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PILE ET FACE
PAR
LUCIEN BIART
PARIS
J. HETZEL ET Cie, ÉDITEURS
TROISIÈME ÉDITION
A TOI
MON CHER LOYNEL
EN TÉMOIGNAGE D'UNE AMITIÉ DE VINGT ANS.
LUCIEN BIART
PREMIÈRE FARTIE
I
LE MARQUIS DE LA TAILLADE.
René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade, naquit
en 1796 d'un père ruiné par la Révolution. Sa mère mourut deux ans plus
tard en lui donnant une soeur, et, en 1804, les deux enfants, devenus
orphelins, héritaient chacun de huit cents francs de rente.
La nature est spirituelle comme une Célimène à notre égard; elle se
moque avec malice de nos distinctions sociales. Alexis de La Taillade,
qui ne comptait parmi ses ancêtres que ducs, comtes et marquis, fut, dès
son bas âge, un rustre des mieux réussis. On eût en vain cherché la race
chez ce butor trapu, gauche, au front étroit, à la bouche niaise, au
rire bruyant. Certes, ce n'était pas un méchant garçon qu'Alexis, mais
une de ces organisations dont le moral et le physique sont à l'unisson,
un de ces êtres nés pour l'engrais, comme notre espèce en compte par
milliers. Aujourd'hui que les immortels principes de 89 ont remis chaque
chose à sa place, on rit de certaines phrases autrefois consacrées, et
la noblesse elle-même sait que les belles épaules ne sont pas toujours
duchesses, les jolies jambes marquises, les grands pieds plébéiens.
A vingt et un ans, après une série d'aventures qui désolèrent plus d'une
fois le vieux chevalier de Saint-Louis qui s'était chargé de la tutelle
des deux enfants, Alexis, ne se sentant de disposition pour aucune
carrière, consentit à suivre celle des armes. Son instruction, en dépit
des sacrifices de son brave tuteur, n'atteignait pas jusqu'à
l'orthographe. Sans 89, le jeune homme eût peut-être été d'emblée
maréchal de France, comme plusieurs de ses ancêtres. On lui affirma que
le fameux bâton reposait au fond de la giberne dont on lui fit hommage;
il le crut et l'y chercha vainement pendant un quart de siècle.
Cependant il ne maudit pas trop les réformes amenées par la grande
Révolution; car, dès son entrée au service, il reconnut que ses
camarades et ses chefs attachaient plus d'importance que lui-même à ses
titres, ce qui l'aida à vivre selon ses goûts, c'est-à-dire dans une
complète oisiveté. Je me trompe, il devint très-fort au piquet et acquit
un talent hors ligne dans l'art de préparer une absinthe, talent qui lui
valut ses premiers galons.
Vers 1834, Alexis passa sergent-major à l'ancienneté. Il avait alors
trente-huit ans, une face écarlate, des cheveux gris, des yeux atones,
des dents usées par le tuyau d'une pipe noire qu'il ne retirait d'entre
ses lèvres qu'à l'heure des repas,--en un mot, toutes les allures d'un
de ces hommes que l'on qualifie de dur-à-cuire, et dont l'intelligence,
comme une fille de bonne maison, ne fait jamais parler d'elle.
Bien que le rire entr'ouvrît rarement la vaste bouche du sergent, ses
collègues le tenaient pour un joyeux compagnon, bon enfant et pas fier.
La ration journalière d'absinthe de ce descendant des croisés variait de
dix à quinze verres. Entre le douzième et le treizième, sa langue se
déliait un peu, et il donnait son opinion sur le gouvernement avec des
demi-mots et des clignements de paupières que ses interlocuteurs
feignaient de comprendre. Au quatorzième, le sergent parlait de ses
amours, qui n'avaient rien de commun avec le chef-d'oeuvre de Bernardin
de Saint-Pierre, bien qu'il y fût question d'une Virginie. Enfin, à la
quinzième rasade, Alexis devenait insupportable, répétant d'un ton
sinistre les fines plaisanteries qui ont cours dans l'armée sur les
_mercantis_, ces idiots qui payent les uniformes en temps de paix, qu'on
rançonne en temps de guerre, et qui ruinent et déshonorent la France
comme est prêt à le jurer le moindre porte-épée.
Comment l'idée de marier son frère, qu'elle ne connaissait pas,
germa-t-elle dans l'esprit de Mlle Louise de La Taillade? Comment
surtout cette excellente personne réussit-elle à mener à bien cette rude
entreprise? Toujours est-il qu'un matin, dans la petite ville de Houdan,
vers onze heures, au milieu d'une salle ornée du buste de
Louis-Philippe, devant un maire ceint d'une écharpe, René-Alexis
Baudoin, comte de Valonne, marquis de La Taillade et autres lieux,
épousa Mlle Eugénie de Varangue, angélique créature qui, en somme,
méritait un meilleur sort.
Mlle de La Taillade avait alors trente-six ans. Vive, spirituelle sans
méchanceté, avec un bouche aux dents éclatantes, de grands yeux noirs et
doux, elle était, par bonheur pour elle, l'antipode de son cher frère,
élevée chez son tuteur, puis dans un couvent, elle fut ensuite adoptée
par une parente éloignée, vénérable chanoinesse qui la prit en
affection. Sa jeunesse s'écoula calme et paisible, au milieu de vieux
amis qui fréquentaient le salon de sa nouvelle tutrice. Jusqu'à l'âge de
dix-huit ans, la jeune fille, gaie comme le printemps, demeura
convaincue que la vie consistait, selon la saison, à préparer des
confitures ou des conserves, à faire ses pâques, à confectionner des
layettes pour les enfants pauvres, à broder le soir près d'une table de
jeu, à entendre raconter les splendeurs de la cour de Marie-Antoinette
ou les catastrophes de la Révolution. Cette existence, qui ressemblait
au bonheur, fut subitement troublée. Sans y rien comprendre, Mlle de La
Taillade s'éprit d'une façon sérieuse des grâces d'un procureur du roi,
le seul homme au-dessous de la cinquantaine qui visitât la chanoinesse.
