voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait
avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son
accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un
jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au
bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.
«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué.
--Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.
--Savez-vous combien de lieues il y a d'ici à Houdan?»
Le jeune garçon se mit à rire et hocha la tête d'un air entendu.
«Dame, dit-il, il y en a bien sûr plus que vous n'en pouvez faire
aujourd'hui.
--C'est donc plus loin que Paris?
--Ça se pourrait tout de même bien.
--Mais enfin, reprit Gaston, ne pouvez-vous me renseigner à peu près?»
Le Normand, sans ralentir son pas, qui obligeait Gaston à hâter le sien,
resta quelques minutes sans répondre.
«Pour ne dire que la vérité du bon Dieu, dit-il en se pinçant la
mâchoire inférieure, j'ai entendu Claude affirmer qu'il y a douze
lieues; mais vous le connaissez, le gros Claude, c'est un rude marcheur
et ses douze lieues doivent en valoir quinze.
--Quelle est la première ville que je dois rencontrer?
--Pontchartrain, pardine, puisque vous suivez la route qui y conduit.»
Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son
interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là,
comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit
courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher
sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il
longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les
feuilles sèches et s'endormit.
Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston,
pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés,
traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de
Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se
déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui
s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre
haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait
découragé sur ses pieds meurtris.
Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons
approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le
prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir,
s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à
Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce
moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les
voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas
s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre
heures.
Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri.
Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et
depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il
lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage,
et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline
allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines
se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste,
découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants
de la première ferme qu'il rencontrerait.
Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un
instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra
dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément
s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait
trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière;
déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron.
Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres,
sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les
hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.
Comme il battit, le coeur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste
s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras
levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait
tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les
points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur
la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles
qu'il fallait éviter.
«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie.
Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes,
d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.
Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large
bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître.
«Mon parrain!» cria-t-il.
Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt.
Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le
soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile,
errant, abandonné.
Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il
abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la
nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui
l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris
autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston
avança, le coeur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient,
ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes,
avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout
ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe
pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent
magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne
rencontre!» aurait dit Catherine... Catherine, Mademoiselle, le docteur,
comme il allait les embrasser!
La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages,
éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux
buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais
l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de
nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour,
il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût
été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on
emprunter des ailes à l'oiseau.
Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à
cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui
servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne
voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait
plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une
souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses
pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés,
adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à
défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave
du clocher sonna minuit.
L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit
au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules,
coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston
plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan
de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus
tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan.
Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait
son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une
soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces
deux pensées lui tenaillaient le coeur à mesure qu'il pénétrait dans la
grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons.
L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le
silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval
hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu.
Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la
maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture
de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du
messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui
boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet
emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures
et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques
pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a
revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos,
nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est
tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant.
Quel calme dans la ville! L'heure sonne... une... deux... deux heures!
Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui
semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil,
regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il
retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles
savaient... L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à
coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient
d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses
rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour,
cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure
sur le bronze par le marteau du beffroi.
L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur
ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir.
Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà
dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont
le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite
maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au
couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les
roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande
allée, une brouette chargée de pierres!
Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son
heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête
lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le
ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le
printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux
bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée
de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi.
Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi
sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever
en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite
fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste?
Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce
l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La
petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant.
«Qu'y a-t-il, Aimée? demande Mademoiselle avec surprise.
--Un homme! là, bonne amie!
--Un homme, répète une grosse voix, voyons un peu cette belle histoire;
quelque voleur de pommes, sans doute.
--Catherine, c'est moi!» murmure Gaston d'une voix défaillante.
La servante s'arrête, la bouche entre ouverte, les yeux indécis, devant
ce petit mendiant agenouillé, dont les bras sont tendus vers elle.
«Je suis Gaston,» s'écrie-t-il.
Catherine se précipite vers lui, le soulève, et court, vers
Mademoiselle.
«Gaston, monsieur Gaston!» crie-t-elle d'une voix pleine de sanglots.
