CHAPITRE PREMIER

_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on

comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité

du type primitif de la race humaine._

Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs.

Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante,

d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius

Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6].

On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des

Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute

dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs

armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7].

Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes

occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les

Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les

désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la

voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps

aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce

tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les

employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron,

et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que

Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10].

[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités

judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_,

dans Thalie et Polymnie, etc.]

[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen.

I.]

[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London

1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]

[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata

genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de

_Majorien_.]

[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J.

Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.]

[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]

Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé

à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais

surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore

trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de

servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination

d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est

également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne

sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que

de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens

à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les

cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient

qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que

dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en

importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations

des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi

qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au

centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les

Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des

comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans

le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses

parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure

et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis

Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus

anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces

considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert

une grande partie du continent asiatique.

[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.]

[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et

l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]

[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des

anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t.

II, p. 10, 75.]

[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]

[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]

La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs

une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux

différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent

des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que

Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont

peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs,

Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font

remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté,

et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux

qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de

races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils

vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on

la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la

France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi

dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont

presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français,

moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens,

ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause

de cette différence et de quelques autres dans la stature et la

conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs

facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on

que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont

crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions

à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour

nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre

les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté

par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des

différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les

intermédiaires.

Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des

esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti,

qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un

de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en

avoit fait graver plusieurs autres[17].

[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]

[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88;

t. VII, p. 285, planch. 81.]

La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans

son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des

autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite

aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils

en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque

les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles

apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des

_Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte

commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite

des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et

Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].

[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.]

[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans

sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte

grec ne le dit pas, mais le fait présumer.]

[Note 20: p. 85.]

Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît

mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes,

selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs

colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de

relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs,

mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous

les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient

celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure

que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils

ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les

raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient

seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus,

comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24].

A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte

d'Hérodote est clair et précis.

[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et

t. III, p. 820 et 833.]

[Note 22: L. III, §3.]

[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.]

[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par

_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires,

etc.]

Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les

Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre

et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la

lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes

observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26].

Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette

opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et

l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages

qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28].

[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle

édit., t. I, p. 10 et suiv.]

[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]

[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par

_Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.]

[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_.,

1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]

Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la

race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces

deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se

concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes,

dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une

troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales:

les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde,

qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du

sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la

statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner

son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx

représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est

combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden,

Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et

depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure

éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui

esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la

parole[32].

[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_,

_Gottingue 1794_.]

[Note 30: _Browne_, ibid.]

[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse,

etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]

[Note 32: _Volney_, ibid.]

Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles

antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en

sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,

alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains,

que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par

le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on

prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il

moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe?

Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un

homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer

cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur

anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un

caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci

de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les

talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur

accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu

ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un

simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez

longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des

connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux

qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent

beaucoup de savans vénérés de la Grèce.

[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens

la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.]

[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t.

II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]

Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève

fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de

l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se défend par des

argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir

l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire.

[Note 35: _Ibid._]

C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes [36]. En

supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long)

en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et

contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation?

[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t.

II, p. 352.]

Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur

secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières

observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres

leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla

perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin,

Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman,

Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37],

et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les

conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui

doivent leur servir de base?

[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de

sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat.

1707._ Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.

Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore

Æthiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des

Nègres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24.

_V._ Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence

physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. _De

Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting._ 1785. _V._

An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human

species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8°, Philadelphia

1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.]

Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée

du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres

grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des

Nègres et ceux des Blancs.

Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur

plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd

jaunâtre.

Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane

réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée

ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la

résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile,

la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à

expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel

son traducteur français[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des

Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des

causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant

professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes,

mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs,

tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers

glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race

primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le

type original de l'espèce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent

que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de

Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus

Nègres[40]; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier,

il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier

ouvrage de Pallas[41].

[Note 38: _V._ De l'Unité du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_

traduit par _Chardel._]

[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by

_Richard Payne-Knight,_ in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et

les suiv.]

[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory

of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8°, London 1793. _V._

lettre 9.]

[Note 41: _V._ Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie,

p. 600, en note.]

On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que

la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi

Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat,

le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé

des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la

figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale

sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la

même latitude en Amérique ne produit pas le même effet.

Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en

Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les

Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les

peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni

transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races[42].

Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre

extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples

rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne

doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les

impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État

de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la

connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives,

il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la

couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune

de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour

amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule

action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans

pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43].

