CARMEN.

Denique venturum fatis volventibus annum,

Cuncta per extensum læta videnda diem,

Excussis adsunt curis, sub imagine clara

Felices populi, terraque lege virens.

Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta

Irrita conspectu non reditura tuo.

Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet

Hæsurum collo te _relegasse_ jugum,

Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons

Insula passa fuit; condoluisset onus,

Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris

Sponte ruinosis rebus adesse velit.

Optimus es servus regi servire Britanno,

Dum gaudet genio scotica terra tuo:

Optimus heroum populi fulcire ruinam;

Insula dura superest ipse superstes eris.

Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum

Despiciet merito diruta castra ducum.

Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_,

Cumque suis populis, oppida victa gemet.

Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_

Denegat _Æthiopi_ bella sonare ducum.

Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis,

Carmine _Peleidæ_, scriberet ille parem.

Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre

Dignior, altisono vixque _Marone_ minor.

Flammiferos agitante suos sub sole jugales

Vivimus; eloquium deficit omne focis.

Hoc domum accipias multa fuligine fusum

Ore sonaturo; non cute, corde valet.

Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem

Omnigenis animam, nil prohibente dedit.

Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto

Nullus inest animo, nullus in arte color.

Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam

Cæsaris occidui, scandere musa domum?

Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,

_Candida quod nigra corpora pelle geris_!

Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor

Ingenii, et docto dulcis in ore decor;

Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque,

Eximit è sociis, conspicuumque facit.

Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_

Insula, te salvo non dolitura patre.

Hoc precor ô nullo videant te fine regentem

Florentes populos, terra, deique locus!]

Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance radieuse entr'ouvre un

avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de la loi

des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour

ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les

classes de la société te féliciteront d'avoir brisé le joug suspendu sur

leurs têtes, et consolé notre île des tourmens _immérités_ dont elle

étoit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit

notre existence politique sur le penchant de sa ruine.

L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui dont le génie rend des

services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort

chancelant d'une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre

île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses

légions dispersées, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant

ses étendards s'échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités

envahies.

Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des

grands capitaines? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée

des poëtes de sa patrie, et l'émule de Virgile. Il diroit que Haldane,

ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les

combats.

L'astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des

torrens de feu qui étouffent ma voix; en agréant les vers que t'adresse

un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'à son coeur.

Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé

des ames homogènes; et qu'importe la couleur à la probité, à toutes les

vertus?

Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des

Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut

être pour toi un sujet de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des

talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu'à

l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualités, en

le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un

reflet plus brillant.

Cette île m'a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre

Angleterre; cette île, tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la perte

d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre

contrée la conserver à jamais florissante!

Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit,

en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la

côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie,

quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu près indépendante, sous

l'autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son

père.

A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa soeur par des voleurs

d'enfans, pour être traîné en esclavage; bientôt les barbares lui

ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa soeur;

séparé d'elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après

une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades,

et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il

l'accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l'amiral

Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Ile, en 1761.

Les événemens l'ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le

remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune,

tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de

voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent

américain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal,

l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il

avoit goûté les prémices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles

qui l'empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu'un zèle

soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage: la

justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; à l'avarice

ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de

la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; dès-lors,

s'imposant la plus sévère économie, il commença avec trois _pences_

(environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour

amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa

la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer

où plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé aux cruautés de ses

maîtres, dont un à Savannah faillit l'assassiner; après trente ans d'une

vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à

Londres, s'y maria, et publia ses mémoires[326], réimprimés dans les

deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages

les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-même les a

rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d'individus

toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de

leurs oppresseurs.

[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano,

or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e édition, in-8°,

London 1794, avec le portrait de l'auteur.]

L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai presque dit la crudité de

caractère d'un homme de la nature; c'est la manière de Daniel de Foë,

dans son Robinson Crusoé; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien

de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l'empereur

François 1er, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le

jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327].

[Note 327: Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en forment que la

moindre partie, et la moins intéressante.]

On s'associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un

tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un

quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur

l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme

inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'échapper un jour à

l'esclavage; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment

pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais

l'activité et l'intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur

Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler

l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant

d'une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord,

dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et

fournit à l'équipage de l'eau potable.

Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa

mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit

avec intérêt la description qu'il fait de cette contrée, où la nature

féconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale

occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une

passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se

rappelle parfaitement que les médecins du Bénin suppléent à la saignée

par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de guérir les plaies,

et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des

superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des

contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les

danses usitées dans le Benin; ailleurs il met en parallèle les coutumes

des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision

est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale

par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes

purifications que chez les Hébreux.

Un effet de l'adversité est souvent de donner plus d'énergie aux

sentimens religieux. L'homme abandonné des hommes et malheureux sur la

terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un

père: tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui

pesoient sur lui; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit

ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle.

Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec énergie

ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie

de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés

chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les

principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les

adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa

cour alloient le dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes observer, les

uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne

concevoit pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant

l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à

la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l'église

anglicane, après avoir flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste;

on fut même sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique.

A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux

infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer

la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les

Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons; il s'attendrit

même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les

bornes d'une juste punition.

Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices

que peuvent inventer la cupidité et la rage; il met en contraste cette

cruauté et la morale de l'Evangile, ce sont les extrêmes; il propose

des vues sur la direction d'un commerce européen avec l'Afrique, qui du

moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement

d'Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit

encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son coeur

et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après

avoir lu ses mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur des sentimens

d'affection.

Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du

chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine.

SANCHO. La mère d'Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de

Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde

dans la traversée, en 1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par

l'évêque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit

promptement sa mère au tombeau; son père, livré aux horreurs de

l'esclavage, se tua dans un moment de désespoir.

Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amené en Angleterre par son

maître, qui en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes à

Greenwich. Son caractère, qu'on assimiloit à celui de l'écuyer de don

Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à

se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à

Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'étoit pas

avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation; il

l'appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois

soeurs de cultiver son esprit; mais près d'elles, Sancho eut lieu

d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit

les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les

Nègres, c'est les émanciper; souvent elles le menaçoient de le replonger

dans l'esclavage. L'amour de la liberté qui fermentoit dans son ame,

s'exaltoit encore par l'étude et la méditation; il conçut une passion

violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un

autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de

quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort; Sancho, réduit

à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l'achat d'un vieux

pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père: alors

la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant

l'estimoit, l'accepta pour être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à

la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se

trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuité.

A la passion de l'étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des

femmes et du jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une partie où un

Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour

aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis

il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation

défectueuse l'empêchant de réussir dans un état qu'il avoit envisagé

comme une ressource contre l'adversité, il entra au service du chapelain

de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita

la main d'une personne intéressante, née dans les Indes occidentales.

Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune,

l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses

protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire

un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva

sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus

domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna

au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses

lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec

la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par

Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés

dans les Journaux.

[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to

which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.]

Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche

excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui

sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et

des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus

douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion

de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens

concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].

[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.]

Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible

d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent,

soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans

la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les

autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des

digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de

l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais

dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est

encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho

approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et

avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de

Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les

variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de

consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes

veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin

de pouvoir impunément les traiter comme tels[330].

[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate

friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.]

Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec

son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté

du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire

tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il

place un homme du monde irrésolu dans son choix.

Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie

la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle

lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur.

«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre

communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les

nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié

fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de

l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un

sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de

l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens

qui le font».

[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre

langue n'a pas d'équivalent.]

On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour

crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de

sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la

lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour

lui obtenir sa grâce.

On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses

écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la

fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée

par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_.

«Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre

coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous

avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance

pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la

perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant

des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie:

«Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant

rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière?

N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu?

Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous

savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un

camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi,

place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons

de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une

victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt

des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition

et du carnage[332]».

[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.]

J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire,

ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite;

plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il

importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas

dérober à Sancho l'estime qui lui est due.

PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept

ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à

John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une

sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette

famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux

pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage.

Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle

apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley

publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles

ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour

ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le

prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par

une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur,

et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la

connoissoient.

Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un

homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de

son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas

étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du

docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La

réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune.

La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression

triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et

son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches,

auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea

tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle

avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333].

[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France à Boston, du 8

octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.]

Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même

à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la _Dunciade_ sont des

divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit

chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une

assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui

s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de

Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire

quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens.

[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.]

C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggéré de débuter, comme

lui, par une pièce à Mécène[335] dont les poètes payèrent la protection

par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste,

par l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.

[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by

_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8°, London 1773; et in-12,

Walpole 1802.]

Cette pièce n'est pas sans mérite, mais hâtons-nous d'arriver à des

sujets plus dignes de la poésie.

Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous

respirent une mélancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de

personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les

oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; l'ode à Neptune; les

vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On

se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses

compatriotes.

J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler

qu'en jugeant les productions d'une Négresse esclave, âgée de dix-neuf

ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction

n'est peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon original.

_Sur la mort d'un enfant_[336].

[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_.

No more the flo'wry scenes of pleasure rise,

Nor charming prospects greet the mental eyes,

No more with joy we view that lovely face

Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.

The tear of forrow flows from ev'ry eye,

Groans answer groans, and sighs to sighs reply;

What sudden pangs shot thro' each aching heart,

When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart?

Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_,

Hurried the infant to his mortal hour.

Could'st thou unpitying close those radiant eyes?

Or fail'd his artless beauties to surprize?

Could not his innocence thy stroke controul,

Thy purpose shake, and soften all thy soul?

The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread,

No more shall smile, no more shall raise its head;

But like a branch that from the tree is torn,

Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.