Le grave fonctionnaire, accoutumé à lire dans les consciences, et qui
aimait à causer avec la jeune fille, ne se douta jamais de la chaste
passion qu'il avait inspirée. Elle n'avait pas de dot et par conséquent
pas de sexe,--du moins pour un procureur du roi pris en dehors de ses
fonctions.
Les Françaises, si vives, si spirituelles, ne se laissent-elles pas
persuader un peu trop facilement qu'elles sont les femmes les plus
séduisantes de la terre? On épouse une Anglaise pour son teint, une
Allemande pour ses yeux bleus, une Espagnole pour sa désinvolture, une
Russe pour on ne sait quoi. Les Françaises, si elles souhaitent devenir
mères de famille, doivent encadrer leurs qualités morales ou physiques
d'un certain nombre de billets de banque et payer comptant leur mari. Si
encore, pour le prix qu'elles y mettent, elles obtenaient des époux de
premier choix, on s'expliquerait à la rigueur la chevaleresque coutume
de la dot. Mais non, en échange de leur beauté, de leur innocence, de
leurs illusions, de leur argent, les mieux partagées se voient pourvues
d'un mari blasé, qu'elles traitent plus tard en conséquence. De là nos
moeurs qui, tout en valant mieux que leur réputation, ne valent certes
pas grand'chose. Après le mariage, les Françaises sont à n'en pas douter
les plus séduisantes des femmes; avant, ce sont les Français qui sont
séduisants, puisqu'on les achète. Nous rions des Américains, qui
mesurent les sentiments au poids des dollars, sans nous apercevoir que
nous-mêmes nous faisons intervenir les napoléons dans l'unique contrat
d'où frère Jonathan les a bannis,--le contrat de mariage. Nous vendons
nos filles, et nous nous étonnons ensuite qu'elles se donnent, comme
s'il n'était pas de règle de récolter ce qu'on a semé.
Louise de La Taillade apprit à l'improviste le mariage de celui qu'elle
aimait. Elle assista défaillante à la bénédiction nuptiale et rentra
chez sa tante en proie à une fièvre cérébrale. La force de ses dix-huit
ans triompha de la maladie et la condamna à vivre. Sa convalescence fut
longue; enfin elle surmonta les douleurs de cette crise dont nul ne
connut jamais la cause, et résolut de rester fille. A la mort de la
chanoinesse, qui lui laissa quinze cents livres de rente, Mlle Louise
dépassait déjà la trentaine; elle alla vivre successivement chez des
parents éloignés, et acquit ainsi une triste expérience du monde.
Blessée par l'orgueil des uns, indignée de la servilité des autres,
rebutée par la sottise de tous, elle revint un beau jour frapper à la
porte de son ancien tuteur, établi à Houdan. Là, prenant d'elle-même le
titre de vieille fille, elle se consacra tout entière à l'ami qui avait
veillé sur son enfance, et lui rendit avec usure les soins qu'elle et
son frère en avaient reçus. Sur les conseils du prévoyant vieillard,
Mlle de La Taillade plaça son petit capital en viager, ce qui lui
produisit trois mille livres de rente. Elle commençait à croire qu'on
peut vivre heureux en ce monde, lorsqu'elle perdit son tuteur, qui lui
légua la maison qu'il habitait.
Ce nouveau chagrin la jeta dans la dévotion; mais son esprit était trop
juste pour qu'elle devînt jamais une bigote. Elle possédait dans
Catherine, l'ancienne servante de la chanoinesse, une femme de chambre,
une cuisinière, un économe et une jardinière, car la petite maison,
derrière sa façade de briques, cachait un splendide jardin. Grâce à cet
intendant femelle, Mademoiselle put vivre confortablement avec la moitié
de son revenu, dont les pauvres de Houdan absorbèrent l'autre moitié. Il
fallait voir les bonnets de coton mettre à l'air les chevelures incultes
lorsque Mademoiselle se rendait à la promenade ou à l'église, légère,
souriant de ce beau sourire mélancolique qui montrait ses dents toujours
blanches, et saluant de la tête et du regard pauvres et riches,
vieillards et enfants. Elle était de toutes les fêtes de famille; le
maire, le notaire, le curé, le receveur des contributions, ces
autocrates des petites villes, la consultaient. Quant aux jeunes gens
des deux sexes, ils raffolaient de Mademoiselle, qui pourtant ne
cherchait jamais à les marier.
Un mariage! y songer d'abord, le caresser, le préparer, le mûrir, le
voir tomber à plat, le relever et enfin le conclure: c'est là le rêve de
toute femme oisive qui a dépassé la quarantaine, et Mademoiselle, malgré
sa sagesse, ne devait pas échapper à la loi commune. Elle avait vécu
éloignée de son frère, et son tuteur, le seul homme qui connût à fond le
sergent, évitait de le nommer ou répétait qu'il ne fallait pas plus
songer à ce garçon que s'il n'eût jamais existé. Un matin, pour la
première fois de sa vie, Mademoiselle reçut une lettre de M. Alexis de
La Taillade, lettre fort bien tournée, ma foi, d'une écriture aussi
irréprochable que l'orthographe, et dont le véritable auteur était un
jeune caporal, bachelier ès lettres. Cette missive, pleine de coeur, se
terminait par un post-scriptum, où M. de La Taillade priait incidemment
sa soeur de lui prêter une centaine de francs. Ce fut les larmes aux yeux
que la bonne Mademoiselle porta elle-même au bureau de poste la lettre
chargée qu'elle envoyait à son frère. Une correspondance assez suivie
s'établit, et, de plus en plus convaincue que M. de La Taillade avait
été calomnié ou méconnu, Mademoiselle choisit son amie, Eugénie de
Varangue, pour réparer les injustices du sort à l'égard du pauvre
sergent, et se prépara ainsi des remords éternels.