[Note 42: Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup

d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement

de ne pas changer la couleur des Nègres.]

[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S.

Williams,_ in-8°, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.]

Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service

domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et

leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au

moral[44].

[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.]

Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering établit, par des

observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des

Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies[45]: quelquefois

même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches

devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène

vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire[46].

Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est

une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine

la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le

docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une

léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit

presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide

muriatique oxigéné[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer

en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie,

inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit

d'un homme distingué comme le docteur Rush.

[Note 45: _Ibid._ §48.]

[Note 46: _V._ Dissertations sur les variétés naturelles qui

caractérisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_

in-4º, Paris 1791, p. 18.]

[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society,

etc., in-4º, p. 287 et suiv.]

[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.]

Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain

doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes,

Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la

plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus

grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les

Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs.

Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers

oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de

l'homme.

Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le

volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les

hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que

les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne

animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose

sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une

conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux

les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront

peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.

«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une

ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et

une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du

nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la

mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est

non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la

différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on

pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle

pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés

jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux

décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que

l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est

Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle

de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre

d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix

degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette

différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que

c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection

des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de

beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par

Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux

[49]».

[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur

la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes

de divers pays.]

Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes.

Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des

Négresses[50]; et comme d'une part ces différences sont assez

constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des

modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les

protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections

spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses

rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_,

depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine

physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui

d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens

dans la Métoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicinæ_ de Jean de

Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand,

Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même.

[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.]

[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._,

par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.]

Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité

morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres

dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs

formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et

réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation

qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage

aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les

hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou

tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple,

personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres,

d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver

son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des

chèvres[52]. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand

dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à

village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la

Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo[53].

[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._]

[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.]

Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se

reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui

pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de

ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du

climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature

est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux

les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences

des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et

dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir

une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe.

Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour

dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race

primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son

berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en

Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des

Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être

plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse

exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun

avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice;

tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons

de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets

imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance

fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre

eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils

s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54].

[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the

etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2

vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.]

Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de

plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur

passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent

souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des

fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours

à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se

retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du

corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est

propre aux travaux des mains[55].

[Note 55: Somering, § 74.]

On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté,

d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la

régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit

la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis

que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la

nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses

peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins

avantageuse au diable, le peignent en blanc.

Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées

complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur

lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du

P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de

Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits

universellement approuvés chez tous les peuples, sont le type essentiel

de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une

déviation du jugement[56]. C'est demander à l'érudition la solution d'un

problème physiologique.

[Note 56: T. V, IIe part.]

Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda[57]; Ledyard et Lucas,

celle des Nègres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du

Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur

taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés[60].

Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille

imposante, avec des traits à la romaine[61]. Ligon parle d'une Négresse

de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point,

que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur

du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux

Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert[63]. Leguat[64],

Ulloa[65] et Isert[66], rendent le même témoignage à l'égard des

Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique,

et le troisième en Guinée.

[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.]

[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.]

[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_

in-4º, Paris 1726, p. 68.]

[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sénégal, p. 22.]

[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage à Canton, etc.]

[Note 62: _V._ Histoire de l'île des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le

Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris

1674, p. 20.]

[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur

l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.]

[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.]

[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.]

[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.]

D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais

pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le

front du Blanc[67].

[Note 67: _V_. p. 182.]

Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres

et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent

matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur;

2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines,

cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui,

intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée

des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter

impunément comme les bêtes de somme.

Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion,

s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Idées

sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale,_

imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la

rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc,

ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang;

qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche[68]. L'auteur

le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des

sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette

époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de

l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après.

[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur

les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8º, Paris an 5

(1797).]

Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité

entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et

judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°.

une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la

collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur

la même ligne les Nègres et les porcs[69]. 2º. Le réglement de police

qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et

de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans

le milieu de la rue avec les bestiaux[70].

[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par

_Moreau-Saint-Méry,_ t. VI, p. 144.]

[Note 70: _V._ Voyage à la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8°,

Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.]

Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière,

hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant

de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent

mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau,

désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent

en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit

la cupidité pour les asservir.

J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus

belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a

peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander,

Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans

ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme

Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité

de type primitif dans la race humaine.

Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles

ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits

que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces

mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des

singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la

femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit

comme un trait de similitude avec l'espèce humaine[71]. Entre les têtes

du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race,

il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc;

mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la

distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs,

ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à

remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement

moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon

les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des

avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de

talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de

place?