Et elle presse contre sa poitrine le pauvre enfant meurtri, fiévreux,
méconnaissable sous ses haillons, dont les bras se sont noués autour de
son cou. Gaston voit le visage de sa tante se pencher au-dessus du sien;
il veut lui sourire, la nommer: sa tête et son coeur se brisent, il
s'évanouit.
* * * * *
Quelles ombres épaisses! quel chaos autour de Gaston! Quels bruits
funèbres, quels cris désespérés, quels sifflements! Il marche, il court
sur une route semée de pointes de fer, et Blanchote le poursuit armée
d'une lanière de cuir garnie de plomb. Blanchote, échevelée, livide,
effrayante, le front marqué d'une tache rouge, les yeux sanglants, et
dont la dent aiguë déchire la lèvre. Un fleuve barre le passage, un
fleuve aux flots noirs, profonds, où des monstres hideux nagent entre
deux eaux... Il faut échapper à la furie... Gaston se précipite, l'onde
jaillit, bouillonne, se referme; il étouffe, et Bouchot, les yeux fermés
comme pour ne pas le voir, danse sans trêve parmi les nénuphars et les
roseaux... Un canon, maintenant, un canon gigantesque dont les roues
d'acier passent et repassent sur le corps de Gaston, qui ne peut ni
bouger, ni crier, ni fuir. Puis des corbillards qui défilent, suivis par
des orphelins; des cierges, des rires, le son de l'orgue, des
blasphèmes, des malédictions. Les enfants de Mme Hubert, mille autres
enfants qui pleurent, qui ont faim, qui se lamentent, tandis que de
grandes femmes sèches aux yeux louches, aux ongles noirs et crochus, les
dépouillent de leur blouse. Encore la route aux pointes de fer, encore
Blanchote! Ah! toujours marcher sans réussir à lui échapper! Une
fenêtre, un abîme, un gouffre! Qui donc rit ainsi? C'est elle qui
s'avance par bonds; elle approche; le gouffre, tout, plutôt que le
contact de ce meurtrier... le vide... le vide... toujours tomber...
enfin!
Lorsque Gaston revint à lui, il regarda longtemps les rideaux du lit sur
lequel il était couché; puis un faible sourire se dessina sur ses lèvres
pâles. Il tourna un peu la tête et aperçut le doux visage de
Mademoiselle, qui le contemplait. Il voulut sortir ses mains de dessous
le drap et ne put y parvenir.
«Ah! chère tante, dit-il d'une voix basse, essoufflée, à peine
distincte, quel vilain rêve! on m'avait emmené loin de toi et je me
sentais mourir.»
Il dut fermer les yeux; la lumière, bien que faible, le forçait à
clignoter. Il sentit les lèvres de Mademoiselle se poser sur son front.
«Comme je t'aime!» murmura-t-il.
Puis il tomba dans une sorte de somnolence, douce, bienfaisante,
paisible. Tout à coup, il entendit causer à voix basse dans la chambre;
on lui prit le bras, une oreille se posa sur sa poitrine, il fit un
effort et rouvrit les yeux.
«Bonjour, mon parrain,» dit-il.
Le docteur se rapprocha.
«Tu me reconnais donc?»
L'enfant se contenta de sourire.
«Où te sens-tu mal?
--Nulle part, mon parrain; seulement j'ai rêvé...
--Ne parle pas,» dit le bon docteur, qui saisit la main de sa vieille
amie et murmura: «Nous le sauverons.»
Gaston se rendort, calme et heureux. Plus de rêves, plus de cauchemars
effrayants, plus de cris désordonnés, plus de cercle de feu autour du
front. Il ne peut mourir à présent que ses amis l'entourent, et que la
grande horloge remplit la maison de son tic-tac familier.
Combien de temps dormit l'enfant? il ne le sut que plus tard. Toujours
est-il qu'il se réveilla peu à peu, ouvrit les yeux et sourit aux
personnages des tapisseries qui ornaient les murs de la chambre de sa
tante, et qu'il connaissait si bien. Il tourna doucement la tête vers la
croisée. Mademoiselle, assise dans son grand fauteuil, cousait;
Catherine tricotait. Catherine, elle était toujours la même; mais
Mademoiselle, comme ses cheveux, si noirs autrefois, étaient devenus
blancs, comme son visage si frais était devenu pâle, comme ses yeux
jadis si limpides, si brillants, semblaient fatigués! Une larme humecta
les paupières de Gaston à la vue de ces tristes changements. Il allait
parler lorsque la petite fille qu'il avait vue dans le jardin apparut à
l'improviste. Catherine se leva, ouvrit de grands yeux et posa un doigt
sur ses lèvres. L'enfant s'arrêta interdite, et s'avança sur la pointe
des pieds, regardant vers le lit du malade.
