Jusqu'à trois heures de l'après-midi, Mademoiselle put croire que son

frère, renonçant au projet d'emmener Gaston, avait repris la route de

Paris. Mais le timbre de la vieille horloge vibrait encore lorsque le

pas de l'ex-sergent retentit. Il salua sa soeur, la remercia de ses

bontés passées, embrassa Gaston et lui glissa dans la main une pièce de

cinq francs. L'enfant ravi courut de sa tante à Catherine pour leur

montrer ce royal cadeau. L'arrivée de Mme de La Taillade calma soudain

sa joyeuse expansion. Avec son regard dur, sa dent saillante, son bonnet

de laine et son cabas, la mégère lui rappelait ces fées difformes qu'on

oublie toujours d'inviter au baptême des princes ou des princesses et

dont l'apparition présage un malheur.

Blanchote fut humble et ne fit aucune allusion à son ultimatum de la

veille; elle souriait, de ce sourire grimaçant qui lui était

particulier, aux tapisseries, à Mademoiselle, à Catherine et au parquet.

Elle parla de son travail, de ses malheurs immérités, des vertus

d'Alexis, de la douce vie qu'elle menait en compagnie de cet époux de

son choix. Sa voix rauque prenait des inflexions mielleuses qui

irritaient sourdement Mademoiselle, trop perspicace pour ne pas voir

clair dans les mensonges débités par sa belle-soeur. Elle n'osait

l'interrompre cependant, tant elle redoutait l'orage qui allait décider

du sort de Gaston. Celui-ci, qui tournait et retournait sa pièce de cinq

francs, la laissait rouler à chaque instant, et le tintement sonore du

métal produisait une impression terrible sur les nerfs surexcités de

Mademoiselle. Ainsi qu'il arrive à tous les enfants, le trésor qu'il

possédait brûlait les doigts de Gaston, et il implorait tout bas

l'autorisation d'aller le troquer contre un canon de cuivre récemment

importé de Paris par l'épicier Hoddé.

«Tout à l'heure, disait Mademoiselle.

--Oh, ma tante! tout à l'heure il sera vendu.»

La fine ouïe de Blanchote saisit au vol la prière du petit garçon.

«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se

tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en

regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

«Je reste en gage, ma chère soeur, dit ironiquement Blanchote, dont la

dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre,

il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle

en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta

soeur et moi.

Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et

l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le

coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie,

ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston:

des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin

à son indécision.--Blanchote réclamait un verre d'eau.

Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston

voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne;

le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque

soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout

en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis,

plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en

acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en

diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette

triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui

parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété

que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait

apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit;

l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et

Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son

père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et

tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la

massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le

chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il

reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les

fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de

Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait

comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés

courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de

crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus

de joie que son coeur battait. En proie au vertige, il eût voulu

descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup

la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet

de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur

ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux

humides sur son père.

«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.

--Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.

As-tu donc peur avec moi, mon luron?

--Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas

rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

--Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»

La nuit venait rapidement, froide, sombre, sans étoiles. La bise

malicieuse tourbillonnait autour du pesant véhicule, puis s'engouffrait

soudain sous la capote et couvrait les voyageurs de poussière. Le cocher

faisait pétiller la mèche de son fouet au long manche, ou embouchait une

petite trompette dont les sons criards disaient aux rouliers de se

garer. Les chevaux, à l'approche du relais, redoublaient d'ardeur, et

Gaston se croyait emporté dans un de ces chars merveilleux qui, dans les

contes de sa vieille bonne, surgissent du sol sous la baguette d'une

fée. Des lumières apparurent dans la plaine, se voilant pour se montrer

de nouveau agrandies et multipliées.

«Est-ce Paris? demanda Gaston.

--Pas encore, répondit Alexis, qui sourit de la naïveté de son fils.»

La diligence roula entre deux rangées de maisons pour s'arrêter devant

une immense porte cochère au-dessus de laquelle un cheval blanc se

cabrait sur un fond jaune. A travers les vitres d'une fenêtre, on

apercevait des charretiers enveloppés de limousines, pressés autour

d'une cheminée au centre de laquelle flambait un fagot. On parlait de

chemin de fer dans cette réunion, mais pour en rire avec ce ton

gouailleur qui fait de nous le peuple spirituel par excellence... à

notre dire, du moins.

