_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques
organisées par les Nègres._
Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne,
Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park,
Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs,
qui, presque tous, ont vécu en Afrique, rendent témoignage à leurs
talens industriels; et Moreau Saint-Méry les croit capables de réussir
dans les arts mécaniques et libéraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on
vient de citer, ouvrez l'Histoire générale des Voyages par Prévôt,
l'Histoire universelle par des Anglais, les dépositions faites à la
barre du parlement; tous parlent delà dextérité avec laquelle les Nègres
tannent et teignent les cuirs, préparent l'indigo et le savon, font des
cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent
pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires
d'une bonne qualité, de très-beaux ouvrages en or, en argent, en acier;
ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus
frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres parviennent à
construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul
morceau d'ivoire de très-belles cannes qui ont près de deux mètres de
longueur[212].
[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p.
125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire
de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40,
etc.]
[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p.
90.]
[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. Hist.
univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.]
[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.]
[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de
Pomme Gouje)_, in-8°, Paris 1789.]
Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres et des horloger habiles,
parle avec admiration d'une serrure en bois, exécutée par un Nègre [213].
[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.]
Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens,
par Fabbroni, je trouve ce passage: «Comment concevoir la manière dont
les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que
quelques Nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore[214].»
[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire an 7, p.
335.]
Golberry, qui s'étend plus que les autres voyageurs sur l'industrie
africaine, reconnoît que les étoffes fabriquées par eux, sont d'une
finesse et d'une beauté rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et
les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un goût exquis; avec
les mêmes outils ils exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
et les ouvrages en or les plus élégans; ils amincissent les cuirs au
point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils
emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux
délicats[215].
[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et
t. II, p. 380, etc.]
Les mêmes observations s'appliquent aux Nègres de Malacca et d'autres
parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs à Manille.
Sandoval, qui les a fréquentés, assure que tous sont doués d'une grande
aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les
ouvrages à l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent
asiatique, a trouvé que les Nègres à cheveux longs sont très-instruits,
parce qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent
les mousselines recherchées que ce pays envoie en Europe. La France,
disoit un autre voyageur, est pleine des étoffes faites par les esclaves
noirs[217].
[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.]
[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du
Quesne_, t. II, p. 214.]
En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman,
on voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, plus moraux, plus
avancés dans la civilisation que ceux des côtes, les surpassent encore à
travailler la laine, le cuir, le bois et les métaux, à tisser, teindre
et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils
ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de
Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de
l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que
les Européens; leurs limes sont supérieures à celles de France et
d'Angleterre[218].
[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of
_Frederic Horneman Travels_, in-4°, London 1802, p. 33 et suiv.]
Ces détails font déjà pressentir ce qu'on doit penser quand, pour
ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une
nation civilisée. Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas
insoluble, c'est la manière de concilier le développement de toutes les
facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
cette corruption que les arts d'agrémens traînent, je ne dis pas
inévitablement, mais constamment à leur suite.
Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception que présente l'idée de
sociabilité, c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les hommes en rapport
de services mutuels; l'idée d'un état policé qui a une forme constituée
de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes,
des propriétés, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages
ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et
commerciaux; qui pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité
de civilisés? Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain qui, dans les
montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont
bâti des villes où ils cultivent les sciences et les arts? Une relation
insérée dans la collection de Prevôt, les dépeint comme plus avancés que
beaucoup de nations européennes[219].
[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.]
Bosman, qui trouva le pays d'Agonna très-bien gouverné par une femme
[220], s'enthousiasme à l'aspect de celui de Juida, du nombre des
villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un siècle après, son
récit a été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte
l'intrépidité et l'habilité des Judaïques[221]. Les détails de la vie
présentent chez eux une complication d'étiquettes et de civilités plus
étendues qu'à la Chine; la supériorité de rang y a bien, comme partout,
ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes d'égale condition qui
se rencontrent, s'agenouillent et se bénissent[222]. Sans approuver ce
cérémonial minutieux, il faut cependant y reconnoître les traits d'une
nation qui a franchi la barbarie.
[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.]
[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8°, Paris
1789.]
[Note 222: _Bosman_, lettre 18.]
Deniau, consul français, qui a résidé treize ans à Juida, m'assuroit
que le gouvernement de cette contrée peut rivaliser, en astuces
diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionné cet art funeste.
Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha,
reine d'Angola, morte en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un esprit
éminent, et une intrépidité féroce assurent une place dans l'histoire.
Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa
vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la
vie aux malheureux qu'elle avoit fait périr.
En partant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un
peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
ne prétendons pas mettre les Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des
découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inférer
de là que les Nègres sont incapables d'entrer en partage du dépôt des
connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possède pas, on étoit
inhabile à posséder, les descendans des anciens Germains, Helvétiens,
Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps où ils
n'avoient pas même l'équipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons
runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues
et défigurées par le cours des siècles, comme en ont toutes les
peuplades nègres; et, néanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont
ils faisoient partie, une existence et des confédérations politiques,
un gouvernement régulier, des assemblées nationales, et surtout leur
liberté.
Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaïque, que l'état de la
législation dans chaque pays, peut indiquer (seulement à quelques
égards) le degré de civilisation; car, en appliquant cette mesure à
l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrogée,
qui autorise un mari à vendre sa femme, est un symptôme de civilisation
perfectionnée? La même question peut être faite sur les lois
néroniennes, qui réduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes.
Malgré les tâches qui déparent la constitution britannique, on ne peut
lui ôter l'avantage d'être une de celles qui savent le mieux allier la
sécurité de l'État avec la liberté individuelle; sous des formes moins
compliquées, la même chose existe chez plusieurs de ces nations noires,
à qui Long refuse la faculté de combiner des idées[223]. Sur la plupart
des côtes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler
microscopiques, où le chef n'a que l'autorité d'un père de famille[224].
Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits États, le gouvernement est
monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempéré par les chefs des
tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225].
[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.]
[Note 224: _Beaver_, p. 328.]
[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.]
Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont
organisés en république; quoique séparés par des sables arides du roi
de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
brouilla avec le gouvernement du Sénégal, dont il ne recevoit plus de
_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, récemment établis à Gorée,
il leur proposa de l'aider à réduire ce peuple. Pour les stimuler, il
alléguoit que les Daccas n'étoient pas comme les autres Nègres soumis
à un chef, mais libres comme l'étoient les Français. Ce trait de
diplomatie africaine m'a été communiqué par Broussonnet.
Voilà donc des peuples qui ont saisi les idées compliquées de
constitution, de gouvernement, de traités et d'alliances; s'ils n'ont
pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit
naître.
Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est
élective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est
mort, on confie à trois anciens ou notables, le droit de choisir son
successeur parmi les enfans du décédé, sans égard à la primogéniture.
L'élu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du défunt,
dont on prononce l'éloge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mérité,
et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le
bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez
les peuples voisins[226].
[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.]
Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un
fort portugais, qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, ordonne les
préparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige
de l'opulence. L'envoyé arrive; il est introduit dans un salon
magnifiquement décoré; le commandant est assis sous un dais, on n'offre
pas même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait un signe, à l'instant
deux esclaves de sa suite se placent à genoux, et les mains à terre sur
le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant,
est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, répond le Nègre, a
cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme
moi.... et il part[227].
[Note 227: Anecdote racontée par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur
des _Anecdotes africaines_ rapporte la même chose Zingha; il ajoute que
quand elle se leva, l'esclave étant restée dans la même posture, on le
lui fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais
deux fois sur le même siège; il reste à la maison dans laquelle elle l'a
occupé.]
Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces États
nègres, où l'on ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; où
quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors les autres potentats du
monde peuvent dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de
Kakongo qui, réunissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale
une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il prononce, sans quoi
elle seroit illégale, et termine quelquefois cinquante procès dans
une séance[228]. Mais ils furent aussi barbares les ancêtres des Blancs
civilisés; comparez la Russie du quinzième siècle, et celle du
dix-neuvième.
[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.]
On vient d'établie que dans les régions africaines, il est des États où
l'art social a fait des progrès. De nouvelles preuves vont élever cette
vérité jusqu'à l'évidence.
Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamètres de
longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses.
Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y répandant
ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion
et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des
Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des écoles[229]. les Nègres, au
rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats
pour défendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la
domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est très-doux. Ce
voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, à Ségo, ville
de trente mille ames, quoiqu'inférieure en tout à Jenne, à Tombuctoo et
à Houssa.
