vingt familles vivent sous le même toit, rapprochées ou séparées par les
hasards dont se compose l'existence. Que d'énigmes autour de nous, sur
notre palier, de l'autre côté de ce mur qui est comme la frontière d'un
pays étranger! Que de sombres passions, de drames terribles, de
sentiments contraires animent, désespèrent, ravissent ces voisins qui
pleurent au moment où nous nous égayons, qui s'égayent alors que nous
pleurons, en vertu de la grande loi des contrastes qui semble régir nos
destinées. Un des problèmes qui préoccupent le plus l'homme civilisé,
c'est de cacher sa vie, non pour obéir à la maxime du sage, mais pour
mieux tremper les armes qui doivent servir son ambition, ses vices ou sa
vanité. Quel splendide triomphe de l'hypocrisie que nos civilisations
modernes! Avec une bonhomie charmante nous feignons d'être les dupes les
uns des autres, bien que nous achetions à la même enseigne le chrysocale
et les fleurs artificielles dont nous aimons à nous parer. Quant à nos
sentiments, la politesse nous apprend si bien à les déguiser, qu'il est
peu d'entre nous qui n'en possèdent d'admirables, surtout pour aller
dans le monde. Que de Tartufes, bon Dieu, en dehors de la religion, et
que d'agneaux dévorés autre part que dans les fables! Et pourtant le
docteur Fontaine avait raison de croire au progrès; les illusions
consolent, et les hommes, comme les constitutions, sont peut-être
perfectibles.
A Paris, plus que dans toute autre capitale, il n'est guère de maison
qui n'abrite une de ces existences mystérieuses dont les allures servent
à exercer la sagacité des concierges, des petits bourgeois et des
boutiquiers. Or, il y avait rue Jean-Pain-Mollet, dans une mansarde
située au-dessus du taudis occupé par M. de La Taillade, un homme qui se
levait à neuf heures du matin, sortait à onze, et rentrait à huit heures
du soir avec une régularité chronométrique. Ce pacifique locataire, qui
n'achetait rien dans le quartier, saluait tout le monde et ne causait
avec personne; aussi passait-il, comme le père Faruc, pour appartenir à
la police.
C'est un fait à noter que, dans notre cher pays, il suffit de ne pas
rendre à ses voisins un compte plus ou moins exact de ses faits et
gestes pour être accusé d'être aux gages du préfet de police. Et ce
n'est pas le seul de nos travers; avec l'argousin politique, qui se
garde bien de porter un uniforme, nous confondons le sergent de ville,
ce gendarme de nos rues sans lequel Paris serait inhabitable, et nous
récompensons ces gardiens de nos personnes et de notre liberté par un
mépris irréfléchi. Aux États-Unis, pays que nous prenons l'habitude de
placer au-dessus du nôtre avec un louable patriotisme, le policeman ne
cesse pas d'être un citoyen. On se garde bien, là-bas, d'offenser, de
dénigrer ces hommes utiles, dévoués à la cause publique, dont la
politesse est loin d'égaler celle des nôtres. O Parisiens, cessez donc
de placer au même rang le délateur, le mouchard, l'agent provocateur, et
ce gardien pacifique, exécuteur de la loi, qui vous protège, quoi que
vous en disiez; qui vous empêche souvent d'être insulté, écrasé,
quelquefois battu.
Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte,
et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui,
deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire.
M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute
taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés,
mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris
blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine
duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat
qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti
excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie.
Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa
taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que
celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont
le contact n'avait en rien altéré son grand air.
Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son
humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où
se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé
sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de
l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits
représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames
aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le
carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des
tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour
les accrocher.
«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.
--Gaston, monsieur.
--Mais ton nom de famille?
--La Taillade.
--Est-il vrai que ton père soit marquis?
--Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.
--Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?
--Elle se nommait Eugénie de Varangues.
--Pourquoi dis-tu qu'elle se nommait?
--Parce qu'elle est morte.
--Alors, cette femme qui te bat si souvent n'est pas ta mère?
--C'est ma belle-mère.
--Tu n'es donc pas sage, que tu l'obliges à te corriger avec tant de
rudesse?»
Gaston rougit et garda le silence. M. Lecomte feuilleta son livre et
parut réfléchir.