«Monsieur, dit Gaston à son père qui profitait de ce repos pour bourrer

sa pipe, je veux retourner à Houdan.

--Sans avoir vu Paris? tu n'y songes pas. Et la poudre, et le canon?

Veux-tu boire quelque chose?

--J'aime mieux retourner chez ma tante.

--Il faut attendre à demain...

--En finirez-vous! cria le conducteur aux palefreniers; nous sommes en

retard, sans que ça paraisse.

--Patience, nous y voilà. Lâche tout, l'Enrhumé. En route!»

Les chevaux frais bondirent, et la diligence, dont les lanternes

brillaient, reprit sa course vers Pontchartrain.

Gaston, stupéfait de ce brusque départ, se rejeta en arrière et se mit à

sangloter au grand ébahissement d'Alexis.

«Qu'a donc l'enfant, est-il malade? demanda le conducteur.

--Il veut retourner à Houdan.

--Alors passez-moi ce pleurnicheur, que je le fourre dans mon coffre.»

Gaston fut sur le point d'appeler Catherine, mais il réfléchit vite

qu'elle ne pouvait l'entendre. Il se tapit alors dans son coin et pleura

sans bruit.

«Prends ton canon, prends donc ton canon!» répétait sans cesse M. de La

Taillade.

Il ne soupçonnait pas que le jouet, cause première de son chagrin, était

devenu odieux à l'enfant. Peu à peu la fatigue s'empara de Gaston; ses

yeux gonflés se fermèrent malgré lui, et, en dépit des rudes cahots qui

le secouaient, il s'endormit en songeant à sa tante qu'il se promettait

bien de ne plus quitter désormais.

Il se réveilla transi, surpris de s'entendre appeler; c'était la voix de

son père qui l'engageait à se bien tenir et à prendre son canon. La

diligence s'était arrêtée de nouveau, il faisait noir; on ne voyait que

les chevaux éclairés par les lanternes dont la lueur formait autour

d'eux une grande tache blanche.

«Dépêchons-nous, l'ancien,» criait le conducteur.

Gaston se sentit suspendu dans le vide, puis il toucha terre, pouvant à

peine se soutenir sur ses jambes engourdies.

«C'est bien à cinq heures du matin que passe la seconde diligence?

demanda Alexis.

--Non, à six heures... Gare là! Hue, Polignac!»

Le fouet claqua, les grelots s'agitèrent, et la lourde machine disparut

dans l'ombre. Gaston se frottait les yeux sans rien voir et pressait

machinalement le fameux canon contre sa poitrine.

«Où est Paris? demanda-t-il.

--Nous y serons demain.

--Lorsqu'il fera jour, monsieur, vous me reconduirez chez ma tante,

n'est-ce pas?

--Tu l'aimes donc bien, ta tante?

--Oh oui, et Catherine aussi.

--Et moi, ne m'aimes-tu pas?

--Je vous aimerai si vous me reconduisez à Houdan.»

Le soudard remonta son sac, prit son fils par la main et l'entraîna en

dehors de la route. Les yeux de Gaston s'accoutumaient à l'obscurité;

cependant il trébuchait à chaque pas.

«As-tu donc peur, que tu trembles? lui demanda son père.

--Non, monsieur, j'ai froid.»

Alexis grommela quelques mots. Après avoir marché assez longtemps, il

s'arrêta tout à coup. Gaston se pressa contre lui, il entrevoyait en

avant un gigantesque fantôme monté sur un cheval blanc, c'était la

statue de du Guesclin qui borne la pièce d'eau des Suisses à Versailles.

M. de La Taillade fit asseoir l'enfant sur l'herbe, puis, le voyant

continuer à grelotter, se dépouilla de sa redingote pour l'en couvrir.

«Couche-toi là et dors, lui dit-il, il n'est qu'une heure du matin.»

Resté lui-même en bras de chemise, il se promena de long en large pour

combattre le froid. Parfois il s'éloignait assez pour disparaître dans

l'ombre.

«Monsieur! cria Gaston avec angoisse.

--Que veux-tu, petit?

--Ne me laissez pas tout seul, murmura l'enfant d'une voix navrée, j'ai

peur maintenant.»

Alexis se sentit ému; il revint s'asseoir près de son fils et lui prit

la main.

