Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur
sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante,
emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le
quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande
d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la
Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants
oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux
arcs dessinés par leurs ailes.
«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc
arrivé?
--Nous nous sommes endormis.
--C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu
plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc;
il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou
de consulter sa _Clef des songes_... un rude livre, celui-là, pour toi
qui les aimes.
--J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais
Catherine venir au-devant de nous.»
Bouchot avait passé son bras autour du cou de son ami et l'entraînait
doucement loin du fleuve.
«Pourquoi n'irions-nous pas dans ton pays? reprit-il. Je n'ai plus envie
de me noyer, moi. Hier au soir, je ne dis pas, c'était convenu. Mais à
présent, je trouve ça bête, d'aller mettre si peu de viande dans tant de
bouillon.
--Nous n'aurions plus à souffrir, murmura Gaston.
--Hum! on ne sait pas, vois-tu. Le père Faruc a beau dire, l'enfer,
c'est peut-être vrai. Se jeter à l'eau pour se réveiller sur un gril, en
face d'un grand diable qui vous retourne avec une fourche, comme une
côtelette!... Allons plutôt à Houdan.
--Il nous faudrait de l'argent.»
Bouchot se tira les oreilles avec énergie.
«Je le connais, ce refrain-là, dit-il. Pour boire, de l'argent; pour
manger, de l'argent; pour aller à Houdan, de l'argent. Pas une seule
chose qu'on puisse se procurer sans argent!... Si, ma foi, les
toutouilles.»
Tout en causant, les deux amis s'engageaient dans la rue Planche-Mibray.
«Voyons, quelle somme nous faudrait-il? demanda résolument Bouchot qui
s'arrêta.
--Pour aller à pied?
--Parbleu!
--Au moins quarante sous.»
L'énormité de la somme donna lieu à de longs débats; on calcula les
dépenses probables, et, d'économie en économie, on arriva à se contenter
de trente-cinq sous. La détermination bien arrêtée de se rendre à Houdan
effaça toute idée de suicide de l'esprit des deux enfants. Ils se
promirent de supporter avec patience les mauvais traitements, certains
désormais que leurs souffrances auraient une fin. De longs mois
s'écouleraient peut-être avant que les pourboires de l'apprenti,
soigneusement mis en réserve, constituassent le capital jugé nécessaire
pour l'entreprise. Qu'importe! le ciel n'était plus morne, maintenant;
l'espoir l'éclairait. Bouchot s'anima si bien, qu'il exécuta le pas de
_Giselle_. Il se voyait déjà sur la grand'route, chaussé de souliers
renforcés de clous pour la circonstance.
«Le côté ennuyeux, dit-il en interrompant sa danse, c'est que je vais
inaugurer ce beau projet par une toutouille. Pas moyen de l'éviter,
celle-là. Allons, adieu; je préfère me la payer tout de suite; j'aime
les affaires bâclées.»
Il embrassa Gaston qui, moins résolu, ne gravit l'escalier qu'avec
lenteur.
«C'est toi, petit, lui dit une voix rude au moment où il atteignait le
palier du second étage; es-tu bien pressé?
--Non, monsieur Faruc.
--Alors tu vas aller me chercher mon pain et mon lait.»
Heureux de l'occasion que lui fournissait le hasard de retarder
l'instant où il se trouverait en face de sa belle-mère, Gaston
s'empressa de redescendre. A peine hors de l'allée, il vit apparaître
son père et Blanchote. Le soudard se redressa, remonta son sac avec
mollesse et pressa plus fort le bras de sa compagne qu'il soutenait.
«Où vas-tu, mon luron? demanda-t-il.
--Faire une commission pour M. Faruc.
--Bon; un brave homme, celui-là.
--Une vieille canaille», bégaya Blanchote.
Alexis l'entraîna, et le triste couple disparut dans la sombre allée.
Gaston comprit qu'on ne s'apercevrait pas qu'il avait découché, ce qui
le soulagea d'un grand poids. Au coin de la rue des Arcis, il vit le
père de Bouchot qui, appuyé contre une borne, se parlait à mi-voix avec
force gestes. Le cordonnier reconnut l'ami de son fils.
«Gaston, cria-t-il, écoute un peu.»
