de provisions, se groupèrent autour de la borne, graves, silencieux,
ouvrant de grands yeux apitoyés, car ils comprenaient la terreur du
petit garçon et n'osaient le consoler. Celui-ci semblait ne pouvoir se
résoudre à s'éloigner du lieu de son désastre, comme s'il conservait
l'espoir de voir les tessons se rejoindre et recueillir le liquide dont
l'action creusait la glace qui recouvrait les pavés. Une fillette d'une
douzaine d'années paraissait surtout attendrie.
«Viens, disait-elle à l'enfant qu'elle tirait par sa blouse, je
t'accompagnerai, peut-être ne te battra-t-on pas trop fort.»
En ce moment, un jeune garçon qui sifflait la _Marseillaise_ avec
entrain, déboucha de la rue des Arcis et s'approcha à son tour.
«Gaston!» s'écria-t-il.
Celui-ci releva la tête et se précipita vers Bouchot. L'apprenti n'eut
besoin d'aucune explication, il comprit tout d'un simple coup d'oeil.
«Mon pauvre vieux, dit-il en passant son bras autour du cou de son ami,
tu n'as pas de chance! Voyons, ne pleure plus. Que faire? J'emprunterais
bien une bouteille à la mère Bardou, mais de l'argent? Est-ce bête de
les fabriquer en verre, les bouteilles! Elles devraient être en
fer-blanc, l'hiver surtout. Qu'est-ce que tu emportais?
--De l'eau-de-vie, répondit Gaston.
--C'est ça, du sérieux; s'il s'agissait de vin, ce serait la même chose;
mais c'est égal, j'aurais préféré du vin. Allez-vous filer, tas de
moutards? Vos mères vous attendent pour vous moucher; on dirait qu'ils
n'ont jamais vu de verre cassé, ces bêtas-là! Je voudrais bien savoir
comment nous y prendre?... c'est le nanan qui m'embarrasse. Ton père
est-il rentré?
--Pas encore.
--Il est chez Pauquet, allons-y; j'entrerai le premier. Tu lui
raconteras l'histoire; je m'en charge, si tu veux. Il reviendra avec
toi, tu le laisseras passer devant, et la mère Blanchote en sera pour
une bouteille rentrée.
--Oui-da, canaille! je t'y prends encore à lui donner de mauvais
conseils», dit une voix enrouée.
C'était celle de Blanchote qui, grimpée sur ses socques, saisit Gaston
par le bras de façon à le faire crier et l'entraîna vers la rue des
Arcis.
«La gueuse! murmura l'apprenti revenu de sa surprise; sans Gaston,
quelle série de boules de neige je lui collerais dans le dos! Si je
courais chez Pauquet dire au capitaine que sa femme a mal aux dents, ou
qu'un monsieur le demande, un monsieur décoré? La vieille sorcière, il a
beau lui défendre de battre le petit, elle écoute la romance et soigne
le refrain lorsqu'il n'est pas là! Allons chez Pauquet, il y a là des
trognes qui valent celle de Téniers.»
Et, en dépit du verglas, Bouchot s'élança à toutes jambes vers l'hôtel
de ville.
En sortant de chez le marchand de vin, Blanchote se rendit chez
l'épicier, puis elle regagna la rue Jean-Pain-Mollet. Les doigts crispés
autour du bras de Gaston, on eût dit un oiseau de proie entraînant sa
victime palpitante. Tout à coup la mégère glissa, perdit l'équilibre et
brisa dans sa chute la bouteille qu'elle venait d'acheter. Cet accident,
qui eût dû la disposer à l'indulgence, l'exaspéra; elle se releva
furieuse et se précipita sur Gaston, qu'elle battit.
«Assez, la mère, assez!» lui cria un joueur d'orgue qui rentrait.
Blanchote accueillit l'observation par des injures, saisit la petite
main toute crevassée de l'enfant et reprit sa marche.
«Vous me faites mal», dit-il en essayant de se dégager.
La misérable pressa plus fort; il poussa un gémissement et tomba à
genoux sur le sol glacé.
En ce moment, sans qu'elle pût deviner d'où le projectile était parti,
Mme de La Taillade reçut en plein visage une monstrueuse boule de neige.
Tandis que ses yeux perçants sondaient avec rage les alentours, Gaston
disparaissait dans une sombre allée.
«Attends-moi», lui cria-t-elle.
L'enfant, accoutumé sans doute à se guider dans l'obscurité, atteignit
un escalier auquel une corde à puits servait de rampe, et commença à
gravir les marches inégales.