«Voyons, dit-il, calme-toi, je suis là, et nous avons un canon.»

L'enfant sourit tristement, poussa un gros soupir, puis ses yeux se

fermèrent. La lune s'était levée. M. de La Taillade contemplait ce

charmant visage pâli par la fatigue et cette petite main nerveuse

cramponnée à la sienne.

«C'est une fille ce garçon-là, se dit-il.»

Cependant, avec une patience qui l'eût fait bénir de Catherine, il ne

lâcha la main du petit que lorsqu'il le vit complètement endormi. Alors,

sans trop s'éloigner, il reprit sa promenade pour combattre la froidure

dont il souffrait à son tour.

Les oiseaux chantaient lorsque Gaston ouvrit les yeux. Il demeura

stupéfait; devant lui s'étendait une nappe d'eau telle qu'il n'en avait

jamais vu, puis l'escalier dit des cent marches, et enfin le palais de

Versailles. Il se leva, courut vers son père qu'il apercevait au loin,

et se trouva avec terreur devant Mme de La Taillade, rendue plus hideuse

par des meurtrissures dont son visage était balafré.

«Ce ne sont que des égratignures dont cette Catherine garde un

exemplaire, chéri, disait-elle. Tu sais que je ne reçois rien sans

rendre.

--Tu as l'oeil tout noir.

--Bah! avec un peu de vigne vierge, il n'y paraîtra plus dans huit

jours. La gredine, comme une bête féroce, m'a prise à l'improviste.»

Alexis remontait son sac.

«Et ma soeur? demanda-t-il avec hésitation.

--Dame, elle ne s'attendait guère au dénoûment. Elle s'est trouvée mal

lorsque je lui ai annoncé ton départ. C'est alors que ce dragon de fille

m'a sauté au visage.

--Alors rien de fait?

--Rien, je suis partie sans attendre, l'heure pressait. Mais nous tenons

le mioche; avant huit jours, tu boiras ton absinthe dans mon

établissement.

Mme de La Taillade s'avança vers Gaston, qui recula.

«N'aie donc pas peur, bijou, s'écria-t-elle, tu vaux deux mille francs

comme un liard et tu vas être soigné.»

Ce fut à pied que le noble couple résolut de gagner Paris, afin

d'économiser les cinq francs que réclamait le cocher d'un coucou. A

moitié route, Blanchote s'étendit sur le revers d'un fossé pour dormir.

Gaston harassé, boiteux, éploré, couvert de poussière, traînait le canon

auquel son père en appelait sans cesse pour le consoler. En dépit des

remontrances de Blanchote qui prétendait en avoir vu bien d'autres, M.

de La Taillade eut pitié de l'enfant et le porta sur son dos à plusieurs

reprises. Vers six heures du soir, le trio passait sous l'arc de

triomphe de l'Étoile, puis franchissait la barrière.

«Réjouis-toi, voici Paris, dit M. de La Taillade à son fils.

Le pauvre petit releva la tête et son regard erra autour de lui. Il

n'aperçut que des monticules couverts d'un gazon maigre et poussiéreux,

de grands arbres dépouillés, des amas d'immondices que fouillaient des

chiens efflanqués.

«Houdan est plus beau,» pensa-t-il.

Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en

plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant

l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans

le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment

chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme

pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de

Maurice de Sully et de Jean de Chelle.

Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés.

Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues

tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et

impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages,

peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un

chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion,

l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine;

il voulut se lever, appeler,--vains efforts: vaincu par la fatigue, il

posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il

s'endormit.

V

GASTON DÉCOUVRE PARIS.

A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une

chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se

redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à

mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de

grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il

se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient

endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres

grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à

regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage,

reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.

Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où

son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers

ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea

aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes

renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se

rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et

pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait

d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun

bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel

et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à

pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un

ami qu'il retrouvait.

Après une contemplation qui soulagea son coeur oppressé, Gaston regarda

au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel

s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il

se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés,

humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un

rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un

rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre,

et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un

homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées

jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit

un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume.

Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,--un gros

soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il

grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à

coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis,

après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des

cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et

s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de

Blanchote.

«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.

--Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!

--Ni la mienne non plus, propre à rien!»

