CHAPITRE VIII.

_Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs_ talens _et

leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham,

Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho,

Phillis-Wheatley._

ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion

de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut

cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général

et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de

Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la

Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils

mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784,

lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui,

sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença

l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près

l'embouchure du Dnieper.

AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam,

en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283]

qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses

études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la

première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il

soutint une thèse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284].

[Note 283: C'est le même prince qui publia les raisons d'après

lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court

mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: _Fifty reasons or motives

why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all

the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.]

[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de

la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication,

et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.]

Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec,

l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand.

Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le

recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en

1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils

rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs,

de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les

lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est

retombé dans la barbarie.

Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître

fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de

philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les

systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils

ont de meilleur[285].

[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque

selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._]

Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et

publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de

l'ame, et présentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui écrit

le président, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi

l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur,

les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le

président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo,

parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit

exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de

phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie;

une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.

[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis

APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana

absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam

præside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer

philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ._ A

la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de

félicitation du recteur, etc.]

Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un

attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la

même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à

établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens[287]. La

cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État[288];

mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé

dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit

habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim,

sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et

médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de

l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre.

[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun

quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam

consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil.

Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V.

Cultor, _in_-4º, 1734, _Wittenbergoe_.]

[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p.

453 et suiv.]

Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire;

son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à

Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat,

dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[289].

[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch

genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782,

t. IX, p. 19 et suiv.]

J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres

ouvrages, et à quelle époque il est mort.

Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si

l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli

Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le

pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas

matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux

crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans

les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de

_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette

population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de

Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez

foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de

la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur

couleur pat l'emploi de différentes drogues[290].

[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de

_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et

suiv. _V._ aussi l'Encyclopédie méthodique, article _Philippines_.]

Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue

spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur

et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay,

dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou

seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri

nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces

îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre

vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a

été publié à Vienne, en 1803[292].

[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143]

[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_,

in-8°, Vienne 1803.]

En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le

gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de

cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière,

un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous

en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée

et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été

gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est

ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette

carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la

peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le

travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette

carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de

mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois

cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué

très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.

[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas

Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano

de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.]

LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au

génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23

août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est

désigné comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'année 1791,

publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit

régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois

des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et

mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans

et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet

est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un

soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt

ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à

l'estime des savans.

Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les

observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et

les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an

5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache.

Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par

l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on

connoisse de ces îles.

Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris,

Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot,

l'une des plus hautes montagnes de l'île[294].

[Note 294: Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué,

_Aubert du Petit-Thouars_, qui a résidé dix ans dans cette colonie.]

L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera

sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit

dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la

baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun

dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette

baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les

ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si,

au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des

esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce

avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses,

sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la

botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il

n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des

connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les

préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus,

si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana,

il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment

stimuler la curiosité et féconder le génie.

Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que

Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques

Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en

est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient

indignes?

Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à

un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre

d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce

dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui

n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église

anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol.

En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus

distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la

médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois

pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies,

mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La

société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en

1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[295]. On

trouve dans la _Médecine domestique_ de Buchan[296], et la _Médecine du

voyageur_, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent

à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain,

c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la

Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension,

viagère de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse,

vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus

habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette

occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs

Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à

cette liste.

[Note 295: P. 184.]

[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III,

p. 518.]

[Note 297: _V_. Médecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8°,

Paris 1801, t. III, p. 272.]

Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie,

en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa

prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les

traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le

suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme

âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute

et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir

longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui

dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les

bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur

Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[298], et ils

sont consignés dans le cinquième tome de l'_American Museum_[299],

imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans.

Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son

habileté[300]. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient

des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient

obligés de recourir aux règles de l'arithmétique[301].

[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the

revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol.

in-4°, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction française de cet

ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à _Fuller_ a

oublié le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.]

[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.]

[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.]

[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.]

BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans

autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans

autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer,

s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et

1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels

sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des

mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers,

et d'autres calculs[302]. Bannaker a été affranchi.

[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the

motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes,

the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc.,

in-8°, Philadelphia.

_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack

for 1795, in-8°.]

Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des

États-Unis[303], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit

dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a

gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs;

il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur

condition dégradée en Afrique et en Amérique.

[Note 303: Ce fait nous est révélé par _Fessenden_, dans son libelle

en 2 vol., intitulé: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the

garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8°, 3° edit.,

New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à _Jefferson_

d'un acte digne de tout éloge.]

Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en

astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[304]. Il ne le nomme

pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si

c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres.

[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.]

OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des

Nègres_.

«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir

ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en

Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les

barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de

féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer;

et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle

de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes,

n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et

d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir

ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie;

la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre

inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages

à la nature humaine et à la majesté divine.»

«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que

tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine

contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir

les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut

exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à

lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les

néglige ou les frappe».

Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans,

de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays

toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des

impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur

superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après

leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale,

Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans

instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il

espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel[305], et que le ciel les

Exaucera.

[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.]

Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force

des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence

et la raison, contre l'avarice et le crime?

CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque,

raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine

d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en

agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils

tentoient de s'échapper.

«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus

que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les

hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté

à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit,

en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles.

Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les _lieux et les dangers des

sépultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de

d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut

particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à

une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété,

son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens.

Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que

l'iniquité des Blancs déprave et calomnie.

Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de

dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères,

les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se

précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes,

s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout

ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des

monstres, mais non des colons[306].

[Note 306: _V._ ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des

Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.]

A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour

avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu

casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre

[307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours

de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent

de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de

jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente

promet moins de profit.

[Note 307: _Ibid._, p. 184.]

En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les

côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux

de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux

à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la

compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné

ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme

des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer

aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.»

Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui

les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les

cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare

assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa

propriété; les juges rejetèrent sa demande[308].

[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.]

La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce

humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva

pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la

Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans

l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle

de Cugoano, qui publia en anglais ses _Réflexions sur la traite et

l'esclavage des Nègres_, dont nous avons une traduction française.

Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la

douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours

de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un

talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de

grands progrès.

Après quelques observations sur les causes qui différencient les

complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique

du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel

d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la

couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes

dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la

liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon,

utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les

voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit

imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.

«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils

l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à

l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font

pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications

odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des

cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir

la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui

se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie

au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent

pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont

leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent

l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des

punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale

à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la

religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le

courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de

quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux

tiers de ce commerce.

En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y

eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les

mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage

ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens,

est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui

n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans

leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le

Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître

l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A

l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit

rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux

n'étoit qu'un vasselage temporaire.

[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.]

De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les

faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses

argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme

nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je

voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de

voler les hommes eût été connu des païens[310]»; il devoit dire: pour

l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la

plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité

dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des

juges n'inculpent la justice.

[Note 310: La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour

l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et

ses dérivés.]

«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller

sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la

vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident

que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent

la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux».

Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur

lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais,

et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les

réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste;

d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de

successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de

cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa

réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un

peu le courtisan, et pas assez l'évêque.

Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des

chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il

croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale

consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop

bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est

pour eux une flétrissure de plus.

CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept

ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand

négrier, qui en fit présent à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune

Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en

Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d'abord à la

peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses

premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui,

semblable à Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna

au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l'hébreu, du

chaldéen. De La Haye il passa à l'Université de Leyde, trouva partout

des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d'habiles

professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter

la foi à ses compatriotes. Après avoir fait, ses cours pendant quatre

ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire

calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de

l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile à Harlem, débitoit, comme

bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les moeurs

idolâtres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre

que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons

ouvrages contre l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que

Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé

par Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint

pas sa réputation; qu'à son retour en Europe, des bruits fâcheux se

répandirent sur l'immoralité de sa conduite: on assure même, dit-il,

qu'il n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. Si le premier

article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se

seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les infractions à la morale

évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés? De Vos lui-même

en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et

Blumenbach m'a écrit et répété que ses recherches ce lui avaient procuré

aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait

dans ses recueils sur les variétés de figures humaines.

[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.]

Le premier ouvrage de noire Africain est une élégie en vers latins, sur

la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en

citer le commencement, en y joignant une traduction libre.

De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature · 第 18 / 27 题