«Nous serions cousins au troisième degré, murmura-t-il comme se parlant
à lui-même. Bah! quelque laquais qui aura gardé le nom de son maître. Il
y a de la race, pourtant, chez ce petit, ajouta-t-il en posant la main
sur la tête de Gaston. Allons, tâche d'être sage, et adieu.»
A sa première rencontre avec Bouchot, Gaston ne manqua pas de lui
raconter ce singulier interrogatoire.
«Parbleu! répliqua l'apprenti, un mouchard, tu aurais dû te méfier et ne
pas répondre. Après tout, il a une bonne figure, il ne te dénoncera
peut-être pas.
--Pourquoi veux-tu qu'il me dénonce?
--Puisque c'est un mouchard, c'est son devoir.
--Mais je n'ai rien fait.
--Et ta belle-mère, à présent que j'y songe, il doit être dans la maison
pour la surveiller. C'est moi qui rirai le jour où il la pincera.»
M. Lecomte rappela plusieurs fois Gaston; il introduisit même Bouchot
dans son intérieur. Il n'interrogeait plus, mais il se plaisait à faire
causer les deux amis, essayait de redresser leurs idées et, au moment de
les congédier, leur donnait toujours d'excellents conseils.
Un jour que l'apprenti enthousiasmé parlait peinture, le vieillard
l'écouta avec attention.
«Que de forces perdues! s'écria-t-il tout à coup. Ah! si j'avais encore
ma fortune... si j'avais su!»
Il s'arrêta, couvrit son visage de ses mains et demeura pensif. Les deux
amis s'esquivèrent sans bruit, respectant sa méditation.
Bouchot, peu à peu, revint de ses préventions; s'étonnait sans cesse de
la douceur, de la gravité, du savoir et de la politesse du bon mouchard,
que Gaston, moins familier, appelait toujours par son nom.
Au nombre des locataires de la vieille maison qui s'intéressaient à
Gaston, peut-être eût-il fallu placer au premier rang la jeune ouvrière
aimée par Péruchon. Elle travaillait pour un fabricant de casquettes, et
gagnait vingt sous par jour en s'occupant depuis six heures du matin
jusqu'à huit heures du soir. C'était une belle fille; bien découplée, au
profil régulier, aux grands yeux noirs, à la chevelure abondante, aux
façons honnêtes. Elle ne sortait guère que pour reporter son ouvrage,
et, par des prodiges d'économie, elle parvenait, sans autre aide que son
salaire dérisoire, à payer son terme, à élever sa petite fille, à se
vêtir convenablement.
Depuis trois ans qu'elle habitait la maison, la conduite de la jeune
ouvrière n'avait jamais donné prise à la médisance. Dix fois peut-être,
sous de vains prétextes, le père Faruc tenta de s'introduire chez elle,
circonstance que Péruchon ignorait sans doute; car, bien qu'il ne fût
pas méchant, il ne se serait fait aucun scrupule de battre l'habit bleu
de l'homme d'affaires, sans s'inquiéter de son contenu. L'ouvrier
ébéniste, en dépit de ses efforts, ne pouvait oublier son ancienne
garde-malade, et chaque fois qu'il avait bu, son premier soin était
d'envoyer les deux enfants demander, pour leur ami Jean-Baptiste
Péruchon, la main de Mlle Adélaïde.
«Écoutez, leur disait-il, vous allez monter trois étages...
--Nous frapperons à la porte à gauche, ajoutait Bouchot.
--Bien entendu; on ne doit jamais entrer chez une femme sans frapper.
Alors...
--Nous entrons et nous saluons.
--C'est de règle; il faut toujours saluer les femmes, surtout les
vieilles.
--Pourquoi? demandait le malicieux apprenti.
--Pour la politesse; puis parce qu'elles sont les mères des jeunes.
Alors...
--Nous demandons pour notre ami Péruchon, ébéniste de son état et né
sans père, la main de Mlle Adélaïde. Mlle Adélaïde secouera la tête,
embrassera sa petite fille, et nous répondra: «Impossible.» Nous
reviendrons donner cette réponse à Péruchon, qui la connaît d'avance, et
le pauvre garçon cassera quelque chose.
--Non, disait l'ouvrier, cette fois-ci, c'est la dernière.»