Gaston recula jusqu'à la chambre obscure pour ne plus entendre. Il ne se

rapprocha de son poste d'observation qu'au bout de quelques minutes. Le

marteau recommençait à battre; l'homme fumait une grosse pipe;

l'apprenti avait repris son travail, mais il passait à chaque instant la

main sur ses yeux encore pleins de larmes.

«Si ce monsieur qui est mon papa allait me frapper ainsi,» pensa Gaston

avec terreur.

Il tenta d'ouvrir une nouvelle porte, songeant à fuir, à regagner Houdan

à tout prix. Le pêne résistait, et l'enfant se déchirait les doigts en

vains efforts lorsqu'un pas lourd retentit, une clef pénétra dans la

serrure, et M. de La Taillade entra.

Comme un coupable surpris en flagrant délit, Gaston avait reculé

jusqu'au mur; sa respiration haletante, ses yeux démesurément ouverts

révélaient la terreur à laquelle il était en proie.

«Te voilà levé, luron, dit Alexis, incapable de rien remarquer; as-tu

joué avec ton canon?

--Reconduisez-moi chez ma tante, monsieur, je vous en prie.

--Encore ta chanson! Mais tu n'as pas vu Paris. Sois tranquille, tu y

retourneras chez ta tante; il est même probable qu'elle viendra te

chercher plus tôt que tu ne crois. Allons, viens m'embrasser.»

Gaston s'avança en boitant.

«Qu'as-tu donc, petit? tu marchais si droit hier!

--Je suis fatigué, j'ai mal...»

Alexis grommela quelques mots, prit l'enfant sur ses genoux, le

déchaussa et secoua la tête à la vue des ampoules qui lui couvraient les

pieds.

«Une vraie peau de femme,» dit-il.

Il se gratta le front, déposa Gaston sur la chaise et fureta dans tous

les coins. Il découvrit un chiffon qu'il enduisit de suif, l'appliqua

sur les plaies de son fils et le rechaussa.

«Allons, essaye de marcher, maintenant.»

L'enfant soulagé fit trois ou quatre pas sans trop boiter.

«Qu'en dis-tu, hein?

--Vous êtes bon, répondit Gaston, qui lui entoura le cou de ses petits

bras; mais je vous en prie, monsieur...

--Halte-là! mon luron; je suis ton père, et tu ne dois pas m'appeler

monsieur.

--Alors il faut que je vous tutoie.

--Je t'y autorise; joue avec ton canon.»

Alexis s'établit sur une chaise, bourra sa pipe, l'alluma, puis, les

jambes croisées, se mit à fumer avec béatitude sans plus s'occuper de

Gaston, qui se tint coi, n'osant troubler les méditations de son père.

La pipe touchait à sa fin et commençait à crépiter, lorsqu'un bruit de

voix se fit entendre à l'extérieur.

«Tiens, m'ame La Taillade, déjà de retour! Doux Jésus, qu'est-ce que

vous avez donc sur l'oeil, sans vous commander?

--La diligence a versé, ma chère, et un panier m'a roulé sur la tête.

--Employez la vigne vierge. Tenez, pas plus tard que le mois dernier, ma

fille en attrapa tout autant dans une explication avec son gueux

d'homme. On lui conseillait les cataplasmes, l'extrait de saturne, l'eau

vinaigrée, le plantain. Rien de tout ça, lui ai-je dit, de la vigne

vierge! Elle m'a écoutée, aussi huit jours après son oeil malade était-il

plus frais que l'autre.

--Je m'en suis déjà appliqué, et je vais continuer. Au revoir, m'ame

Bardou.

--Au revoir, m'ame La Taillade; tout en vous plaignant, sans vous

commander.»

Le pêne grinça, et Blanchote, armée de son cabas, apparut dans le sombre

réduit. Les yeux d'Alexis clignotèrent; il recula sa chaise jusqu'auprès

du lit et remonta son sac.

«Te voilà rentré; tu n'as donc rien fait, ce matin? lui demanda sa

femme.

--Rien; mais Pauquet loge deux gaillards qui n'ont plus le sou; je dois

causer avec eux tantôt.

--Du nerf, hein! il faut manger jusqu'au moment où l'on viendra racheter

le môme. Tiens! où est-il? est-ce qu'il dort encore?

--Il joue sans doute avec son canon.»

