CHAPITRE III.

_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure,

tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._

Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point

étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;

car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de

faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les

faits répondent à tout.

On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver,

dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous

portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime,

qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que

marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le

proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette

accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent

exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à

manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux

forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir

une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété,

pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs

alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque

dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées,

ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont

rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils

sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir.

Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit

Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et

leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,

les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se

reconstruisent et se repeuplent[152].

[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]

[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par

_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.]

Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les

voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam,

que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,

renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de

Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de

Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de

leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre

les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils

ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156].

[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]

[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]

[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]

[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]

Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent

rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage

héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique

constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au

milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié

les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister,

lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu

des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux

prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux

éclats[157].

[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]

Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le

tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il

fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par

le feu.

En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur

tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont

gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes

réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier

avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un

tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158].

[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et

Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]

Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux

Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance,

sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils

devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont

le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également

valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération

entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les

réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces

Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la

Jamaïque[159].

[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]

L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats

suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci,

il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à

ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis

le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène:

toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort

de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent

avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160].

[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]

En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe,

et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps

ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle

la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de

Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés

aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.

[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur

_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_

in-8°, Paris 1770, p. 14.]

Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn

avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le

courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs

oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est

à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le

simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,

eût suffi pour attendrir les lecteurs.

Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du

Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde

tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un

régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs,

existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._

Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans.

A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des

conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent

le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions

funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri

Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,

assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent

repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut

un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A

l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il

déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le

plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit

l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à

foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans

compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit

un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit

vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier

précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler,

Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu

de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de

s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant

que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est

à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut

ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur

ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162].

[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por

_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et

l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro

Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.

Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.

Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte,

p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.

_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,

_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,

etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]

Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort,

qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres,

tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai,

rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût

graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à

la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement

empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris

au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il

prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,

si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en

vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche

précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé

trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent

américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on

repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par

l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;

Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès

s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il

demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont

condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la

roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le

lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où

ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé,

Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa

cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]».

[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par

_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.

p. 73.]

Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_

de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu

pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le

troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon

sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc.

il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle

franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.

Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus

fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux,

bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,

c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;

c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la

chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors

l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus

forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette

l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient

accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la

confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus

faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes

cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165].

[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon

friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°,

Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]

[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en

Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et

qui justifieront les espérances du public.]

Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille

autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils

un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses

dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et

la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler,

qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées

françaises.

Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,

près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit

seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée

de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A

l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé

de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre

l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en

Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour,

il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,

qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre

Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du

Tyrol, est mort en 1807.

Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise

cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur;

mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil

si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le

commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les

quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux

Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son

coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères

contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de

travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris,

renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166].

[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]

Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier

en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il

s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à

Brest.

A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un

esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége

législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la

conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a

été tué à Saint-Domingue.

Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant

hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des

secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et

celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la

conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,

dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un

manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de

Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace

du général nègre;

«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif

et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut

rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger

lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de

toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et

auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à

personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les

chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui

seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail

du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par

jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme

tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la

soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de

têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a

pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général

Toussaint sur ses frères».

L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire

prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques

sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.

Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit

mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en

donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but

étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent

sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour

Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible.

Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens,

lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la

colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint

ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres

associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les

Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule

partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour,

ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens

sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des

gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par

un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un

héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie,

casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas

encore arrivée pour lui.

[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,

London 1805.]

Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le

courage d'un Nègre.

Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui

une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins,

qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes

vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une

résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un

rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de

siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_,

qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à

ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force

sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à

la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité

d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant;

tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont

plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus

et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à

la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P.

Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,

auquel on dut la conquête de la citadelle.

[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a

_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;

et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été

composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.]

[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di

Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116

et seq.]

De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature · 第 12 / 27 题