--Non; je sais qu'elle est en réparation. C'est votre môme que je viens

vous emprunter. Il ne connaît pas Paris; mes affaires m'appellent

derrière la Madeleine: c'est une rude occasion pour le former, votre

petit, et sans payer un sou de plus qu'au bureau.

--Tiens, c'est une idée.

--Deux même, si vous y tenez.

Alexis secoua la tête. Quant à Gaston, il écoutait la bouche ouverte,

surpris d'apprendre que sa belle-mère possédait une voiture.

«Rouge ou noir? reprit Bouchot, qui fit le geste de tirer des macarons.

--Tu le feras écraser, dit M. de La Taillade.

--Dites donc, mon capitaine, vous me manquez de respect; est-ce que j'ai

l'air d'un jobard?

--D'ailleurs, il a mal aux pieds.

--Nous grimperons derrière un fiacre, j'ai des billets de faveur.

--Voyons, chéri, dit à son tour Mme de La Taillade; tu ne peux pas

l'emmener à ton ouvrage, et j'ai à sortir; préfères-tu le laisser seul

ici?

--Veux-tu accompagner Bouchot, mon luron? demanda Alexis.

--Oui, répondit Gaston, que l'idée de rester enfermé effrayait.

--En route! cria l'apprenti, qui se dirigea vers la porte en dansant.

--Vais-je donc sortir ainsi?» dit Gaston en jetant un regard piteux sur

son accoutrement.

La surprise se peignit sur le visage de Blanchote et de Bouchot, qui ne

comprenaient pas le scrupule de l'enfant.

«Nous n'allons pas voir le roi, répliqua le gamin, ce n'est pas son jour

de réception.

--Mais tu es plus beau qu'avec ta blouse, s'écria Mme de La Taillade.

--Je n'oserai jamais aller ainsi dans la rue.

--Il est bon votre petit, mon capitaine; il a des façons cocasses qui

m'amusent comme tout. Mais je perds un temps que papa Bouchot rattrapera

sur mes épaules. Je reviendrai quand tu auras grandi, mon bonhomme.

Tiens, une idée! ça fait les deux, m'ame La Taillade.

Revenant sur ses pas, l'apprenti se débarrassa de sa blouse et de son

tablier, enleva la redingote de Gaston, s'en affubla et lui passa les

effets dont il venait de se dépouiller. Il n'était guère plus grand que

son nouvel ami, et la redingote ne lui allait pas mieux. Mais pour la

première fois il endossait autre chose qu'une blouse, et, séduit par la

couleur du vêtement, il s'inquiétait peu de sa longueur.

«Je dois avoir l'air d'un duc, dit-il en se promenant avec gravité.

Allons, embrassons papa, maman, et filons, il n'est que l'heure.

--Tu le ramèneras avant la nuit?

--Puisque nous n'allons que jusqu'à la Madeleine.»

Et Bouchot disparut entraînant Gaston.

«Es-tu bête, de me faire poser comme ça, lui dit-il aussitôt qu'ils

eurent atteint l'escalier. Tu l'aimes donc bien, la mère La Taillade,

que tu as si peur de la quitter? Elle ne me botte pas, moi, ta

belle-mère; je la crois cousine de la gueuse qui t'a chipé ta blouse.

Quant à ton père, c'est un bon zig. Il est drôle, le soir, lorsqu'il

monte l'escalier. Hier, il a piétiné plus de cinq minutes sur la même

marche sans s'en apercevoir. Mais, au moins, il ne va pas de travers

comme papa Bouchot lorsqu'il s'est trop consolé. Tiens! Roméo qui se

promène, s'écria-t-il en apercevant un gros chat. Quelle chance, je vais

chauffer la bile à la mère Bardou! Prends le paquet et descends; quand

tu seras en bas tu siffleras.»

Gaston obéit, et siffla tant bien que mal dès qu'il eut atteint la

dernière marche.

Aussitôt une tempête d'aboiements et de miaulements éclata; on eût dit

un matou aux prises avec deux ou trois chiens furieux. Bouchot apparut

glissant sur la rampe, il riait à gorge déployée. A peine fut-il à

terre, que les chiens aboyèrent de nouveau et le chat poussa des cris

désespérés, à la grande stupéfaction de Gaston, qui voyait son camarade

produire à lui seul ce vacarme étourdissant. Du haut de l'escalier, une

voix de femme appelait Roméo.

«Kiss, kiss, kiss, mords-le! cria Bouchot.

--Veux-tu bien ne pas les exciter, polisson!»

