--Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col.

D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu

des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme

modèle du genre?... Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet,

son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à

cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette

brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus

le marché... _Veillons au salut de l'empire!_... C'est la chanson du

vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz.

J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est

peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui

demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire... Regarde donc ce gros

chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo

n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la

mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus... _Enfants,

c'est moi qui suis_... C'est bon, je me tais; on peut bien oublier...

Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de

devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils

passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est

moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un

cheval... Bravo, il est complet, comme l'_Hirondelle_, le particulier

qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de

piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se

disputent; allons voir...

--Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les

livres.

--C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là,

je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant

cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.

--C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.

--Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce

papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en

ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur

lesquels il lèvera la patte,--pas celle de devant, bien entendu.»

Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou

trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit,

remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros

soupir.

«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du

marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et

moi... Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.»

Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt

distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue

des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé.

L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était

profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans

le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs

instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs

sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour

le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble

tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se

faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre

les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de

leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son

camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à

son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire

sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit

gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et

gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut

pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en

dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer

la _Marseillaise_ ou de danser en public le pas de _Giselle_; mais

chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et

Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait

raison de l'audace emportée.

La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait

aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus

d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à

cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à

connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et

considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant

il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie

s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté

avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que

là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir

le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la

misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non

cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il

devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en

attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain,

permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux

sans effort.

Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis

commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le

dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de

sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul

besoin,--besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un

an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger

d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme,

silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'oeil morne, ne rayonnait

qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il

pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à

Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but

atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote,

toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à

l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à

châtier lui-même son fils.

De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance

relative qu'elle avait due au _Coeur-Enflammé_, s'abandonnait peu à peu à

la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux,

après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors

Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le

galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait

demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote

comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait

avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et

c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource

et sans pain.

«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle.

Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle

affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston

succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut

pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot

qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à

son ami chez un boulanger.

On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve

l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si

facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes

héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de

leur probité--on se vante de cela dans le monde--n'auraient été que de

plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le

beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille

livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue

Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux

manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu,

le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des

tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il

conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui

l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le

quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit

monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au

physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied

surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à

jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion

par le docteur Fontaine.

Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une

organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas

lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses

façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il

ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait

en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop

souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce

n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur

territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient

une triomphante application.

La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier,

était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la

communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou

le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de

s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première

fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et

encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale

satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre,

admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des

chefs-d'oeuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son

père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là,

durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et

recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu

possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami,

puis entamait le grand pas de _Giselle_. Vers dix heures, il regagnait

son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une

couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons

dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre

et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la

grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les

buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du

fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas

qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour

de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des

coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs

vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote

résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.

Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de

rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en

apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier

pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement

les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle,

frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se

lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston,

pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait

mourir.

Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais

traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de

l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne

savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il

existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère,

la vengeance se disputaient le coeur de la pauvre victime. Chose étrange!

la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un

peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le

regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait

attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour

émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme.

Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui

conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le

fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les

objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades

lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et

s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à

autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de

laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le

seuil de l'allée.

«On m'a oublié», pensa-t-il.

Il se sentait incommodé par la faim, et poussa un gros soupir. Après une

nouvelle heure d'attente, il s'établit de son mieux à l'un des coins de

la porte afin d'essayer de dormir. Tout à coup il vit paraître sa

belle-mère... elle titubait.

«Te voilà, bandit! s'écria-t-elle, pourquoi n'es-tu pas rentré dîner?

--Je suis ici depuis cinq heures, répondit Gaston.

--Tu mens; nous avons mangé à six, ton père et moi.

--Pas ici, alors.

--Où donc, s'il vous plaît? chez Deffieux, peut-être? Mais tu n'étais

pas pressé de revenir, tu avais de quoi te régaler.»

Gaston, qui était presque à jeun, secoua la tête avec tristesse. En ce

moment, la fillette, qui avait voulu le ramener et le consoler lors de

l'aventure de la bouteille, descendait l'escalier, tenant à la main une

chandelle allumée.

Elle s'arrêta craintive, ses grands yeux fixés sur Blanchote.

«Où sont les dix sous que j'avais laissés sur la table? demanda la

mégère à Gaston.

--Ils sont où vous les avez mis.

--Tu les a chippés, selon ta coutume, voleur!»

Gaston releva la tête; son regard rencontra celui de la petite fille; il

rougit et répliqua, les dents serrées:

«Vous mentez!»