Il se raidit, puis se pencha tout à coup vers l'enfant;
«Sais-tu où je demeure? lui demanda-t-il d'un air confidentiel.
--Oui, répondit Gaston surpris.
--La farce est bonne», continua l'ivrogne, qui se mit à rire aux éclats.
Soudain il reprit son sérieux, considéra Gaston avec fixité, passa
plusieurs fois sa main sur son front et commença à pleurer.
«Tu sais où je demeure, s'écria-t-il enfin entre deux hoquets, et je ne
le sais plus, moi! je n'ai plus d'asile!... C'est la faute de ton père,
reprit-il avec énergie, il a bu ma maison!...»
Bouchot survint.
«La femme ronfle, murmura-t-il à l'oreille de Gaston, la toutouille sera
pour ce soir.»
Le brave enfant, aidé par son ami, essaya d'entraîner son père. On
allait à droite, à gauche, en arrière, en avant; parfois le cordonnier
s'arrêtait court, prêt à choir sur ses guides.
«Voulez-vous marcher droit, mes drôles, et ne pas me tirailler de cette
façon? Toi, Bouchot, je te rosserai en rentrant pour t'apprendre le
respect... C'est égal, ce gredin de La Taillade, plus il boit, plus il
est solide... C'est comme moi, du reste.
--Il prétend, répliqua Bouchot, qui fit une légère grimace à l'adresse
de Gaston, que vous ne pourrez pas monter l'escalier tout seul.»
Le cordonnier recula pour assurer son équilibre.
«Veux-tu parier un litre à douze et une salade d'oeufs durs que je monte
sur la colonne Vendôme?... Tu n'oses pas, feignant!
--Si; mais...
--Allons-y.»
L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.
«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»
Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un
voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un
quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la
pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de
salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se
mit à l'ouvrage.
«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs
enfants... Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que
d'être mort.»
Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de
l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme
peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.
Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la
maison de la rue Jean-Pain-Mollet.
«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je
commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas,
garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je
viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»
Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard
se rasait.
Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un
huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant
soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances
véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs.
Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon
l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois,
tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son
âge ou de sa mise.
Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il
ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines
heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait
rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui
offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que
celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait
cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait
à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces
personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce
vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la
confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette
contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu
soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer?
Quelle connaissance du coeur humain chez ce recors à la tenue simple,
propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?
Le père Faruc, qui frisait la soixantaine, devait être un ancien beau.
Il emprisonnait son corps dans un de ces habits bleus sous lesquels nous
revoyons tous notre aïeul, et ses jambes dans un pantalon à pont
maintenu par les classiques bretelles en tapisserie. Des souliers
découverts, à boucles d'argent, montraient un pied menu et des bas bleus
chinés. Autour de son cou s'enroulait une cravate de foulard nouée avec
une négligence étudiée. Cet ensemble était surmonté d'une tête ronde, à
demi chauve, au regard clignotant, aux paupières rouges et sans cils, au
nez proéminent. La bouche large, sensuelle, était encore bien garnie;
mais le teint vineux, couperosé, dartreux du vieillard contrastait avec
sa mise si nette.
«C'est l'homme le mieux chaussé du quartier, disait Bouchot, mais quelle
tête! Avec des cornes, on en ferait celle d'un satyre.»
En réalité, le satyre existait sans les cornes. La vue d'une jeune femme
suffisait pour incendier les prunelles fauves de l'homme d'affaires,
dont les narines se dilataient alors outre mesure, et qui caressait avec
complaisance son menton toujours frais rasé.
Les vices, pas plus que les qualités, ne passent longtemps inaperçus,
aux yeux clairvoyants du peuple, et un sobriquet amical, flétrissant ou
malicieux, vient presque toujours remplacer le nom propre de celui qui,
à un titre quelconque, mérite qu'on s'occupe de lui. Les dettes que le
père Faruc se chargeait le plus volontiers de recouvrer étaient celles
contractées par de jeunes ouvrières, et Dieu sait de quels à-compte le
vieux loup se contentait. Le sobriquet qu'on lui avait donné n'est pas
de nature à pouvoir être rapporté; mais, dans un autre ordre d'idées, il
valait celui de la Chipparde, par lequel on désignait généralement
Blanchote.