«C'est Bouchot, grommelait Blanchote, qui s'épongeait encore; je suis
sûre que c'est lui, le gueux me le payera cher!»
Parvenu au cinquième étage, Gaston parcourut un long corridor et se
rangea pour laisser passer sa belle-mère.
«Tu n'as reçu qu'un à-compte, mon bijou, lui dit-elle, en lançant un
soufflet qui, par bonheur, tomba dans le vide. C'est à présent que nous
allons rire!»
Elle ouvrit une porte, puis, après avoir tâtonné un instant, alluma une
chandelle dont la lueur vacillante éclaira d'une façon sinistre une
mansarde aux murs délabrés. Dans un coin un lit, dans un autre un
réchaud, çà et là des chaises dépareillées, et dans l'angle, à droite de
la fenêtre unique, un monceau de loques et de chiffons. Les deux
chambres de la rue des Arcis méritaient le nom d'appartement comparées à
ce galetas, nu, étroit, glacé, au sol couvert d'immondices.
«Arrive», dit Blanchote.
Gaston, immobile, prêta l'oreille.
«Viendras-tu?» cria la mégère avec mille imprécations.
L'enfant se présenta enfin; mais derrière lui parut Alexis vêtu, en
dépit de la saison, de son pantalon de drap clair et coiffé de son
chapeau gris.
«Après qui en as-tu? demanda-t-il à sa femme en entrant, je t'ai entendu
gronder d'en bas.
--Est-ce que je sais, après ton môme, qui prétend que ses engelures le
démangent.
--Pauvre petit! tu ne l'as pas frappé, au moins?
--Peut-être une taloche; on ne peut guère s'en empêcher en face d'un
polisson qui casse par méchanceté ta bouteille de cognac.»
Alexis remua la tête d'un air de doute.
«Je suis tombé, père, interrompit Gaston, qui s'approcha de lui; je ne
sais pas marcher avec des sabots et le pavé glisse beaucoup.»
M. de La Taillade se baissa, le prit dans ses bras et le pressa contre
sa poitrine.
«Ah! mon pauvre luron, dit-il, patience, la fortune reviendra.»
Et, sans plus s'occuper de sa femme, il s'assit et se mit à bercer
l'enfant, l'enveloppant d'un regard attendri.
«C'est ça, donne-lui raison pour le rendre insolent, dit Blanchote avec
aigreur.
--Lui, insolent! répéta Alexis, qui haussa les épaules. Il avait un nid
bien chaud d'où nous l'avons arraché, il ne peut nous aimer.
--Je t'aime, père, s'écria Gaston en l'embrassant.
--Pauvre chéri, s'écria Blanchote, on voit bien que tu es à jeun, tu
parles en vers. Ce maudit crapaud, il nous porte malheur.
--Laisse faire, petit; le jour où j'aurai quarante francs, je te
reconduis à Houdan.
--Aussi ne les auras-tu jamais, murmura la mégère, qui jeta sur le père
et le fils un regard haineux. Cette chipie qui vit dans les tapisseries
et qui nous laisse crever de faim n'aura pas le dernier mot. Allons, mon
bijou, ajouta-t-elle tout haut, le couvert!»
Gaston se dégagea des bras de son père, retira ses sabots, et, tandis
que sa belle-mère activait le feu du réchaud, il disposa, sur une
planche soutenue par deux tabourets, des assiettes, des verres et des
couteaux.
«A table» cria Blanchote, qui apporta, dans le poêlon même où elle
l'avait confectionné, un ragoût de pommes de terre.
Les convives mangèrent en silence; vers le milieu du repas, Gaston alla
près d'une cruche et l'inclina pour remplir son verre; l'eau était
gelée, ce qui provoqua l'hilarité de Mme de La Taillade. L'enfant refusa
de partager la ration de vin de son père et s'accroupit auprès du
réchaud. Le soudard se leva, bourra sa pipe et commença à marcher de
long en large pour combattre le froid.
«Sors-tu?» dit Blanchote à son mari.
Celui-ci rencontra les yeux suppliants de son fils.
«Non, répondit-il.
--Est-ce que Pauquet te refuse crédit?
--Pauquet est un ancien troupier qui sait ce que l'on se doit entre
hommes; mais je le ménage.
--Pauvre chéri, voilà plus d'un mois que tu n'as bu à ta soif.»
La tête d'Alexis se balança du haut en bas.
«Je voudrais ne plus boire, murmura-t-il.