Appelé à Houdan par sa soeur qu'il croyait riche, Alexis renonça au
service et accourut accompagné de son secrétaire. La vue de son cher
frère désappointa grandement Mademoiselle.
«Le fond chez lui vaut mieux que la forme», se dit-elle en songeant aux
lettres si bien tournées qu'elle avait reçues.
Au bout de huit jours, toutes ses illusions étaient envolées; mais
comment rompre l'union projetée? Eugénie de Varangue devint donc
marquise de La Taillade.
Mademoiselle ne désespéra pas d'abord de l'avenir et tenta de
transformer son frère en gentilhomme campagnard. Elle eût voulu lui voir
conquérir peu à peu ce qu'elle avait su s'assurer à elle-même, une
grande considération. Elle dut renoncer bien vite à ce rêve. Dès le
lendemain du départ de son ami le caporal, que l'expiration de son congé
forçait à rejoindre son régiment, Alexis alla s'attabler au _Soleil
d'or_. Un mois plus tard, il tutoyait le cabaretier, qui accueillait sa
noble pratique en lui frappant sur le ventre.
Une fois convaincue de l'inutilité de ses efforts, Mademoiselle tenta de
débarrasser au plus vite son logis et la ville du soudard qu'elle y
avait attiré. Elle se heurta contre un obstacle inattendu. Eugénie,
élevée loin du monde par une grand'mère dévote, s'était éprise de son
mari, dans lequel son imagination lui montrait un héros victime de la
jalousie de ses chefs. Ne sachant rien refuser à son noble époux, la
pauvre femme, enceinte de six mois, marcha vers une ruine imminente.
Mademoiselle, tout en déplorant la faiblesse de son amie, respecta
quelque temps cet amour. Mais à mesure que la grossesse d'Eugénie se
dessina, elle songea plus sérieusement à la petite créature qui allait
naître et sentit s'éveiller en elle de véritables instincts de
maternité. Devant les désordres croissants de son frère, elle considéra
une plus longue condescendance comme une lâcheté et résolut de
précipiter les événements.
La tâche était difficile; car de tous les maux que l'on peut infliger à
son prochain, le mariage est le plus irréparable. Mademoiselle ne trouva
qu'une solution au problème qu'elle voulait résoudre:--renvoyer son
noble frère au régiment. Mais comment s'y prendre, comment surtout
vaincre l'opposition d'Eugénie? Catherine, confidente des préoccupations
de sa maîtresse, proposait de temps à autre de pousser M. de La Taillade
dans le puits, à l'heure à laquelle, par suite de ses habitudes de
caserne, il se bichonnait à grande eau dans le jardin. On se hâterait de
lui porter secours... mais trop tard. La brave fille, large d'épaules et
plantée sur des poteaux, offrait encore de provoquer l'ex-militaire et
de l'assommer; elle répondait du résultat, et peut-être n'avait-elle pas
tort. C'était le dévouement incarné que cette servante de la vieille
roche, qui, depuis quinze ans qu'elle servait Mademoiselle, caressait le
rêve de lui sauver la vie. Taillée comme un cuirassier, Catherine
méprisait trop la vigueur tant vantée des hommes pour les aimer. Si
Mademoiselle n'avait pas repoussé avec indignation l'offre héroïque de
sa femme de chambre, M. de La Taillade aurait, contre toutes les règles,
mélangé son absinthe d'eau de puits.
Un soir, Mademoiselle, après avoir embrassé sa belle-soeur, envoya
Catherine se reposer et attendit, sur le seuil de la maison qu'ils
habitaient en commun, le retour de son frère. Le matin même, elle avait
réalisé une somme de deux mille francs, ses économies de vingt ans. Vers
minuit, le pas lourd et régulier de l'ex-fantassin résonna au bout de la
rue. Bientôt il pénétra dans le corridor sur lequel s'ouvraient le salon
et la salle à manger, sans paraître surpris le moins du monde de trouver
la porte ouverte. M. de La Taillade nageait dans la satisfaction et
l'admiration de lui-même; il avait endormi, le verre en main, deux
chasseurs d'Afrique et vidé à lui seul une bouteille de cognac.
«J'ai à vous parler, mon frère», dit Mademoiselle en touchant du doigt
le bras de l'ivrogne.
Celui-ci fit volte-face, s'appuya contre la muraille, afin d'assurer son
équilibre, porta la main ouverte à la hauteur de son front et sourit
d'un air aimable.
«J'aurais choisi un autre instant pour vous entretenir, reprit
Mademoiselle avec un dégoût visible, s'il en était un où l'on pût vous
trouver à jeun.»
L'ex-sergent devint sérieux, posa galamment une main sur son coeur et
cria d'une voix caverneuse:
«Présentez... arme!»
Puis, reprenant son sourire, il fit un mouvement d'épaules comme pour
remonter son sac absent, et se pressa de nouveau contre la muraille.
Mademoiselle eut un instant d'hésitation; elle craignait de n'être pas
comprise de cet homme à l'oeil hébété qui la regardait fixement. Combien
elle se trompait, et qu'elle aurait eu tort d'attendre jusqu'au
lendemain! Si le corps du soudard était alourdi, l'instinct de la bête
veillait. L'ex-sergent cessa de sourire quand sa soeur l'engagea à
retourner à Paris, à ne jamais reparaître à Houdan. Les jambes de M. de
La Taillade furent saisies d'une sorte de tremblement lorsqu'il sentit
tomber dans sa main un sac plein d'or qui représentait un nombre
incalculable de verres d'absinthe. Il fut pris alors d'un hoquet
d'attendrissement, et bâilla de façon à inquiéter une personne plus
expérimentée que Mademoiselle sur les suites possibles de ces spasmes.
