La pantomime de l'apprenti avait un peu effarouché Gaston qui, le coeur

serré, la tête vide à force d'avoir pleuré, se trouva tout à coup dans

la fangeuse rue des Arcis, dont le mouvement et le bruit achevèrent de

l'étourdir. Bien des fois, à Houdan, il avait caressé le rêve de sortir

seul; mais Mademoiselle et Catherine s'étaient toujours montrées

inflexibles, et, en cet instant, Dieu sait si Gaston se repentait

d'avoir eu ce désir. Dès les premiers pas,--après s'être bien assuré

qu'il tournait à main gauche,--il se sentit regarder et se troubla. Ni

sa mise ni son allure ne rappelaient celles des gamins qui errent en

liberté dans la grande ville et la sillonnent en maîtres. Il ressemblait

plutôt à un pauvre oiseau dont une pierre vient de blesser l'aile, qui

rampe, essaye de courir et se heurte follement à tous les obstacles. Il

n'osait, en effet, quitter le bord du trottoir, et s'embarrassait

presque à chaque pas entre les jambes d'ouvriers affairés qui

l'écartaient en le gratifiant d'une injure. Était-ce donc véritablement

le Paris tant vanté par le docteur Fontaine que cette rue sombre, sale,

gluante, qu'un ruisseau infect coupait en deux? Gaston doutait. En tout

cas, avec une naïveté bien excusable, il cherchait un visage ami dans

cette foule qui le coudoyait. Soudain son coeur battit avec violence;

devant lui, à une certaine distance, cheminaient trois femmes coiffées

du grand bonnet normand qui lui était si familier. Il hâta le pas, ses

pieds s'échauffèrent, il put avancer plus vite et bientôt courir. Il

rejoignit enfin celles qu'il poursuivait et s'arrêta découragé; elles

lui étaient inconnues. Il revint alors en arrière, la poitrine

oppressée; tourna à gauche, à droite, au hasard, cherchant la rue d'où

il venait de sortir, dont il ne savait pas le nom, et qu'il ne pouvait

reconnaître entre ces hautes maisons qui se ressemblaient. Il marcha

longtemps, n'osant demander sa route, déboucha sur le quai à

l'improviste; là, Paris lui apparut.

Assis sur un banc de pierre, les cheveux au vent, Gaston, surpris,

regardait les gigantesques tours de Notre-Dame, dont la noire silhouette

se découpait sur le ciel chargé de nuages gris. Plus loin un amas de

verdure, le quai aux Fleurs et son bal célèbre,--le Prado. Plus loin

encore, le Palais de Justice dont les poivrières, couvertes d'ardoises,

rappelaient à l'enfant les tableaux qui ornaient la salle à manger de sa

tante, et dont la plupart représentaient des manoirs féodaux. La coupole

de l'Institut, à demi perdue dans la brume, étonna beaucoup Gaston par

sa forme inconnue à Houdan. Du côté de l'eau qu'il occupait, il

entrevoyait un coin du Louvre et le tertre funéraire des héros de

Juillet. Venaient ensuite des maisons d'inégale hauteur, mal alignées,

sordides, bombées, où logeaient des charbonniers, des oiseleurs et des

quincailliers. Çà et là de gigantesques annonces, d'immenses peintures

représentant Napoléon décorant un soldat ou un tambour-major plus

galonné qu'un maréchal, enseignes des bureaux pour lesquels travaillait

Alexis. Ces enluminures, la Seine coulant entre son lit de pierre et le

pont d'Arcole, furent les trois choses qui frappèrent le plus Gaston

dans sa découverte de Paris.

Durant deux heures au moins, avec cette mobilité d'esprit qui sauve les

enfants de chagrins trop rudes, le jeune La Taillade oublia le monde

pour repaître ses yeux des choses nouvelles qui l'entouraient. Mais il

n'avait pas mangé depuis la veille; la faim le rappela à la réalité. Il

se leva avec effort, s'engagea de nouveau dans les rues, et se remit à

chercher la maison de son père. Il n'osait demander sa route et marchait

toujours, tournant dans un cercle, comme l'Indien perdu dans les forêts.

Enfin il aborda une femme qui depuis un instant paraissait l'observer

avec intérêt.

«Madame, demanda-t-il, savez-vous où demeure M. de La Taillade?

--Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta

son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée

obscure.

«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il

pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse

afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et

plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté

par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait

de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il

faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le

torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober

sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts,

lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la

tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait

alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé

par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de

désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne

connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en

maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait

dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir

forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi

Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on

pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi

n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le

chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante,

c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme

s'il eût été un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité

glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi

au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston

poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui

comme un gnome.