--Pour tomber malade? C'est le gamin, avec son air de condamné à mort,
qui te rend sentimental. Bête, les enfants ne comprennent rien à la
misère et ne sont jamais malheureux. J'en sais quelque chose, peut-être.
Je parie que tu songes encore à mettre les pouces, à écrire à ta soeur
que tu lui rends le môme sans condition.
--Oui.
--Ça me fend le coeur de te voir avec ces idées-là. Nous le rendrons,
mais pas pour rien; l'heure est passée. Voyons, pas d'attendrissement;
serons-nous gentil si notre petite femme nous apporte une goutte?»
Le soudard interrompit sa promenade, et sa langue frappant son palais
produisit un glouglou sonore. Lorsqu'il vit Blanchote ajuster ses
socques, s'envelopper de son châle et gagner le corridor, un sourire
illumina sa face niaise. Il s'assit, bourra sa pipe noire et regarda
Gaston, qui approchait la cruche du réchaud.
«Veux-tu donc boire, petit? lui demanda-t-il au bout d'un instant.
--Non, père, je voudrais un peu d'eau pour laver les assiettes, afin de
n'être pas grondé demain.
--Est-ce que tu m'aimes un peu?
--Beaucoup, répondit l'enfant, qui vint l'embrasser.
--Et Bouchot, je ne vous vois plus jouer ensemble, êtes-vous donc fâché?
--Non; mais Mme Blanche le déteste, elle lui a défendu d'entrer ici sous
prétexte qu'il me donne de mauvais conseils.
--Est-ce donc vrai, petit?
--Non, père; Bouchot ne sait ni mentir ni voler, lui.
--Qui donc ment? qui donc vole?»
Gaston garda le silence.
«Tu n'aimes pas Blanchote, reprit M. de La Taillade au bout d'un
instant.
--Non, pas plus qu'elle ne m'aime.
--Elle ne te bat plus, n'est-ce pas? Une taloche par-ci par-là,
peut-être; les grandes personnes ont des ennuis, ta tante devait en
avoir.
--Ma tante ne m'a jamais battu.
--Et je ne veux pas que Blanchote te batte; sur ce point-là, il faut
toujours me dire la vérité.»
Gaston baissa de nouveau la tête, n'osant répondre que la vérité lui
avait déjà valu de plus rudes coups que ceux qu'il recevait sans se
plaindre. Son père n'était pas toujours là, et, le plus souvent, il
rentrait hébété, inapte à comprendre. L'enfant qui le voyait de
sang-froid allait peut-être tenter de l'éclairer, lorsque les socques de
Blanchote résonnèrent dans le corridor.
«Il fait un temps de voleur, dit-elle en secouant son châle qu'elle
étendit sur le pied du lit, on ne tient pas debout, et la rue ressemble
à un cimetière, tant elle est déserte.»
Elle reprit haleine et sortit de son cabas un petit fagot de bois blanc,
puis une bouteille à demi pleine d'un liquide rougeâtre.
«C'est du mêlé, chéri, continua-t-elle; tu ne le détestes pas, hein?
Tiens, le mioche n'est pas couché; vous avez donc causé?
--Il me racontait que tu n'aimes pas Bouchot.
--Je n'aime pas Bouchot! s'écria Mme de La Taillade, dont la dent
saillit, et qui se frotta le visage de ses deux mains; en voilà un
conte! C'est-à-dire que je donnerais quelque chose pour le voir tout de
suite, cet apprenti gnaf. Si tu le rencontres demain, chéri, et que tu
puisses le décider à monter, tu me feras plaisir; il redescendra
content, je t'en réponds.
--Tu entends, petit, dit Alexis, dont l'intelligence ne comprit pas
l'ironie des paroles de la mégère; tu peux ramener Bouchot.»
Blanchote disposa sur le fourneau le fagotin qu'elle venait de rapporter
et l'alluma. Une épaisse fumée remplit aussitôt l'étroite mansarde, un
joyeux pétillement se fit entendre, puis une flamme claire brilla. On se
garda d'ouvrir la fenêtre; pour les pauvres, la fumée est une partie du
feu, elle tient chaud. Le soudard, lui, ne voyait que la bouteille. Il
respira avec force lorsque sa femme emplit deux verres, et ce fut d'une
main tremblante qu'il porta le sien à ses lèvres. Après avoir bu, il
ouvrit deux ou trois fois la bouche comme pour mieux déguster, bourra sa
pipe, se croisa les jambes et, renversé sur sa chaise, les yeux à demi
clos comme un chat repu, il semblait faire ronron.
Gaston, à force d'industrie, avait réussi à se procurer un peu d'eau; il
lavait dans un coin les assiettes et les couverts. Sa tâche terminée, il
se rapprocha du fourneau afin de réchauffer ses mains engourdies. Au
bout de quelques minutes, il embrassa son père, salua Blanchote, et
s'enfouit tout habillé dans un monceau de linge qui se trouvait en face
de la porte. Mme de La Taillade, qui bâillait et se plaignait du froid,
se coucha à son tour. Alexis resta seul éveillé.
Il fumait, calme, grave, reposé, n'interrompant ses aspirations que pour
boire de temps à autre une gorgée du mélange qui, sans valoir le cognac
pur, pouvait se tolérer. La tête appuyée contre le mur, il regardait les
braises se consumer, passer du rouge vif au rouge pâle, noircir, se
ranimer à l'improviste, puis mourir pour ne laisser à la place qu'elles
occupaient qu'une cendre blanche et vaporeuse. Ce spectacle semblait le
captiver au plus haut degré, car il demeura presque une heure sans
bouger.
Au dehors, un silence profond; la neige, qui tombait sans relâche,
assourdissait le fracas ordinaire des roues sur les pavés. Tout à coup
on entendit un enfant pleurer. Aux sons lointains de cette voix
plaintive, Alexis releva la tête, se hâta de rebourrer sa pipe, emplit
de nouveau son verre, et son regard, après avoir contemplé les vitres où
la froidure dessinait des fleurs étranges, s'arrêta sur la chandelle,
dont la mèche démesurée donnait à la flamme une lueur sépulcrale.
L'attention du soudard se concentra tout entière sur les excroissances
nées de la combustion; on eût dit qu'il s'étonnait de retrouver là le
phénomène qu'il venait d'observer sur la braise: une étincelle ranimant
pour une seconde un corps éteint. Ces alternatives d'ombre et de clarté,
de vie et de mort, paraissaient l'intriguer outre mesure; peut-être en
cherchait-il le sens philosophique; peut-être, au fond, se contentait-il
de voir sans chercher à comprendre. L'enfant, qui pleurait, se tut; le
calme, succédant au bruit, troubla la méditation d'Alexis; il changea de
position, moucha la chandelle sans daigner s'humecter les doigts, et son
regard se fixa sur le monceau de linge qui servait de couche à Gaston.
Pour le coup, un sentiment humain se peignit sur la face impassible du
soudard. Son regard, qui ne brillait d'ordinaire qu'à la vue d'une
bouteille pleine, s'adoucit; un sourire effleura ses lèvres, une
expression de tendresse illumina ses traits vulgaires et les rendit
touchants. Depuis quatre mois qu'il voyait Gaston chaque jour, Alexis,
sans savoir pourquoi, s'était pris à l'aimer. Il eût voulu le voir
heureux, gai, souriant, tapageur, comme Bouchot, par exemple; mais
lorsque l'enfant levait sur lui ses grands yeux bleus si candides, si
doux, si pleins de loyauté, le père se sentait tout remué et secouait la
tête sans parvenir à s'expliquer son émotion. Blanchote, clairvoyante et
jalouse, devinait cette affection qui ne se traduisait guère que par des
mots accentués d'une certaine façon, et sa haine pour Gaston, dont la
gentillesse aurait dû la désarmer, n'avait peut-être pas d'autre cause.
Peu à peu M. de La Taillade, dont les yeux demeuraient cloués sur le
monceau de guenilles qui recouvrait son fils, devint soucieux; il retira
sa pipe d'entre ses lèvres, posa son front étroit dans sa large main, et
tenta de réfléchir.
Mal conseillé, il avait plongé Gaston dans cette misère qui convenait si
peu à ses instincts délicats. Depuis lors, il avait essayé de réparer le
mal dont il était cause; mais une fatalité, inexplicable pour lui,
réduisait à néant ses meilleures intentions. Pourquoi sa soeur
laissait-elle ses lettres sans réponse? Comment une somme de cinquante
francs qu'il gardait au fond de son gousset avait-elle disparu? Pourquoi
son patron lui retenait-il une partie de son gain? Pourquoi les recrues
devenaient-elles rares? Pourquoi Blanchote détestait-elle Gaston?
