n'attendrissez pas Alexis; il pleure facilement, ce pauvre chéri,
surtout lorsqu'on lui parle de la défunte. Ordonnez qu'on lui serve une
goutte de quelque chose, afin qu'il nous laisse en repos, et traitons
ensemble cette petite affaire. Je suis un agneau, moi; nous nous
entendrons.»
Le regard de Mademoiselle se détourna d'Alexis, qui balançait sa tête
comme celle d'un magot chinois, pour se reporter sur l'agneau dont la
mise, le type, les gestes, le son de voix étaient bien faits pour
surprendre une provinciale élevée par une chanoinesse. Certes,
Mademoiselle n'avait jamais soupçonné son frère d'avoir contracté une
alliance qui ne fût pas une mésalliance, mais elle se demandait à quelle
branche de la famille humaine pouvait appartenir cette créature roide,
sèche, vulgaire, et quel charme invisible avait pu amener Alexis à lui
donner son nom. Bien que Mademoiselle, autant par esprit que par
religion, fût exempte de préjugés, elle sentait une répugnance profonde
à débattre avec cette inconnue ce qu'elle considérait comme le but
capital de sa vie,--l'avenir et le bonheur de Gaston. Elle surmonta
cependant sa répulsion.
«Je veux croire à votre bonté, dit-elle en regardant bien en face Mme de
La Taillade; mais, je vous en prie, rassurez-moi d'abord sur les
intentions de mon frère au sujet de son fils.»
Blanchote, ainsi que la nommait Alexis, était loin d'être timide; une
flamme intérieure éclaira ses prunelles qui, cependant, ne purent
soutenir le regard loyal de Mademoiselle. Elle se retourna brusquement
vers son mari.
«Hein, chéri, l'aime-t-elle! Bourre donc ta pipe, tu nous agaces à
souffler comme ça dans le tuyau.»
Puis elle entr'ouvrit son cabas, fouilla dans la poche de sa robe et
finit par se frotter les yeux du revers de sa main.
«Pauvre chérubin, continua-t-elle enfin, n'était son éducation dont il
faut s'occuper, Alexis n'aurait jamais songé à vous le reprendre. J'ai
voulu le raisonner; bast! vous devez le connaître, il n'est pas facile
de le faire démordre d'une idée. «Ça me crève l'âme pour ma soeur,
répète-t-il; mais la jeunesse doit s'instruire. Il ne sort pas de là!»
Mademoiselle ne put dissimuler un geste de dégoût; elle n'était pas dupe
de cette feinte bonhomie, et l'hypocrisie lui était odieuse. Elle se
rapprocha de nouveau de l'ex-sergent, qui, n'osant plus souffler dans sa
pipe, tassait son mouchoir au fond de son chapeau et remontait son sac.
«Vous voulez de l'argent, lui dit-elle, et je n'en possède plus. J'ai
élevé votre fils sans songer à me mettre en garde contre vos exigences,
sans songer qu'un jour vous chercheriez à me l'enlever. Voyons,
monsieur, tout sentiment humain ne peut être mort en vous. Emmener
Gaston, c'est le livrer à la misère, c'est le plonger de gaieté de coeur
dans le bourbier où vos vices vous condamnent à vivre. Ayez pitié de sa
jeunesse, si vous n'avez pitié de moi. Il partagera mon pain jusqu'à
l'heure de ma mort, il saura porter le nom de nos ancêtres, et je vous
jure de lui apprendre à vous respecter.»
Alexis avait reculé de quelques pas; Blanchote vint à son secours.
«Vous y voyez clair, dit-elle, j'aime mieux ça que de chercher midi à
quatorze heures. Il dépend de vous de le conserver ce mioche, auquel
vous paraissez tenir comme à vos yeux. Prêtez-nous deux mille francs,
qui me serviront à m'établir de nouveau, car votre amour de frère a bu
jusqu'au comptoir du _Coeur-Enflammé_. Mais il est dompté; je vous
réponds de lui, il ne boira désormais que ce qu'il aura gagné, dût-il
tirer la langue d'une aune.
--Je n'ai plus d'argent, répondit Mademoiselle d'un ton navré.