Loin de jouer, Gaston, retiré dans la chambre noire, tremblait; car la

vue de Blanchote lui causait une terreur secrète. Tout en parlant, la

mégère s'était débarrassée de son châle, et déposait sur une table

vermoulue du pain, du jambon et un litre de vin.

«Suis-je sotte, s'écria-t-elle en se frappant le front; j'ai oublié ton

cognac sur le comptoir de l'épicier.

--Je vais le chercher, dit Alexis qui se souleva de sa chaise.

--Pauvre chéri, ça t'oblige à remonter quatre étages. Mais au fait, ne

bouge donc pas; j'enverrai le petit. C'est bien Gaston que ta soeur l'a

nommé? Drôle de nom, pour un homme. Holà, Gaston, viens ici, mon

mignon.»

L'enfant parut et s'avança timidement jusqu'au milieu de la pièce.

«Il est tout de même gentil, dit Mme de La Taillade; mais il n'a pas

l'air dégourdi. Écoute, petit, sais-tu faire les commissions?

--Oui, madame, avec Catherine.

--Catherine, répéta Blanchote dont le sourire se fronça et dont la dent

saillit d'une façon menaçante, je lui tremperai son pain tôt ou tard

dans une sauce de ma façon, à cette femelle! N'en parlons pas pour le

quart d'heure, ça me couperait l'appétit. Tu vas descendre et tourner à

main gauche; tu la connais, ta main gauche?

--Oui, madame.

--Bon, tu entreras chez l'épicier qui demeure au coin de la rue, et tu

demanderas le carafon de cognac que j'ai oublié. Va, et prends garde de

le casser.

--Tout seul? demanda Gaston.

--Parbleu, te faut-il un domestique? Il est bon, le môme.

--Ma tante ne veut pas que je sorte seul.»

Blanchote écarquilla ses petits yeux, puis elle se tordit un instant

dans les convulsions d'un fou rire. Alexis rebourrait sa pipe; l'enfant,

interdit, mordillait le bas de sa blouse de mérinos. Peu à peu Mme de La

Taillade retrouva son sang-froid.

«Ta tante avait raison à Houdan, reprit-elle; mais à Paris, vois-tu,

c'est autre chose. Allons, file, mon bijou.

--Non, répliqua résolument le petit garçon, je ne veux pas désobéir à ma

tante.»

Blanchote cessa de rire, elle frotta vigoureusement son oeil endommagé;

puis, le bras levé, se rapprocha de l'enfant. Alexis la retint au

passage.

«Je l'accompagnerai, dit-il.

--Ah! tu crois que c'est comme ça qu'on élève les mioches, toi?

--Que ma soeur le réclame ou non, continua le soudard avec une fermeté

qui surprit Blanchote, Gaston retournera chez elle avant quinze jours,

et je ne veux pas qu'il soit maltraité.

--Monsieur ne veut pas!» Monsieur a donc une volonté? s'écria la mégère

d'un ton ironique; voilà du nouveau, sur ma parole! Tiens, ne sois pas

bête, reprit-elle; qui parle de le maltraiter, ce morveux! Une taloche,

ça les forme, voilà tout.»

Alexis secoua la tête et se tourna vers l'enfant.

«Patience, petit, lui dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre douce;

mais je suis ton papa, il faut m'obéir, à moi. Va chercher ce cognac

pour montrer que tu m'aimes bien.

--Et vous me reconduirez chez ma tante?»

Alexis continuait à secouer la tête comme s'il répondait oui. Gaston,

satisfait, disparut dans le corridor, tandis que la voix aiguë de

Blanchote lui indiquait de nouveau l'adresse de l'épicier. Le pauvre

petit dut descendre avec lenteur et s'arrêter à plusieurs reprises; il

atteignait le dernier palier, lorsqu'un objet informe, à cheval sur la

rampe, passa près de lui avec vélocité. Dans ce hardi cavalier il

reconnut le jeune apprenti qu'il avait vu maltraiter dans la matinée, et

qui, joyeux maintenant, fredonnait la _Marseillaise_. Tout en marchant,

l'apprenti examinait avec curiosité le nouveau venu. Il s'arrêta à la

porte de l'allée, tourna deux fois autour de Gaston en exécutant un pas

de fantaisie, lui tira la langue et s'éloigna, singeant à s'y méprendre

le cri des marchandes de quatre saisons lorsqu'elles annoncent le retour

des pois verts.

Pile et face · 第 3 / 20 段