Après avoir dégusté sa tasse de café, sans songer à convier son petit
commissionnaire, le vieillard bourra son portefeuille de factures,
brossa son chapeau à larges bords, et sortit pour commencer sa tournée
ordinaire.
«Lorsque tu seras plus grand, disait-il à Gaston tout en fermant sa
porte, je t'apprendrai mon métier.
--Vous lui mettrez donc un coeur de bois dans la poitrine, s'écria un
jeune ouvrier chargé d'une salade, d'un morceau de jambon et d'une
bouteille de vin.
--Toujours farceur, ce Péruchon!
--Pas assez, par malheur, pour faire rire tous ceux que vous faites
pleurer.
--Tu t'occupes trop du prochain, mon garçon, ça te rendra malade.
--A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis
pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,--et
il disait vrai--mais je donnerais volontiers une heure de travail par
semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà,
Gaston, où vas-tu?
--Voir si mon père a besoin de moi.
--Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de
tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon
jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?
--Oui, répondit Gaston qui rougit.
--Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis
pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce
gamin-là reçût un poing fermé sur l'oeil de temps à autre; ce serait, je
crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»
Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de
vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq
ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez
l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et
de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le
fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté
contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant
devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de
pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça
ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses
besoins. Doué d'un coeur d'or, le jeune garçon répondit par une
application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et
devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il
exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de
son fils, ne formait plus qu'un voeu, celui de le voir se marier,
lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.
Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade
à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune
ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant.
L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de
l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait
séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait
toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à
craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de
boire en cherchant à se consoler.
Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois,
malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.
«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait
parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»
L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les
instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille,
l'_Histoire de Charles XII_ et le _Siècle de Louis XIV_. Lorsque
Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son
jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui,
sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait,
exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la
lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et
ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il
puisait dans les oeuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.
Après un copieux déjeuner auquel les convives firent honneur, Péruchon,
qui travaillait chez lui, partit pour reporter son ouvrage. Gaston
remonta chez son père. Le soudard et Blanchote dormaient. L'enfant
redescendait lorsqu'une femme, vêtue d'une misérable robe, coiffée d'un
mouchoir, les yeux rouges, les traits pâles et fatigués, apparut sur sa
porte entre-bâillée.
«Je te guettais, mon petit Gaston, dit-elle à mi-voix, j'ai une longue
course à faire, veux-tu me rendre le service de rester avec les enfants?
--Oui, madame Hubert.»
Gaston pénétra dans une vaste pièce aussi pauvrement meublée que sa
propre demeure. Son entrée fut saluée par cinq petites voix dont les
propriétaires, à peine vêtus, vinrent se cramponner à ses habits. Mme
Hubert acheva de nouer un paquet de hardes et jeta sur ses épaules un
châle déteint.
«Vous serez sages, mes petits anges, vous obéirez à Gaston?
--Oui, répondirent à la fois les gamins, dont le plus âgé pouvait avoir
sept ans; mais tu nous apporteras du pain?»
Mme Hubert essuya une larme avant de se tourner vers Gaston.
«Tu ne les laisseras pas seuls, n'est-ce pas? lui dit-elle d'une voix
suppliante; je vais me hâter.»
A peine fut-elle dehors, que Gaston s'établit sur une chaise.
«Voyons, allez-vous me faire enrager comme l'autre jour? demanda-t-il en
souriant.
--Non, répondirent les petits, qui paraissaient soucieux.
--A quoi voulez-vous jouer?
--Raconte l'histoire de Barbe-Bleue.
--Celle du Petit-Poucet.
--Dessine-moi des bonshommes.
--Jouons plutôt à la dînette», dit une petite fille de cinq ans, aux
cheveux bouclés.
Tous les yeux s'agrandirent à cette proposition.
«Oui, jouons à la dînette, répétèrent les enfants avec timidité.
--Avez-vous gardé quelque chose de votre déjeuner?
--Nous n'avons pas déjeuné, reprit la petite; c'est pour ça que je veux
jouer à la cuisine, tu mettras du pain, toi.»
Gaston sentit son coeur se gonfler; sans la rencontre de Péruchon, lui
aussi eût été à jeun.