La concierge, mise en éveil, se tenait sur la porte de sa loge, un balai

à la main.

«J'aurais dû me douter que c'était toi, galopin, dit-elle en apercevant

l'apprenti.

--Faut bien se divertir un brin, m'ame Gaucher; ce que j'en ai fait,

c'est pour vous; Roméo allait s'oublier sur l'escalier, ainsi ne me

vendez pas.

--Ce gueux d'animal... Mais où diable as-tu pris cette redingote?

--C'est un héritage; je vous conterai ça en revenant. Pas de bêtise, dit

Bouchot à Gaston; il ne faut pas se montrer dédaigneux des coups de

trique, mais il ne faut pas non plus les apprivoiser. Sors le premier,

si tu aperçois mon père à la fenêtre du troisième, tu me cligneras de

l'oeil; sinon, du vent jusqu'au marché Saint-Jacques!»

Cinq minutes plus tard, les deux enfants remontaient la rue

Saint-Honoré. Bouchot, drapé dans la redingote dont les pans lui

battaient les talons, attirait un sourire sur les lèvres de chaque

passant, et s'appuyait avec noblesse sur l'épaule de Gaston, auquel il

avait confié son paquet.

«Si nous entonnions la _Marseillaise_? s'écria-t-il, ça embête les

mouchards...

Allons, enfants de la patrie,

Le jour de gloire...

--Chante donc, dit-il en se tournant vers Gaston devenu cramoisi.

--Je ne connais pas cette chanson-là.

--Tu ne sais pas la _Marseillaise_! tu as donc été élevé à l'étranger?

--Oui, répondit naïvement Gaston, à Houdan. Mais pourquoi dites-vous que

cette chanson embête les mouchards?

--D'abord, mon vieux, tâche de me tutoyer; c'est l'usage à la cour, et

je tiens aux usages. Quant aux mouchards, la _Marseillaise_ les embête à

cause des ordres du gouvernement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchard?

--Est-il réussi! s'écria Bouchot; il sort de nourrice, ma parole

d'honneur. Un mouchard, jeune étranger, c'est un homme qui vous empêche

de crier dans la rue, de grimper derrière les voitures, de jeter des

pierres, de creuser des trous pour jouer à la bloquette; un homme qui,

s'il te voyait cracher sur une place publique, pourrait te fourrer au

poste sous le prétexte que tu salis les pavés. Parlons d'autre chose.

As-tu de bonnes jambes?

--Oui, dit Gaston, j'ai été souvent de Houdan à Maulette avec Catherine.

--Maulette, Houdan, Catherine, qu'est-ce que c'est que ces machins-là?

--Maulette, c'est un village; Catherine, c'est ma bonne.

--Ta bonne, je connais ça; il y en a beaucoup aux Tuileries, des femmes

qui causent toujours avec des militaires qui sont leurs cousins.

--Catherine ne cause pas avec les militaires.

--Tu crois? C'est peut-être parce que les militaires n'ont pas

d'uniformes, à Houdan. Mais revenons à tes jambes; aimes-tu les images?

--Oui.

--Quelle chance! Nous allons marcher vite et traverser la place du

Carrousel; il y a là des marchands de gravures; je te montrerai celles

que j'achèterai le jour où j'aurai de l'argent.»

Tout en cheminant, Gaston, qui tournait et retournait le paquet qu'il

trouvait un peu lourd, raconta ce qu'il savait de son histoire à

Bouchot. Celui-ci ne comprit bien clairement qu'une chose, c'est que son

camarade possédait un canon.

«Un canon qui peut partir? répéta-t-il avec incrédulité.

--Oui, répondit Gaston, qui poussa un gros soupir.

--Écoute, nous sommes amis, n'est-ce pas? de véritables amis, à la vie

et à la mort?

--Je veux bien.

--Tu me prêteras ton canon, alors?

--Oui.

--Ce soir, à notre retour!

--Quand tu voudras.

--Jure que tu es mon ami à la vie et à la mort.

--Je le jure.

--Il me faut une garantie sérieuse, dit Bouchot avec dignité. Pose le

paquet sur cette borne. Bien. Maintenant crache par terre, marche

dessus, lève la main vers le ciel, comme ça, et dis: Devant Dieu.

--Devant Dieu! répéta l'enfant.

--Bon, tu sais que c'est sacré, ces serments-là. Reprends le paquet. A

présent, tu peux compter sur moi, et toutes les fois que ta belle-mère

te rincera les côtes, je le lui revaudrai.»

