ÉLÉGIE [312].

La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à

leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande

de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et

leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche

qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa

faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les

épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle

franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès

élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix

gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de

larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi,

condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés

invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la

douleur s'exhale en ces termes:

Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons

propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur,

et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me

précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à

mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle

fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans

ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les

liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile

consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant

des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de

notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le

berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et

font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos

foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A

ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie

qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.

Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel

également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance.

Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé

sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle

rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus

suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor

dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc.

[Note 312: ELEGIA.

Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:

Et gestit quemvis succubuisse sibi.

Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:

Imperiique manu ponere sceptra iubet.

Non sinit illa diu partos spectare triumphos:

Linquere sed cogit, clara tropaea duces.

Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,

Mendicique casam vindicat illa sibi.

Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,

Instar aristarum, demetit illa simul.

Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,

Limina Mangeri sollicitare domus.

Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,

Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.

Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,

Dum sua tundebat pectora sæpe manu.

Non aliter Naomi, cum te viduata marito,

Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.

Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,

Edidit et tales ore tremente sonos:

Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,

Tractibus ut terræ lumina grata neget;

O decus immortale meum, mea sola voluptas!

Sic fugis ex oculis in mea damna meis.

Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura

Transtulit ad lætas æthereasque domos,

Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,

Sive dies veniat, sum memor usque tui.

Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.

Quis renovet nobis foedera rupta dies?

En tua sacra deo sedes studiisque dicata,

Te propter, mæsti signa doloris habet.

Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,

Dant lacrymas nostri pignora cara toti.

Dentibus ut misere fido pastore lupinis

Conscisso tenerae disjiciuntur oves,

Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,

Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:

Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,

Dum jacet in lecto corpus inane tuum.

Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,

Funera quæ celebrat conveniente modo

Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,

Delicium domini, gentis amorque piæ!

Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;

Fonte meam possum quo relevare sitim!

Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ,

Cælesti dederat quo mihi melle frui.

Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,

Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.]

Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la

vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois

parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de

cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la

manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière

successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de

Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des

missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant

aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique.

[Note 313: De vocatione Ethnicorum.]

Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les

nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme

inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu

de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la

couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses,

et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté.

Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce

que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité

des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits

du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule

d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos

jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan

traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que

m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La

tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile.

La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu

faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.

[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity,

a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8°,

Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers

baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.]

Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent

sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une

mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de

la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une

dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est

pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se

reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre,

nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la

justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John

Beck au poteau de l'ignominie[317].

[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati

christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert,

_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4°, Lugduni

Betavorum_, 1742.]

[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the

infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and

christian scripture, by _John Beck,_ etc]

[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_

of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the

society, by _D. Humphrey_, in-8°, Boston 1804.]

Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et

particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul: _Vous avez été

rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne

dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens

avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou

descendre dans l'arène contre les bêtes féroces[319], ainsi qu'il se

pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le célèbre

édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des

chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à

des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s'élèvent les

cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les

formules dans Marculfe; et parce que la loi étoit seulement facultative,

Capitein en infère la légitimité de l'esclavage; assurément c'est forcer

la conséquence.

[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi

hominum_.]

[Note 319: p. 27.]

Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour établie que l'abrogation de la

servitude n'a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit

été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'échafauds

élevés pour contenir des gens qui n'ont rien à perdre[320]: mais

l'esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l'esclavage

des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de Busbec n'est rien moins qu'une

preuve.

[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et

161.]

Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais

très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a

été imprimée quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sensé des

paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement

pas des remercîmens, c'est que les peuples et les individus injustement

asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne

peuvent rompre leurs fers.

[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de

slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het

latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4°, Leiden 1742.]

Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie de Flessingue a publié

une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement

en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet.

[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t.

I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te

Middelburg 1769, p. 425.]

On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue

hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en

1742[323].

[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige

wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon

Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai

1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit

sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27

mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door

_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina,

aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.]

WILLIAMS. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est

tirée en partie de l'_Histoire de la Jamaïque_, par Edouard Long, qu'on

ne soupçonnera pas d'être trop favorable aux Nègres, car sa prévention

contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité

lui arrache.

Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième

siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de

soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui

parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc

de Montagu, gouverneur de l'île, voulut essayer si par une éducation

cultivée, il pourroit égalé un Blanc placé dans les mêmes circonstances.

Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des

écoles particulières, d'où il passa à l'Université de Cambridge; il y

fit, sous d'habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques.

Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce

vers:

Welcome, welcome brother debtor.

Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes,

irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès,

de lui en disputer la propriété.

Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur,

vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y

refusa: Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les

mathématiques, il s'étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui

malheureusement tomba en démence. Edouard Long se hâte de citer ce fait,

comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de

recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie,

quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude qu'aux

natifs d'Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une

induction générale, comme l'exercice des facultés intellectuelles a

proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens

de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en

conclure qu'aucune n'est propre aux méditation profondes.

Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans

Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de

justesse, tirer une conclusion absolument contraire.

Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu'il étoit dur, presque

cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume

particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée

de son savoir; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car

il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le

Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs

aux Mulâtres, formes d'un mélange hétérogène. Ce portrait peut être

vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas tracé par une main amie.

Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins;

il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l'habitude d'en

adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est

insérée dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus que sévèrement,

quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en

vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l'épithète de _Nigerrima_,

l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue

dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce

qu'il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d'imitation dans

la pièce, il reproche à l'auteur comme plagiat, non des idées, mais

l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les

bons poëtes; et comme on les trouve également dans les dictionnaires,

c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est

ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury,

Douglas, accusoit Milton d'avoit pillé les modernes.

Edouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau

gouverneur, en le comparant aux héros de l'antiquité. Cette accusation

est mieux fondée; malheureusement elle frappe sur la presque totalité

des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé la puissance? N'ont-ils pas

adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom

de _Mécène_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside,

Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont

tous des Waller.

A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons

qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: «Je n'ai

jamais ouï dire qu'un Orang-outang ait _composé des odes_[324]. Parmi

les défenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié

du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». Pour

mettre le lecteur a portée d'apprécier les talens de ce dernier, nous

joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française:

[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for

the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the

rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8°, London

1788, p. 46.]

_Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la

Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur_ [325].

[Note 325:

Integerrimo et fortissimo viro

Georgio Haldano, armigero,

Insulae Jamaicensis gubernatori;

Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,

In cumulum accesserunt.

De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature · 第 19 / 27 题