_Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._
Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié[207], il mérite une des
premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut
degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la
moralité et l'excellence du caractère.
[Note 207: J'acquitte un devoir en révélant au public les noms des
personnes à qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont
le docteur _Gall_ m'avoit parlé le premier. Sur la demande de mes
concitoyens d'_Hautefort,_ attaché ici aux relations extérieures, et
_Dodun,_ premier secrétaire de la légation française en Autriche, on
s'empressa de satisfaire ma curiosité. Deux dames respectables de Vienne
y mirent le plus grand zèle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On
rassembla soigneusement les détails fournis par les amis de défunt
Angelo. D'après ces matériaux, a été faite cette notice intéressante
qu'on va lire. Dans la traduction française, elle perd pour l'élégance
du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rédigée en allemand, possède le
talent rare d'écrire également bien en prose et en vers. J'éprouve
du plaisir en exprimant à ces personnes obligeantes ma juste
reconnoissance.]
Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays soumis à la domination de
celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le
petit _Mmadi-Maké_ (c'étoit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens
avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel
respect on traitoit son père, entouré d'un grand nombre de serviteurs;
il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-là, des
caractères empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est bercé
de l'espérance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnoîtroit par ces
caractères. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au
tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des
moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraçoient souvent à
son esprit avec un plaisir mêlé de douleur, même dans sa vieillesse; il
ne pouvoit chanter, sans être profondément attendri, les chansons de sa
patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien conservées.
Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit
déjà quelque civilisation. Son père possédoit beaucoup d'éléphans, et
même quelques chevaux, qui sont rares dans ces contrées: la monnoie
étoit inconnue, mais le commerce d'échange se faisoit régulièrement, et
à l'enchère. On adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; deux
familles des Blancs demeuroient dans le pays.
Des auteurs qui ont publié leurs voyages, parlent de guerres
perpétuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantôt
la vengeance, le brigandage, tantôt la plus honteuse espèce d'avarice,
parce que le vainqueur mène les prisonniers au marché d'esclaves le plus
voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
peuplade de _Mmadi-Maké_, éclata inopinément, à tel point, que son père
ne soupçonnoit pas le danger. L'enfant, âgé de sept ans, étant un jour
debout, à côté de sa mère qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend
un épouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blessés; le
grand-père de _Mmadi-Maké_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en
criant: Voilà les ennemis. Fatuma se lève effarouchée, le père cherche
à la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, s'enfuit avec
la vîtesse d'une flèche. La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu
_Mmadi-Maké_? L'enfant répond: _Là où Dieu veut._ Dans un âge avancé, il
réfléchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. Étant hors
de la cabane, il tourne ses regards en arrière, et voit sa mère, et
plusieurs des gens de son père, tomber sous les coups des ennemis. Il se
tapit avec un autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses
yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient
déjà victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent en l'air en signe
de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Maké_ raniment leurs
forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat
recommence, et pendant sa durée, l'enfant est toujours levé en l'air.
Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et décidément il est leur proie.
Son maître l'échange contre un beau cheval, qu'un autre Nègre lui donne,
et l'on mène l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup
de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamnés à
l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien
pour lui; on leur défend même de lui parler.
Les prisonniers, conduits sur de petits bâtimens, ayant atteint le
rivage de la mer, _Mmadi-Maké_ voyoit avec étonnement de grandes maisons
flottantes, dont l'une le reçut avec son troisième maître; il présume
que c'étoit un navire espagnol. Après avoir essuyé une tempête, ils
débarquent sur une côte, et le maître promet à l'enfant de le conduire
à sa mère. Celui-ci enchanté vit promptement évanouir son espérance,
en trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son maître, qui le reçut
d'ailleurs très-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup
de bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui ordonna de conduire les
chameaux aux pâturages, et de les garder.