Plus d'une heure se passa à regarder les estampes. Bouchot, animé du feu

sacré, ne pouvait plus s'arracher à ce spectacle. Lui, si loquace

d'ordinaire, ne parlait que pour expliquer à son ami les beautés des

Callot, des Audran, des Edelinck que le vent feuilletait sous leurs

yeux. Enfin les deux enfants, après avoir consacré quelques minutes aux

singes et aux perroquets dont les oiseleurs du Louvre avaient le

monopole, gagnèrent la rue de Rivoli.

Gaston, émerveillé, oubliait la fatigue et ne cessait d'interroger son

guide, qui, tout en se moquant de ses naïvetés, lui répondait avec

complaisance. Bouchot venait de se hisser derrière une charrette

lorsqu'un régiment déboucha, musique en tête. L'apprenti entraîna son

ami près des tambours, et cette marche accélérée fit regagner un peu du

temps perdu. Près de la Madeleine, on tomba au milieu d'une bande de

gamins qui jouaient aux billes, et l'on reprit haleine en suivant les

émouvantes péripéties de la partie. Un grand garçon trichait avec une

impudence sans pareille; il frappa un des joueurs, beaucoup plus faible

que lui, qui osait se plaindre d'être volé. Bouchot, indigné de cette

action, traita le grand de capon, de gouapeur et de filou, jeta sa

redingote à Gaston et tomba en garde. Les deux ennemis se contemplèrent

un instant, l'oeil en feu, les sourcils froncés, l'injure à la bouche.

Ils se poussaient vigoureusement de l'épaule.

«Touche-moi donc, crapaud, touche-moi donc!»

Bouchot toucha. La lutte fut courte; les deux adversaires roulèrent à la

fois sur le sol; mais l'apprenti dominait son rival, qui ne pouvait

bouger. Gaston, épouvanté, pleurait à chaudes larmes, son paquet sous un

bras, la redingote sur l'autre.

«En veux-tu encore?» demandait Bouchot au vaincu, qui se relevait.

Celui-ci en voulait si peu qu'il battit en retraite, et le vainqueur

célébra son triomphe en exécutant son pas favori.

«Pourquoi pleures-tu? s'écria-t-il en courant reprendre la redingote.

--J'ai eu peur pour toi.

--Ai-je donc l'air d'une pomme cuite? Je reçois quelquefois, mais je

donne toujours. Cependant c'est d'un bon zig d'avoir eu peur pour moi,

embrassons-nous; tu sais, à la vie à la mort! Quant au serin que j'ai

rossé, il ne volera plus les petits sans regarder si je suis là.

--Mon parrain serait bien content s'il avait vu ce que tu viens de

faire.

--Il aime les braves?

--Il aime surtout la justice et le progrès.

--Il doit être bon, ton parrain. Pose-toi là pour m'attendre; je grimpe

chez le bourgeois, il va m'offrir deux sous de gratification; une fois

débarrassé du paquet, nous mangerons des frites et nous boirons du

coco.»

Gaston s'accota contre une muraille, ne perdant pas de vue la porte

cochère que venait de franchir son ami. Il était étourdi, ahuri,

content, effrayé, en proie aux impressions les plus contradictoires et

ne sachant comment les démêler. Honteux des façons d'agir de son guide,

qui, non satisfait d'attirer l'attention par sa mise, dansait, chantait,

criait à tue-tête, interpellait les passants, agaçait les chiens,

employait des mots inconnus, se battait en pleine rue avec une superbe

indifférence, Gaston, dont ces manières renversaient toutes les

théories, ne pouvait ni comprendre ni excuser les libres allures de

Bouchot, et encore moins son oubli complet des lois du monde. Cependant,

si l'apprenti blessait par plus d'un côté la délicatesse timide de son

ami, il le séduisait par sa faconde, sa franchise, sa bravoure et son

bon coeur. Gaston, près de Bouchot, se sentait protégé, et c'était

sincèrement qu'il commençait à l'aimer. Il l'eût aimé tout à fait si, au

lieu de se moquer et de chanter tout haut, Bouchot eût consenti à

marcher tranquillement pour causer de Houdan, de Catherine et de

Mademoiselle. Hélas! qu'eussent-elles dit, ces âmes si chères, si elles

avaient aperçu leur favori errant dans les rues de Paris, les cheveux en

désordre, des chaussons de lisière aux pieds, une blouse trouée sur le

dos, un tablier poisseux serré à la taille, marchant l'oreille basse sur

les talons du triomphant Bouchot? L'enfant ne pouvait y songer sans

qu'un sanglot vînt le suffoquer.