[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon

_Desfontaines,_ la femelle du pithèque (_simia pitheous_) a un léger

écoulement périodique.]

_CHAPITRE II._

_Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur

cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs

facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et

prêtres nègres._

L'OPINION de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue

supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et

parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant

d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion

qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce

terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont

pas de peintres.

Hume, qui dans son _Essai sur le caractère national,_ admet quatre à

cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne

vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur,

ensuite Estwick[72] et Chatelux ont répété la même assertion.

Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques

combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur

interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du

génie et de la raison[73].

[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._]

[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulièrement

celle de Saint-Domingue, par _Barré-Saint-Venant,_ in-8º, Paris 1802, c.

iv.]

Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom

ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect

mérité; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._

Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de

deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des

faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour

des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec

ceux-là.

[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_

in-8º, London 1787.]

Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et

auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette

difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils

étoient blancs.

Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son

compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis

Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe

à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une

gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et

pourtant Nègre[75]. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La

Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les

habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent

la nation la plus éclairée du moyen âge.

[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory

of north America, etc. by _George Imlay_, in-8°, London 1793. _V_.

Lettre 9.]

Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans

sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore

produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant

Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant

d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on

sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire,

quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi

long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes

tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë,

Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait

l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre

de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et

trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il

y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie

pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand

on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de

soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de

l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur.

Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a

provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous

les moyens d'améliorer leur existence.

[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière

brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont

comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées

avec succès dans la carrière littéraire. Mme de _Waren_, qui vient de

donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle _Hannah Adams_,

qui entre autres ouvrages a publié _La Vérité et L'Excellence du

Christianisme prouvées par les écrits des laïcs_, etc. Cette

énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de _Paw_, sur

l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.]

[Note 77: _V._ Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.]

Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts

sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres,

expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées

sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée

des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique

septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs?

Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas

de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour

certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur

esclavage.

Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu

près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir,

s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du

climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire,

parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations récentes

ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines,

n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field

Stantield, dans son beau poëme intitulé: _La Guinée_, n'a été, à cet

égard, que l'écho des voyageurs[78].

[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field

Stanfield_, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du

second livre.

High where primeval forests, shade the land

'And in majestic solemn order stand

A sacred station raises now it seat

O' er the loud stream that murmur at its feet

Of Niger rushing thro' the fertile plains

Swelled by the cataract of Tropic rains

Long' ere surcharged his turgid flood divides;

To burst an Ocean in three thundering tides.]

La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de

maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle

produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs,

cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés

par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières

dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus

brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées,

elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui

s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux

hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans

plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,

à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de

manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en

mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si

l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien.

On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances

superstitieuses des protestans anglais[80].

[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.]

[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs

and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8°, London 1790.]

Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible

aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de

la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon

qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou

salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être

l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux.

La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la

probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et

n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler

ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du

problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de

l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment

du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le

choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer

à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être

inconséquent à son système.

Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique,

au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont

fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils

ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de

débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice

dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres

apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas

surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans

son _African memoranda_ se répand en éloges sur leurs vertus natives

et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à

sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase

exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs,

indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les

genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse

les funestes résultats.

[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish

a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips

Beaver_, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle

snake, etc., p. 897.]

Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui

ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de

sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels

sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir

des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent

quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz

ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés

au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés

par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant

d'un commandeur?

L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en

Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres,

repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des

colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs

Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant

leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il

prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons

un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui

persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le

père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible,

il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses

semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]».

On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort

avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi,

jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,

quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux

fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il

en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en

Amérique[84].

[Note 82: _V._ L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire,

missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.]

[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.]

[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical

treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional

planter, in-8°, London 1805, p. 470.]

Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont

heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il

s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils

sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être

éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en

assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la

mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre

obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur

bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi

ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à

Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En

cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son

compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86],

et par Othello, écrivain nègre[87].

[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3

vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.]

[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica,

by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.]

[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à

Baltimore.]

Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la

Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778,

«que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait

supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et

console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des

châtimens[88]».

[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais à M. _Petit_, sur son ouvrage

intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°,

1778.]

A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse

les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les

plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son

compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les

esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies

hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des

maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent

sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces

courses homicides nommées _Mocks_, plus fréquentes dans ces colonies

qu'ailleurs[90].

[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.]

[Note 90: Voyage à l'île de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit

par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.]