Mais ce descendant des croisés, comme il sut garder sa dignité! Pas une
plainte, pas un remercîment, pas un regret ne s'échappa de sa bouche; il
ne nomma même pas la pauvre Eugénie. Non, aussitôt qu'il eut compris, il
pivota sur la jambe gauche avec une régularité prussienne; puis, d'un
pas lent, mesuré, majestueux, vrai miracle d'équilibre, il se dirigea
vers l'hôtel du _Soleil d'or_ en bourrant cette pipe noire qui semblait
éternelle. Une heure plus tard, une lourde diligence ébranlait de la
base au faîte les maisons situées dans la grande rue; les vitres
tremblaient, le cornet du conducteur résonnait, et les fers de quatre
chevaux semaient la route d'étincelles. Mademoiselle, qui avait épié ce
départ, vit reluire sur l'impériale le foyer de la pipe noire. Elle
regagna alors sa chambre et songea à l'avenir.
Le lendemain il fallut expliquer à la pauvre délaissée le départ de son
mari. Mademoiselle ne savait pas mentir et porta de rudes coups au coeur
d'Eugénie, qui, dans le premier moment, ne parla de rien moins que
d'aller rejoindre M. de La Taillade. Le monde est plein de ces
dévouements sérieux, aveugles, absolus, et, pour se dispenser de les
imiter, on qualifie d'esprits faibles ceux qui s'en montrent capables.
Mademoiselle ne pensait pas ainsi; les inquiétudes naïves, les regrets
touchants de sa belle-soeur la firent pleurer, car elle s'accusait. Mais
garder plus longtemps dans la maison l'incorrigible ivrogne, c'eût été
marcher volontairement à la misère. D'ailleurs, puisque personne ne se
préoccupait de l'enfant qui allait naître, il devenait nécessaire que
Mademoiselle y songeât.
La réputation de M. de La Taillade était déjà si bien établie à Houdan,
qu'on l'accusa d'une commune voix d'avoir abandonné sa femme. Les hum,
hum! sonores de Catherine, lorsqu'on traitait ce sujet devant elle, en
disaient plus que la robuste servante ne semblait le croire elle-même,
M. de La Taillade fut pourtant regretté; oui, regretté par cinq ou six
habitués du _Soleil d'or_, qui, bien qu'élevés à une école de province,
n'étaient pas indignes de trinquer avec le buveur émérite qu'aucun d'eux
n'avait pu vaincre et qui payait si généreusement l'écot.
Peu à peu le calme renaquit dans la petite maison de la grande rue.
Mademoiselle s'occupa tout d'abord de mettre de l'ordre dans les
affaires de sa belle-soeur. On vendit la ferme qui constituait la dot
d'Eugénie, on paya les dettes contractées par M. de La Taillade, et une
somme de 15,000 francs fut, par les soins du notaire, placée sur
première hypothèque. Les deux belles-soeurs continuèrent à vivre
ensemble, et Catherine trouva le moyen de ne rien retrancher à la part
des pauvres.
Un soir, grâce à l'active servante qui paraissait avoir perdu la tête,
l'habitation de Mademoiselle se trouva soudain envahie par vingt
commères, plus expérimentées les unes que les autres dans l'art de
mettre un enfant au monde. Le salon ressemblait à une ruche en émoi; on
allait, on venait, on bourdonnait, tantôt bruyamment, tantôt à voix
basse, selon qu'une porte s'ouvrait ou se fermait. Le docteur Fontaine,
son bonnet grec sur le coin de l'oreille, sa cravate blanche nouée de
travers, ses lunettes d'or sur le front, se promenait de long en large
et dédaignait de répondre aux matrones qui s'aventuraient à lui glisser
un avis sur l'infaillibilité de tel ou tel remède. Le cas était grave:
Mme de La Taillade, en proie depuis trois jours aux douleurs les plus
violentes, gisait épuisée dans une chambre voisine.
A un gémissement de la patiente, le docteur disparut. On écouta, et l'on
entendit battre le balancier de l'horloge qui ornait la salle à manger.
Un cri d'angoisse, douloureux, désespéré comme celui d'une femme qu'on
assassine, retentit. Les matrones se pressèrent les unes contre les
autres. Mais tout à coup les vagissements d'un enfant dilatèrent les
poitrines, et les conversations interrompues, reprirent leur cours. Le
docteur marchait, parlait, interpellait Catherine, et l'enfant criait
toujours. Soudain il se tut; la vieille horloge, avec un vacarme qui
laissait croire que ses rouages allaient se détraquer, s'apprêta à
sonner l'heure. Une, deux... trois... En ce moment, la porte s'ouvrit et
le médecin apparut.
«Est-ce un garçon? cria-t-on d'une seule voix.
--C'est un orphelin, répondit le docteur d'un ton ému; priez pour Mme de
La Taillade, qui vient de mourir.»
Durant un jour et une nuit, Mademoiselle demeura près du lit de la
morte, pleurant en silence. Elle voulut ensevelir elle-même le corps de
sa belle-soeur et l'accompagner au cimetière. Le soleil rayonnait, les
pommiers semaient la terre de leurs fleurs blanches, et les oiseaux,
plus hardis que de coutume, venaient presque sous les pieds glaner des
matériaux pour construire leur nid. Mademoiselle s'agenouilla sur la
terre molle; le jour lui semblait terne, les rayons sans éclat, le chant
des oiseaux plaintif. Elle songea à son père, à sa mère, à la
chanoinesse, à son tuteur, à son amie endormis à jamais, et la vie lui
apparut comme un désert où il ne restait que le souvenir funèbre de ceux
qu'elle avait aimés. Enfin Catherine parvint à l'entraîner et la ramena
au logis. Là, Mademoiselle trouva une lettre de son frère; le soudard
demandait de l'argent avec une orthographe qui, cette fois, était bien
la sienne. Il donnait son adresse à Paris, «chez Mme Blanche Taupin,
marchande de vin et de liqueurs, à l'enseigne du _Coeur-Enflammé_.»