«Nous avons très-faim depuis hier, continua l'enfant, qui parla à voix
basse, nous ne le disons pas à maman parce qu'elle se met à pleurer.
--Attendez-moi, dit Gaston, et surtout ne bougez pas.»
Il courut chez son père, fureta dans tous les coins, et ne put découvrir
le moindre morceau de pain. Sur la table, entre la pipe d'Alexis et le
cabas de Blanchote, reluisaient quelques pièces de monnaie. Gaston
compta la somme des yeux et avança la main. Il crut voir remuer sa
belle-mère et s'éloigna sans bruit.
«Ah! s'écria-t-il, mon parrain a raison, le monde est mal fait.»
Il descendit quatre à quatre chez Péruchon; l'ouvrier n'était pas
rentré, et, par hasard, il avait emporté sa clef. Gaston remonta
désespéré; il trouva les enfants assis en rond, la faim les tenait
tranquilles. D'un coup d'oeil ils virent que leur ami revenait les mains
vides; le plus jeune se mit à pleurer,--il voulait du pain. Gaston
achevait à peine de le consoler, que la petite fille fondit en larmes.
On eût dit que ses frères n'attendaient que ce signal: un vacarme
affreux résonna dans la misérable chambre, et ce fut en pleurant
lui-même que Gaston supplia les enfants de patienter.
Au moment où les pleurs et les cris redoublaient d'intensité, un coup de
pied ébranla la porte.
«Voilà Croquemitaine qui passe», dit une voix du dehors.
Les enfants se turent et se pressèrent contre leur gardien.
«Le premier qui chante, je le fourre dans mon sac, continua la voix.
--Bouchot! s'écria Gaston, qui courut vers le palier.
--Comment, c'est toi qui leur donnes des leçons? dit l'apprenti
stupéfait.
--Les malheureux ont faim, répondit Gaston, qui pressa le bras de son
ami.
--Ils ont faim! Ah, les pauvres mômes!
--Tu vas nous donner du pain, toi, Bouchot, s'écrièrent les enfants, qui
saisirent le tablier de l'apprenti.
--Ils vont me faire pleurer, ces moucherons-là, parole d'honneur!
Lâchez-moi, gredins, ou je cogne.»
Les doigts cramponnés au tablier s'ouvrirent, et les enfants, surpris du
ton de Bouchot, reculèrent avec effroi. D'un bond l'apprenti gagna
l'escalier, rappelé en vain par son ami. Ce départ fut pour les petits
une nouvelle cause de désespoir; ils recommencèrent à pleurer, mais
cette fois en silence. Tout à coup Bouchot reparut, il tenait son
tablier relevé par les deux coins. Il s'avança jusqu'au milieu de la
chambre en exécutant le pas de _Giselle_ et découvrit à l'improviste un
pain rond et une tranche de fromage d'Italie. En moins d'une minute,
chaque gamin fut armé d'une tartine que l'apprenti délivrait, après
s'être fait embrasser sur les deux joues et dire: Merci.
«Comment as-tu fait pour te procurer ces provisions? dit enfin Gaston.
--Ah! voilà! Il y a des choses cocasses dans la vie. Par exemple, si
nous étions morts hier, ces mioches-là pleureraient encore au lieu de
lécher le dessus d'une tartine. Figure-toi que mon père s'est éveillé
avec l'idée que Mme Fritz attendait après ses bottines, et me voilà en
route. Une brave femme, Mme Fritz! elle s'est souvenue qu'elle me devait
un arriéré de pourboires. Elle fouille dans sa bourse, je tends la
patte, v'lan, dix sous! Je n'ai fait qu'un saut pour te les apporter, je
ne me doutais guère que tu élevais des moutards et que mon pourboire
décamperait si vite.»
Les enfants se groupaient de nouveau autour des deux amis en montrant le
reste du pain.
«Ont-ils faim, ces gueux-là! s'écria l'apprenti; j'ai peur qu'ils
n'attrapent une indigestion. C'est une règle de ne pas trop se bourrer
lorsqu'on est resté longtemps sans manger; nous le savons par
expérience, toi et moi. Tiens, une idée... Attention, crapauds, celui
qui m'imitera le mieux aura la plus grosse part.»