[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance
of the report, p. 136.]
[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.]
Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent être joints
les Boushouanas, visité par Barrow, qui vante l'excellence de leur
caractère, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent.
Ils ont aussi franchi les bornes qui séparent le sauvage de l'homme
civilisé, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires
chrétiens pourroient exercer utilement leur zèle dans ce pays. Likakou,
leur capitale, ville de dix à quinze mille ames, est située à cent
vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef
a droit de désigner son successeur; mais en tout il agit d'après les
voeux du peuple, que lui transmet son conseil composé de vieillards; car
chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorité sont encore comme chez
les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant
que des contre-temps, dont Barrow donne le détail, l'ayent empêché
d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancés dans
la civilisation, qui n'ont aucune idée de l'esclavage, et chez lesquels
on trouve de grandes villes, où divers arts sont florissans [232].
J'oubliois de dire, d'après Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un
seul mendiant, excepté les aveugles, qui vont réciter des passages du
Coran, ou chanter des couplets[233].
[Note 231: _V_. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.]
[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.]
[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.]
Des colons reprochent aux Nègres marrons, si improprement appelés
rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue à la Jamaïque,
de n'avoir pas organisé un État qui, en restreignant la liberté
individuelle, assureroit la liberté sociale. Tout ce qu'on vient de lire
est une réponse anticipée à cette objection. Se pourroit il que les arts
de la paix fussent cultivés par une troupe fugitive, toujours cachée
dans les forêts et les marais, toujours occupée à se nourrir et à se
défendre contre ses oppresseurs, qui sont les véritables révoltés?...
oui, révoltés contre tous les sentimens de la justice et de la nature.
On objectera peut-être encore que les Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à
présent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils
se déchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre
révolution, sacrée dans ses principes, calomniée par ceux dont les
efforts sont parvenus à la dénaturer dans sa marche et ses résultats,
n'a t-on pas vu tous les genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant
l'expression d'un député, mis la nation en coupe réglée, et allumé un
volcan qui a dévoré plusieurs générations? La main de l'étranger a
souvent agité parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui
n'est pas problématique. En 1807, un écrivain anglais maudissoit encore
la perversité rafinée, par laquelle les gouvernemens européens ont,
dit-il, vicié et _infernalisé_ l'esprit de cette révolution française,
dont le but étoit louable, mais qu'ils ont envisagée comme Satan
envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains étrangères
n'en ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille Nègres et Mulâtres
se joignirent autrefois aux Caraïbes, concentrés dans les îles de
Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes noirs, sont robustes et
fiers de leur indépendance[235]; toutes les données acquises sur leur
compte par des hommes qui les ont fréquentés, portent à croire que leur
état social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec
raison la rapacité de l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix les
fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivés sans trouble. Depuis un
siècle, ils luttent sans relâche contre les élémens et les tyrans.
[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.]
[Note 235: _V._ De l'influence de la découverte de l'Amérique sur le
bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8°, Paris 1788, p. 74 et
suiv.]
La province de Fernanbouc, dans l'Amérique méridionale, a vu un corps
politique formé par des Nègres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles,
révoltés_, dans un Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et
Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est inséré dans
sa Traduction de Barrow[236].
[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum
historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America
portugueza, l. VIII. Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.]
Entre les années 1620 et 1630, des Nègres fugitifs, unis à quelques
Brasiliens, avoient formé deux États libres, le grand et le petit
Palmarès, ainsi nommés de la quantité de palmiers qu'ils avoient
plantés. Le grand Palmarès fut presqu'entièrement détruit par les
Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paroît avoir ignoré, dit
Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration
en 1650, pour leur commencement réel.