Par bonheur, le nouveau-né que Catherine venait d'apporter sur ses bras
robustes poussa un cri.
«Pauvre petit, il s'appellera Gaston, comme mon père, dit Mademoiselle,
qui l'embrassa.»
Puis, après un instant de silence, elle ajouta:
«Je dois vivre pour lui, car il est bien orphelin.»
II
GASTON FAIT SES PREMIÈRES DENTS.
Insensible aux tristes événements qui signalèrent son entrée dans le
monde, le nouveau-né fit d'abord peu de bruit. Dix fois dans les
vingt-quatre heures, il s'éveillait pour se coller au sein de Françoise,
jeune femme du village de Maulette, choisie pour allaiter le dernier des
La Taillade. Il fallait voir les effarements de Mademoiselle lorsque la
nourrice, chargée du précieux marmot, se transportait d'une chambre à
une autre.
«Vous marchez trop vite, criait Catherine.
--Attendez qu'on écarte cette chaise, ajoutait Mademoiselle.
--Prenez garde à la porte!»
La porte était grande ouverte, la chaise ne gênait en rien, et Françoise
haussait bravement les épaules.
«Mais je sais comment ça se manie; j'en ai déjà eu deux, répétait en
vain la Normande.»
Ni Mademoiselle ni Catherine ne voulaient reconnaître cette expérience
de la nourrice, qui, par bonheur pour le poupon, prit le parti de
laisser dire et d'agir à sa guise.
«Monsieur crie, dépêchez-vous! disait Catherine aux heures de la
toilette.
--Ça leur forme les poumons, répondait Françoise avec calme.
--Il a peut-être faim?
--Allons donc, il vient de boire; il est gris, au contraire.
--Il fait la grimace, il souffre.
--C'est des petites coliques qu'ils ont tous, les chérubins; ça passe en
leur frottant le dos, comme aux chats.»
Françoise n'était jamais embarrassée pour répondre, et sa logique
dépitait Catherine, qui n'en courait pas moins préparer à la nourrice un
excellent plat dont l'enfant devait profiter.
Le baptême de Gaston se célébra sans bruit, autant que la chose est
possible dans une ville de quatre mille âmes. Mademoiselle choisit pour
compère son plus vieil ami, le docteur Fontaine, qui, si sa science eût
été doublée d'un grain de savoir-faire, se serait enrichi à Houdan. Mais
le bon médecin, véritable original, n'oubliait que les services qu'il
rendait, excellente condition pour rester pauvre, aussi bien en
Normandie qu'ailleurs. Toujours prêt à se mettre en route sur une jument
qui n'avait plus d'âge, il visitait les châteaux, les fermes et les
chaumières, semant d'une main ce qu'il récoltait de l'autre. C'était un
homme de quarante ans, gros, court, pensif, à l'oeil doux, au front
développé, la tête sans cesse préoccupée de réformes sociales, et
croyant au progrès. Plein d'admiration pour les merveilles du monde
physique, le docteur refusait d'en faire honneur au hasard.
«Je suis un esprit fort, disait-il quelquefois en souriant, car je crois
non-seulement en Dieu, mais encore à l'immortalité de l'âme.»
Au résumé, il riait avec Voltaire, s'attendrissait avec Rousseau, leur
préférait Bayle, et, bien que philosophe, pratiquait la tolérance et
vivait en paix avec son curé.
Mademoiselle, qui se croyait inconsolable, reprit insensiblement goût à
la vie. Ce qu'elle avait d'abord considéré comme une tâche, comme un
devoir sérieux, devint une douce occupation, un plaisir, puis une source
de jouissances. Du matin au soir elle rôdait autour du berceau, le
penchait, le redressait, taillait, rognait, cousait des bavettes ou des
béguins, et jamais son activité ne fut mise à plus rude épreuve. On
suffisait à peine aux soins nécessités par ce bambin moins bruyant que
la grande horloge, mais qu'il ne fallait perdre de vue ni jour ni nuit.
Peu à peu ses yeux perdirent cette expression vague qui ferait croire
que les nouveau-nés contemplent encore les merveilles d'un monde
inconnu. Comme un oiseau privé soudain de sa liberté meurt faute de
pouvoir oublier le buisson natal, combien de _babies_ succombent l'oeil
fixé sur cette patrie perdue qu'ils regrettent sans doute, jusqu'à
l'heure où le sourire maternel les éblouit de son rayon! Gaston, grâce à
sa tante, triompha de l'épreuve, se tourna vaillamment vers la vie, et
commença à suivre la marche de la lumière, dès qu'on déplaçait une lampe
ou une bougie. Catherine, émerveillée, raconta partout ce prodige, et
Mademoiselle sentit se réveiller en elle l'orgueil héréditaire en
songeant que ce petit être si intelligent était un La Taillade.
Françoise déclarait en vain que tous les _fieux_ de cet âge en font
autant, Mademoiselle n'en voulait rien croire. Ce n'est pas que la
nourrice n'eût aussi l'orgueil de son poupon; mais elle le plaçait dans
le poids qu'il pouvait avoir, et offrait sans cesse de gager qu'avant
six mois il serait plus lourd que l'enfant si vanté de la Claude.
Que faisons-nous de nos grâces en grandissant? Au dire des
mères,--personnes généralement bien informées,--il n'existe pas de
bambin au-dessous de dix ans qui ne soit un prodige à plusieurs points
de vue. Beauté, esprit, mémoire, raison, ils ont tout, ces lutins roses,
ces monstres toujours trop vifs, trop ardents, trop grands pour leur
âge.