Pourquoi, enfin, l'enfant si doux, si docile, si soumis, montrait-il une
répugnance invincible pour sa belle-mère? Toutes ces idées simples ou
complexes se débattaient confuses dans la tête d'Alexis. Cette
intelligence épaisse, encore alourdie par des excès de boisson, ne
savait ni vouloir, ni comprendre, ni agir, et l'étincelle allumée par
Gaston dans les profondeurs de cette âme pouvait se comparer à ces
éclairs de chaleur qui brillent sans éclairer.
Blanchote, qui depuis son expulsion du _Coeur-Enflammé_ se considérait
comme la victime d'Alexis, aurait pu expliquer à son noble époux la
cause de plusieurs de ses mécomptes, et répondre à deux ou trois de ses
questions. C'est elle qui, par suite d'un arrangement avec le commis
principal de l'agence, empochait la moitié des gains de son mari, et en
cela on ne pouvait la blâmer. Ne comptant plus guère sur la somme
qu'elle avait cru obtenir pour la rançon de Gaston, elle tentait de la
réunir par tous les moyens à sa portée. Quant à l'enfant, elle
s'obstinait à le garder, par amour-propre d'abord--l'amour-propre joue
un rôle dans les mauvaises actions aussi bien que dans les bonnes--puis
pour les services qu'il rendait, car elle le stylait aux détails du
ménage et le pauvre petit savait maintenant s'acquitter d'une
commission. Elle espérait bien se servir de lui tôt ou tard pour ses
opérations clandestines, et le façonner peu à peu à ces larcins minimes,
plus faciles encore pour les enfants que pour les femmes. Mais jugeant
un peu trop vite la conscience des autres sur la sienne, son premier
essai faillit lui coûter cher. Gaston, qui sur l'ordre de sa belle-mère
avait été ramasser le marteau d'un tailleur de pierre occupé de son
déjeuner, fut éclairé par Bouchot. Il menaça d'aviser son père, et
Blanchote se résigna à dresser peu à peu l'enfant à ce qu'elle appelait
faire son droit, c'est-à-dire voler.
Et le docteur, et Catherine, et Mademoiselle, avaient-ils donc oublié
leur enfant d'adoption? Ils songeaient à lui chaque jour, au contraire;
chaque jour les deux femmes pleuraient, ne sachant s'il était mort ou
vivant. Ce ne fut qu'après un mois et demi de souffrances que
Mademoiselle, grâce aux soins dévoués de sa servante et à l'expérience
de son vieil ami, entra en convalescence. On lui remit alors une lettre
d'Alexis, qui s'excusait et offrait de renvoyer Gaston; mais il était
sans ressource. Mademoiselle répondit sur l'heure, et l'espoir de revoir
bientôt son neveu hâta le retour de ses forces. Une semaine s'écoula
dans une attente fiévreuse; chaque soir, les deux femmes se rendaient au
bureau de la diligence pour la voir arriver; en vain, hélas! On reçut
une nouvelle lettre plus pressante encore que la première; Mademoiselle
porta elle-même sa réponse à la poste; mais, pas plus que les
précédentes, cette missive ne devait parvenir à son adresse; le sort,
par ces petits moyens qui lui servent à produire de grands effets,
conspirait contre le bonheur de Gaston.
Roméo, le sultan entretenu par Mme Bardou devenue concierge de la maison
habitée par M. de La Taillade, s'avisa de fouiller dans le cabas de
Blanchote, un matin qu'il contenait des côtelettes. Mme de La Taillade,
indignée, poursuivit le voleur jusque sur les genoux de sa maîtresse et
proféra contre lui les menaces les plus terribles. Bouchot, qui eut la
chance de voir l'aventure, ne songeait pas à mal; mais, deux jours plus
tard--la semaine était bonne pour lui--il vit le dogue du charcutier
étrangler Roméo d'un coup de dent. L'apprenti venait d'entendre frapper
injustement Gaston. Il ne trouva rien de mieux que de transporter le
cadavre du défunt sur le palier de Blanchote, puis il manoeuvra si bien
que Mme Bardou accusa son ancienne amie du meurtre de son chat. A dater
de ce jour, toute missive à l'adresse des La Taillade fut
impitoyablement refusée, et lorsqu'ils déménagèrent, la vindicative
concierge déclara au facteur qu'ils étaient partis pour l'étranger.
Quant aux lettres qu'écrivait Alexis, il n'oubliait qu'une chose,
c'était d'indiquer sa nouvelle adresse. Mais les moyens employés par
Bouchot pour venger son ami devaient avoir une conséquence plus cruelle
encore et rompre à jamais le fil qui pouvait ramener Gaston à Houdan.