«Where flies my James» 'tis thus I seem to hear

The parent ask, «Some angel tell me where

He whings his passage thro' the yielding air»?

Methinks a cherub bending from the skies

Observes the question and serene replies,

«In heav'n's high palaces your babe appears:

Prepare to meet him, and dismiss your tears».

Shall not th' intelligence your grief restrain,

And turn the mournful to the chearful strain?

Cease your complaints, suspend each rising sigh,

Cease to accuse the Ruler of the sky.

Parents, no more indulge the falling tear:

Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair,

There see your infant like a seraph glow:

What charms celestial in his numbers flow

Melodious, while the soul-enchanting strain

Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?

Enough--forever cease your murm'ring breath;

Not as a foe, but friend, converse with _Death_,

Since to the port of happiness unknown

He brought that treasure which you call your own.

The gift of heav'n intrusted to your hand

Chearful resign at the divine command;

Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.]

Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens;

l'espérance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions

enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les

Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs: de tous les yeux

s'échappent des larmes; les gémissemens sont l'écho des gémissemens, les

sanglots répondent aux sanglots.

Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait

fatal, a percé tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; ton

pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi! sans être

émue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa tendre innocence

n'ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre

couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la

gentillesse de ses mouvemens.

«Où s'est enfui mon bien-aimé James, (s'écrie le père)? Quand son ame

voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son

passage».

Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, s'incline un chérubin à la

face sereine, qui lui répond: «Ton fils habite la région céleste, essuie

tes pleurs, et prépare-toi à le suivre». Que cet espoir amortisse tes

douleurs, et change tes complaintes en cris d'allégresse. Sur l'aile de

la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la

voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts

inspirés par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur des Mondes;

interdis à ton ame des murmures désormais coupables; converse avec

la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la

félicité; résigne-toi avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend un trésor

que tu croyois ta propriété, et dont tu n'étois que le dépositaire. A

ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle?

_Hymne du matin_[337].

[Note 337:_An hymn to the morning_.

Attend my lays, ye ever honour'd nine,

Assist my labours, and my strains refine;

In smoothest numbers pour the notes along,

For bright _Aurora_ now demands my song.

_Aurora_, hail, and all the thousand dies,

Which deck thy progress through the vaulted skies:

The morn awakes, and wide extends her rays,

On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;

Harmonious lays the feather'd race resume,

Dart the bright eye, and shake the painted plume.

Ye shady groves, your verdant gloom display

To shield your poet from the burning day;

_Calliope,_ awake the sacred lyre,

While thy fair sisters fan the pleasing fire;

The bow'rs, the gales, the variegated skies

In all their pleasures in my bosom rise.

See in the east th' illustrious king of day!

His rising radiance drives the shades away;

But Oh! I feel his fervid beams too strong,

And scarce begun, concludes th' abortive song.]

Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes

révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je

célèbre l'Aurore.

Salut brillante avant-courrière du jour; une décoration majestueuse et

nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée; la

lumière s'éveille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre

sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perçans, agite

ses ailes émaillées, et recommence ses harmonieux concerts.

Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au _poëte_ vos ombrages

solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais

résonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du

génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des

cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance

avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s'enfuient;

mais déjà ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma voix, et mes chants

avortés se terminent forcément au début.

_Au comte de Dartmouth[338].

[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his

majesty's principal secretary or state for north America, etc._

Hail, happy day, when, smiling like the morn,

Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn:

Long lost to realms beneath the northern skies

She shines supreme, while hated faction dies.

Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd

Sick at the view, she languish'd and expir'd.

Thus from the splendors of the morning light

The owl in sadness seeks the caves of night.

No more, _America,_ in mournful strain

Of wrongs, and grievance unredress'd complain,

No longer shalt thou dread the iron chain,

Which wanton _Tyranny_ with lawless hand

Had made and with it meant t' enslave the land.

Should you, my lord, while you peruse my song,

Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung,

Whence flow the wishes for the common good,

By feeling hearts alone best understood,

I, young in life, by seeming cruel fate

Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat:

What pangs excruciating must molest,

What sorrows labor in my patents' breast?

Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,

That from a father seiz'd his babe belov'd:

Such, such my case. And can I then but pray

Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.]

SALUT heureux jour, où, brillante comme l'aurore, la liberté sourit à

la nouvelle Angleterre... Long-temps exilée des régions boréales, elle

revient embellir nos climats. A l'aspect de la déesse si long-temps

désirée, l'esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par

la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour

y retrouver la nuit.

Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces

outrages, l'objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les

chaînes forgées par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit

d'asservir cette contrée.

En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'où me vient

cet amour de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette passion du

bien général, apanage exclusif des ames sensibles?

Hélas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux

fortunés qui m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses

auront torturé les auteurs de mes jours! Il étoit inaccessible à la

pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant

chéri. Victime d'une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel

de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc.

De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature · 第 20 / 27 题