L'apprenti reparut au bout d'un quart d'heure. Les mains perdues au fond

de ses manches, il marchait d'une façon solennelle, le décime qu'il

venait de recevoir posé sur l'oeil gauche, comme un lorgnon.

Les deux enfants, l'un suivant l'autre, gagnèrent les quais. La vue de

l'obélisque, du palais Bourbon, des Tuileries, du dôme des Invalides,

fit confesser à Gaston que Paris valait mieux que Houdan. Bouchot, qui

trouva sur sa route un morceau de charbon, dessina à grands traits une

face grimaçante que son compagnon, avant même qu'elle fût terminée,

reconnut pour celle de Blanchote. Satisfait d'avoir attrapé la

ressemblance, le jeune artiste préludait à son entrechat accoutumé,

lorsque son ami l'arrêta pour lui demander l'explication de cette danse.

«Ah! voilà. Il y a plus de trois ans, en compagnie de ma pauvre mère,

j'ai été aux Folies-Dramatiques voir représenter un opéra qui s'appelait

_Giselle_. Giselle, c'était une jeunesse qui avait tantôt du bonheur et

tantôt des malheurs. Chaque fois qu'elle avait envie de rire ou de

pleurer, elle arrondissait les bras et se mettait à danser. Ça m'a

semblé si naturel et si clair, que j'ai adopté sa méthode.»

On but du coco que Gaston, faute d'habitude, trouva détestable; puis il

fallut songer à rentrer au logis. Mais une dispute entre deux cochers,

un cheval de charrette abattu, les manoeuvres d'un bateau à vapeur,

toutes choses dont Bouchot voulut voir l'issue, retardèrent si bien les

deux enfants, que le soleil se couchait au moment où ils atteignirent le

pont Neuf.

La journée, bien que froide, avait été sereine, et le ciel, embrasé

d'une lueur jaune éblouissante, prêtait un aspect féerique à ce panorama

de la Seine qu'on admirerait dans une ville d'Allemagne ou d'Italie,

mais auquel notre indifférence ne prend pas garde. Bouchot s'arrêta

silencieux et s'appuya sur le parapet. Il étudiait les jeux de la

lumière sur les eaux légèrement tourmentées, sur les merveilleuses

sculptures de la galerie de Henri II, puis sur les feuillages desséchés,

brûlés, rougis des Tuileries et des Champs-Élysées. Çà et là, les vitres

d'une fenêtre s'embrasaient comme la bouche d'une fournaise, et sur les

toits d'ardoise, glacés d'argent, les cheminées dessinaient de grandes

ombres aux formes fantastiques. Les passants qui traversaient le pont

des Arts semblaient vêtus de brocart d'or tant qu'ils marchaient en

pleine lumière, et rentraient brusquement dans la vulgarité de leur

costume aussitôt qu'ils dépassaient l'ombre. La Seine, un moment

illuminée, devenait noire et lugubre; on eût dit que la nuit sortait de

ses profondeurs et repoussait pas à pas les rayons vaincus. Gaston

respecta la contemplation de son ami, qui lui prit tout à coup la main

et l'entraîna en murmurant:

«J'ai vu des Joseph Vernet qui sont à peu près ça.»

Il faisait presque nuit lorsqu'on déboucha sur la place du Châtelet.

Bouchot, tout en émaillant sa conversation de réflexions philosophiques

sur la fuite rapide des heures, acheta pour un sou de pommes de terre

frites.

«Décidément, dit-il en croquant la dernière, nous avons trop flâné, la

courroie du père Bouchot va troubler ma digestion.»

Gaston s'attendrit en apprenant que son ami courait grand risque d'être

battu.

«Veux-tu que je t'accompagne? dit-il, je raconterai à ton père que c'est

à cause de moi que tu es en retard; je le prierai tant, qu'il te

pardonnera.»

Bouchot, ému, saisit la main de Gaston et la secoua.

«C'est bon tout de même, s'écria-t-il, d'avoir quelqu'un qui pense à

vous, qui vous aime et vous plaint. Mais vois-tu, mon bonhomme, le

tire-pied du père Bouchot n'a plus d'oreille depuis que ma mère est

morte. Bah! continua-t-il avec insouciance, je crierai afin d'abréger la

séance. Tu connais la recette, hein? Lorsque ta belle-mère ira de trop

bon coeur, braille de toute ta force, ça la fera finir plus vite à cause

des voisins.»