«Il dort donc toujours, M. Gaston? demanda la petite fille.
--Oui, répondit Mademoiselle, aussi ne faut-il pas faire de bruit.
--Pourquoi est-il revenu si mal habillé? Il m'a fait peur.
--Je te l'ai déjà dit; c'est parce qu'il était pauvre, répondit
Mademoiselle, dont les yeux devinrent humides.
--Pourquoi ne se lève-t-il pas pour jouer avec moi?
--Parce qu'il est encore trop faible, mademoiselle Aimée, dit Catherine
à son tour.
--Mais puisque grand-père prétend qu'il est guéri! Se lèvera-t-il
demain?
--Peut-être, si vous êtes sage et si vous ne troublez pas son sommeil.
Allez jouer, ma mignonne, et fermez les portes sans bruit.»
Gaston suivit des yeux la petite fille, qui, tout en se retirant,
regardait de son côté; au moment de disparaître, elle lui fit une belle
révérence. L'enfant se souleva, ses bras s'étendirent.
«Ma tante, Catherine, s'écria-t-il, je voudrais vous embrasser.
Les deux femmes vinrent tomber à genoux auprès du lit. Comme il les
enlaça de ses bras faibles, comme ses lèvres pâles prodiguèrent les
baisers! comme ils pleuraient tous trois avec entrain, de joie bien
entendu! et Dieu, qu'on bénissait, emplit soudain la petite chambre des
rayons de son beau soleil.
«Assez, dit une voix forte, pas d'émotion violente! Le progrès doit
apprendre à l'homme à dompter...»
Le bon docteur ne put achever; attendri comme s'il eût vu la réalisation
de l'une de ses utopies, il pleura lorsque son filleul lui entoura le
cou de ses bras amaigris.
Huit jours plus tard, Gaston convalescent descendit dans la salle à
manger, précédé par Aimée, soutenu par sa tante et suivi par Catherine.
On l'établit près de l'horloge, selon son désir. Peu à peu, il raconta
sa lamentable histoire, et Dieu sait les flots de larmes qu'il fit
couler. De son côté, il apprit que son parrain avait entrepris cinq fois
le voyage d'Alsace pour le chercher, et que Catherine avait erré durant
huit jours au milieu des rues de Paris, dans l'espoir de le rencontrer.
Tout en écoutant, Gaston baisait les beaux cheveux de sa tante, ces
cheveux que la douleur causée par sa perte avait blanchis.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
I
LA MARQUISE DE LA TAILLADE.
Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies
sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze
heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros
flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol,
et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares
piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la
grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être
élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans
un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en
frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la
tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque
narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand
trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure,
sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique,
appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel
mouvement.
Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le
malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue
Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se
trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A
travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait
la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans
le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements
intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au
dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux
laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs
maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de
remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot
dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant
un perron vitré.
Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la
portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un
vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient
un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier,
débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre
blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque
côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les
formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient
jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme
s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement
ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le
visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs
et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu
dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il
était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on
reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier
aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur
anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques
pas, lança un coup d'oeil familier aux deux huissiers placés devant une
large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça
d'une voix retentissante:
«M. Bouchot des Étrivières.»
Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré
par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom
s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont
les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou
quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti,
échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manoeuvra
pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison,
entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse.
Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque
la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.
«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et
harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est
absent.
--Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.
--Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la
célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise
d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en
route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.
--Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina.
--Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?
--Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du
coeur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.»
La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:
«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.»
Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du
fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa
main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta
sur son oeil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer
celui qui venait de prononcer son nom.
«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.
--Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de
pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné
ce soir, cher monsieur; il va bien.»
M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous
les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes
pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste.
Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez
au vent, se décora l'oeil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la
marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule
des courtisans se dispersa.