A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de
Fernanbouc, accoutumés aux souffrances et aux combats, résolurent de
former un établissement qui assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux,
en devinrent les fondateurs, et bientôt leur troupe se grossit par une
multitude d'autres Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de femmes, ils
exécutèrent, sur une vaste étendue de pays, un enlèvement pareil à celui
des Sabines. Devenus formidables à tout le voisinage, les Palmaresiens
adoptèrent une forme de culte qui étoit, si on peut le dire, une
parodie du christianisme; ils créèrent une constitution, des loix, des
tribunaux, choisirent un chef nommé _Zombi_, c'est-à-dire, _puissant_,
dont la dignité étoit à vie, mais élective; ils fortifièrent leurs
villages placés sur des éminences, et spécialement leur capitale, dont
la population étoit de vingt mille ames; ils élevoient des animaux
domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus décrit leurs jardins,
leur culture de cannes à sucre, de patates, de manioc, de millet, dont
la récolte étoit signalée par des fêtes et des chants joyeux. Près de
cinquante ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; mais en
1696, les Portugais combinèrent une expédition pour surprendre les
Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef à leur tête, firent des
prodiges de valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, les uns
se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la perte de leur liberté;
les autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent vendus et dispersés:
ainsi s'éteignit une république qui pouvoit révolutionner le nouveau
Monde, et qui étoit digne d'un meilleur sort.
A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité détruisit la colonie de
Palmarès. A la fin du dix-huitième, la justice et la bienveillance ont
créé celle de Sierra-Leone, dont on va parler.
Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en principe, que le travail d'un
homme libre coûte moins cher, et produit plus que celui d'un esclave.
Smith et Dupont de Nemours, développèrent cette idée par des calculs
détaillés, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_
l'autre, dans le sixième volume des _Ephémérides du citoyen_, publié en
1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de
porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les côtes
des établissemens de Nègres libres, pour y cultiver les denrées
coloniales.
Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite par Demanet, Golberry,
Postleth-Wright qui, dans les deux éditions de son Dictionnaire de
commerce, s'est montré successivement l'antagoniste et l'apologiste des
Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la
traite, en demande pardon à Dieu et au genre humain; Pelletan, qui
regarde cette colonisation comme le moyen assuré de changer la face de
ces contrées désolées; Wadstrom qui a publié le résultat de son voyage
en Afrique avec Sparrman.
Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de l'exécuter à Aquapin, sur les
rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des
moeurs de ses colons nègres. Il a eu des successeurs dans la direction
de cet établissement, dont j'ignore la situation actuelle.
En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre à Bulam. Cette
tentative échoua comme celle de Cayenne avoit échoué en 1763, et par les
mêmes causes, plan vicieux, mauvaise exécution, imprévoyance. Beaver,
qui a publié en très-grand détail la relation de l'établissement
commencé à Bulam, prouve la possibilité de la réussite, il en
indique les moyens[237]. Par là même, son livre seroit une réponse à
Barré-Saint-Venant, qui révoque en doute cette possibilité, si déjà
celui-ci n'étoit réfuté par l'existence de la colonie formée à
Sierra-Leone.
[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.]
Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas désigné le lieu qu'ils
croyoient propre à réaliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
entre les huitième et neuvième degrés de latitude nord, Sierra-Leone,
dont le sol est fertile et le climat tempéré. L'on obtint de deux petits
rois voisins un territoire assez considérable. Grandville-Sharp se
concerta avec le comité de Londres pour le soulagement des _pauvres
Noirs_, alors présidé par le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux
coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui après un séjour de quatre ans en
Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives à son plan
de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa conduite
fut un modèle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut
bien un gros livre: «Si chacun étoit persuadé qu'on trouve son bonheur
en travaillant à celui des autres, bientôt le genre humain seroit
heureux».
2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter d'Amérique en Afrique
des Nègres émancipés.
3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minéralogiste, l'un et l'autre
Suédois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en
Europe.
4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya à ses frais un bâtiment de
cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; précédemment
il avoit publié son plan de constitution et de législation pour les
colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce,
Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru à cette entreprise, par
leur argent, leurs écrits, leurs conseils; ce sont les mêmes dont le
zèle éclairé et l'imperturbable persévérance ont enfin obtenu le bill
qui abolit la traite.
[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended
settlement on the green coast of Africa, etc.]
La législature y ajoutera sans doute des mesures d'exécution dont
la nécessité est démontrée par Willeberforce, dans sa lettre à ses
commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera à jamais le
trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de
tourner actuellement ses regards vers cette île martyrisée depuis des
siècles; vers cette Irlande où quatre millions d'individus sont frappés
de l'exhérédation politique, calomniés et persécutés comme catholiques,
par le gouvernement d'une nation qui a tant vanté la liberté et la
tolérance. Si, malgré les orages politiques qui dans les deux Mondes
élèvent des barrières entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les
yeux des honorables défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres
contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intérêt que j'eus
avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson
et Joël Barlow y liront, que par de là les mers ils ont un ami aussi
invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons à
Sierra-Leone.