Un frisson passa sur les épaules de Gaston à l'idée que Blanchote

pouvait le battre de nouveau. Parvenus au fond de l'allée de leur maison

commune, les deux enfants s'embrassèrent. Bouchot préluda

mélancoliquement au pas de Giselle et disparut dans un escalier. Gaston

allait frapper à la porte de son père lorsqu'il fut rejoint par

l'apprenti.

«J'ai oublié de te rendre ton habit, tant la courroie me trotte par la

tête, dit-il; d'ailleurs, tandis que j'y suis, je vais voir ton canon.»

Alexis remonta son sac en voyant entrer son fils et l'embrassa.

«Eh bien, petit, es-tu content de ta promenade?

--Oh! oui, répondit Gaston, qui regarda son nouvel ami.

--Tu en auras long à raconter plus tard à ta tante?

--La reverrai-je bientôt?

--Peut-être demain», dit Blanchote.

Cette nouvelle acheva de rendre l'enfant heureux. Bouchot, bien que

fasciné par le canon, réussit enfin à s'arracher à cette contemplation.

A peine était-il parti que Blanchote retirait des profondeurs de son

cabas une petite blouse. Elle en revêtit Gaston, qui redoutait qu'on

l'affublât de nouveau de la redingote dont son ami était si fier.

«Allons dîner», s'écria Alexis.

Il prit Gaston par la main et précéda Mme de La Taillade sur l'escalier.

Celle-ci refermait à peine la porte, que des cris perçants retentirent.

--C'est Bouchot», dit la mégère, je m'y attendais; il ne l'a pas volé.

Gaston eût voulu ne pas entendre; il se pressa contre son père, des

larmes coulaient sur ses joues. On le conduisit rue Jean-Pain-Mollet,

dans un établissement qu'il reconnut pour le même au fond duquel il

s'était endormi le jour de son arrivée à Paris.

Il mangea de bon appétit, et le soir, vers neuf heures, il rentra en

compagnie de M. et Mme de La Taillade. Il jeta au passage un regard

rapide vers la fenêtre du cordonnier; elle était close et obscure.

Gaston fit sa prière avant de s'endormir et s'étendit sur son matelas.

Dans ses rêves de cette nuit-là, il vit des chiens mordre des chats,

Blanchote danser le pas de Giselle, tandis que Bouchot, perdu dans une

redingote de drap bleu, crachait sur le sol et levait la main vers le

ciel en répétant: «A la vie! à la mort!»

VII

UN DRAME A PROPOS D'UNE BOUTEILLE CASSÉE.

Sur les plans de Paris âgés de plus de vingt ans--ce qui équivaut à un

siècle des temps passés--on voit figurer, parmi les petites rues qui

rayonnaient autour de la place de Grève, la rue Jean-Pain-Mollet. Elle

n'était ni longue ni large, et les maisons qui la bordaient n'avaient

rien de monumental; mais comme elle sentait son vieux Paris, cette brave

rue! le Paris boueux, crasseux, sombre, sordide, malsain, qui passait

pour une des plus belles villes de l'univers, même avant les rotondes du

comte de Rambuteau et les trouées sanitaires du baron Haussmann. Ce

n'était pas une rue aristocratique, que la rue Jean-Pain-Mollet. Un

ruisseau noir, fangeux, qui prenait sa source à la hauteur de la rue des

Arcis, cascadait sur ses pavés inégaux avant de se perdre dans une

espèce de gouffre, situé près de l'Hôtel de ville, et, si l'on n'y

rencontrait ni belles dames ni dandys, les sergents de ville, en

revanche, y avaient fort à faire. Dans la plupart de ses maisons,

transformées en «garnis», on vendait l'hospitalité à la nuit. Du fond de

vingt débits de liqueurs s'échappait, surtout le samedi soir, une

tempête de voix roucoulant une romance avec ces inflexions qui font

aujourd'hui la gloire de Thérésa. Souvent les vitres, blanchies dans le

but d'économiser les rideaux, volaient en éclats, et la porte,

brusquement ouverte, livrait passage à deux champions aux formes

athlétiques. Une lutte sauvage s'engageait, pour un mot, pour une femme,

ou simplement pour l'honneur. Un cercle de curieux se pressait autour

des combattants; dans ce duel on tentait, non de faire mordre la

poussière à son antagoniste,--l'éternelle humidité de la vieille rue s'y

opposait,--mais de le rouler dans le ruisseau historique qui, sous Louis

VI, marquait l'enceinte de la bonne ville. La querelle vidée, les

lutteurs s'embrassaient; le vaincu confessait avoir trouvé son maître;

plusieurs verres d'eau-de-vie pansaient les blessures, et pour quelques

heures l'antique rue retrouvait un peu de calme.