Blanchote tenait son cabas; elle en souffleta l'enfant, qui fut presque

renversé. Il se redressait à peine qu'il reçut un second choc. Le cabas

renfermait un objet pesant, Gaston roula sur le sol.

Aux cris poussés par la petite fille, une voisine ouvrit sa porte.

«Qu'y a-t-il donc, Alice? Es-tu tombée?

--C'est rien, m'ame Poinsot, faites pas attention; je corrige le fils à

La Taillade qui m'a volé dix sous; comprenez-vous ça! le gueux croit,

sans doute, que l'argent ne coûte que la peine de le prendre.»

Blanchote s'avançait de nouveau vers l'enfant; mais Alice eut la

présence d'esprit de souffler la lumière. La mégère traita la petite

fille de maladroite, l'accabla d'injures, et s'éloigna chancelante pour

retourner chez Pauquet. A peine Alice l'eut-elle vue disparaître,

qu'elle chercha Gaston dans l'ombre.

«Relève-toi, lui dit-elle à voix basse, elle est partie.»

L'enfant, toujours étendu sur le sol, ne répondit pas.

«Gaston!» s'écria la petite fille avec crainte.

Elle s'agenouilla, sentit la tête inerte de son petit ami, la souleva et

l'appuya contre la sienne, tandis que des larmes inondaient son visage.

«Vous mentez!» répéta soudain l'enfant d'une voix faible.

Puis il dit, comme effrayé:

«Où suis-je donc?

--Près de moi, répondit Alice; relève-toi, ta belle-mère est loin.

--Je n'ai pas volé! s'écria-t-il avec énergie.

--Je le sais bien, va. Viens chez nous.»

Gaston se releva, encore étourdi. Alice courut rallumer sa chandelle

chez le corroyeur.

«Tu saignes», lui dit un ouvrier.

Alice porta la main à sa joue et pâlit en voyant du sang sur ses doigts.

Elle revint près de Gaston qui, blessé au front, s'était rassis et

sanglotait. La petite l'entraîna vers la pompe, lui baigna le visage,

cherchant à le consoler. Bientôt rappelée par la voix de sa mère, elle

remonta précipitamment l'escalier. Gaston refusa de la suivre et regagna

le seuil de l'allée, la tête pleine de sombres résolutions.

Tout à coup il vit arriver Bouchot. L'apprenti, sans mot dire, se jeta

dans les bras de son ami. Lui aussi sanglotait.

«Qu'as-tu donc? répétait Gaston qui sentait ses larmes déborder de

nouveau; ton père t'a-t-il frappé?»

Bouchot, suffoqué, fut quelque temps sans répondre.

«Mon père s'est remarié, murmura-t-il enfin.

--Avec qui?

--Est-ce que je sais? Avec une femme, une grosse que je n'ai jamais vue.

Elle a voulu que je l'appelle maman, comme ça, à la minute; je n'ai pas

pu, moi! Est-ce que je la connais? Le père Bouchot s'est fâché; il m'a

battu, puis chassé. Ma mine la faisait rire, elle. Ah! tiens, j'en ai

assez, moi, de trimer; j'aime mieux mourir tout de suite.

--Moi aussi, répondit Gaston, qui raconta à son tour sa triste aventure.

--Ah! toi, ce n'est rien, comparativement, répliqua Bouchot, dont les

sanglots coupaient à chaque instant la voix; tu es libre une partie de

la journée, tu pourrais dessiner; tu lis, tu vas où tu veux. Moi, je

travaille; le pain que je mange, je le gagne. Si on croit que c'est

amusant de faire des trous dans le cuir pour y passer du fil ou pour y

planter des clous! Je n'en pouvais déjà plus, des coups, toujours des

coups! On en rit bien un peu; mais à la longue, on se dégoûte.

Aujourd'hui, c'est fini. Songe donc, ma pauvre mère, voir sa place prise

par une autre, une je ne sais quoi, qui voudra me commander, me battre!

Tout à l'heure, j'aurais voulu que mon père m'atteignît à la tempe, car

on dit que ça tue.»

Et le pauvre apprenti pleura plus fort.

Un quart d'heure plus tard, les yeux gonflés, la tête lourde, les deux

enfants débouchaient dans la rue Planche-Mibray. Ils s'arrêtèrent un

instant devant le cabaret de Pauquet; Blanchote, le père Bouchot, sa

maîtresse et Alexis fraternisaient joyeusement, le verre en main. Les

petits abandonnés s'enfuirent jusqu'au quai de la Mégisserie, déjà

désert. Ils descendirent sur la berge de la Seine, côtoyant d'énormes

tas de sable dans lesquels leurs pieds enfonçaient. Gaston franchit le

premier la passerelle d'un bateau; les deux amis se blottirent sur la

poupe. Au-dessous d'eux l'onde invisible tourbillonnait, clapotait avec

un petit bruit sec qui se répétait à temps égaux comme celui d'un

balancier. Trois ou quatre lumières, tombant d'en haut, traçaient des

sillons lumineux sur la surface obscure du fleuve. Le ciel était gris,

la nuit sombre, la température douce. Gaston s'assit, le dos appuyé

contre un rouleau de cordes, Bouchot se plaça près de lui, et la main

dans la main, mornes, silencieux, ils écoutèrent le murmure des flots,

dont les ondulations balançaient, comme un immense berceau, la barque

qui les portait.