--Allons donc, deux mille balles? vous en avez envoyé plus de dix à
votre frère pour son absinthe? Puis, c'est cossu, chez vous, sans vous
offenser; ça sent le pain sur la planche. Voilà des meubles et des
tapisseries qui se vendraient cher à Paris, je m'y connais. D'ailleurs,
vous pouvez emprunter sur la bicoque, je sais qu'elle est à vous.»
Mademoiselle secoua tristement la tête; depuis plus d'un an, afin de
satisfaire aux exigences d'Alexis, elle avait hypothéqué la petite
maison qu'elle tenait de son tuteur.
«Vous réfléchirez, reprit Mme de La Taillade, qui se drapa dans son
châle et dont les socques résonnèrent sur le parquet; nous ne
repartirons que demain soir, avec ou sans l'enfant, à votre choix.
Viens, chéri; ne vous dérangez pas; Alexis doit connaître les êtres.»
En ce moment Catherine parut, rouge comme la crête d'un coq et armée
d'un balai, bien qu'il ne fût guère l'heure de se servir de cet
ustensile; Mademoiselle s'était laissé choir sur un fauteuil, elle se
redressa brusquement.
«Catherine!» s'écria-t-elle d'une voix impérieuse.
Il était temps; deux secondes de plus, et le balai, manié avec une
énergique maladresse, aurait heurté le dos de Blanchote et aplati le
chapeau d'Alexis. M. et Mme de La Taillade se retournèrent au cri poussé
par Mademoiselle, et, frappés sans doute de l'attitude de la robuste
Normande, jugèrent à propos de sortir à reculons, tout en murmurant
autre chose que des patenôtres. Catherine suivit pas à pas les deux
époux, balayant le parquet derrière eux avec une vigueur pleine de
sentiments contenus.
La visite de M. de La Taillade, inattendue pour Catherine, n'était qu'un
événement trop prévu par Mademoiselle, qui, depuis six mois, vivait sous
la menace incessante de se voir enlever Gaston. Pour satisfaire aux
exigences, sans cesse renouvelées de son frère, elle avait dû vendre peu
à peu ses bijoux, hypothéquer sa maison et consacrer une partie de son
revenu à solder l'intérêt de cet emprunt. Insensiblement, la misère
s'approchait de l'hospitalière demeure autrefois si riante dans sa
médiocrité. Encore un pas, et le hideux spectre allait s'asseoir au
foyer glacé et mesurer le pain à ses hôtes. Effrayée, Mademoiselle
s'était enfin décidée à se confier au docteur Fontaine. Celui-ci se
plaignit avec amertume de n'avoir pas été consulté plus tôt. Il écrivit
sur l'heure à M. de La Taillade, lui signifiant qu'il ne devait plus
compter sur la faiblesse de sa soeur, réduite au strict nécessaire par
ses libéralités passées. Bien que sachant à qui il s'adressait, le brave
médecin ne put se défendre, au passage, d'invoquer l'humanité et le
progrès, ce soleil du monde futur. D'un autre côté, il rassura son amie
sur les suites possibles de cette brusque rupture, et lui démontra
qu'Alexis, paresseux et incapable de se suffire à lui-même, se garderait
bien de s'embarrasser de son fils.
Mademoiselle, les deux mains étendues sur son visage, était retombée sur
son fauteuil. Elle releva la tête au bruit de la porte extérieure qui se
refermait avec fracas. Avait-elle rêvé? Non, hélas! elle allait perdre
Gaston, car ses ressources épuisées ne lui permettaient plus le moindre
sacrifice. Elle se repentit de n'avoir pas retenu son frère, de n'avoir
pas cherché à gagner le coeur de cette femme devant laquelle il semblait
trembler, et fondit soudain en larmes.
«Bonté du ciel, ma chère maîtresse, s'écria Catherine qui venait de
reparaître, faut-il que je vous voie pleurer! Eux, emmener M. Gaston?
Ah! bien oui, ils ne sont pas de force, allez! Qu'elle y vienne donc, la
Parisienne, et je la coiffe de son cabas!
--Ils veulent de l'argent, ma bonne Catherine, et je possède à peine ce
qui nous est indispensable pour vivre.
--Ah, les voleurs! mais ça n'est pas du monde, ces gens-là! Attendez,
j'ai cinq cents francs, moi, je vais leur acheter M. Gaston...
--Ils en exigent deux mille, ma pauvre Catherine.»