Quoi qu'en puissent dire l'esprit de parti et le besoin d'applaudir, si

impérieux chez les Français, maudite soit la main hardie qui, sans souci

du passé, éventra ces antres et purifia du même coup le sol et ceux qui

l'occupaient! Pourquoi a-t-elle forcé les habitants à chercher un gîte

ailleurs, à quitter les tanières traditionnelles hors desquelles il leur

semblait impossible de vivre? On mourait si sûrement dans ces cloaques

immondes où la fièvre régnait en permanence, où toute maladie

s'aggravait, où les femmes étaient si pâles, les enfants si chétifs, où

le vice, la vermine, la prostitution, tout ce qui cherche l'ombre

grouillait comme les reptiles au fond d'un marécage des tropiques. De

l'air, de la vie, du soleil, de la moralité, à quoi bon? On s'en passe

si bien! Quel grand homme aura le courage de nous les rendre, ces rues

étroites, hideuses, humides, fangeuses, que tant de gens regrettent tout

haut avec une si touchante mauvaise foi? Il nous en reste encore

quelques-unes; pétitionnons bien vite pour qu'on nous les conserve;

assez de soleil; de l'ombre, maintenant, à défaut de ténèbres. A bas ces

docteurs amis du progrès qui, mauvais économistes, raisonnent avec le

coeur; qui comptent les existences sauvées sans vouloir peser l'or

dépensé, estimant que la vie d'un homme est sans prix et que la moindre

bataille coûte encore plus cher que l'assainissement de Paris.

Un soir du mois de décembre 1844, le ruisseau de la rue Jean-Pain-Mollet

était solidifié par la gelée et la divisait en deux ruelles étroites. La

neige tombait à gros flocons, tourbillonnait entre les noires demeures,

puis, comme à regret, jonchait le pavé couvert de verglas. Les passants

se hâtaient, la tête penchée, s'abritant de leur mieux contre la bise

qui leur mordait le visage. Le sol craquait sous les pieds et les chutes

étaient fréquentes. On se relevait avec peine pour reprendre au plus

vite cette marche incertaine, dangereuse, vacillante, dont on se serait

moqué en plein jour, mais qui, à cette heure où les estomacs étaient

vides, semblait une nouvelle cruauté du sort. Les vitres ternes,

dépolies des débits de liqueurs, ne laissaient passer aucun rayon qui

vînt en aide aux becs de gaz dont la lumière blafarde éclairait à peine

le mur qu'elle frappait. De temps à autre, la porte d'un cabaret

s'ouvrait, et un homme aviné, maugréant à mi-voix ou fredonnant une

chanson, se mettait en marche pour regagner le taudis où sa ménagère,

ses enfants affamés l'attendaient peut-être.

Près de l'encoignure de la rue des Arcis, où un commerce plus actif

multipliait les lumières, un petit garçon, appuyé sur une borne,

pleurait devant les débris d'une bouteille brisée. Une calotte rouge

couvrait sa tête aux cheveux coupés ras; il cachait tant bien que mal,

entre les plis de sa blouse, ses doigts gonflés par des engelures, et

ses pieds, mal abrités par des bas troués, étaient chaussés de gros

sabots. Mouillé, grelottant, il levait des yeux navrés vers ceux qui

passaient et dont la plupart ne l'apercevaient même pas.

«Bien travaillé, dit un maçon qui se retourna.

--Ton affaire est claire, mon bonhomme; tu connais le proverbe, qui

casse les verres les paye, dit un autre en riant de son à-propos.

C'était là toute la pitié qu'inspirait le petit garçon; ces gens

connaissaient cependant par expérience la triste perspective qui

l'attendait. Et aucun d'eux ne se croyait méchant--c'est si drôle un

gamin qui va «recevoir une raclée!»

Une jeune femme s'arrêta pour interroger l'enfant. Le drame était bien

simple; il venait de tourner le coin de la rue lorsque le pied lui avait

manqué, et du flacon, mal étreint par ses doigts transis, qui contenait

pour dix sous d'eau-de-vie, il ne restait que des débris. La jeune femme

soupira, dix sous représentaient pour elle une journée de travail; elle

s'éloigna sans dire un mot.

Pile et face · 第 5 / 20 段