_Littérature des Nègres._
Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe
de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à
Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers
qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de
Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer,
par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les
Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même
observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où
Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre
d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme
moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie,
dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront
mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de
Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné
judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probité rigide, qui est mort
pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul
français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés
séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais
ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prévention héréditaire qui
n'est point encore totalement effacée, et qui, à partir des principes de
la droite raison, n'est flétrissante que pour les Blancs, flétrissante
surtout pour les loges de francs-maçons de cette ville; elles
fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visité la loge
africaine. Une seule fois, elle a été placée sur la même ligne,
lorsqu'au service funèbre pour Washington, elle fit partie du cortège.
[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.]
Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Nègres les facultés
intellectuelles, aussi susceptibles de développement que chez les
Blancs, j'avois oublié de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247];
il prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard les Noirs ont la
supériorité[248]; et l'ancien consul américain Skipwith est du même avis.
[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with
answers, etc, by _Ramsay_, in-8°, London 1778.]
[Note 246: Sermon, in-4°, 1789.]
[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica,
in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.]
[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8°, London 1789.]
Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures et de Nègres que de Blancs,
et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont
bien changé; le savant secrétaire de l'académie de Portugal, Correa
de Serra, cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs
et professeurs qui, à Lisbonne, à Riojaneiro, et dans les autres
possessions portugaises, se sont signalés par leurs talens. En 1717, le
Nègre don Juan Latino enseignoit à Séville la langue latine; il vécut
cent dix-sept ans[250]. La brutalité de ces Africains dont parle
Clenard, n'étoit que le résultat de l'oppression et de la misère:
lui-même reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, dit-il, la
littérature à mes esclaves nègres; j'en ferai un jour des affranchis, et
j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils
écrivent déjà fort bien, et commencent à entendre le latin; le plus
habile me fait la lecture à table[251]».
[Note 249: _V._ Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, p. 39.]
[Note 250: Fait communiqué par _de Lasteyrie_.]
[Note 251: _Ibid._, p. 88.]
Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé long-temps, le premier en
Abyssinie, les autres en Guinée, trouvent aux Nègres un esprit vif et
pénétrant, un jugement sain, du goût, de la délicatesse[252]. Divers
écrivains ont recueilli des reparties brillantes, des réponses
vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapportée
par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son maître réveilloit, en
disant: _N'entends-tu pas maître qui appelle?_ le pauvre Nègre ouvre les
yeux et les referme aussitôt, en disant: _Sommeil n'a pas de maître_.
[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique
française, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_,
in-4°, Paris 1728, p. 680.]
Quant à leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans
le Levant. Tel étoit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit
gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques
ont été célébrés par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le père m'a dit
avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Nègres à la tête de
grandes maisons de commerce, recevant des envois, expédiant des bâtimens
sur toutes les côtes de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, et amené
en France un jeune Nègre de l'intérieur de l'Afrique, enlevé à un âge où
déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions géographiques sur le
pays qui l'avoit vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, et
se proposoit, après son éducation finie, de le renvoyer dans son pays
natal, comme voyageur, pour explorer des contrées peu connues; mais
Michaud étant allé mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, qui
l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait
droit aux réclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanité.
Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres arrivent aux postes les plus
éminens; les écrivains s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou chef des
eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse
profonde et d'une expérience consommée[253].
[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des
Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.]
Adanson, étonné de voir les Nègres du Sénégal lui nommer un grand nombre
d'étoiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de
bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254].
[Note 254: _V_. Voyage au Sénégal, p. 149.]
Sur divers points de la côte il y a des Nègres sachant deux ou trois
langues, et faisant les fonctions d'interprètes[255]. En général ils ont
la conception rapide, et jouissent d'une mémoire surprenante. Villaut,
Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu
un Nègre qui savoit le Coran par cour; on raconte la même chose de
Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan de Bunda, sur la Gambie. Salomon,
pris en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu dans le Maryland. Une
suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_,
le conduisirent en Angleterre, où son air de dignité, la douceur de son
caractère, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier
Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Après
avoir été accueilli avec distinction à la cour de Saint-James, la
compagnie d'Afrique, qui s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en
1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans
tu es le premier que j'aye vu revenir des îles américaines. Salomon
écrivit à ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent
traduites et lues avec intérêt. Son père étant mort, il lui succéda, et
se fit aimer dans ses États[257].
[Note 255: V. Clarckson, p. 125.]
[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.]
[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8°, Paris
1789, c. XV.]
Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses études,
avoit embrassé avec un succès éclatant divers genres de sciences, et
appris l'hébreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui
donnoit de grandes espérances, mourut peu de temps après son retour en
Afrique.
Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu des Nègres, leur attribue l'art
mimique à tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos
Roscius modernes.
Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. Poivre fut souvent
étonné par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir
insérer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs,
qu'on peut lire avec plaisir, même après celui de Logan[258].
[Note 258: _V_. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, par
_Rochon_, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.]
Stedman, qui les croit capables de grands progrès, et qui leur accorde
spécialement le génie poétique et musical, énumère leurs instrumens à
corde et à bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit
pas dans sa liste leur fameux balafou[260], formé d'une vingtaine de
tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui résonne comme un petit
orgue.
[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.]
[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent à
une épinette.]
Grainger décrit une sorte de guitare inventée par les Nègres, sur
laquelle ils jouent des airs qui respirent une mélancolie douce et
sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs affligés. La passion
des Nègres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est
l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies résultantes de
leur état de détresse et de malheur[262].
[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_,
in-4°, 1764.]
[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.]
Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres manquent les deux organes de
la musique et des mathématiques. Quand sur le premier article, je lui
objectois qu'un des caractères les plus saillans des Nègres est leur
goût invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit
leur incapacité de perfectionner ce bel art. Mais l'énergie de ce
penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est
d'expérience que les hommes réussissent dans les études vers lesquelles
une propension décidée, une volonté forte les entraînent. Qui peut
présager à quel point les Nègres excelleront dans cette partie, quand
les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-être
auront-ils des Gluck et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné de
transporter, dans une pièce de circonstance, le _Camp de Grand-Pré,_ un
air des Nègres de Saint-Domingue.
La France eut jadis ses Trouvères et ses Troubadours, comme l'Allemagne
ses _Min-Singer,_ et l'Écosse ses _Minstrells._ Les Nègres ont les
leurs, nommés _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait
dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes,
les _Griotes,_ font à peu près le métier des _Almées_ en Égypte, des
_Bayadères_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformité de plus avec
les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouvères,_ ces
_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe,
Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout
pays le génie est l'étincelle recélée dans le sein du caillou; dès
qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de jaillir.
[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.]
Au seizième siècle, Louise Labbé, de Lyon, surnommée _la belle
Cordière,_ par allusion à l'état de son mari.
Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé maître Adam, menuisier à
Nevers.
Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de
cheminées dans le même pays, avoient présenté le phénomène du talent
poétique uni à des professions qui repoussent communément l'idée d'un
esprit cultivé; le goût le plus sévère les maintient au Parnasse,
quoiqu'il ne leur assigne pas les premières places. Le voyageur Pratt
proclame Hubert Pott le père de la poésie élégiaque en Hollande[264]; et
dans l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe
placée au frontispice représente Apollon couronnant de lauriers le poëte
ramoneur[265].
[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.]
[Note 265: _Beronicius_ a fait des poésies latines; son poëme en deux
livres, intitulé: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des
grands, a été traduit en vers hollandais, et le tout a été réimprimé
in-8°, à Middelbourg, en 1766.]
De nos jours, un domestique de Glats, en Silésie, s'est fait remarquer
par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publié des poésies
imprimées plusieurs fois, et dont une partie a été traduite dans notre
langue[267]. Greensted, servante à Maidstone, et une simple laitière de
Bristol, Anne Yearsley, se sont placées au rang des poëtes. Les malheurs
des Nègres ont été l'objet des chants de cette dernière, dont les
oeuvres ont eu quatre éditions. De même on a vu quelques-uns de ces
Africains, que l'iniquité voue au mépris, franchir tous les obstacles
que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs
sont entrés comme écrivains dans la carrière littéraire.
[Note 266: _V._ La Prusse littéraire, par _Denina,_ article Peyneman.]
[Note 267: _V._ Contes et Chansons champêtres, par _Robert
Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8º, Paris 1802.]
Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des
Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient
une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize
bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce
d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je
pourrois nommer Castaing, qui a montré du talent poétique, ses pièces
ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Précis des
Gémissemens des Sang-mêlés_[269], Milscent, qui dans un de ses écrits
a pris le nom de Michel Mina, tous Mulâtres des Antilles; et Julien
Raymond, également Mulâtre, associé de la classe des sciences morales et
politiques de l'Institut, pour la section de législation. Sans avoir la
prétention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer
l'énergie avec laquelle il a défendu les hommes de couleur et Nègres
libres. Il a publié une foule d'opuscules, dont la collection importante
pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures
débitées par des colons[270].
[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3
vol. in-8°, Venezia 1787.]
[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-mêlé, in-8°, chez _Baudoin_.]
[Note 270: _V_. surtout, la véritable origine des troubles de
Saint-Domingue, par _Raymond_.]
J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, née dans une contrée charmante
de l'Afrique; elle y fut volée à douze ans, et vendue en Amérique.
Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes
travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; âgée de soixante-dix ans, je
n'ai pas encore joui des bienfaits de la création. Avec ma fille, je
traîne le reste de mes jours dans l'esclavage et la misère; pour elle et
pour moi, je demande enfin la liberté. Telle est la substance du mémoire
qu'elle adressa, en 1782, à la législature de Massachusetts. Les auteurs
de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pièce écrite sans art,
mais dictée par l'éloquence de la douleur, et par là même plus propre à
émouvoir les coeurs.
[Note 271: _V_. t. I, p. 538.]
J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de
diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants
populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.
Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et
ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes
africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello,
Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à
portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas
écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs
connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera
seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie
impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman[272], croit que ce
fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un
de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur
de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en
Palestine. L'éditeur présume que Ésope, _Aisopos_, qui n'est guère
qu'une altération du mot _Aithiops_, Éthiopien, pourroit être le même
que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on
lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des
Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème.
[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.]
[Note 273: _V._ La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.]
En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les
Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout
cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième
siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de
Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie.
Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274];
ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui
lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire
d'Éthiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a inséré
le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment
la figure d'un Nègre[275]. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur
lequel on va lire une notice.
[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176
et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8°,
la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol.,
Francofurti ad Moenum 1681.]
[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol.,
Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.]
Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective
ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages.
Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit
reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins
d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart,
dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle
très-célèbre (_clarissimus_), et se félicite d'avoir de lui quelques
bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a
vécu. L'épithète _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit
insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs
en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'évanouissent en voyant la
figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les
deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277];
le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'_Academia
Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278].
[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.]
[Note 277: _Ibid._ p. 180.]
[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui,
dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée
comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en
1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.]
Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom,
dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine,
et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les
plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans
parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le
naturaliste: _Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque
qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante
fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits
portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les
premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en
Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des
peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un
nommé Higiemond[280].
[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, §34.]
[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.]
Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce
qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que
l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui
repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura
donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas,
et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une
coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible
que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs
anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il
pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.
Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété
d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade,
qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers
anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des
États-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la
peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline
l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre,
ni dans la toreutique[282].
[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis
Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.]
[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie
des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.]