La brave servante demeura interdite. Pour son esprit naïf, deux mille
francs représentaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle, mais
qu'un souverain seul peut réunir.
«Il faut prévenir le maire, s'écria-t-elle enfin.
--Le maire est impuissant, répliqua Mademoiselle, mon frère a le code
pour lui.»
Pour le coup, Catherine cessa de comprendre. Le code, quel était ce
personnage plus puissant que M. le maire, et assez injuste pour donner
raison à l'ex-sergent contre Mademoiselle? Mais non, la douleur égarait
sa maîtresse, et le code, si hardi qu'on le supposât, ne pourrait
commettre une énormité qui révolterait tous les honnêtes gens. Qui donc,
depuis sa naissance, soignait, entretenait, nourrissait Gaston, et qui
donc oserait soutenir qu'il n'était pas la propriété de Mademoiselle?
Catherine feignit pourtant de se rendre aux explications de sa
maîtresse, tout en se proposant d'éveiller au jour le docteur Fontaine.
Par malheur, en ce moment même, le docteur se mettait en selle pour se
rendre au château de Pontchartrain.
L'heure avançait; il fallut avoir recours à la prière pour obtenir de
Catherine qu'elle allât se reposer, et pour lui arracher la promesse
formelle qu'elle accueillerait le lendemain M. et Mme de La Taillade
autrement qu'avec son balai.
Demeurée seule, Mademoiselle s'établit près du lit de son neveu.
L'enfant dormait d'un sommeil paisible; ses boucles blondes inondaient
son oreiller; ses mains croisées soutenaient sa tête. Au dehors, le vent
continuait à souffler par rafales; la girouette grinçait, et vingt
autres girouettes, comme entraînées par l'exemple, pivotaient à leur
tour, changeant sans cesse le point de mire de leurs impassibles
chasseurs. L'âme pleine de pensées lugubres, Mademoiselle ne relevait le
front que lorsqu'un tourbillon accourait à l'improviste, secouait les
fenêtres avec rage, enveloppait la maison, essayait de l'ébranler, et
fuyait en sifflant comme un malfaiteur qui appelle à son aide des
compagnons invisibles. A ces furieux efforts succédait un silence
profond; on entendait alors la respiration de Gaston et le tic-tac de la
grande horloge qui comptait dans l'ombre les secondes de l'éternité.
Parfois un meuble craquait et faisait tressaillir Mademoiselle, qui
prêtait machinalement l'oreille. Ses larmes coulaient encore, et sous
son front endolori les idées se pressaient amères et confuses. Gaston
allait partir, être malheureux, et elle ne pouvait rien. Elle regardait
l'enfant d'un oeil voilé, aussi brisée, aussi morne, aussi anéantie que
si elle l'eût contemplé mort entre les planches d'un cercueil.
La première lueur du jour la surprit encore accoudée sur le lit de son
neveu. A force de penser, son cerveau ne lui présentait plus qu'une
image infidèle des choses, et sa raison, fatiguée de chercher une
solution introuvable, la demandait au monde surnaturel. Elle songeait
qu'à la dernière heure Dieu pourrait intervenir; puis, retombant dans la
réalité, elle rêvait de se rendre avec Catherine dans la tour de
l'ancien manoir, et de creuser la terre pour trouver les trésors que la
rumeur publique prétendait y avoir été enfouis. Parfois aussi elle
pressait son front entre ses mains comme pour en faire jaillir un moyen
de gagner en une semaine, en un jour, en une heure, un peu de cet or
devenu nécessaire pour assurer son bonheur. Hélas! Gaston avait comblé
tous les vides de ce coeur créé pour être celui d'une épouse, d'une mère,
et que l'indifférence des hommes avait meurtri sans le dessécher.
A la vue du premier rayon qui vint s'implanter comme un javelot d'or
dans les rideaux de Gaston, Mademoiselle se leva, les membres engourdis.
Elle se rapprocha de la fenêtre et appuya sa tête en feu contre la vitre
glacée. Son regard erra dans le jardin. Des oiseaux se querellaient; on
les voyait sautiller entre les branches déjà nues des pommiers, tandis
que des merles parcouraient magistralement les plates-bandes. Au milieu
d'une allée, une petite charrette remplie de cailloux barrait le
passage: c'étaient les matériaux que Gaston transportait depuis deux
jours, afin d'édifier un château où il devait loger sa tante, Catherine
et le docteur. Mademoiselle poussa un soupir et ferma les yeux.