Les enfants partaient, la scène se passait exactement comme Bouchot
l'avait annoncé; aussi la locution «demander la main d'Adélaïde»
devint-elle pour l'apprenti l'équivalent de demander l'impossible.
Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant
le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni
scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres
au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la
maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon.
Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de
l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.
Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement
Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir
lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père
Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais
les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour
de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de
l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.
Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner
dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet
lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le
vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne
pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer.
Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince
valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute
qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de
l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le
seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il
continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses
profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur
les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?
Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur,
l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans
cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans
qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des
aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les
frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait
toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de
pardonner, voulait en venir à ses fins.
Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa
femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et
l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La
Taillade demeura au logis et se passa de boire.
«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»
Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne
et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de
Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce
soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et
l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.
Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu
mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au
moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote.
Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti
du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit
malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier,
en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.
Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne
héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de
dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait
augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui
dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis
furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le
complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du
voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne
seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur
secret.
Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix,
critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un
homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux,
l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de
l'apprenti.
«Tu es donc peintre? lui demanda-t-il.
--Pas encore, répondit Bouchot, je sors à peine de nourrice.
--Comment peux-tu reconnaître que le bras de cette figure est trop
court?
--Parce que je sais un peu dessiner.
--Qui t'a enseigné?
--Moi, parbleu.
--Tu as appris sans maître?
--Oui, mon bourgeois, les professeurs n'ont pas voulu se déranger, et je
n'ai pas le temps d'aller chez eux.»
L'inconnu sortit un album de la poche de sa longue redingote et le
feuilleta sous les yeux ravis de Bouchot.
«En ferais-tu bien autant, mon gaillard?
--Non, répliqua l'apprenti sans hésiter, c'est plus fort que moi, ça.
Voilà un grenadier qui me donne l'onglée tant il a froid.
--Prends ce crayon, et montre-moi ton savoir-faire sur cette page
blanche.»
L'apprenti saisit les objets qu'on lui présentait.
«Il est bon, le monsieur au grand chapeau, murmura-t-il à l'oreille de
Gaston; il croit m'embarrasser et demander la main d'Adélaïde. Je vais
lui esquisser le brûle-gueule du père Austerlitz.»
L'homme au grand chapeau regarda l'apprenti manier le crayon; il sourit
d'abord, devint sérieux, puis secoua la tête d'une façon approbative.
«Peste, dit-il, et sans maître! viens visiter mon atelier, ajouta-t-il
en pinçant le bout de l'oreille de Bouchot, je te donnerai des conseils.
Tiens, voici mon adresse, si tu la perds, n'oublie pas mon nom.»
Bouchot regarda le petit carton qu'on venait de lui remettre, pâlit et
s'appuya contre la cimaise.
«Qu'as-tu donc? demanda Gaston.
--J'ai, répliqua l'apprenti d'une voix tremblante, que, sans la crainte
d'être mis à la porte par ce gardien dont les favoris ressemblent à ceux
du roi, je danserais le pas de _Giselle_. Devine à qui nous venons de
parler?
--Dis-le moi plutôt.
--A M. Charlet,» dit Bouchot.
Ce fut Gaston qui, le premier, s'élança dans la direction suivie par
l'illustre peintre, afin de le revoir encore. L'apprenti, toujours si
alerte, semblait paralysé.
«Ah! disait-il, causer avec M. Charlet sans le savoir, sans le
reconnaître, ces choses-là ne devraient pas arriver! Moi qui vais lui
parler d'Adélaïde, par-dessus le marché... tu aurais dû me prévenir, me
pincer... et le bonhomme que j'ai barbouillé sur son album... je ne me
suis pas même appliqué.»
Les deux amis coururent se poster à la porte de sortie du Louvre, dans
l'espoir de revoir le peintre alors si populaire. Leur désir ne fut pas
satisfait, et Gaston eut toutes les peines imaginables à ramener Bouchot
vers la rue des Arcis. L'apprenti ne retrouva un peu d'entrain qu'après
avoir formé le projet d'exécuter un dessin avec tout le soin dont il
était capable, pour le porter au maître qui avait daigné lui offrir ses
services.
