me veut-on?» demanda-t-il.
Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.
«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué.
--J'en arrive.
--Et Catherine?
--Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort.
--Ta femme ignore ton retour?»
Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il
détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues
bleuâtres s'entre-croisaient.
«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la
chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé?
--Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de
dormir.
--Bonsoir, alors.»
Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en
large; soudain il se rapprocha de son ami.
«Je souffre, lui dit-il les dents serrées.
--Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu
me confies la cause de ton chagrin.
--Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai
mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.»
Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.
«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais
assez pour le deviner.»
Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et
affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.
«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé.
--Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?»
Gaston reprit sa promenade.
«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche
fiévreuse.
--Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la
pendule.
--Aujourd'hui, à dix heures.
--Dois-je venir ou t'attendre?
--Attends-moi.»
Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger
lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se
tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis,
comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il
salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule.
«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de
M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça
nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence,
à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la
coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable... Bah, pas de
zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.»
Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra
sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher.
«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur
annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en
débarrasse Gaston.»
II
MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.
Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des
répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége,
puis envoyé à Paris pour y faire son droit.
A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières,
un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs
ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte
la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle
affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou
rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne
furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le
résultat final de leurs efforts.
Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un
cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la
fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille
livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre,
grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle
avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui
luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait
embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à
décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux
pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de
Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer
dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.
Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de
nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la
surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en
quelque sorte par Mademoiselle,--dont la fortune inespérée de son neveu
avait calmé les dernières craintes,--Aimée occupait l'ancienne chambre
de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son
grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque
toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir
les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare
qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait
toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le
nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue
Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.