«A minuit, n'est-ce pas? dit Bouchot, qui désigna le fleuve.

--A minuit», répondit Gaston.

Ils se turent de nouveau, se pressant plus fort l'un contre l'autre,

ainsi que des oiseaux frileux au fond d'un nid mal abrité. Ils

semblaient calmes, tranquilles, résolus. Leur esprit flottait du passé à

l'avenir, de la terre au ciel, du connu à l'inconnu. L'apprenti, avec

son imagination d'artiste qui voyait tout en relief, évoqua l'idée de la

Morgue. Ce lieu sinistre, où sa curiosité l'attirait souvent, lui

apparut dans sa sombre réalité. Il se vit étendu sur les dalles de

marbre noir au chevet de cuivre poli, côte à côte avec Gaston, tous deux

pâles, immobiles, raides, glacés, les yeux clos. On se pressait pour les

voir, et les femmes répétaient: «Pauvres petits!» Bouchot secoua la tête

pour chasser ce tableau lugubre et se mit à songer à sa mère. Il se

rappela l'époque où elle le conduisait à l'église, où elle lui parlait

de la Vierge, de Dieu, du paradis. Comment avait-il oublié toutes ces

choses!--le paradis surtout, où les enfants deviennent des anges aux

ailes d'azur, comme dans les toiles des maîtres espagnols ou italiens!

Peu à peu, il lui sembla qu'un voile se déchirait, qu'une lumière

éblouissante l'enveloppait et qu'il volait dans l'espace parmi les

étoiles enflammées.

Gaston, de son côté, revenait à son rêve habituel: Houdan. Il songeait

aussi à son père, qui ne comprendrait rien à cette catastrophe et qui

pleurerait. Las de cette vie d'épreuves sans cesse renouvelées,

l'enfant, comme un voyageur perdu, promenait autour de lui des regards

avides, et ne découvrait qu'une seule issue, un seul refuge assuré, la

mort. A cette heure suprême, il ne formait qu'un voeu, c'est qu'on

transportât son corps dans le cimetière de la ville où il était né, près

de la dalle blanche sous laquelle reposait cette mère qu'il n'avait pas

connue et dont Catherine parlait comme d'une sainte. O Catherine!

Mademoiselle, le docteur, la vieille tour, la grande cheminée, la

girouette et le tic-tac de l'horloge que le ressac des flots imitait si

bien, si bien, que, fermant les yeux, Gaston crut n'avoir jamais quitté

ni ses amis ni la petite maison de la grand'rue.

L'ombre s'épaississait, les lumières semblaient pâlir, les bruits

devenaient plus rares, plus retentissants. Bientôt on n'entendit plus

qu'une vague rumeur, le clapotement de l'eau et le craquement monotone

des barques.

Soudain l'horloge de l'hôtel de ville tinta. Dès le second coup, comme

éveillées par un signal, les cloches de Notre-Dame et de Saint-Merri

retentirent. Puis vinrent celles de Saint-Gervais, de Saint-Eustache, de

Saint-Germain-l'Auxerrois; puis d'autres plus lointaines, enfin d'autres

encore. Les sons multipliés vibraient dans toutes les directions, tantôt

clairs, brefs, allègres, sonores; tantôt sourds, plaintifs,

mélancoliques ou confus. Douze fois chacun des lourds marteaux retomba

sur la coque de bronze qui prête sa voix à l'heure, et répéta minuit.

Les deux enfants, pressés l'un contre l'autre, ne tressaillirent même

pas. Épuisés par leurs larmes et par leurs émotions, ils s'étaient

endormis sous le regard de Dieu, qui leur montrait son ciel à l'heure où

devait sonner leur glas.

IX

LA DINETTE.

Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne

pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement

malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs;

mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité

suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut

plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat

dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme,

dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de

siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément,

pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis?

Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de

cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni

délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se

considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de

l'humanité que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces

éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien

n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux

ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils

atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où

bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une

mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de

nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance

avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés

de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans

nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui

l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous

sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas

celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de

tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais

alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne

mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier;

puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en

silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

Pile et face · 第 7 / 20 段