_Continuation du même sujet_.
La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les
faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les
Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance.
Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté
Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut
obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que
cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie
espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète[170]. A-t-on jamais
ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels
on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?
[Note 170: _V._ Traité d'économie politique et de commerce des
colonies, etc., par _Page_, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.]
En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de
Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et
plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre
ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de
s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la
paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des
nations civilisées[171].
[Note 171: _V._ Voyage à la Martinique, par _Chanvalon_, in-4°, p. 39
et suiv.]
En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés
au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à
traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les
conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles
querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence
aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur
enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des
munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et
se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit,
s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des
ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de
poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils
que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces
meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert
par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous.
Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime
indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui
accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils
fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance
hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons
de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par
l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman,
à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république
de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc.
[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.]
Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice
à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans
de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur
faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez
plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez
tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré[173].
[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.]
2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite
Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon
féroce dont elle avoit été la mère nourricière[174].
[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par
_Duvallon_, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la
centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la
porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une
vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en
double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour
recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde,
mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême
dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant
à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la
rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à
faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit
de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses
anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à
elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle,
avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle
lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur,
qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque
centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs,
parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres
frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille
l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage
des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment
attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la
couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les
yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y
songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne
se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses
petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu
pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle,
en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et
vois-en par toi-même les ouvertures; _aye donc pitié_, mon fils, de la
vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est
tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit
ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur
lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du
pays, nommée _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la
bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit
tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!