_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure,
tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._
Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point
étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;
car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de
faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les
faits répondent à tout.
On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver,
dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous
portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime,
qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que
marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le
proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette
accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent
exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à
manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux
forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir
une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété,
pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs
alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque
dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées,
ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont
rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils
sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir.
Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit
Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et
leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,
les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se
reconstruisent et se repeuplent[152].
[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]
[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par
_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.]
Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les
voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam,
que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,
renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de
Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de
Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de
leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre
les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils
ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156].
[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]
[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]
[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]
[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]
Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent
rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage
héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique
constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au
milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié
les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister,
lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu
des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux
prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux
éclats[157].
[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]
Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le
tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il
fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par
le feu.
En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur
tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont
gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes
réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier
avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un
tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158].
[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et
Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]
Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux
Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance,
sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils
devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont
le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également
valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération
entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les
réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces
Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la
Jamaïque[159].
[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]
L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats
suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci,
il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à
ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis
le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène:
toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort
de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent
avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160].
[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]
En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe,
et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps
ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle
la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de
Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés
aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.
[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur
_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_
in-8°, Paris 1770, p. 14.]
Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn
avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le
courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs
oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est
à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le
simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
eût suffi pour attendrir les lecteurs.
Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du
Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde
tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un
régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs,
existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._
Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans.
A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des
conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent
le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions
funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri
Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,
assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut
un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A
l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il
déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le
plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit
l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à
foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans
compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit
un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit
vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier
précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler,
Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu
de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de
s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant
que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est
à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut
ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur
ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162].
[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por
_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et
l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro
Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.
Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.
Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte,
p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.
_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,
_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,
etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]
Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort,
qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres,
tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai,
rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût
graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à
la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement
empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris
au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il
prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,
si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en
vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche
précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé
trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent
américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on
repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par
l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;
Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès
s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il
demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont
condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la
roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le
lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où
ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé,
Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa
cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]».
[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par
_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.
p. 73.]
Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_
de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu
pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le
troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon
sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc.
il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle
franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.
Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus
fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux,
bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,
c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;
c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la
chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors
l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus
forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette
l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient
accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la
confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus
faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes
cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165].
[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon
friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°,
Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]
[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en
Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et
qui justifieront les espérances du public.]
Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille
autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils
un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses
dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et
la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler,
qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées
françaises.
Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,
près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit
seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée
de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A
l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé
de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre
l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en
Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour,
il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,
qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre
Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du
Tyrol, est mort en 1807.
Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise
cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur;
mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil
si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le
commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les
quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux
Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères
contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de
travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris,
renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166].
[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]
Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier
en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il
s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à
Brest.
A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un
esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége
législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la
conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a
été tué à Saint-Domingue.
Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant
hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des
secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et
celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la
conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,
dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un
manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de
Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace
du général nègre;
«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif
et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut
rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger
lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de
toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et
auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à
personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les
chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui
seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail
du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par
jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme
tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la
soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de
têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a
pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général
Toussaint sur ses frères».
L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire
prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques
sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.
Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit
mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en
donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but
étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent
sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour
Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible.
Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens,
lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la
colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint
ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres
associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les
Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule
partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour,
ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens
sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des
gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par
un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un
héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie,
casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas
encore arrivée pour lui.
[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,
London 1805.]
Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le
courage d'un Nègre.
Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui
une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins,
qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes
vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une
résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un
rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de
siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_,
qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à
ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force
sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à
la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité
d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant;
tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont
plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus
et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à
la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P.
Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,
auquel on dut la conquête de la citadelle.
[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a
_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;
et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été
composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.]
[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di
Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116
et seq.]