«Il est extraordinaire, madame; songez qu'il n'aura six ans que la
semaine prochaine.
--Et ma fille, elle surprend tous ceux qui l'entendent; son père n'en
revient pas.
--L'autre jour, M. Martinet avouait n'avoir jamais vu le pareil de
Jules, et vous le connaissez M. Martinet,--un homme sérieux.
--Croiriez-vous que Laure, qui sait à peine lire, met l'orthographe,
c'est-à-dire qu'elle m'épouvante.»
Réjouissons-nous; la génération qui va nous succéder sera composée
d'êtres beaux, supérieurs, idéals. Mais, hélas! n'est-ce pas un leurre?
n'avons-nous pas tous été charmants lorsque nous étions petits, et ces
bonshommes qui passent là, devant nous, bêtes, laids, méchants, vicieux,
hargneux, jaloux, tarés, blasés, n'auraient-ils pas été aussi des
prodiges? N'approfondissons pas; les grâces divines de l'enfance ne
peuvent se nier, elles séduisent jusqu'aux indifférents, et Gaston en
montrait chaque jour une nouvelle. A quatre mois, il tendait ses bras
vers Mademoiselle ou vers Catherine aussitôt qu'il les apercevait, et
les comblait ainsi d'une joie ineffable. Elle méritait bien cette
gentillesse, car jamais véritable mère ne témoigna plus d'affection à un
enfant. Mademoiselle, dans son abnégation, demeurait immobile des heures
entières, de crainte d'éveiller le poupon endormi sur ses genoux. Elle
oubliait alors le passé pour ne songer qu'à l'avenir, et Dieu sait les
rêves d'or que son imagination faisait planer au-dessus de la tête de
son neveu!
Gaston grandit sans autre accident que la rougeole. Il apprit à lire de
bonne heure, dans le livre de messe de sa tante, excité par les images
dont il voulait déchiffrer les légendes. Il était d'une bonne santé,
vif, nerveux, intelligent, et gâté à l'excès. Ses traits fins, ses yeux
bleus, ses cheveux bouclés, rappelaient sa mère à ceux qui l'avaient
connue enfant. Le docteur blâmait souvent la condescendance de
Mademoiselle pour le bambin, dont il craignait qu'on n'altérât
l'excellent naturel. L'enfant se plaçait entre ses genoux pour l'écouter
sermonner; puis, comme péroraison, l'amenait à confectionner des bateaux
en papier, art dans lequel son parrain déclarait lui-même avec
complaisance n'avoir jamais connu de rival.
La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du
petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une
singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant,
l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se
démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston
se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le
seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur
les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se
déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit
plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait
l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de
prédilection.
Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait
heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son
prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de
l'établissement du _Coeur-Enflammé_, et offrait à sa soeur de lui amener
sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli
qui n'affligea personne.
Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en
avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup
un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme
l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix
ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et
qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour
de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards;
les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier
les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on
s'examine, l'oeil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres
moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a
formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que
d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies
dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être
retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la
mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un
phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.
Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait
sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et
secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du
docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et
honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête,
enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif
d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école
resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa
tante, qui ne se décidait qu'à contre-coeur à se séparer de lui, même
pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque
instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si
l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre
d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin
on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les
fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre
cinq billes, dont une de marbre.
Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le
mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir,
imposait alors silence à son vieil ami.
«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci,
c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous
l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société,
grâce au progrès...
--Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.
--Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par
routine, reprenait le docteur. Le progrès...»
Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme
que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes
et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance
instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment
les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison
de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre
de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des
nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne
le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans
doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une
selle que partout ailleurs: un homme de bien.
Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette
date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le
soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle
embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.
«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi
pleures-tu?
--Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant
pour le presser contre son coeur.
--Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?
--Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu
dois apprendre à travailler.
--Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu
es riche, toi!
--Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes
recommencèrent à couler.
--Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai
grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»
Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se
rendormit.
Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son
avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son
activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant
que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez
Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue,
s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il
l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où
Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis.
Puis on visitait le poulailler pour chercher des oeufs, et enfin on
revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait
ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait
son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes
de ses théories sur les sociétés de l'avenir.
«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.
--Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut
plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.
--Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve
bonne.»
Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.
«Tu me comprendras plus tard», dit-il.
Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et
de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le
premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt
cheminant sur la route, un livre à la main, abritée sous une vaste
ombrelle. Si le docteur eût alors écouté son compagnon, la vieille
jument aurait pris le galop pour rejoindre plus vite la chère
promeneuse. Quelquefois Gaston, impatienté de la lente allure de la
bête, se laissait glisser à terre et s'élançait pour tomber hors
d'haleine entre les bras de Mademoiselle, qui le grondait de sa course
folle, tout en l'embrassant. Le docteur arrivait à son tour, et les
trois amis regagnaient la ville, salués par les piétons et les
cavaliers. On faisait halte pour voir le soleil disparaître derrière les
murailles de l'ancien château et embraser ses créneaux de lueurs rouges.
«Le progrès...» commençait le docteur.