On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les

victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se

retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans

ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il

est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation

de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de

se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit

attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même

il dévoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne

l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la

mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la

mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de

l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite

dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère

remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même

traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par

la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes

de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre

capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à

rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il

appeloit une révolte[92].

[Note 91: _Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel._]

[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John

Newton_, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.]

C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups

de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les

empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs,

et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche

encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]».

[Note 93: _V._ American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p.

407.]

La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit

trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre à l'assemblée

coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa

proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et

dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description

d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à

la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne

servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit

savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement

les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel

Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris,

Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus

respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en

faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il

se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des

archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas

employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée

chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé,

se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le

tout, etc.»? Mais qui sont les _mordans_ et les _enragés_, sinon ceux

qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes

toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en

Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif

de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et

anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être

justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur

arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir

le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous?

Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit

accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans

à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le

vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour

justifier l'emploi des chiens dévorateurs[94].

[Note 94: _V._ ces horribles détails dans _Dallas_, t. II, lettre 9,

p. 4 et suiv.]

Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages,

stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer

que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur

livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main.

La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des

tigres blancs à figure humaine.

Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue

les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq[95].

Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four,

pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé

Chaperon, avoit fait la même chose[96].

[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.]

[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769,

Amsterdam, p. 14.]

Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique,

ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux

développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence

par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: _les Horreurs

de l'esclavage_[97], et plus récemment encore, par les _Voyages_ de

Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de

femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage

patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont

dans les marchés, _visiter_, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte

dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils

sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore

aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres

condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre

piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues

lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses

enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la

précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le

ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur

apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons

[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes

parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le

Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on

ose chez nous en solliciter le rétablissement[100], malgré les décrets

rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de

Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant

la République».

[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our

West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents

recently presented to the house of Commons, in-8°, London 1805.]

[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.]

[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.]

[Note 100: Un anonyme a même publié un pamphlet sous ce tire: De la

nécessité d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prospérité

pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8°, Paris

1797.]

Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais

des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies

a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des

esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres

de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé

des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces

vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens.

L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude;

personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu

dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est

pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres

sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats

colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné

d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt

et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris

que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert

d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait

détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur

des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_

_de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre

espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux

prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à

l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un

Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer

l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être

esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment

qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié

«_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage

des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres

ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend

qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où

l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance,

il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique

Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui

veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit

les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en

versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de

douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec

ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans

ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières,

qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de

croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite

mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes

dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des

capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce

qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des

drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif

produit ensuite des ravages horribles[112].

[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir

en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des

colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.]

[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc.,

by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.]

[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie

française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°,

Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]

[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]

[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur

les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de

Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux

1802, p. 60 et 66.]

[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de

l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.]

[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de

Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.]

[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_,

in-8°, Paris, an 9.]

[Note 109: In-8°, Paris 1803.]

[Note 110: _V._ p. 22.]

[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.]

[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]

Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres.

Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de

l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre

les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque

laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113].

[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]

Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le

code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient

horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre

la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans

la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu

laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une

dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des

philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout

ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille

moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la

prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte

d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies

espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports

de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces

estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des

infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature.

[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]

Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté,

tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public

[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50

liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est

absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116].

[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.]

[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°,

Philadelphie 1803, p. 36.]

Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur

est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité.

John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est

devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en

déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire

en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise

vertueuse pourroit s'honorer[117]».

[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]

Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la

loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les

blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais

et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs

colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que

Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse,

puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin

facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois

prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage

a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les

fois que les hommes voudront contrarier la nature.

[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.]

[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]

Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du

croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour

la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit

une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux

politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont

diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit

déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest

pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que

ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement:

les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche;

tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le

résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres.

Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur

est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa

splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas

les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120].

[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]

On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas

des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la

vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à

un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle,

est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au

retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu;

il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de

la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi

implacable des Blancs.

On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au

point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur

intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à

lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il

vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que

promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du

premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument

étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter,

l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler.

Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut

pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J.

Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux

Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords

ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne

pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna

à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121].

[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804,

t. IV, n°25 p. 194.]

Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir

que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque

toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux

de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux

discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression

actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être

en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle

lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la

servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative

du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du

raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du

style, et qui honore également son esprit et son coeur[122].

[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year

1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]

L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les

marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des

faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en

soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers

de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se

féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles.

Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau

par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute:

«Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été

induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les

enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela

eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à

l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la

barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de

moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé

entre l'homme et la brute.

[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]

Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des

droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il

associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en

excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un

supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées

dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les

Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le

sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine

était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une

police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les

jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile

des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle

conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel.

Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field,

à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque

maltraiteroit inutilement des animaux.

[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non

alligabis_ etc.]

Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de

moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes,

les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des

réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur

l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur,

jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des

talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes

les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous

une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront

plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières,

les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la

civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont

ils sucent le sang pour en extraire de l'or!

Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de

chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour

avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les

principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant

les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité

d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les

démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_

qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage,

chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un

ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la

liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans

les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être

flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces

de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie

d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole

Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations

des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que

les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs,

surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six

mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte

une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces

contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit

en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans

cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des

abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils

répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce.

Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils

resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus

et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise

cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent

nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous

empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans

les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns

emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se

dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils

prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour

le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous

entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs

besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix

en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent

dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la

Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces

Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en

Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des

tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de

_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas

abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de

_négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient

une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les

ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés

par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu

1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu

3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si

nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme

et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes,

pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au

cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner

quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi

disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions

à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les

opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la

richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures,

des injures et des persécutions.

[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_;

Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st.

1801).]

[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]

La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens

ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la

seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire

du bien aux persécuteurs comme aux persécutés.

On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir,

ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit

coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et

exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de

dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage

colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les

mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion

n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies,

quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des

places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la

participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré

un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout,

dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le

regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels

rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui

déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle

céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour

nous mêmes[128].

[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9.

Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]

[Note 128: Math. VII, 12.]

A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à

l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en

Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les

malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La

parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la

réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque

voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce

humaine.

[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par

_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio

christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]

[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter

sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique,

l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p.

308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British

colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas,

évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour

l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie;

mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut

national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et

suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du

Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._

p. 105 et suiv.]

J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées

par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour

compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux;

les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux.

Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte

Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et

cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres

qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces

écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de

quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à

Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain

n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable,

pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des

enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie

et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités

disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces

comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se

tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont

annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs

frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant

ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les

abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs

y sont recommandés à la charité.

[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]

[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma

reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions,

qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes

of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_,

libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré,

concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°.

à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque

impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.]

A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a

inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat

remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office

liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades,

l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion

catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et

multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des

cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les

portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans

avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques

sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes

parmi les Nègres, et à les consoler.

[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]

Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers

conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une

bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet

égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un

autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans

attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par

le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son

calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan,

que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour

patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet,

connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques

détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de

l'ordre des Récollets.

[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de

la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en

1797.]

[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p.

154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]

[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]

Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou

de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils

d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la

_Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed

candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse

voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles

attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en

lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul

pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles

sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand

forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions.

Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes

tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est

par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il

décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce

culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en

1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans

Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt

plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement

de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur

[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en

éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques,

où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa

vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._

[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro,

_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t.

I, p. 207.]

[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di

Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]

[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc.,

in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]

[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora

sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata,

in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]

Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les

Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et

qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours

entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs

habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des

régisseurs.

Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres,

peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et

du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être.

Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en

payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les

esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur

facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la

semaine, leur donne la liberté complète.

En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable,

l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141].

Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez

commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses

études à Rome[142].

[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.]

[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.]

Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés

en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec

distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143].

Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier

et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre

primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de

Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage

dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que

c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144].

[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°,

Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]

[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris

1807, t. I, p. 164.]

A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux

îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque

et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré

évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146].

[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur

l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I,

p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant

les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin,

garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris,

p. 30.]

[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.]

Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une

église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147].

Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup

de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son

éloquence[148].

[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la

_Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.]

[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol.

in-8°, London 1805, t. II, p. 459.]

Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la

tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus

peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient

aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par

l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables

ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et

morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances,

sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au

développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que

plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place

peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et

pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du

continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de

toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont

l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante

tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une

espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une

assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de

l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant

incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres

devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des

siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie

infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les

braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la

sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel

to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens

vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent

chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe

celles-ci.

[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en

hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue.

Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der

wetenschappen te. Vlissingen, etc.]

[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage

intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau

curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the

history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_

in-8º, New-York 1807.]

De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature · 第 11 / 27 题