L'automne s'annonçait déjà; les feuilles commençaient à bruire sous
l'haleine du vent, à prendre ces belles teintes brunes que le soleil
fait paraître rouges, à s'envoler une à une dans l'espace. Le petit
trésor que voulaient amasser les deux amis semblait ne devoir jamais se
compléter. Mme Bouchot, dans le but sans doute d'obtenir une plus grande
somme de travail de l'apprenti, s'était chargée peu à peu de reporter
l'ouvrage, et le jeune artiste vit diminuer à la fois ses loisirs et ses
profits. D'un autre côté, Mme de La Taillade devenait chaque jour plus
acariâtre et rapinait avec une âpreté sans égale, excitée, sans doute,
par la venue prochaine de l'hiver. Une après-midi qu'elle rentrait en
compagnie de Gaston, furieuse de l'indocilité de l'enfant à la seconder,
elle vit tomber une bourse de la poche d'un passant. Gaston s'élançait
pour rappeler le promeneur, lorsque sa belle-mère le retint et lui
imposa silence; mais le passant revenait à la hâte sur ses pas.
«Est-ce toi, petit, qui a ramassé la bourse que je viens de perdre?
demanda-t-il d'un air incertain.
--Non, répondit Gaston sans hésiter, c'est madame.
--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria Blanchote, qui marchait toujours.
--Ma bourse?
--Dites donc, mon bonhomme, est-ce que vous me l'avez donnée à garder,
par hasard, répondit aigrement la mégère.
--Elle la cache, dit Gaston avec courage.»
Le promeneur saisit le châle de Mme de La Taillade; la foule s'amassa.
«Filou, canaille, voleur! hurlait Blanchote, insulter une malheureuse
femme! si mon homme venait à passer...
--Je viens de laisser tomber ma bourse, racontait le spolié aux
spectateurs; je m'en suis aperçu aussitôt; il n'y avait derrière moi que
cette femme et ce moutard qui l'accuse.»
Il y eut comme du sang dans le regard que Blanchote jeta sur Gaston;
elle se rapprocha de lui avec vivacité, feignit de lui tâter les poches,
entrouvrit la blouse dont il était vêtu, plongea rapidement la main dans
l'ouverture ménagée sur la poitrine et l'en retira munie de l'objet
réclamé.
«Ah! le gredin, s'écria-t-elle, j'aurais dû m'en douter tout de suite;
mille pardons, mon bon monsieur, un enfant de mon mari que nous nous
saignons pour l'élever... mais je vais lui donner une leçon que le
diable en prendra les armes.»
Elle souffleta Gaston terrifié, interdit, rendu muet par tant d'audace
et que nul ne songeait à plaindre.
«Ah! gueux, lui dit-elle, aussitôt qu'elle fut hors de la portée de
l'oreille des curieux, te voilà devenu mouchard; c'est trop à la fin, et
le tour que tu viens de me jouer, tu vas me le payer cher!»
Arrivé rue Planche-Mibray, Gaston tenta de résister; mais que pouvait sa
force contre celle de Blanchote? Il fut vite dompté et se résigna.
Bientôt il se trouva dans le taudis, face à face avec la marâtre qu'une
rage insensée dominait. Elle se promena d'abord de long en large,
injuriant sa victime, la frappant au passage, énumérant les supplices
qu'elle allait lui infliger. Elle se disposait à lier l'enfant au pied
du lit pour le frapper à l'aise, lorsque le pas lourd d'Alexis résonna
sur le palier, et le soudard pénétra dans le galetas avec la lenteur
magistrale qui révélait son ivresse.
«Encore une scène!» murmura-t-il.
Il était rouge, congestionné; on eût dit qu'il respirait avec peine. Il
ouvrit la fenêtre, s'appuya contre la barre transversale afin de
maintenir son équilibre, et remonta son sac avec énergie. Il sortait de
chez Pauquet et venait de soutenir un formidable assaut dont les
habitués du cabaret gardèrent longtemps la mémoire. Attablé depuis le
matin avec un gaillard qui sortait du service et semblait vouloir y
rentrer, Alexis avait proposé un litre à douze, politesse à laquelle
l'invité avait répondu par un litre à quinze, puis par une tournée de
cognac parfaitement accueillie, tournée qui se répéta vingt fois. Les
deux convives, à mesure qu'ils buvaient, se vantaient réciproquement les
avantages du service, et leur opinion semblait la même au sujet du
fameux bâton de maréchal caché au fond de toutes les gibernes. Enfin,
après plusieurs bouteilles vidées, les deux soudards attendris se
proposèrent à la fois de se conduire au bureau de remplacement pour
lequel ils travaillaient. Ils étaient confrères, et Pauquet, à qui le
nouveau recruteur avait été recommandé, s'était amusé à préparer cette
scène. Alexis rentrait donc un peu penaud de cette aventure; son
antagoniste ronflait sous la table du cabaret, ce qui consolait un peu
le soudard.