Mais il était bientôt interrompu par une consultation en plein air. Du
fond d'une charrette dont une fermière coiffée d'un grand bonnet, à la
jupe rayée, au fichu croisé, guidait la haridelle, sortaient cinq ou six
gars perdus dans leurs cols de chemise. Dociles aux ordres de la
matrone, l'un montrait sa langue, l'autre un genou endommagé par une
chute, un troisième une blessure honorablement acquise dans une lutte
avec un de ses pareils. Gaston, parti en avant, cueillait des
pâquerettes et des boutons d'or, regardait les cousins diaphanes danser
sur l'eau des fossés, les bourdons s'enfuir effarés, les pies sautiller
dans les prés humides. Le ciel s'incendiait vers le couchant, on
entendait mugir, au fond des chemins creux, les bestiaux qui regagnaient
l'étable et que gourmandait une voix d'enfant. De la masse sombre des
taillis, bordés de tanaisie aux fleurons d'or, de mûriers sauvages et de
fines bruyères, sortaient, comme des apparitions fantastiques, de
vieilles femmes courbées sous un fardeau de bois mort. Un paysan, assis
sur un cheval de labour, traînait une herse aux dents polies, et la
mèche bruyante de son fouet décapitait au passage une grappe de gaillet
ou la tige cotonneuse d'un bouillon-blanc. La nuit venait, lente,
paisible, majestueuse, rétrécissant peu à peu l'horizon. Les grillons
faisaient bruire l'air imprégné de senteurs balsamiques; de légères
vapeurs montaient du sol, s'irisant sous un dernier rayon; on eût dit
qu'une main invisible agitait une de ces étoffes chatoyantes dont l'oeil
veut en vain préciser la couleur. La nature, comme recueillie, apaisait
ses voix tumultueuses, et le grand silence des solitudes semblait
descendre avec l'ombre sur la plaine déserte. Mais bientôt le cri
moqueur d'un coucou s'élevait du fond d'un bois, et les grenouilles
préludaient au loin à leur monotone concert. Une cloche d'église tintait
à l'improviste; la brise emportait les notes vibrantes et les semait sur
la vallée. A ce signal, des chauves-souris échappées de la vieille tour
commençaient leur chasse nocturne; des vers luisants allumaient leurs
fanaux dans l'herbe; les trembles frémissaient. Toujours ému par la
grandeur et l'harmonie solennelle de ces couchers du soleil, le docteur
s'arrêtait, l'âme rêveuse, l'oreille charmée, l'oeil fixé sur le ciel où
brillaient les étoiles, et secouait sa tête grise en murmurant: «Spinoza
s'est trompé: il y a un Dieu.»
Peu à peu on pénétrait dans la grande rue où Mademoiselle et son
compagnon suffisaient à peine à répondre aux bonsoirs qui les
accueillaient. Bientôt on apercevait Catherine, installée sur le seuil
de la maison, inquiète, comme toujours, de l'absence de sa maîtresse. Le
plus souvent, le docteur prenait place à table, et, à l'heure du café,
Dieu sait si le monde était réformé et l'humanité heureuse!
«Tu verras tout cela, toi, disait-il en caressant la joue de son
filleul, qui luttait contre le sommeil; le progrès...»
A ce mot, Gaston fermait les yeux, croyant les ouvrir, et se trouvait
transporté sur la place du marché. L'église, la vieille tour, les deux
écussons du notaire et l'énorme rasoir qui servait d'enseigne au
coutelier lui apparaissaient noyés dans une lumière éblouissante. Cinq
ou six soleils brillaient dans le ciel, et les passants, par la mise et
les traits, ressemblaient à Mademoiselle, à Catherine ou au docteur.
C'est ainsi que l'enfant voyait en rêve le monde perfectionné de son
parrain; aux hommes devenus bons, il ne pouvait prêter une autre forme
que celle des êtres dévoués qui ne savaient que lui sourire depuis qu'il
était né.
Un soir de l'automne de 1842, un vent furieux, âpre, glacial, ébranlait
les maisons de Houdan et présageait le retour de l'hiver. Neuf heures
sonnaient; Catherine tricotait près de Mademoiselle; Gaston, établi sur
une chaise, lisait à haute voix un conte de Berquin. Le petit garçon
interrompait parfois sa lecture pour écouter la bise siffler dans la
cheminée ou le bruit de la girouette, qui représentait un chasseur
visant un gibier imaginaire. Catherine levait alors les yeux, mais sa
maîtresse, perdue dans une rêverie, semblait ne pas s'apercevoir de
l'interruption. C'est que, l'âme émue, elle prêtait l'oreille aux
plaintes désespérées de la rafale, qui tantôt murmurait avec une voix
plaintive et tantôt rugissait comme irritée.
«Catherine, dit Gaston à voix basse en posant son livre sur les genoux
de la vieille bonne, qui est le plus fort, le vent ou les arbres?
--Le vent, monsieur Gaston, car il déracine jusqu'aux chênes.
--Comment peut-il être aussi fort, puisqu'on ne le voit pas?
--On ne voit pas Dieu qui pourtant est plus fort que le vent, dit
Catherine en introduisant une de ses longues aiguilles sous sa coiffe.»
L'enfant allait reprendre sa lecture; mais il releva de nouveau la tête:
«Pourquoi le vent fait-il semblant de rire et de pleurer? demanda-t-il;
écoute...
--Il pleure lorsqu'il passe sur le cimetière, répondit la Normande, qui
se signa.
--Et pourquoi rit-il?»
En ce moment, le marteau de la porte retentit.
Mademoiselle tressaillit; ses yeux inquiets interrogèrent ceux de
Catherine, qui restait bouche béante.
«On dirait...», murmura-t-elle sans pouvoir achever.
Le marteau résonna de nouveau; la servante s'élança: il y eut un grand
bruit de voix, puis Catherine reparut précédant M. Alexis de La Taillade
et son épouse, la propriétaire du _Coeur-Enflammé_.
III
LA PROPRIÉTAIRE DU COEUR-ENFLAMMÉ.