Et Bouchot, grave, sérieux, imperturbable, commença la danse de
_Giselle_. Les pauvres petits, avec une attention comique,
reproduisaient les gestes et les gambades qu'ils voyaient exécuter,
tandis que Gaston riait de tout son coeur en préparant de nouvelles
tartines. Rassasiés à la fin, les enfants réclamèrent de Gaston
l'histoire du _Petit Poucet_.
«Allons doucement, dit tout à coup une voix dans le corridor;
voyez-vous, madame Hubert, je ne suis pas méchant; mais je voudrais que
votre mari reçût une volée qui l'obligerait à revenir près de vous.»
La porte s'ouvrit, et la malheureuse mère, pâle, défaillante, soutenue
par Péruchon, s'affaissa sur une chaise et laissa rouler sur le carreau
le paquet dont elle était chargée.
«Vous êtes là, vous autres? s'écria l'ouvrier; un verre d'eau, mes
garçons, et vite.»
Les enfants, effrayés de la pâleur de leur mère, lui prenaient les
mains.
«Pauvres petits!» dit-elle.
Elle aperçut le reste du pain et se redressa.
«Ils ont mangé? s'écria-t-elle en regardant les deux amis.
--Oui, madame Hubert; nous avons fait la dînette,» répondit Gaston.
La pauvre femme se couvrit le visage de ses mains et sanglota. Soudain
elle se dirigea vers les deux amis, et les pressa contre sa poitrine.
«Soyez bénis, murmura-t-elle dès que l'émotion lui permit de parler,
soyez bénis, chers enfants sans mères, qui avez eu pitié des miens.»
Gaston et Bouchot, attendris par cette caresse, sentirent leurs larmes
déborder. Les enfants interdits n'osaient bouger, à l'exception de la
petite fille qui, après avoir dénoué le paquet rapporté par sa mère,
étalait en jouant les misérables hardes qu'il contenait. Péruchon
s'était croisé les bras d'un air farouche.
«Il faut manger aussi, madame Hubert, dit l'apprenti; nous voilà tous à
pleurer comme si le père Bouchot venait de nous flanquer une toutouille,
et cependant nous sommes heureux.
--Je ne suis pas méchant, dit enfin Péruchon d'une voix grave, mais je
voudrais avoir une jambe dans le dos pour m'administrer une série de
coups de pied quelque part. Comment, canaille, continua l'ouvrier qui se
prit par les cheveux, tu vas au cabaret, au bastringue, au Petit-Lazari
payer du flanc à des princesses, tandis que là, au-dessus de ta tête,
une mère porte ses nippes au mont-de-piété pour nourrir ses petits!...
Consolez-vous, madame Hubert, ça ne peut pas durer, et c'est moi qui me
charge d'y mettre ordre.
--Il m'amuse, Péruchon, avec sa jambe dans le dos, murmura Bouchot à
l'oreille de Gaston, qui l'entraînait.
--Vous êtes deux braves coeurs, dit l'ébéniste qui les rejoignit sur le
palier, et il faut que je vous embrasse à mon tour. Les hommes,
ajouta-t-il philosophiquement, se divisent en deux catégories...
--Les petits et les grands, dit Bouchot qui interrompit sans façon.
--Non, les bons et les mauvais, continua l'ouvrier.
--C'est comme le cuir, les pommes de terre frites et le coco, alors.»
En ce moment, le père Faruc rentrait.
«Celui-là est bon, dit à son tour Gaston, il donne souvent de l'argent à
la mère d'Alice.»
Péruchon fit le geste d'administrer des coups de canne.
«Un vieux drôle qui paye la mère pour... suffit, dit-il en voyant les
deux amis l'écouter avec attention. Vous me connaissez; je ne suis pas
méchant, n'est-ce pas? Eh bien, le père Faruc dégringolerait l'escalier
du haut en bas, suivi par la mère d'Alice, que j'aurais de la peine à
les relever sans rire.»
Le doux sommeil que goûtèrent cette nuit-là Gaston, Bouchot et Péruchon!
Quelle salutaire chose pour le corps et l'esprit qu'une bonne action!
Heureux les riches! c'est par des bienfaits qu'ils comptent les heures,
et comme ils doivent bénir leur fortune qui les met à même de se répéter
chaque soir le beau mot de Titus!
X
ALEXIS VOIT CLAIR.