Établi près de la fenêtre, il clignait de l'oeil d'un air entendu,
remontait son sac, et, d'un mouvement gauche, essayait de bourrer sa
pipe. Blanchote continuait à grommeler. Tout à coup l'enfant tiré par
les cheveux poussa un cri; Alexis laissa tomber sa pipe qui se brisa.
«Devant moi! dit-il indigné.
--Parbleu! s'écria la mégère, ne faut-il pas le corriger? Un gueux, un
menteur, un voleur!»
Le soudard regarda son fils.
«Elle ment, père, je vous jure qu'elle ment; c'est elle qui vole et qui
veut me faire voler.»
Alexis se redressa avec lenteur, sa main droite passa sur son front à
plusieurs reprises.
«Répète,» dit-il.
Gaston n'avait guère l'espoir d'être compris; mais il était décidé à en
finir avec cette vie de torture. Il osa accuser sa belle-mère en face;
la mégère frémissante semblait chercher une arme pour le frapper; elle
voulut l'interrompre.
«Tu parleras après,» dit doucement Alexis.
Lorsque Gaston énuméra ses vols, Blanchote se précipita vers lui; elle
s'arrêta épouvantée. Le soudard s'était complètement redressé, ses yeux
brillaient d'un éclat étrange: d'une main il continuait à presser son
front; de l'autre il menaçait.
«Elle a voulu t'apprendre à voler, répéta-t-il par deux fois, comme s'il
étudiait la phrase; puis il avança d'un pas vers sa femme, qui se mit
sur la défensive.
--N'approche pas!» cria-t-elle d'un ton farouche.
Le soudard fit encore un pas, le bras levé, les doigts écartés.
«J'étais donc aveugle,» murmura-t-il.
Au moment où sa main s'abaissait sur Blanchote, la mégère se rua sur lui
de toute sa force. Le soudard, qui ne s'attendait pas à ce choc, recula,
perdit l'équilibre et son dos vint frapper la barre qui servait d'appui
à la fenêtre. La barre craqua, Gaston poussa un cri terrible, un bruit
sourd résonna; Alexis, précipité du quatrième étage, venait de s'abîmer
sur les pavés de la cour.
XI
PILE.
Gaston éperdu s'élançait, lorsque sa belle-mère, l'oeil hagard, les
traits contractés, la bouche crispée le saisit au passage.
«Il était ivre, il est tombé, dit-elle avec rapidité; si tu veux mourir
comme lui, démens-moi.»
Puis, ouvrant la porte, elle poussa des cris affreux et courut vers
l'escalier. Gaston terrifié la devança. Arrivée au premier étage, la
misérable créature, effrayée, sans doute, à l'idée de se trouver en face
de sa victime, feignit une attaque de nerfs. Toute la maison était en
émoi. Gaston pénétra dans la cour; son père étendu sur les pavés, avait
la tête appuyée sur le bras gauche et semblait dormir. L'enfant allait
se jeter sur le corps. On le retint, on voulut l'éloigner. Il ne
pleurait pas, il ne criait pas, mais il se débattait furieux.
«Laissez-moi,» disait-il avec énergie.
Péruchon, qui survint, le prit dans ses bras.
«Du courage, murmura l'ébéniste, je suis ton ami, moi.»
L'enfant se pressa contre la poitrine du brave ouvrier et lui dit d'une
voix suppliante:
«Ne m'emmène pas.»
On souleva la tête d'Alexis avec précaution. Il ouvrit les yeux, promena
autour de lui des regards surpris; puis il abaissa ces paupières comme
pour reprendre un rêve interrompu et dit:
«Je suis bien, ne me bougez pas, ne faites pas de bruit.
--Qu'on apporte un matelas, s'écria le maître corroyeur.