--Là, là, ma chère belle-soeur, s'écria Mme de La Taillade,

n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri,

surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une

goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons

ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous

entendrons.»

Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête

comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la

mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour

surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes,

Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une

alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle

branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide,

sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui

donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par

religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde

à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but

capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta

cependant sa répulsion.

«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de

La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les

intentions de mon frère au sujet de son fils.»

Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une

flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent

soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement

vers son mari.

«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à

souffler comme ça dans le tuyau.»

Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et

finit par se frotter les yeux du revers de sa main.

«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il

faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai

voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile

de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma soeur,

répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»

Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe

de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se

rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa

pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.

«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai

élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences,

sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons,

monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener

Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de coeur

dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa

jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à

l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous

jure de lui apprendre à vous respecter.»

Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.

«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à

quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel

vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs,

qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu

jusqu'au comptoir du _Coeur-Enflammé_. Mais il est dompté; je vous

réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il

tirer la langue d'une aune.

--Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.

--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à

votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous

offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des

tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs,

vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»

Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de

satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite

maison qu'elle tenait de son tuteur.

«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son

châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne

repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix.

Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»

En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée

d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet

ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se

redressa brusquement.

«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.

Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une

énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le

chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé

par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste

Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant

autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux

époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de

sentiments contenus.

La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un

événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous

la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux

exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu

à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son

revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère

s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa

médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au

foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle

s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se

plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit

sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus

compter sur la faiblesse de sa soeur, réduite au strict nécessaire par

ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave

médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le

progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie

sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra

qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait

bien de s'embarrasser de son fils.

Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur

son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se

refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre

Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre

sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir

pas cherché à gagner le coeur de cette femme devant laquelle il semblait

trembler, et fondit soudain en larmes.

«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de

reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?

Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la

Parisienne, et je la coiffe de son cabas!

--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce

qui nous est indispensable pour vivre.

--Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez,

j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston...

--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»

La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille

francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais

qu'un souverain seul peut réunir.

«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.

--Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code

pour lui.»

Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce

personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner

raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait

sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait

commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc,

depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui

donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle?

Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa

maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine.

Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se

rendre au château de Pontchartrain.

L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de

Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse

formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade

autrement qu'avec son balai.

Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu.

L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient

son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent

continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt

autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur

tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles

chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le

front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les

fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et

fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des

compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence

profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la

grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité.

Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui

prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous

son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston

allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait

l'enfant d'un oeil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que

si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.

La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son

neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une

image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une

solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait

qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la

réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de

l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la

rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle

pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen

de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or

devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé

tous les vides de ce coeur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère,

et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.

A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or

dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis.

Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre

glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on

les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis

que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu

d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le

passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux

jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine

et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux.

Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les

haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul

nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le

sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit.

Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au

cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et

disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas

de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient

crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait

éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.

«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.

Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur

la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses

mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant,

Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans,

recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.

Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait

de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager

sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par

un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop

furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous

l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru

reconnaître M. de La Taillade et Gaston.

«Je suis fou,» pensa-t-il.

Cependant son coeur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le

lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à

gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur

tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard,

il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et

s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de

celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre

les bras de Catherine éplorée.

IV

OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.

En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et

de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du

monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur,

lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide.

Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres

de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on

voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne

manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie

par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant

dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son

enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait

toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien,

travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son

homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était

devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une

maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans

une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue

qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son

corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient,

et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus

d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour

devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la

société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin

d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on

se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant

que par nature.--Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime;

l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.

A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un

des rêves de sa vie:--elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un

café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier

compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans

l'établissement du _Coeur-Enflammé_, où de complaisantes maritornes

attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien

soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le

soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun

obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer.

Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer

comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie

de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.--Blanchote

croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi

voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le noeud qui la

transformait en grande dame.

«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode,

une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la

douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles,

pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts

artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les

Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Coeur-Enflammé_

sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et

souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les

deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis

croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut

vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa soeur.

«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes

galons au moment où j'allais passer officier.»

Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la

faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au

moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa

chaîne d'or, abandonner le _Coeur-Enflammé_ à sa servante et recommencer

à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne

maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de

réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande

surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si

résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle

renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha

soigneusement ses propres méfaits.

Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de

Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne

d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front

plissé ou l'oeil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit

panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la

ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle

ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau,

une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince

valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de

faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait

momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire,

le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout

long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain

qui est la vie d'une moitié du monde.

Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec

un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de

remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat

consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas

de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut

une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de

Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des

Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret

ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de

ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi,

leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un

soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes

que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives

ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix

magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur

une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs

maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents

francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de

recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est

celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à

cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.

M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui

convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de

ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en

leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait

entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou

un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par

l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret,

buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de

la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait

avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue

Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la

consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite

de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes

auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La

Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une

rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une

bonne aubaine,--trois dragons embauchés d'un seul coup,--pour entraîner

Alexis à Houdan.

On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de

Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas

davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un

peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà

l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi

brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage,

elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_.

«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui

dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises,

surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre

heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.

--Mais si ma soeur n'a plus d'argent?

--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta soeur

vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.

--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.

--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans

compter que la nuit porte conseil.»

Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles.

Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait

au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain

l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de

composer l'enseigne de son établissement futur.

Pile et face · 第 2 / 20 段