[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade,
addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W.
Wilberforce,_ in-8°, London 1807.]
Un des articles constitutifs de cet établissement en exclut les
Européens, dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y
admet que les agens de la compagnie. La première embarcation, en
1786, étoit composée de quelques Blancs nécessaires à la direction de
l'établissement, et de quatre cents Nègres. Cette tentative eut très-peu
de succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre fondée sur de
meilleurs principes, et qui fut incorporée par un acte du Parlement, en
1791. L'année suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la
nouvelle Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, avoient combattu
pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux étoient de Sierra-Leone; ils
revirent avec attendrissement la terre natale d'où ils avoient été
arrachés dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient
quelquefois visiter la colonie naissante, une mère très-âgée reconnut
son fils, et se précipita dans ses bras en fondant en larmes; bientôt
des indigènes de cette côte se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de
la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais
ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activité, de l'intelligence pour
les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_
ou _Ville-Libre_, avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues et quatre
cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de là s'élève
_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp.
Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs écoles environ trois cents élèves,
dont quarante natifs, doués presque tous d'une conception facile; on
leur enseigne l'art de lire, d'écrire, de compter; de plus aux filles
les ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie et un peu de
géométrie.
La plupart des Nègres venus d'Amérique étant méthodistes ou baptistes,
ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assemblées, pour leur culte,
et cinq ou six prédicateurs noirs, dont la surveillance a contribué
puissamment au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent avec
fermeté, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles
du _jury_, car on l'a établi dans cette colonie: ils se montrent même
très-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant infligé de sa
propre autorité quelques punitions, les condamnés déclarèrent qu'ils
vouloient être jugés par leurs pairs, après le _verdict_. En général,
ils sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons pères, donnent des
preuves multipliées de sentimens honnêtes; et malgré les événemens
désastreux de la guerre[240], et des élémens qui ont ravagé cette
colonie, on y goûte presque tous les avantages de l'état social. Ces
faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de
Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a été remise par le célèbre
Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi
de Marrons de la Jamaïque, qu'on y déporta contre la foi du traité
qu'ils avoient conclu avec le général Walpole, et malgré ses
réclamations[242].
[Note 240: En 1794, une escadrille française, occupée à détruire les
établissemens anglais sur la côte occidentale d'Afrique, détruisit,
en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a été un titre
d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où,
après avoir compulsé les registres du commandant de l'escadrille, j'ai
prouvé que son attaque dirigée contre Sierra-Leone, étoit le fruit d'une
erreur. Il croyoit que c'étoit une entreprise purement mercantile, et
non un établissement philanthropique. Ce mémoire a été publié dans la
Décade philosophique, n° 67, et ensuite imprimé séparément. La colonie
de Sierra-Leone, ruinée une seconde fois pendant la guerre, a lutté
contre ses malheurs, et s'est rétablie.]
[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of
direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulièrement celui de
l'an 1794, p. 55 et suiv.]
[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.]
Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, les pays où l'on doit
trouver le moins d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur
excessive porte à l'indolence, où les besoins physiques, très-restreints
par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par
l'abondance des denrées consommables. Il semble encore que, d'après ces
causes, la servitude doit s'attacher aux climats brûlans, et que la
liberté, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles
entre les tropiques que dans les latitudes plus élevées. Mais qui
pourroit ne pas rire de la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant (que
d'ailleurs j'estime) assure que les Nègres, incapables de faire un seul
pas vers la civilisation, seront «dans vingt mille siècles ce qu'ils
étoient il y a vingt mille siècles; la honte, dit-il, et le malheur de
l'espèce humaine[243]». Tant de faits accumulés réfutent surabondamment
ce planteur si instruit de ce qu'étoient les Nègres avant leur
existence, et qui nous révèle prophétiquement ce qu'ils seront dans
vingt mille siècles. Il y a long-temps que les indigènes d'Afrique et
d'Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si
l'on eût employé à cette bonne oeuvre la centième partie d'efforts,
d'argent et de temps qu'on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs
millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe.
[Note 243: V. _Barré-Saint-Venant_, p. 119.]