Lorsqu'elle les rouvrit, ce fut pour regarder au loin, par-dessus les
haies, un champ immense qui commençait à jaunir. Le ciel, sans un seul
nuage, empruntait au soleil levant de splendides teintes orangées; le
sol jonché de feuilles rousses rappelait seul la tourmente de la nuit.
Mademoiselle s'enveloppa d'un châle, sortit sans bruit et se rendit au
cimetière. Un vieux fossoyeur achevait de creuser une tombe et
disparaissait à demi dans le trou béant. Il se redressa au bruit des pas
de la visiteuse matinale, qui, si légers qu'ils fussent, faisaient
crépiter les feuilles. Elle passa sans le voir. Le sourire qui avait
éclairé un instant la face du vieillard s'effaça.
«Il y a du nouveau,» murmura-t-il en branlant la tête.
Il trancha du revers de sa bêche deux ou trois vers qui se tordaient sur
la terre brune et reprit sa tâche funèbre, après avoir craché dans ses
mains calleuses. La cloche de l'église tinta; en cet instant,
Mademoiselle s'agenouillait sur la pierre qui, depuis dix ans,
recouvrait la dépouille de la mère de Gaston.
Le soir du même jour, ménageant sa monture fatiguée, le docteur revenait
de Pontchartrain. Au moment d'abandonner la grand'route pour s'engager
sur un sentier, il entendit le bruit de la diligence de Brest cachée par
un taillis, et s'arrêta pour la voir passer. Elle arriva au galop
furieux de ses chevaux frais. Le docteur releva ses lunettes; sous
l'ombre de la bâche de cuir qui recouvrait l'impériale, il avait cru
reconnaître M. de La Taillade et Gaston.
«Je suis fou,» pensa-t-il.
Cependant son coeur battait, et il regardait fuir avec inquiétude le
lourd véhicule qui rebondissait sur les pavés, vacillant, de droite à
gauche, au milieu d'une poussière vermeille. Tout à coup le docteur
tourna bride, et tenta de faire galoper sa jument. Une heure plus tard,
il mettait pied à terre devant la demeure de sa vieille amie, et
s'élançait vers le salon. Mademoiselle, comme au lendemain du mariage de
celui qu'elle avait aimé, se débattait dans le délire de la fièvre entre
les bras de Catherine éplorée.
IV
OU PEUT CONDUIRE L'AMOUR DU CANON.
En dehors de la probité la plus stricte, d'une propreté réglementaire et
de l'exactitude, l'esprit borné d'Alexis ne comprenait rien aux lois du
monde. Boire lui semblait le but de la vie, à tel point que le malheur,
lorsqu'il y songeait, lui apparaissait sous l'aspect d'un verre vide.
Dressé à l'obéissance passive, le soudard s'inclinait devant les ordres
de sa femme comme autrefois devant ceux de son lieutenant, heureux qu'on
voulût bien se charger de penser pour lui. Blanchote, par contre, ne
manquait ni d'initiative ni d'esprit. Orpheline à cinq ans, recueillie
par une vieille mendiante qui se fit d'elle un gagne-pain en la plaçant
dans une fabrique, la misérable créature ne se souvenait guère de son
enfance que comme d'une époque où on la battait et où elle avait
toujours faim. À quinze ans, elle s'amouracha d'un hideux vaurien,
travailla pour lui, et reçut force coups sous prétexte de jalousie. Son
homme, ainsi qu'elle appelait avec orgueil le bandit dont elle était
devenue l'esclave, fut un jour convaincu de vol avec effraction dans une
maison habitée et condamné aux travaux forcés. Blanche, enfermée dans
une maison de correction, en sortit au bout de deux ans plus corrompue
qu'elle n'y était entrée; sa laideur seule l'empêcha de vivre de son
corps. Pour manger maigrement, acquérir les haillons qui la couvraient,
et trouver chaque soir un abri, elle déploya plus de ruse, plus
d'énergie, plus d'invention, plus d'habileté qu'il n'en faut pour
devenir ministre d'État. Dans certaines couches inférieures de la
société, où manger est un problème qu'il faut résoudre chaque matin
d'une manière différente, un bon sentiment devient une faiblesse dont on
se garde mieux que d'un vice. Blanche fut méchante par nécessité autant
que par nature.--Le lion qui connaît sa force peut épargner une victime;
l'araignée qui vit de ruses ne pardonne jamais.
A trente-cinq ans, après avoir exercé vingt métiers, Blanche réalisa un
des rêves de sa vie:--elle put s'établir. Elle se mit à la tête d'un
café borgne qu'elle acquit au prix de six cents francs, mobilier
compris. On buvait, on mangeait, on couchait au rabais dans
l'établissement du _Coeur-Enflammé_, où de complaisantes maritornes
attiraient les chalands. Alexis fut amené dans ce bouge par un ancien
soldat de sa compagnie. Sa dépense émerveilla la propriétaire, et le
soudard, choyé, dorloté, s'établit à demeure dans cet éden où chacun
obéissait à sa voix, où il trouvait toujours des amis pour trinquer.
Quatre années s'écoulèrent, et un matin, sans qu'il pût trop s'expliquer
comment, Alexis se rendit à la mairie de son arrondissement en compagnie
de son hôtesse, à laquelle il jura protection et fidélité.--Blanchote
croyait épouser non-seulement un marquis, mais un richard; aussi
voulut-elle se marier à l'église pour mieux serrer le noeud qui la
transformait en grande dame.
«M'ame La Taillade,» comme la nommaient ses amies, acheta une commode,
une robe de soie, une chaîne d'or et quatre tableaux représentant la
douloureuse histoire d'Imogine et d'Alonzo. Une fois dans ses meubles,
pour employer son expression, elle donna carrière à ses goûts
artistiques en fréquentant l'Ambigu, les Funambules et les
Folies-Dramatiques. Elle se reposa de la direction du _Coeur-Enflammé_
sur une de ses servantes qui entretenait un commissionnaire et
souhaitait de succéder à sa maîtresse. Au bout de dix-huit mois, les
deux époux étaient criblés de dettes, la soif permanente d'Alexis
croissait, et il ne recevait plus d'argent que de loin en loin. Ce fut
vers cette époque qu'il commença à se plaindre de sa soeur.
«Elle a brisé ma carrière, disait-il, en m'obligeant à déposer mes
galons au moment où j'allais passer officier.»
Blanchote, éclairée trop tard sur les ressources de son mari, comprit la
faute qu'elle avait commise en négligeant le misérable commerce qui, au
moins, lui donnait du pain. Elle pleura lorsqu'il lui fallut vendre sa
chaîne d'or, abandonner le _Coeur-Enflammé_ à sa servante et recommencer
à vivre au jour le jour. Un soir que le dîner faisait défaut, l'ancienne
maîtresse du forçat insinua doucement à Alexis qu'il serait bon de
réparer aux dépens du prochain les torts de la fortune. A sa grande
surprise, le soudard, toujours si impassible, bondit. Il prit un ton si
résolu pour menacer la mégère de la jeter par la fenêtre si jamais elle
renouvelait cette proposition, qu'elle se le tint pour dit et cacha
soigneusement ses propres méfaits.
Durant deux années, le triste ménage vécut en partie des expédients de
Mme de La Taillade, dont le cabas semblait parfois une corne
d'abondance. Elle l'emportait vide et reparaissait le soir le front
plissé ou l'oeil étincelant, selon la récolte. Du fond de l'étroit
panier, Alexis voyait surgir du pain, du bois, de la viande, de la
ferraille, des vêtements. Blanchote avait une chance miraculeuse: elle
ne pouvait mettre un pied dehors sans trouver sur sa route un marteau,
une culotte, une volaille, un chenet, un livre, ou des objets de mince
valeur qui, revendus plus tard en bloc, aidaient à ne pas mourir de
faim. Parfois une petite somme envoyée par Mademoiselle ramenait
momentanément le bien-être dans le galetas. On payait le propriétaire,
le boulanger, le marchand de vin; puis venait la curée qui suit tout
long jeûne, et l'on retombait vite dans cette incertitude du lendemain
qui est la vie d'une moitié du monde.
Dans une de ses alternatives de richesse, M. de La Taillade se lia avec
un ancien dragon qui recrutait des blancs pour les bureaux de
remplacement militaire. La première qualité pour exercer ce mandat
consistait à boire sec, et, sous ce rapport, Alexis ne connaissait pas
de rival. Bientôt, grâce aux leçons de son nouvel ami, le soudard eut
une profession. Dès le matin, il parcourait les abords de la place de
Grève, rendez-vous ordinaire, à cette époque, des Alsaciens et des
Lorrains venus à Paris pour chercher fortune, et conduisait au cabaret
ceux que leur mine ou leur mise lui désignait comme à bout de
ressources. Là, Alexis provoquait leurs confidences, les grisait à demi,
leur vantait la cuisine des casernes, leur expliquait de quelle façon un
soldat patient peut devenir général, et appuyait sur les bonnes fortunes
que l'uniforme attire à ceux qui l'endossent. Une fois ses convives
ébranlés, il les entraînait chez un agent aux lunettes d'or, à la voix
magistrale, dont les piles d'écus neufs, rangées avec ostentation sur
une table chargée de paperasses, achevaient de griser les futurs
maréchaux. Les pauvres diables aliénaient leur liberté pour cinq cents
francs qui en rapportaient mille au monsieur en lunettes. Ce mode de
recrutement, encore en vigueur chez beaucoup de nations européennes, est
celui dont on se sert en Afrique pour embaucher les nègres destinés à
cultiver le coton,--tant il y a loin de la barbarie à la civilisation.
M. de La Taillade devint de première force à ce métier de racoleur qui
convenait si bien à ses goûts simples. Peu à peu il tira même vanité de
ses succès, car il croyait travailler au bonheur de ses semblables en
leur ouvrant la carrière des armes. La prime qu'il touchait variait
entre quinze et trente francs, selon qu'il fournissait un fantassin ou
un cuirassier. Par malheur, Alexis se laissait souvent emporter par
l'enthousiasme. L'engagement signé, il ramenait ses victimes au cabaret,
buvait à leurs futures épaulettes et dépensait jusqu'au dernier sou de
la somme qu'ils venaient de lui rapporter. Blanchote, furieuse, songeait
avec amertume que si elle eût pu établir un débit de liqueurs rue
Jean-Pain-Mollet, théâtre ordinaire des exploits de son mari, la
consommation de ce dernier eût suffi pour l'enrichir. Ce fut à la suite
de ces réflexions que Mademoiselle reçut les missives menaçantes
auxquelles le docteur répondit une fois pour toutes. Mais Mme de La
Taillade avait de la persévérance et ne se décourageait pas pour une
rebuffade. Elle mûrit son plan, prépara ses batteries et profita d'une
bonne aubaine,--trois dragons embauchés d'un seul coup,--pour entraîner
Alexis à Houdan.
On a vu la douleur, l'appréhension qui se peignirent sur le visage de
Mademoiselle à l'apparition subite de son frère. Il n'en fallut pas
davantage pour convaincre Blanchote qu'elle avait agi sagement, et qu'un
peu de fermeté lui vaudrait l'établissement dont elle rêvait déjà
l'enseigne. Une fois dans la rue, après avoir exhalé d'une manière aussi
brève qu'énergique son opinion sur Catherine et son insolent balayage,
elle saisit le bras d'Alexis, qui la guida vers le _Soleil-d'or_.
«En dépit de cette pécore à qui je garde un chien de ma chienne, lui
dit-elle, nous aurons les pièces de cent sous, chéri. Pas de bêtises,
surtout; j'ai étudié le terrain; retiens ta langue pendant vingt-quatre
heures, et je te promets du kirsch pour le reste de tes jours.
--Mais si ma soeur n'a plus d'argent?
--Serin! Et la cahute, et les meubles, et les tapisseries? Ta soeur
vendra son bonnet plutôt que de nous donner le mioche; c'est jugé, va.
--Pourtant, si elle refuse, nous ne pouvons nous charger du petit.
--Ne canne pas d'avance, hein! j'ai mes idées sur cet enfant, sans
compter que la nuit porte conseil.»
Ce soir-là, M. de La Taillade et Gaston s'endormirent seuls tranquilles.
Tandis que Mademoiselle se désespérait, que le docteur absent veillait
au chevet d'un malade, que Catherine rêvait pour le lendemain
l'apparition d'un gendarme terrassant le code, Blanchote achevait de
composer l'enseigne de son établissement futur.