On ne peut dire de quelle nation étoit cet homme-là, ni combien de temps
resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a été
rédigée dernièrement d'après le récit de ses amis. Seulement on sait
qu'après un assez long séjour, le maître lui annonça son dessein de le
transporter dans une contrée, où il seroit mieux. _Mmadi-Maké_ en fut
très-content; la maîtresse se sépara de lui avec regret; on s'embarque,
on arrive à Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente
qui, à ce qu'il paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le traite avec
beaucoup de bonté, lui donne un instituteur pour lui enseigner la
langue du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie lui concilie
l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une
Négresse, nommée _Angelina_, à cause de sa douceur, et de ses bons
procédés envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa
maîtresse, a pour lui tous les soins d'une mère, au point quelle veille
près de lui une partie des nuits. Les médecins les plus habiles sont
appelés; son lit est entouré d'une foule de personnes qui attendent ses
ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il fût baptisé: après
des refus réitérés, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-même
le baptême; la maîtresse, extrêmement contente, ordonne les préparatifs
les plus magnifiques. Dans un salon, on élève un dais richement brodé
au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la
maison sont présens; on interpelle _Mmadi-Maké_, couché dans ce lit, sur
le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance et par amitié envers
la Négresse _Angelina_, il veut être nommé _Angelo_: on accueille sa
prière, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui
de Solimann. Il célébroit annuellement le jour de son entrée dans
le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme
l'anniversaire de sa naissance.
Sa bonté, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher à tout
le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité de générai
impérial, fréquentoit la maison où demeuroit cet enfant; il conçut pour
lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour
qu'on le lui donnât. Cette demande fut combattue par la tendresse de la
marquise envers Angelo; elle céda enfin, à des considérations d'intérêt
et de prudence qui lui conseilloient de faire ce présent au général. Que
de larmes elle versa, en se séparant du petit Nègre qui entroit avec
répugnance au service d'un nouveau maître!
Les fonctions du prince étoient incompatibles avec une longue résidence
dans cette contrée; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et
peut-être l'esprit de ce temps-là, furent cause qu'il prit très-peu de
soin de son éducation. Angelo devenoit sauvage et colère; il passoit ses
jours dans le désoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux maître
d'hôtel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes
dispositions, malgré son étourderie, lui donna un instituteur, sous
lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, à écrire
l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrès rapides dans
toutes les branches d'instruction, récompensèrent le bon vieillard de
ses soins.
Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il étoit de tous ses
voyages, partageant avec lui les périls de la guerre; il combattoit à
côté de son maître, qu'un jour il emporta blessé, sur ses épaules,
hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions,
non-seulement comme serviteur et ami fidèle, mais aussi comme guerrier
intrépide, comme officier expérimenté, surtout dans la tactique,
quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le maréchal Lascy, qui
l'estimoit beaucoup, fit, en présence d'une foule d'officiers, l'éloge
le plus honorable de sa bravoure, lui fit présent d'un superbe sabre
turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa.
Son maître mourut. Par son testament il avoit légué Angelo au prince
Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit l'avoir. Celui
ci demande à Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut
venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des préparatifs pour
le changement nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle,
l'empereur François Ier le fait appeler, et lui fait la même offre, sous
des conditions très-flatteuses. Mais la parole d'Angelo étoit sacrée;
il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le général
Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des malheureux, il transmettoit
au prince les prières de ceux qui cherchoient à obtenir quelque chose;
ses poches étoient toujours pleines de mémoires, de placets; ne pouvant
et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de
zèle que de succès ce devoir en faveur des autres.
Angelo suivit son maître dans ses voyages, et à Francfort, lors du
couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, à
l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de
pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche à son
adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant
de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le
perdant regagna cette dernière somme. Cet acte de délicatesse de la part
d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des félicitations
sans nombre. Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent pas;
au contraire, se défiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de
somme considérable. Il s'amusoit aux échecs, et avoit la réputation
d'être, en ce genre, un des plus forts joueurs.