Le docteur ne savait rien refuser à Mademoiselle, et, sur ses instances,
il entreprit le voyage de Paris. Désolé des renseignements fournis par
Mme Bardou, il se rendit à la préfecture de police. Deux mois
auparavant, Alexis, prêt à entreprendre le voyage d'Alsace en compagnie
de son patron, avait pris un passe-port, et la préfecture renvoya le
docteur de la rue des Arcis à Strasbourg. Après avoir interrogé pour la
dixième fois Mme Bardou, qui commençait à répondre de mauvaise grâce, le
docteur se retirait désespéré, lorsqu'il rencontra Bouchot à porte de
l'allée. L'apprenti marchait vite, il venait précisément de flâner en
compagnie de Gaston et prévoyait une toutouille.
«Habites-tu depuis longtemps cette maison, mon petit ami? lui demanda le
docteur.
--Oui, mon bourgeois, c'est le pays où j'ai reçu le jour.
--Tu as dû connaître M. de La Taillade?
--M. de La Taillade, répéta malicieusement Bouchot, un petit qui possède
une grande femme laide et méchante, avec une dent à l'envers?
--Oui, répondit le docteur.
--Déménagés pour l'étranger, mon magistrat, pour les Amériques Vespuce;
demandez plutôt à la mère Bardou.»
Et Bouchot s'élança vers l'escalier.
«Tiens, se dit-il à moitié route, j'aurais dû lui donner l'adresse à ce
vieux monsieur; c'est peut-être un mouchard qui vient embêter la
vieille.»
Il redescendit deux étages; le docteur remontait déjà la rue
Planche-Mibray, songeant à la façon dont il communiquerait à Houdan le
triste résultat de son voyage.
Quatre mois s'étaient écoulés, Alexis n'écrivait plus; peut-être eût-il
hésité maintenant à livrer Gaston; car de même que Bouchot, mais sans
savoir le dire, il sentait qu'il était bon d'être aimé. A l'heure même
où il regardait dormir son fils, Mademoiselle et Catherine, assises
devant la grande cheminée où Gaston se plaçait autrefois entre elles,
causaient de l'absent qui les avait si longtemps charmées par ses
gentillesses. Tout à coup elles se taisaient, n'osant se regarder dans
la crainte de fondre en larmes. On entendait alors la vieille horloge
compter les heures, si longues, hélas! depuis que l'enfant n'était plus
là.
VIII
A MINUIT.
Un dimanche, environ dix-huit mois après le serment solennel par lequel
Bouchot et Gaston s'étaient liés «à la vie à la mort», les deux amis
sortaient bras dessus bras dessous des galeries du Louvre. Ils portaient
à peu de chose près le même costume: une blouse brune serrée à la taille
par un ceinturon de cuir vernis, un pantalon de coutil trop court, une
casquette à visière étroite, un col de chemise rabattu. Leurs
brodequins, fabriqués par l'apprenti, ne brillaient pas précisément par
l'élégance; mais, pour la solidité, ils l'emportaient sur les meilleurs
produits du célèbre Sakoski,--l'auteur du moins l'affirmait. Rien n'eût
été plus intéressant pour un observateur que d'examiner ces deux têtes
aux types si distincts, qui se penchaient à toute minute l'une vers
l'autre pour se communiquer quelque réflexion. Gaston, avec ses traits
réguliers, son regard profond, son air calme et réfléchi, ressemblait à
un _monsieur_, comme disait sa belle-mère. Bouchot, au contraire--le nez
au vent, les yeux vifs, le geste aussi prompt que la parole,--rappelait
par sa pétulance inquiète le gamin hardi, résolu, narquois, dont
Toussenel a si bien établi la parenté avec le moineau franc.
Gaston avait beaucoup grandi depuis son départ de Houdan, et, quoique
moins âgé que Bouchot, il le dépassait de la hauteur du front.
L'apprenti, malgré ses efforts, ne pouvait s'astreindre à imiter
l'allure presque grave de son camarade. Il parlait sans discontinuer, à
tort et à travers. A la vue de ces types étranges qui abondaient alors
dans les rues de la capitale, il se livrait à une série de commentaires
qu'il terminait souvent à voix basse ou qu'il interrompait pour obéir à
la pression du bras de son ami. Parfois il s'arrêtait court, partait en
avant comme un oiseau qui prend sa volée, ébauchait à la hâte le pas de
_Giselle_; puis, avec une gravité affectée, revenait se mettre au pas de
Gaston, surpris de ses escapades.
«Décidément, tu es trop sérieux, disait l'apprenti.
--Et toi pas assez.