A la vue de son frère, Mademoiselle se rapprocha de Gaston; ses lèvres
pâlirent, ses yeux se remplirent de larmes, et son bras droit s'étendit
vers la tête bouclée de l'enfant, comme pour le protéger. Le soudard
n'avait guère changé depuis son départ. Sa face niaise, bouffie,
rugueuse, marbrée de plaques rouges, apparaissait au-dessus d'un col
noir éraillé. Il était vêtu d'un pantalon de drap clair et d'une de ces
longues redingotes dites _à la propriétaire_, dont les Allemands
perpétuent la mode à Paris. D'une main, il tenait gauchement un chapeau
gris, de l'autre la fameuse pipe noire dans le fourneau de laquelle
plongeait un de ses doigts. Il salua militairement et demeura immobile,
tandis que sa femme s'avançait de quelques pas.
«C'est ton môme? s'écria-t-elle en désignant Gaston, il est gentil.»
La nouvelle marquise de La Taillade, qui pouvait avoir une quarantaine
d'années, en représentait au moins cinquante. C'était une grande femme
sèche, anguleuse, à la peau jaune, aux yeux de fouine, et dont une dent
malvenue entr'ouvrait les lèvres minces. Coiffée d'un de ces bonnets de
laine si fort à la mode vers 1840, elle portait, suspendu au bras
gauche, l'indispensable cabas d'alors. Drapée dans un châle de laine,
étranglée dans une robe d'indienne, chaussée de socques qui la
grandissaient encore, elle n'avait rien d'avenant, en dépit du sourire
qu'elle ébauchait à l'adresse de sa belle-soeur. En somme, le noble
couple, dont l'écusson portait une fleur de lis, ressemblait, à s'y
méprendre, à ces chanteurs ambulants dont le type primitif a disparu
comme les socques, les bonnets de laine et les cabas.
Tout en continuant la grimace qui lui servait de sourire, Mme de La
Taillade se pencha vers Gaston. L'enfant recula et se tapit derrière sa
tante, toujours immobile. Mademoiselle sentait son coeur bondir et ne
pouvait parler. Elle contemplait son étrange belle-soeur avec une
surprise douloureuse, et les deux larmes suspendues à ses cils coulèrent
enfin. Devenue écarlate à cette vue, Catherine retroussa ses manches,
frotta avec énergie ses bras nus, fit craquer ses doigts, tandis que son
regard se promenait de M. de La Taillade à sa femme, puis s'arrêtait sur
une énorme paire de pincettes qui reluisait au coin de la cheminée. La
brave fille se demandait sans doute si l'heure n'était pas venue de
sauver à la fois Mademoiselle et Gaston en assommant d'un seul coup les
deux intrus.
Mme de La Taillade s'était avancée d'un pas, ses prunelles, dures et
luisantes comme celles des animaux carnassiers, se fixèrent sur la soeur
de son mari, qui peu à peu reprenait son sang-froid.
«Embrassez votre père, Gaston, dit Mademoiselle, dont la voix tremblante
trahissait l'émotion intérieure.»
L'enfant leva vers sa tante ses grands yeux limpides et se dirigea avec
lenteur vers celui qu'on lui ordonnait d'embrasser.
«Bonsoir, monsieur», dit-il en présentant son front.
Le soudard, un moment embarrassé, plaça son chapeau et sa pipe sur le
marbre de la cheminée, considéra un instant son fils et lui prit la tête
entre ses deux grosses mains.
«Une, deux..., hope-là, mon luron! s'écria-t-il en le soulevant de
terre.»
Gaston ainsi suspendu devint pâle.
«Vous me faites mal», murmura-t-il.
M. de La Taillade, interdit du peu de succès de sa gentillesse, le
laissa retomber.
«Et moi, mon mignon, ne m'embrasses-tu pas? dit Mme de La Taillade, qui
tenta de saisir l'enfant au passage.»
Comme un oiseau qui fuit la griffe d'un chat, Gaston se jeta dans la
jupe de Catherine.
«Petit grincheux, ne sais-tu pas que je suis ta maman?
--Ma mère est au ciel, répondit Gaston aussitôt qu'il se vît hors
d'atteinte.
--Mais c'est moi qui la remplace», reprit la grande femme.
L'enfant secoua sa jolie tête bouclée et se pressa plus fort contre
Catherine qui, sur un signe de Mademoiselle, disparut avec son favori.
Il y eut un moment de silence. Mme de La Taillade ne cessait de regarder
sa belle-soeur; Alexis soufflait dans le tuyau de sa pipe qui crépitait;
Mademoiselle, debout, chiffonnait la collerette qu'elle raccommodait
quelques minutes auparavant.
«Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, ma chère soeur», dit enfin
l'horrible femme d'un ton ironique.
Les joues de Mademoiselle s'empourprèrent, elle courba la tête comme
pour éviter le choc d'un projectile et fit un pas vers son frère.
«Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui me vaut votre visite?»
Le soudard, embarrassé, souffla plus fort dans sa pipe, ferma un oeil,
caressa son épaisse moustache, fit un mouvement d'épaules comme pour
remonter le sac qu'il avait si longtemps porté, et regarda sa femme d'un
air piteux.
«Nous venons chercher le petit, dit celle-ci de sa voix aigre; Alexis ne
peut plus vivre sans lui.
--Cette menace de vos dernières lettres est donc sérieuse? s'écria
Mademoiselle.
--Une menace! reprit Mme de La Taillade, dont la dent malencontreuse
saillit comme celle d'un dogue, n'est-il pas naturel qu'un enfant vive
auprès de son père? Un chérubin, c'est ce qui manque à notre ménage pour
qu'il soit parfait. Pas vrai, Alexis?»
Mademoiselle ne regarda même pas sa belle-soeur; elle se rapprocha de son
frère, dont les yeux ternes clignotaient, et qui continuait à remonter
son sac.
«Sur mon honneur, dit-elle, tout l'argent dont je pouvais disposer vous
a été remis, y compris la part qui revenait à votre fils sur la dot de
sa mère. Au nom de la pauvre morte, monsieur, ne me causez pas cette
affreuse douleur de m'enlever Gaston.