«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la

maison.

--Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que

ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc

fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui

est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes,

et nous allons recevoir une toutouille numéro un.

--Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint

sérieux. Il écouta le récit de Gaston.

«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire

avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui

t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais

je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là.

Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des

petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura

de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»

L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au

moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses

mains disposées en cornet.

«Ohé! ohé les _ioutres_! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»

Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie

adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans

la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il

leva les yeux et reconnut Blanchote.

Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le

loisir et se chargea du récit de son odyssée.

«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot

en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre

des taloches.»

La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'oeil en feu, elle

portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les

quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et

frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit

retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade,

applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut

une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin,

lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre,

elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à

considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.

Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour

la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors

qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans

ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui

venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force,

tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en

réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant

qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où

l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal

peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette

jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au

contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que

toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de

guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes,

le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie

terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison

de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient

l'existence d'un monde meilleur.

Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se

joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette

obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités

doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains

menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement

confus l'assourdissait; il roula sur le sol:--il venait de s'évanouir.

Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps,

vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de

l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur

immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle?

Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le

chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites,

Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il

déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de

temps à autre un coup d'oeil sur le jardin. Gaston, par un singulier

phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette--cadeau de son

parrain--s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il

avait ébauché s'élevaient à vue d'oeil. Ce château, commencé sous une

touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en

parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait

rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du

soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons

voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux

tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de

l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés

traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de

lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux,

que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les

branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces

merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût

le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le

progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes,

ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait,

d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux

soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur

couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un

horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et

prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son

père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par

Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.

A la vue de son fils étendu sur le carreau, la tête d'Alexis se mit en

branle. Gaston se précipita vers lui.

«On m'a battu!» s'écria-t-il suffoqué.

Le soudard se rapprocha du lit et s'y assit; il semblait regarder sans

voir; en revanche les yeux de sa femme étincelaient.

«Monsieur, ne me laissez plus battre, reconduisez-moi chez ma tante...

--Va donc... petit, bégaya M. de La Taillade, incapable en ce moment de

rien comprendre; va donc jouer avec ton canon.»

Puis il se renversa comme une masse et ronfla presque aussitôt.

Gaston recula pas à pas, suivi par le regard narquois de sa belle-mère.

Arrivé près de la porte qui s'ouvrait sur la pièce où il avait dormi la

veille, il s'arrêta; Mme de La Taillade, du fond de son cabas, venait de

sortir un morceau de pain et un cervelas. La faim de Gaston se réveilla

impérieuse; il contempla ces provisions avec le regard ardent d'un jeune

chat.

«Voyons, mon bijou, lui dit Blanchote, faisons la paix; tu dois avoir

faim?

--Oui», murmura l'enfant.

La mégère lui tendit un morceau de pain et une rondelle de cervelas. La

façon dont le pauvre petit se précipita sur cette pitance et l'avidité

avec laquelle il la dévora eût donné envie de pleurer à toute autre qu'à

Blanchote; mais elle avait eu trop souvent faim pour que ce spectacle

l'attendrît.

«Tu en veux encore? dit-elle.

--Oui.

--Promets-moi alors de ne rien raconter à ton père demain. J'ai tout

arrangé; il te pardonne.»

Blanchote tendait vers Gaston le pain et le cervelas tout entier, prête

à les retirer.

«Tu ne diras rien?

--Non.

--Si tu ne tiens pas parole, tu ne reverras jamais ta tante.

--Je la tiendrai.»

Une heure plus tard, enfin rassasié, le pauvre petit dormait sur son

matelas. Comme une dernière rafale qui vient ébranler de nouveau les

forêts sur lesquelles un orage a passé, un soupir, presque un sanglot,

soulevait de temps à autre sa poitrine oppressée.

VI

LA DANSE DE GISELLE.

Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était

déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute

en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un _brrrou...

out!_ qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha

enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi,

travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de

différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup

l'apprenti lança ce _brrrou... out!_ qui surprenait Gaston, leva les

yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son

occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui

lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec

une agilité de clown.

«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât

l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le

bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des

larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui

ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les

jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt

fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied

qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint

Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de

l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense

cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs.

Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs

reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il

comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'oeuvre. Peu au courant de

la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes

télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule,

les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les

apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé,

l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à

pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous

une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard,

la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.

Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul,

il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea

qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier,

il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive

à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper

dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et

blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux

cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait

bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle

l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en

route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les

lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des

nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou

un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades

de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes,

la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître... Gaston était si

bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et

tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.

«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

--Bonjour, monsieur.

--Que t'est-il donc arrivé hier?»

Gaston vit les sourcils de Mme La Taillade se froncer.

«Je me suis perdu», répondit-il.

Le soudard se mit à rire, non certes par méchanceté, mais faute de

l'intelligence suffisante pour comprendre ce que le malheureux enfant

avait dû souffrir.

«Et on t'a volé ta blouse?

--Oui, murmura Gaston, qui baissa la tête.

--Tu dois avoir froid dans cette tenue?

--Un peu, monsieur.

--Sais-tu l'adresse de la maison, maintenant?

--Non.

--Il faut l'apprendre, tu peux te perdre de nouveau...

--Allez-vous donc m'envoyer encore en commission? s'écria Gaston avec

effroi.

--Non, bijou, pas pour le quart d'heure, répondit Blanchote. Voyons,

aide-moi à mettre le couvert.»

L'enfant, sur les indications de sa belle-mère, apporta des verres, des

couteaux, des assiettes et prit place à table. M. de La Taillade avait

embauché les deux pauvres diables logés chez Pauquet, et le déjeuner se

ressentit de cette aubaine. Alexis, sous prétexte de fortifier son fils,

le força à boire un doigt de vin pur, le caressa et s'aperçut qu'il

avait les mains glacées.

«Il faut lui acheter un vêtement, dit-il à sa femme.

--Sois tranquille, chéri, j'ai son affaire.»

Tandis que son noble époux bourrait sa pipe, croisait les jambes et

sirotait un énorme verre de cognac, Blanchote fouillait au fond d'un

placard, où, parmi des blouses, des serviettes, des camisoles, des robes

de toutes tailles, fruit de ses rapines, elle trouva une petite

redingote de drap bleu de ciel.

«Fière idée, dit-elle, le jour où j'ai acheté ça.»

Elle s'approcha de Gaston et l'aida dans l'opération facile d'endosser

le vêtement. Les bras du petit garçon se perdirent dans la profondeur

des manches, tandis que les pans venaient lui battre les talons.

«Ça lui va comme un gant», s'écria Blanchote avec aplomb.

Alexis, selon sa coutume, remonta son sac.

«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.

--Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils

ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»

Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père

combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le

rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui,

après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les

mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés

et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une

nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de

sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.

Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la

Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La

première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut

Alexis qui cria machinalement:

«Entrez!»

La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.

«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?

--Oui, et ferme ta porte.

--Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»

Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le

déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son

âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé

qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence.

Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large,

intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux

gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines

et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison,

avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise

percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier

vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait

d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre

de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi

que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école

mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le

prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa

femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort

et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les

provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le

peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des

rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme

qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père

ne se consolait pas trop.

Vif, curieux, obligeant, spirituel, Bouchot était une nature

foncièrement honnête, un gamin gouailleur, hardi, flâneur, batailleur,

un polisson si l'on veut, mais non un «voyou.» En dépit de la brutalité

de son père, il l'aimait et le secondait de son mieux. Par malheur,

l'enfant détestait le métier qu'on lui enseignait, et avait l'amour inné

du dessin. Le cordonnier, qui n'y comprenait goutte, combattait cette

passion de son fils avec la même énergie que s'il se fût agi d'un vice,

et lorsqu'il découvrait une feuille de papier blanc ou un crayon entre

les mains de son héritier, celui-ci recevait une de ces corrections

qu'il qualifiait de toutouilles. Mais les coups n'amoindrissaient pas le

moins du monde son amour pour les bonshommes, et plus d'une muraille du

quartier en portait la preuve. En somme, Bouchot était aimé des voisins

que sa bonne humeur divertissait, et qui, s'ils pouvaient lui reprocher

quelques farces un peu risquées, ne connaissaient de lui aucune mauvaise

action.

Le gamin, aussitôt entré, lança vers Gaston un coup d'oeil expressif,

accompagné d'une légère grimace. Il portait sous le bras un paquet assez

volumineux.

«Te voilà, gredin, dit amicalement Alexis que l'apprenti déridait par

ses allures; veux-tu boire un coup?

--Merci, mon capitaine, je suis trop pressé. Je vais rue Saint-Lazare,

chez un bourgeois qui attend ses escarpins depuis huit jours; papa me

croit déjà en train de revenir.

--Viens-tu donc m'emprunter ma voiture? demanda Blanchote, qui daigna

sourire et montrer sa dent.

Pile et face · 第 4 / 20 段