A l'âge de... il épousa une veuve, madame de Cristiani, née Kellermann,
Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut être Angelo
avoit-il des raisons pour le cacher: un événement postérieur a justifié
son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intéressoit vivement à tout ce
qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, même en prenant
son bras dans les promenades, découvrit un jour, sans en prévoir les
suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait
appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce
qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui
avoit destiné des diamans d'une valeur assez considérable, dont Angelo
étoit paré quand il suivoit son maître les jours de gala.
Angelo, qui avoit demandé si souvent pour d'autres, ne dit pas un
mot pour lui-même; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg
éloigné, une petite maison achetée depuis long-temps, et appropriée
pour son épouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du
bonheur domestique. L'éducation la plus soignée de sa fille unique,
madame la baronne d'Heüchtersleben qui n'existe plus, la culture de son
jardin, la société de quelques hommes éclairés et vertueux, tels étoient
ses occupations et ses délassemens.
Environ deux ans après la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son
neveu et héritier, le prince François, aperçoit Angelo dans la rue; il
fait arrêter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu
de son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité de son oncle. Il
assigne en conséquence à Angelo un traitement réversible après sa mort,
comme pension annuelle, à madame Solimann. La seule chose que le prince
demandoit d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation de son fils, Louis
de Lichtenstein.
Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle
vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur
l'élève recommandé à ses soins. Le prince voyant que la longueur du
chemin devoit être pénible pour Angelo, surtout quand le temps étoit
mauvais, lui offrit une habitation. Voilà donc Angelo établi, pour la
seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il
y vivoit en retraite comme auparavant dans la société de quelques amis,
dans celle des savans, et livré aux belles-lettres qu'il cultivoit
avec zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son excellente mémoire
l'aidoit beaucoup; il étoit en état de citer les noms, les dates,
l'année de naissance de toutes les personnes illustres, et des
principaux événemens.
Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques
années, par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua tous les
secours de l'art; mais enfin elle succomba. Dès-lors Angelo fit des
réformes dans son ménage; il n'invitoit plus d'amis à sa table; il
ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple à sa fille, dont
l'éducation alors achevée étoit entièrement son ouvrage. Peut-être aussi
vouloit-il, par une économie sévère, assurer la fortune de cette fille
unique.
Angelo fit encore plusieurs voyages dans un âge avancé, tantôt pour ses
propres affaires, tantôt pour celles des autres, estimé et aimé partout:
on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit
répandus, à des époques déjà très-éloignées. Les circonstances l'ayant
conduit à Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, le
combla d'amitiés.
Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, d'une santé robuste; son
extérieur présentoit à peine quelques symptômes de vieillesse, ce qui
occasionnoit des bévues et des disputes amicales; car souvent des
personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le
prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'après cette erreur.
Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, à l'âge de soixante et quinze
ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il
mourut le 21 novembre 1796, regretté de tous ses amis, qui ne peuvent
penser à lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime
de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau.
Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionnée; la
régularité de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par
leur beauté un contraste avec les idées défavorables qu'on a communément
de la physionomie des Nègres; une souplesse extraordinaire dans tous les
exercices du corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens de la grâce
et de la légéreté: à toute la délicatesse de la vertu unissant un
jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il
possédoit six langues, l'italien, le français, l'allemand, le latin, le
bohémien, l'anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières.
Comme tous ses compatriotes, il étoit né avec un caractère impétueux; sa
sérénité inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment d'autant plus
respectables, qu'elles étoient le fruit de combats difficiles, et de
beaucoup de victoires remportées sur lui-même. Il ne lui échappoit
jamais, même quand on l'avoit irrité, aucune expression inconvenante.
Angelo étoit pieux sans être superstitieux; il observoit exactement tous
les préceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il fût au-dessous de
lui, de donner en cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce qu'il
avoit résolu après de mûres réflexions, étoient immuables, et rien ne
pouvoit le détourner de son dessein. Il conserva toujours le costume
de son pays; c'étoit une espèce d'habit fort simple, à la turque,
et presque toujours d'une blancheur éblouissante, qui relevoit avec
avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, gravé à
Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein.